CHANT SEPTIEME
Le Nécessaire,
Je ne te prédis rien, 6 peuple d'Amérique î
Je déclare pourtant que, dans ta république,
Le monde un jour pourrait voir l'accomplissement
Du désir le plus beau de l'homme, assurément.
Le monde un jour verrait, — si l'amour invincible
Remplaçait dans ton cœur la force résistible, —
Et si tu la voulais pour toi, la mission
Que j'offre également à toute nation,
Le monde un jour verrait sortir de ton génie
Et la paix sociale, et l'ordre et l'harmonie !
Or voici le principe à partout proclamer !
Si tu veux n'exploiter pas l'homme, mais l'aimer ;
i62 Homo.
Si, plein de cet amour qui fait les grandes choses,
Du livre du passé scellant les pages closes,
Dans le livre entr'ouvert d'un meilleur avenir
Tu veux inscrire un mot qui ne puisse périr;
A ton attention un premier soin s'impose I
C'est sur les jeunes gens que l'avenir repose :
Tout l'arbre social par les racines prend
La sève qui le doit faire petit ou grand ;
Ainsi dans tous les temps : c'est toujours la jeunesse
Qui doit réaliser les plans de la vieillesse ;
La jeunesse en son sein porte tout l'avenir ;
Ou le bien ou le mal d'elle un jour doit sortir!
C'est donc elle qu'il faut premièrement instruire,
Corriger, réformer, gagner, même séduire
En faveur d'un système où la société
Peut espérer atteindre à la tranquillité.
Mais la jeunesse aux mots se laisse aisément prendre,
Ne donnassent-ils rien de ce qu'ils font attendre :
UE pluribus a-t-il maintenu l'Union
Entre tou3 les Etats, vœu du grand Washington ?
Il te faut donc d'abord prévenir la jeunesse
Contre les errements de la fausse sagesse.
Où l'on voit chaque jour trébucher tant d'esprits
Qui du culte des mots, hélas f se sont épris !
Mais apprends-lui qu'un mot sonne, ici, dans l'histoire.
Plus vrai que ces grands mots, force, richesse, gloire, —
Par lequel on pourrait mener l'homme au bonheur, —
Dis-lui que ce mot-là pourrait lui faire honneur
Plus que tout autre mot, si l'aigle américaine,
Osant en blasonner son aile souveraine,
Chant septième. (63^
Pour devise commune allait le présenter
Aux peuples de la terre et l'en faire accepter !...
Quel est-il donc ce mot? Dans ce motto sincère
Fais-le-lui lire : A tous revient le nécessaire !
Et fais-lui voir combien aisément se ferait
La réforme en tous lieux, dès qu'elle le voudrait !
Le nécessaire î mot sur lequel tout repose !
Ce n'est pas un vain mot, ce mot-là, c'est la chose !
Pour adopter un plan si rempli d'équité,
Des votes vous auriez l'universalité !...
Car le riche et le pauvre ont tous deux leur misère,
Qu'à tous deux imposa l'injustice première :
L'injustice a réduit à l'état contingent
L'existence du fort, comme de l'indigent.
Du faible quand il voit l'excessive détresse.
Le riche tremble et craint de perdre sa richesse :
Et le pauvre au travail met un faible vouloir.
Quand de vivre demain à peine il a l'espoir î
Tous deux auraient besoin de cette confiance
Que d'un pain suffisant donnerait l'assurance ;
Mais la loi du plus fort, dès les âges passés.
Allouant trop à Pun, à l'autre pas assez.
De l'un pour l'autre a fait comme un vivant supplice.
Qui ne pourra cesser qu'avec cette injustice.
Tu verrais donc le pauvre et le riche accueillir
Le remède divin que tu viendrais offrir !
Les hommes ont un droit égal à l'existence :
C'est l'état imparfait des lois, dès leur naissance.
Qui, même sous vos cieux, laisse encore subsister
Ce malaise où Ton voit les classes s'agiter !...
Mais n'imaginez pas que cette part égale,
Qui revient à chacun, soit celle qu'on étale
Devant vos appétits, avec l'intention
De mettre tout le monde en révolution !
Ce qui vous appartient par la loi naturelle,
C'est la part qui suffit pour vivre, et qui s'appelle
Le pain de chaque jour. Or la société
Ne peut pas, sans manquer à la simple équité,
Priver quelqu'un du pain nécessaire à la vie ;
Mais quant aux autres biens, c'est une injuste envie
Qui vous fait désirer les soustraire au prochain,
Car le travail ici fonde le droit humain !
Et s'il est évident que, jeté sur la terre
Sans son consentement moral et volontaire,
L'homme y peut réclamer, par le droit naturel.
Le moyen d'accomplir l'ordre de l'Eternel,
Certe, il ne l'est pas moins que le travail austère
De la propriété fonde le caractère,
Et que les produits nés de la sueur du front
Appartiennent d'abord à ceux-là qui les font.
Voilà la vérité, succincte, mais entière.
Sur le mal social. Marchez à sa lumière !
Quand on fait don de biens, fruits de la volonté, Qu'on t'en fasse un mérite, ô noble charité ! Mais cette part de pain qu'il faut à l'existence, La justice la doit : à la reconnaissance
Chant septième. i65
Le fait de l'accorder ne confère aucun droit. Que je n'entende plus ce richard au cœur froid Exalter, pour avoir rendu le nécessaire Au pauvre spolié, l'aumône qu'il croit faire ! Que je n'entende plus, d'autre part, l'indigent, Sans mesure irrité contre l'homme d'argent, S'écrier : Sur cet homme amassons la tempête ? Au niveau du plus pauvre abaissons-lui la tête !
Les Uns n'ont pas assez, les autres trop. D'abord, La loi fut le triomphe absolu du plus fort.
De là l'iniquité, transmise d'âge en âge.
Qui met l'indépendance auprès de l'esclavage. Le mal ne provient pas de l'inégalité De fortune entre vous, mais de l'iniquité Qui laissa moins aux uns que Injuste mesure De ces biens essentiels dus par droit de nature. C'est dans ce premier fait, dans l'usurpation Du droit commun à tous ; c'est dans l'absorption Par le fort, non des biens superflus de la vie. Mais de ce lot vital qu'à tous doit la patrie ; C'est là que, dégagé de toute passion.
L'œil vraiment éclairé de la droite raison Doit du mal social voir l'humaine origine : La racine n'en est ni dans l'œuvre divine.
Ni même dans le cœur des riches, aujourd'hui. Si ceux-ci le pouvaient, dès demain auraient fui La misère excessive et les maux qu'elle entraîne : Car le progrès constant qu'a fait la race humaine
i66 Homo.
Vers l'afiFranchissement, le pouvoir qu'il a mis Chez les pauvres, les rend au riche moins soumis. Il comprend que, sans eux, l'œuvre de l'opulence Est vaine, et condamnée à périr d'impuissance. Mais il n'ose apporter de vrais amendements Au vol pour lui commis dès les commencements ; Il craint qu'à se venger d'une longue injustice Le faible, en le voyant fléchir, ne s'enhardisse; Il craint, s'il lui rendait son droit égal ancien, De se mettre à sa place et de perdre le sien. Hélas ! souvent le pauvre a, par son imprudence, D'équitables desseins détourné l'opulence !
Mais lorsque la justice aura dans tous les cœurs De son divin flambeau mis les calmes lueurs, De ce monde on verra tout à fait disparaître Les traces de ce mal qu'hélas vint l'homme y mettre, Quand, rempli tout d'abord d'égoïsme brutal, A son frère il porta le premier coup fatal I
Il faudra qu'à chacun l'Etat lui-même assure
La part qui lui revient par le droit de nature :
Chacun, dis-je, une fois pour toutes, reprendra
La part égalitaire, et jamais ne pourra
Se la voir retrancher ou s'en priver lui-même.
Pour les hommes d'Etat il n'est plus qu'un problème,
C'est celui d'adapter les constitutions
A ce principe, au sein de toutes nations.
Que de terre ou d'argent l'égale part soit faite.
Mais que tout homme sache où reposer sa tête ?
Chant septième. 167
La répartition entre tous les humains
Du lot qu'en les créant Dieu mit entre leurs mains,
Devra laisser intacts tous les autres domaines
Aux mains de qui les a. Les montagnes, les plaines,
L'air, les fleuves, les mers, le gibier, le bétail.
Resteront à chacun, tels quels, pour le travail !...
Car le travail, voilà la source salutaire
D'où coulent l'abondance et l'honneur sur la terre ;
Du travail l'homme obscur tire un nom glorieux.
Et sans lui le bonheur du riche est odieux !
Il vous faut donc laisser, dans la main souple ou rude
De chaque homme, et l'effort, et la lutte et l'étude !
Dès lors à tous les yeux le vrai critérion
Du mérite sera dans la seule action I
Ce n'est pas de ce point : « Jean a-t-il telle somme
[homme D'argent, » que vous devrez partir, pour que chaque Vous intéresse à lui ; car quelques-uns toujours Demeureraient ainsi privés de tout secours ; Mais de cet autre point : « Jean a-t-il du courage, Et s'acquitte-t-il bien de tel ou tel ouvrage ?» Dans l'ordre, ou, pour parler selon la vérité. Le désordre actuel, loin que l'humanité S'exerce sur celui que la misère oppresse, C'est qui peut s'en passer qu'à servir on s'empresse : La bienfaisance même a pour motif l'argent, Et, quels que soient l'honneur ou l'art d'un indigent, On lui voit préférer, en mainte circonstance, Quiconque peut sembler avoir plus d'influence.
^am^t^^^mmm
i68 * Homo.
Tant le fort sur le faible a de soupçons au cœur ! Tant l'intérêt encore du bien reste vainqueur ! Tant Sur le fondement de l'antique injustice De la société veut rester l'édifice !
Tant le fait de dépendre, hélas ! de son prochain, Dans un triste servage a mis le genre humain ! Tant on ne devait pas changer, à l'origine, L'ordre qu'avait posé la justice divine I
Au delà de la ligne où le droit naturel
Finit, donnant à tous, comme aux oiseaux du ciel,
Le lot indispensable au maintien de la vie.
Au delà de ce point, et l'art et l'industrie
Trouveront à l'effort de vastes champs ouverts :
De quoi, comme à présent, sur des chemins divers.
Présenter mille buts à l'action humaine ;
Et, du trop grand besoin ne sentant plus la chaîne,
Sûr de ne pas tomber trop bas, tout homme alors
Du travail tirera de plus amples trésors.
Me dira-t-on qu'il faut manquer du nécessaire.
Pour sentir du travail le besoin salutaire ?
Non, l'homme social est plein d'ambition :
Il en ressentira plus encore l'aiguillon.
Quand, non plus écrasé sous le trop d'infortune.
Il pourra, libre et fier, prendre à l'œuvre commune
Cette part que chacun voudrait toujours pouvoir
Y prendre, avec l'honneur d'accomplir le devoir !
Le riche d'aujourd'hui le sera moins peut-être
Demain, mais le malheur ne sera pas son maître ;
Chant septième. 169
Le pauvre d'aujourd'hui demain aura plus d'or,
Mais le pauvre enrichi ne sera pas trop fort I
Avec l'égalité commune naturelle
Dont chacun jouira, sans la crainte cruelle
De se la voir ravir, — dans la société
Sans trouble régnera cette inégalité
Civile, favorable au progrès de l'espèce.
Car, à l'état présent, ce qui répugne et blesse
Dans le sort attristant du riche grand seigneur
N'est pas qu'il ait plus d'or qu'un autre ; mais le cœur
Se révolte à bon droit et s'emplit de colère
A voir que l'un n'ait pas même le nécessaire,
Quand un autre a de l'or à ne savoir comment
Il doit le dépenser ingénéreusement !
Le nécessaire, c'est le toit, la nourriture.
Le vêtement ; l'Etat à toute créature
Humaine doit cela, dans la proportion
Des biens accumulés par chaque nation :
Car l'Etat est de Dieu l'intendant sur la terre
Et d'un père il remplit le sacré ministère.
Pour l'éducation, l'Etat la doit aussi.
Mais aux stricts éléments le droit se borne ici.
Life, écrire et compter, voilà l'enseignement
Dont le besoin se fait sentir absolument I...
— Quiconque aura trop peu pour que, sans la pitance
Naturelle, il attache un prix à l'existence.
Devra, comme aujourd'hui l'on entre à l'hôpital.
Pouvoir trouver un gîte, un logis spécial.
170 Homo.
Mais ce gîte sera son logis, sa demeure.
Pour que chez l'étranger nul ne vive ou ne meure;
Son patrimoine à lui, pour que sa dignité
Ne paraisse devoir rien à la charité,
A cette charité fausse, qui fait l'aumône
Avec l'or que le pauvre à soi-même se donne ;
Ou bien avec celui qu'a le riche, engraissé
Par le vol primitif, dans sa main replacé !...
— De la même façon, sur le même principe.
Qu'à l'école en commun tout homme participe !
Car ce qui s'est produit pour le bien temporel
Eut lieu pareillement pour l'intellectuel ! . . .
A tout homme venant pour penser dans ce monde
Une lumière est due, égale, et qui réponde
A ce que tout mortel est tenu de savoir.
Sous peine de confondre avec le blanc le noir.
Or, au commencement, sur la crasse ignorance
L'homme fort crut devoir établir sa puissance.
Et sur les faibles yeux de l'homme primitif
Il laissa s'épaissir, comme un voile oppressif.
Les ombres de.l'erreur, qui préjuge et s'égare.
De là cette barrière épaisse qui sépare
L'ignorant du*savant. Le bon sens naturel
Ne fut plus le reflet de la clarté du ciel ;
Un mélange du faux et du vrai dans chaque homme
Le fit, en même temps, ange et bête de somme;
L'égoïsme, la peur, l'aveugle passion
Plongèrent l'ignorant dans la sensation,
Dans la sensation, où son moi volontaire
Finit par voir la loi morale à satisfaire ;
Chant septième. 171
La superstition érigea, sous les yeux
Du Dieu de vérité, des autels aux faux dieux ;
Et partout, dans la fange et dans l'ignominie,
Sur le faible enchaîné régna la tyrannie !
Par degrés on le vit lui-même, le tyran.
Qui, pour mieux dominer, aveuglait l'ignorant.
S'enfoncer à tel jx)int dans l'ignorance altière.
Que du bon sens chez lui s'éclipsa la lumière.
Il ne cultiva plus ces nobles facultés
Où l'esprit, à défaut du cœur, a des clartés ;
Dans l'abrutissement il se plongea lui-même,
Et l'on vit une époque où, dans sa morgue extrême.
Tant le peuple exigeait peu de l'homme au pouvoir I
Il tirait vanité de son peu de savoir.
Mais le pauvre longtemps en sut bien moins encore :
Dans une épaisse nuit, qui semblait sans aurore.
Son esprit demeura longtemps enveloppé ;
Comme de cécité son œil était frappé,
Car, dans les tristes jours de l'an quatre-vingt-treize.
On le vit s'attaquer au bon roi Louis seize.
Le prenant pour le mal de la société,
Et le tuer au nom de la fraternité I
Encore de nos jours ces excès sont possibles ;
Tous les degrés du mal demeurent accessibles,
Et peuvent sembler bien au grand nombre ignorant.
Naturel aUié du grand nombre souffrant.
Pour les diminuer d'abord, puis les détruire.
Ce crime ou cette erreur, que l'État fasse luire,
Comme on voit le soleil luisant à l'horizon,
L'universel flambeau de l'éducation î
172 Homo.
Ainsi que le soleil et l'échaufFe et l'éclairé,
Qu'il verse sur chaque homme et chaleur et lumière !
Mais, comme au feu commun du soleil qui vous luit,
On vous voit ajouter un soleil non gratuit,
Que l'éducation qije chacun se procure
Au delà des clartés que lui doit la nature,
Soit aux dépens de ceux qui peuvent de leur or
En supporter les frais ; non du commun trésor !
En dehors du savoir à chacun nécessaire.
Avec l'enseignement l'État n'a rien à faire.
Avouez qu'aujourd'hui Thumame liberté
N'est encor qu'un vain mot : même la charité
Au bienfait apparent n'est-elle pas forcée ?
D'autre part, bien souvent, un homme, en sa pensée,
Est bien loin d'attacher un tel prix à l'argent.
Qu'il veuille en dérober ; mais il est indigent
Et, sous la pression du besoin qu'il endure.
Il accepte du vol le fruit et la souillure !
C'est là la liberté dont vous êtes si iSers !
Que n'êtes-vous plutôt tout honteux de vos fers !
Or, du mal primitif tous vos maux ont dû naître r
De son vouloir en tout l'homme serait le maître.
S'il n'avait entrepris, dans son impiété.
De renverser le plan de la Divinité !
De l'ordre violé la nature me venge.
Et c'est toujours sans fruit qu'on le trouble ou dérange.
Supposez que le droit primitif, naturel.
Ait été respecté ; de Gain et d'Abçl
Chant 'Septième. 1 7 3
Les enfants auraient tous un égal héritage,
Et pas un ne serait tombé dans l'esclavage.
La seule différence entre eux résulterait
De l'inégalité volontaire : on verrait
Seulement plus d'argent, de terre ou d'influence
Chez ceux dont le travail eût accru la puissance,
Et de moindres trésors, seulement, chez celui
Qui n'eût jamais manqué du nécessaire appui.
Et qui, libre toujours d'accroître la mesure
De ses biens au delà du don de la nature,
Ne pourrait plus pousser, ni «contre son auteur, —
Car l'homme de ses maux s'en prend au Créateur ! —
Ni contre le destin, ni contre son semblable.
D'un sort trop rigoureux la plainte lamentable !
En vain avec des lois on voudrait réprimer Le mal originel : c'est à vous confirmer Dans le mal que la loi réussit d'ordinaire ; Car la loi, le fort seul et sait et peut la faire! A l'usurpation du saint droit primitif N'appliquez pas vos lois. Pour couper dans le vif Déclarez hautement, tous ensemble j à la terre^ Qu'à tous de droit divin revient le nécessaire, Qu'à tous chacun le veut rendre, et se replacer Sous la divine loi, pour tout recommencer; Pour tout recommencer, à partir de la ligne Qu'au riche la justice ainsi qu'au pauvre assigne : Le riche ne devant jamais tomber plus bas.
Le pauvre ne pouvant plus haut porter ses pas,
1^4 Homo,
Sinon par le travail, qui donne argent et gloire, Ou par le don du riche, à présent méritoire.
N'a-t-on pas vu toujours chez toute nation,
Dans ton pays surtout, peu{)le de Washington,
Ne voit-on pas encor subsister par centaines
Des asiles publics, des tables toujours pleines.
Où pour cinq ou dix sous on peut boire et manger.
Mais doi^t n'approche pas cependant, sans danger
De se voir éconduit, qui n'a ni sou ni dîme?
Or, la société, pour empêcher le crime,
— C'en est un à ses yeux de se donner du pain,
Quoi qu'on n'ait fait, hélas! l'estomac ni la faim, — '
Ne pourrait-elle pas se servir elle-même
Son pain de chaque jour? Là, l'infirme au teint blême
Pourrait, s'il le voulait, sans honte se nourrir ;
Là^ peut-être, on verrait très-souvent accourir
L'avare qui voudrait enfler encor sa bourse,
Mais il aurait son droit, comme un autre, à la source I
Ce que pourrait l'État concernant l'aliment,
Il le pourrait touchant le toit, le vêtement ;
Il le pourrait aussi pouri'école publique.
L'objet le plus sacré de tout l'art politique !
Dans les temps primitifs, la joie était au cœur De tous les hommes bons : la divine saveur Du pain essentiel dans l'aimable innocence t)e la société maintenait l'existence ;
Chant septième. lyS
Ce pain était du ciel un don quotidien,
Qui de l'homme à son.Dieu figurait le lien ;
Et ceux qui le mangeaient, sentant dans leur nature
Fondre et s'assimiler la douce nourriture,
En tiraient à la fois la force et k bonté,
Et la fleur de leur sang éclosftit en gaîté !
Alors Dieu, qui n'était que la douce présence.
Dans l'homme, de l'amour, sous cette bienfaisance.
Dieu se faisait sentir tout naturellement.
Et l'homme le voyait comme intuitivement ;
Car ce qui vient de Dieu, de Dieu garde l'empreinte.
Et, le bienfait constant mettant dans l'âme sainte
De la Divinité le sentiment certain,
L'homme apercevait Dieu sous l'espèce du pain.
Oui, dans le temps que l'homme avait le nécessaire,
— Ce qui n'empêchait pas son pouvoir volontaire
D'y joindre d'autres biens recherchés en dehors, —
L'homme en sa gratitude aimait Dieu sans efforts.
Mais aujourd'hui. Dieu même, ô funeste délire!
Est l'auteur, vous dit-on, du mutuel martyre
Que s'infligent, hélas I le riche et l'indigent.
Sous la forme du trop ou du trop peu d'argent !
Or, comment aimer Dieu, si l'on n'y voit un père,
Aussi sage que bon, qui, du destin prospère
De tous ses chers enfants également soigneux.
Par le bonheur des uns rend les autres heureux !
C'est ainsi que Dieu fit ; mais sa loi bienveillante
Bientôt fut abolie, et la main violente
Des brigands primitifs détruisit, sans pitié.
Le nœud qui vous devait unir dans l'amitié !
176 Homo,
« Dieu même, assure-t-on, fit les parts inégales,
Puisqu'il fit Jean, chez qui les facultés morales
Ou physiques le font de Pierre différer.
Et qu'à leurs facultés tout se doit mesurer î »
Or, quant aux biens acquis par l'effort volontaire,
Certes, la juste part de chaque homme diffère ;
Mais, dans chacun de vous. Dieu doit à l'être humain,
Création constante, un aliment certain.
Égal, un fondement, qui porte, et qui soutienne
L'effort, la liberté de la personne humaine.
Comment l'homme, en effets serait-il obligé
Au devoir^ s'il n'était, avant tout, dégagé
De la nécessité, pour sa libre puissance,
De maintenir en soi le fait de l'existence ?
Avant d'être obligé, faut- il au moins qu'on soit !
Ici Tabsurdité clairement s'aperçoit
De la prétention d'obliger votre frère
A sortir par Teffort de l'extrême misère !
C'est de l'homme vivant, capable de Tefifort,
Que l'on peut l'exiger ! Aucun être ne sort
Du néant par lui-même, et la plus forte branche
Ne produira nul fruit, si votre main retranche
La sève qui l'unit à l'arbre paternel ;
Le nécessaire unit l'homme au Père éternel,
A la source de l'être, et la vraie existence
De la personne libre à ce point seul commence f
Je n'ai droit d'exiger de l'homme le devoir.
Que si de l'accomplir il reçut le pouvoir :
Or, ôtez au nageur l'eau dont la résistance
S'oppose, pour qu'il nage, à sa libre puissance ;
Chant septième. *iyy
Malgré tous les efforts que son cœur tentera, Le nageur dans l'abîme aussitôt descendra ; Mais si vous lui laissez son point d*appui sur Tonde, Le nageur, dont l'effort sur cet appui se fonde, Accomplissant l'objet au devoir proposé, Sauvera.,, ce vieillard à la vague exposé f
N'importe votre droit dans le passé ; n'importe Ce qui fut, et comment l'histoire le rapporte ; Le grand droit naturel, chaque jour reproduit. Est tout aussi réel qu'autrefois, aujourd'hui. Ce droit, c'est que quiconque arrive à la lumière Peut et doit réclamer de quoi vivre sur terre, Puisqu'il ne lui fut pas possible d'y pourvoir. L'homme qui naît, manquant d'un suffisant avoir, Ou n'a rien, quand un autre en moyens surabonde, A droit sur ce dernier à la part que lui fonde, Comme à tous les humains, un droit essentiel ; Et l'homme qui naît riche a droit, de par le ciel. Non comme riche, mais comme homme, à la substance Nécessaire au maintien de la simple existence. On ne trouve donc pas dans le seul primitif.
Plus ou moins bien connu, mais dans le positif. Dans l'actuel aussi, le droit au nécessaire ; Chaque jour est pour vous l'histoire tout entière.
Un penseur libre a dit que « la propriété C'était le vol ».'Ceci n'est pas la vérité ;
178* Homo,
Proudhon eût sur le point jeté plus de lumière, S'il eût dit : « Toute part, faite du nécessaire Dont quelque homme est privé, lui fut injustement Retranchée, et le vol n'est que là seulement. » Par le fait de la vente, ou bien de l'héritage, La portion volée a passé d'âge en âge.
Et se retrouve aux mains du présent possesseur, Qui ne l'a qu'en vertu d'un titre usurpateur...
Que la justice donc enfin se rétablisse I
Le bonheur peut-il être où n'est pas la justice ?
Le riche, le puissant lui-même ne l'a pas :
Sur un sol usurpé rien n'assure ses pas ;
D'un volcan souterrain il y sent la menace.
Et quant au prolétaire, il porte sur sa face.
Non le signe viril de l'espoir courageux.
Mais le signe constant d'un complot ténébreux.
Or, si vous réparez l'antique violence,
La Révolution est réduite au silence :
Non-seulement le fort possède, désormais.
Son légitime avoir, dans l'honneur et la paix ;
Mais le pauvre, à son tour, dans la douce assurance
De vivre au moins, se sent renaître à l'espérance,
Et, tous deux reprenant vers la perfection
La marche où les conduit leur juste ambition.
L'un du progrès de l'autre, auquel il coopère.
Jouit, heureux tous deux du bonheur de leur frère !
Chant septième. 179
Que l'on ne dise pas qu'à l'txécution
On verrait que ce plan n'est qu'une illusion,
Et que le paresseux, sûr de sa subsistance.
Aimera mieux passer ses jours dans l'indolence.
Que voit-on aujourd'hui, dans le bel ordre humain
Qui voudrait qu'au travail l'homme dût tout son pain?
A-t-on mieux, en effet, prévenu la paresse ?
Non I pour un qui travaille et sort de la détresse,
Parmi ceux qui n'ont pas le nécessaire appui.
Trois tombent sous le poids du fardeau d'aujourd'hui,
Et, remplis des dégoûts d'un sort qui les accable.
Attendent du prochain... un secours charitable !
Et d'où vient, dans ce cas, cette obligation
Que font la conscience et la religion
D'aider ces... « paresseux » ? C'est que le nécessaire,
Que l'on sait leur manquer, rend juste de le faire !
Si l'on pouvait leur dire : « En vous le bon vouloir
Fait défaut au travail, » le droit et le devoir,
Alors, même chez ceux dont grande est la fortune,
Seraient de repousser leur demande importune.
C'est donc pour n'avoir pas dans chacun respecté
L'élément primitif de la propriété,
La base où devait l'homme édifier sa vie.
Sans craindre que de mort sa chute fût suivie;
C'est pour avoir ainsi, jusqu'en son fondement,
De la bonté de Dieu sapé le monument.
Pour avoir aboli la part égalitaire.
Où de Dieu le bienfait donnait la preuve claire.
i8o Homo.
C'est pour cela qu'on voit germer les paresseux Au sillon d'un travail privé d'attraits pour eux. La paresse n'est pas ce qui fait la misère, Mais la misère fait la paresse, au contraire. L'homme, à l'état normal, est une activité ; Il aime alors sentir la force et la santé Circulant dans son corps, et donnant la mesure Du pouvoir qu'il étend sur toute la nature.
Il aime l'action, l'essor, le mouvement ; Ce trait domine en l'homme universellement.
Si donc en quelques-uns vous trouvez la paresse. C'est, chez la pauvreté comme chez la richesse, Le résultat fatal d'une habitude, hélas !
Qu'une éducation fausse inflige ici-bas.
C'est un vice du sang, c'est une maladie Qui paralyse tout dans une âme engourdie.
Mais à l'état normal l'homme n'est pas alors ! Or en lui le moyen d'animer les ressorts De la libre action, certes n'est pas défaire Peser sur son vouloir l'énervante misère ?
Soit pour se dévouer, soit pour le seul plaisir D'éprouver sa puissance, en se sentant agir, [morbide, L'homme, à moins d'être en proie à quelque humeur
[rapide. Est heureux quand son sang court plus chaud, plus Tels vous semblent, d'ailleurs, être des paresseux, Qui n'ont pas rencontré le travail que pour eux, D'après leurs facultés, destina la nature.
Le collège vous offre un monde en miniature : Eh bien, qu'y voyez-vous ? Tel élève est actif ; Il travaille, il avance ; un autre est si peu vif,
Chant septième. i8i
Que de ce qu'il entend, quelque effort que l'on fasse, On le voit entamer à peine la surface.
Pourquoi ? C'est qu'il s'agit pour tous deux de latin ! Que, plus tard, on les mette au calcul : le crétin Dans la latinité de loin, dans la carrière.
Dépassera bientôt le phénix littéraire.
C'est ainsi dans les rangs de la société ; Faute du nécessaire, un grand nombre ont été Contraints d'entrer d'abord, indécis, dans des voies Qui ne leur ont donné nuls succès, nulles joies ; Découragés, alors, et n'ayant plus le cœur A ces travaux forcés qu'impose le malheur.
Ils ont laissé tomber de leurs mains impuissantes Ou la hache ou la plume, à leurs bras trop pesantes. Mais voyez ces prêteurs, ou bénis ou maudits, Selon qu'ils font le bien, ou qu'ignobles bandits. Armés dans leur comptoir de leur lame dorée.
Us font à l'emprunteur la blessure abhorrée ; Le métier leur allant, dans tous les coins divers De leur activité retentit l'univers :
Après avoir atteint ce degré d'opulence Où la rente confère un droit à l'indolence, Restent-ils en repos?... Plus ils ont de loisir Pour dormir et manger, plus on les voit agir I L'ambition qu'en l'homme a mise ma sagesse Leur fait incessamment vouloir plus de richesse ; Seulement, chez ceux-là le fonds manquant aussi Qui devait leur ôter le trop cruel souci,
i82 Homo.
S'ils tombent, dans leur chute ils se creusent leur tombe, Tant reste un faible appui sous celui qui succombe !!
Tous renversez-le donc, cet état social Inepte, qui vous fait à tous un tort égal !
S'il faut ici, d'ailleurs, jeter plus de lumière.
Pour arracher le monde à la fatale ornière
Oïl le char du progrès gémit, tout embourbé, —
Du travailleur dans l'or et l'argent absorbé -
Détachons nos regards, pour contempler la classe
Du penseur, du savant, de l'artiste sagace,
De ceux dont le travail est tout spirituel
Et dont l'esprit jamais ne songe au temporel :
Le labeur d'un Colomb, il faut le reconnaître.
Vaut celui d'un Rothschild ; c'est l'or qu^il mît, peut-être
Aux mains de l'homme actif, qui dans l'humanité
A répandu plus d'aise et plus de liberté.
Or, le travail payé donnant seul droit de vivre,
Colomb, qui du travail oti son esprit se livre.
Ne tire pas d'argent, devra mourir de faim ?
Car d'où pourra venir au grand homme son pain.
Si vous lui retranchez encor, dans sa misère,
Le don qu'il tient du ciel, le divin nécessaire ?
Sur Penfant maintenant si vdus jetez les yeux, Hommes, que voyez- vous ? Oh f qu'il est douloureux,
Chant septième. i83
Le sort fait à l'enfant, fragile créature,
Faute de le pouvoir laisser à sa nature !
Dès l'âge où la raison de ses rayons naissants
Commence à lui montrer l'usage de ses sens.
On le voit détourné par le père ou la mère
A quelque but souvent à mon but tout contraire,
Ah ! c'est que les parents, hélas ! n'ont pas l'espoir
De leur laisser pour vivre un suffisant avoir ;
Dans un travail, alors, qui répugne à leur âge'
Comme à leurs facultés, trop vite on les engage !
Or la nature en eux avait mis tels talents
Dont les germes cachés, par des progrès plus lents
Devaient produire un jour un résultai immense ?...
La trop grande misère a tué la semence.
En eux, de mille biens qu'en leur maturité
Ils auraient répandus dans la société !
Plus tard ce ne sont pas des hommes : sur leur face
Du désappointement vous découvrez la trace :
L'un a le sentiment d'un sublime destin
Manqué, qui se reflète en son œil presque éteint;
L'autre sent vaguement quelle triste figure
Pour vivre, hélas ! il fait à la législature ;
L'un sent d'un grand poëte en lui bouillir l'ardeur,
Son père, artiste en drap, en a fait un tailleur;
L'autre sent qu'il eût eu la force d'un Hercule,
Et devant le danger, pâlit, tremble, recule !
Que les ministres saints de la religion
A leur tour soient l'objet de votre attention :
184 Homo.
Bien moins que les savants, — si leur saint ministère
Est pur, édifiant, profitable à la terre,
S'ils pratiquent la loi du dénûment réel,
Si, chargés de la croix, ils ne pensent qu'au ciel; —
Bien moins que les savants, dans leur noble misèrç,
On les devrait priver de la part nécessaire;
Si leur mandat sacré les oblige à souffrir
Pour le salut d'autrui, parfois même à mourir?
Si leur mérite alors est dans le sacrifice.
Eux, qui n'ont pas d'ailleurs les biens de l'injustice,
Qu'auront-ils à donner, dans un suprême effort,
Dont l'abandon leur soit une gloire, à la mort?
En laissant ces soldats privés du nécessaire,
Chez eux vous ravissez à l'acte volontaire
Ce qu'il a de plus pur, ce qu'il a de plus beau ;
Car ce n'est pas alors pour l'honneur du drapeau
Qu'ils affrontent la mort; mais à leur existence
Ils renoncent, afin d'abréger leur souffrance!...
Hors de la liberté l'héroïsme n'est pas ;
D'elle vient tout l'honneur d'un glorieux trépas !
Pour rendre la vertu possible sur la terre.
Il faut un contre-poids au sacrifice à faire.
Il faut qu'en double sens le vouloir combattu
Puisse en un choix réel préférer la vertu.
Or, comment dans la mort verrai-je un sacrifice.
Si la vie est pour vous un plus affreux supplice ?
Le véritable prêtre, après l'essentiel.
Ne doit avoir souci que des seuls biens du ciel ;ê
Mais celui qui n'a pas de base pour sa vie.
De quel droit — s'il s'engage en la route suivie
Chant septième. i85
Par les chercheurs d'argent — le censurerez-vous ? Seul, je sais s'il est digne alors de mon courroux. Peut-être amasse-t-il, de peur que la misère Demain sur un grabat ne le tienne en sa serre, Et puis. ... sa vieille mère et son vieux père ont lieu Peut-être, — eux dont l'amour donna leur fils à Dieu, — Hélas I d'attendre encor de lui quelque assistance, N'étant pas plus que lui sûrs de leur existence ! Si le prêtre tient tant à son « trop » temporel, C'est qu'il n'a pas toujours le « moins » essentiel.
Peut-être insistez-vous et dites-vous encore :
« La paresse ! voilà le gouffre qui dévore
<t Le pain essentiel à notre humanité ;
« Et, supposant ici le système adopté
a Où tous seraient certains d'avoir le nécessaire,
ce Le travailleur tout seul suerait sur cette terre ? »
Déjà je vous ai dit que le nombre, aujourd'hui,
Des paresseux égale et dépasse celui
Dont mon système admis donnerait charge au monde.
Mais que le riche ici franchement me réponde ;
Ne se permet-il pas, lui, de rester oisif.
De flâner, s'il lui plaît, lorsque l'or, seul actif,
Monte au degré qui peut lui donner cette aisance ?
Or, s'il peut la goûter, lui, cette jouissance
De vivre sans travail, à quoi donc le doit-il ?
— Repoussons loin d'ici tout argument subtil, —
Est-ce à son travail seul ? Non, le trop de richesse
Auquel il n'a pas droit lui fait cette largesse,
i86- Homo.
Tandis que l'indigent — s'il s'en trouvait quelqu'un Qui ne se joignît pas au grand essor commun — Userait, après tout, d'un droit, droit de naissance ; Il tient du Créateur son droit à l'existence ; Dieu lui donne le pain, et ce n'est pas à vous. Mais à Dieu de reprendre un don qu'il fait à tous. Lui prendre donc le pain, c'est simplement lui prendre
L'existence. Or, toujours la force a compte à rendre D'avoir ôté la vie au plus humble mortel ; Et, quand la force a tort, on la condamne, au ciel. On la condamne, au ciel, pendant que sur la terre La révolution rallume sa colère !...
Vidons-le tout à fait, si bien vous le voulez. Le cas du paresseux. A l'aise vous parlez.
Producteurs, qui croyez seuls tirer de la terre De tout le genre humain le suc alimentaire ; A l'aise vous parlez des sueurs de vos fronts; Mais il faut réfléchir : quand du sein des sillons Par votre main creusés sur une terre ingrate. Vous voyez les épis surgir ; quand l'écarlate. Le vert, l'azur et l'or font briller à vos yeux Du lin et du coton les tissus merveilleux ; Quand le fer, le charbon, le soufre, le pétrole, Partout parlent de vous, votre vanité folle A-t-elle pu rêver que \k>s libres efforts Dans leur totalité méritaient ces trésors?
Hommes, détrompez-vous : de Dieu la main féoMide Ajoute à l'action de^i'homme, dans ce monde.
Chant septième^ 187
Une fécondité plus grande que l'ardeur
Du plus beau dévouement n'en tire de son cœur ;
C'est plus l'intention que le sol récompense
Que l'efficacité de l'humaine puissance;
Car ce n'est pas toujours que pousse la moisson
Dans la mesure où l'homme a creusé le sillon ;
Toujours la quantité des fruits que réalise
Le travail de vos champs, — soit qu'elle vous suffise
A peine, ou que son poids surcharge ces vaisseaux
Qui la vont transporter aux plus lointaines eaux, —
Toujours elle révèle une action secrète,
Outre votre action, une œuvre où Dieu se prête.
Si donc votre argument est que le producteur
Seul a droit aux produits créés par sa sueur.
Je veux bien l'accorder; mais osez-vous prétendre
Que tout le fruit qu'on voit la terre au soleil rendre
Par vous seuls soit produit? Non, car de votre front
La sueur qui tomba dans l'aride sillon
Fut aidée — en dehors de l'effort volontaire —
Par l'acte bienfaisant du Maître de la terre !
Or, est-ce pour toi seul, qui déjà de l'effort
Peux tirer, producteur, un pain qui te rend fort;
Pour vous seuls, ô banquiers, dont la hausse ou la baisse
Ne font que varier les degrés de richesse ?
Non, non, c'est pour le faible aussi, pour l'indigent
Qui, pour vouloir agir, n'a pas assez d'argent.
Ou de sol nourricier pour aider sa misère;
C'est pour tous, pour à tous fournir le nécessaire.
Que mon acte à votre acte, au cœur des épis blonds.
En secret coopère et les rend plus féconds I
i88 , • Homo.
Même le paresseux, tant qu'il est en ce monde, A droit qu'à son besoin de vivre Dieu réponde : Ce droit est dans l'enfant prodigue, il est dans vous, Même dans le méchant ; don gratuit fait à tous !... S'il est en vous, malgré cette surabondance De biens dont vous avez déjà la jouissance.
C'est que, dans un instant, tous ces biens superflus, Peut-être, ô messeigneurs, ne les aurez-vous plus ! De même il est dans ceux où règne l'indolence, Malgré l'indignité dont ils ont l'apparence, Parce que, tout à l'heure, un effort généreux De leur parties pourra relever à vos yeux.
Cette part de produits qu'à vos produits j'ajoute. Je n'ai pas entendu qu'aucun la gardât toute, Car si le fort l'agrège à ses biens amassés, Il aura toujours trop, d'autres jamais assez! En un budget total qu'un vote humanitaire La réunisse, et tous auront le nécessaire!
Je n'entends pas d'ailleurs de la même façon
Qu'il vous plaît de l'entendre, hommes, la mission
De la société. Le pouvoir volontaire
Que je vous ai donné ne doit pas dans la sphère
De l'étroit égoïsme agir et se mouvoir,
Car pour le bien d'autrui chacun a ce pouvoir !
Chacun donc à chacun doit ici son service ;
Si tous obéissaient à la loi de justice.
Si nul ne retenait ce qu'il doit au prochain.
Chacun à son voisin donnerait donc le pain,.
Chant septième. 189
Le pain essentiel au moins, le nécessaire f
L'égoïsme a changé tout ceci : le contraire
Du droit pour tous, voilà ce qu'il veut établir
Comme la juste loi qui vous doit tous régir !
Car s'il veut pour soi seul tous les biens de la terre.
Il doit tendre à tenir autrui dans la misère,
Et même il ne fera travailler l'indigent
Qu'alors qu'il sera sûr d'en tirer de l'argent.
Une fois au pouvoir, il est ainsi facile
De s'y perpétuer, pour peu qu'on soit habile.
Comme ton nom le dit, ô peuple américain,
Ta loi s'étend à tout ce sol républicain :
Mais quel est donc le sens de ce mot république ?
Ce mot, s'il ne ment pas, dit la chose publique ;
Or la chose publique est la chose où chacun
Devrait avoir sa part selon le droit commun.
Comment se fait-il donc que ces vastes domaines
Du lointain Occident, ces montagnes, ces plaines,
S'étendant sans limite à l'œîl des voyageurs.
Ces grands terroirs boisés, pleins de fruits et de fleurs.
Ces vallons invitant partout à la culture.
Ce poisson, ce gibier, cette riche nature,
Eden américain, — comment se fait-il donc
Que le gouvernement qui régne à Washingtoa
Les vende pour lui-même, et, d'année en année.
En absorbe à lui seul la valeur détournée.
Sans que jamais le fisc au faible, à l'indigent,
Daigne en compter leur part? Où va tout cet argent
1 90 Homo,
On en aide le fort, dont on craint l'influence;
On ne le laisse pas couler vers l'indigence;
On l'arrête en chemin ; et cette iniquité
Met dans la main du fort toute propriété!
Si pour le peuple entier vos hommes politiques
Convertissaient en or de vos terres publiques
L'indicible valeur, l'indigent et le fort
Auraient le nécessaire, en terre comme en or!
Mais le mot république est lui-même un vain leurre,
Dans la bouche du fort, pour l'indigent qui pleure!..
On pourra dire encore : « En laissant à chacun
Le pain tombé du ciel, le nécessaire, aucun
Ne fera plus briller la noble patience
Que la Religion nourrit de l'Espérance
Et que la Charité, douce comme une sœur,
S'appuyant sur la Foi, sait changer en douceur.
Les malheurs de Colomb ont fait grande Isabelle,
Leur donnant l'un par l'autre une gloire immortelle. »
Je réponds que, sur un Colomb qu'à secourir
Une reine se plaît, on en voit cent mourir.
Mourir sans avoir pu parvenir à la sphère
Où les aurait portés le simple nécessaire !
Je réponds qu'au delà de ce besoin cruel
Du pain qui doit^tenir ensemble en tout mortel
Les divers éléments de l'humaine existence.
Au delà de ce point, pour sentir la souffrance,
Reste encor de la marge au pauvre cœur humain :
L'épreuve unique, hélas! est-elle donc la faim?
i-i-m ^r'•un^
Chant septième, 191
Non, la faim de la vie en vous ferme la source ;
Mais avant d'arriver au terme de sa course,
L'homme, s'il a du cœur et s'il aime le bien.
Si pour lui d'être heureux l'honneur est le moyen,
Souffre des maux plus grands que la mort elle-même,
La preuve en est, hélas I dans son malheur suprême,
Le suicide, qui, pour lui, n'est que souffrir
Une mort, pour ne pas dix mille fois mourir I
Étrange est la façon dont vous goûtez la joie
De voir la charité suivre sa noble voie!
Quoi ! de crainte qu'un Jour soit plus rare à vos yeux
Son image penchée au front des malheureux.
Vous préféreriez voir prolonger sur la terre
Le déplorable sort que leur fait la misère I
Mais indépendamment des cruelles douleurs
Du dénûment qui tue, il est d'autres malheurs,
Pour tout homme ici-bas, dont la mission sainte
De la Religion est d'adoucir la plainte !
Or là, si votre goût pour ces touchants tableaux,
Oîi brillent du chrétien les dévoûments si beaux.
Va jusqu'à préférer voir souffrir votre frère,
Vos yeux auront toujours de quoi se satisfaire.
Au plan réformateur que Je viens proposer Le faible ni le fort ne devront s'opposer; Car ici ce n'est pas seulement l'indigence Que Je viens secourir, c'est aussi l'opulence î Quiconque veut le bien de la société Doit porter dans son coeur toute l'humanité.
192 Homo.
Que veut l'homme de bien depuis qu'il est sur terre? Que tentent les efforts qu'on voit la vertu faire? C'est de rendre meilleur le sort du genre humain ! Mais ne voyez-vous pas qu'on y travaille en vain, Tant que l'humanité, comme la Danaïde, Verse dans un tonneau qui par le fond se vide ? Si vous voulez que tous les hommes soient heureux. Ou puissent l'être au moins, rendez à chacun d'eux Le fond qu'à tous donna la divine justice; Impossible, autrement, que le but s'accomplisse; Le pauvre souffrira par le trop peu d'argent. Et le riche craindra le sort de l'indigent.
Ne perdez pas de vue, hommes, cette lumière
Qui distingue dans vous et l'état nécessaire.
Et le fait libre, actif. Dans la sphère de l'un
Ma providence agit, toute à tous, en commun!
Dans la sphère de l'autre elle a voulu soumettre
Et la cause et l'effet au moi; l'homme en est maître.
L'aliment qui devait vous faire subsister.
Maintenir l'être en vous, aurait-il pu rester
Deux minutes égal pour chaque créature.
Si le moi l'avait dû régir? Non, à mesure
Qu'il change, le moi fait tout changer avec lui :
Or à tous votre Dieu devait un même appui.
D'un aliment certain l'égale nourriture;
C'est pourquoi sous ta loi permanente, ô nature !
Chant septième. 193
Il plaça le saint droit au pain essentiel :
Le nécessaire donc est de droit naturel !
L'homme n'eût jamais dû, dans son insuffisance,
Prendre un rôle qui sied à ma seule puissance.
Or qu'est-il advenu ? C'est de sa volonté
Que dépend tout le sort de la société !
Quant à mon action, elle est inefficace :
Destinée au bonheur de toute votre race,
Elle ne sert qu'au fort, qui prétend confiner
Le droit du faible au pain qu'il veut bien lui donner;
C'est sur le bon plaisir, l'intérêt, le caprice,
Que du droit naturel il remit l'édifice.
Après l'avoir lui-même arraché brusquement
Du sol oCi reposait son divin fondement !
Pour l'application et les détails pratiques, Je dois dire deux mots aux hommes politiques. Le nécessaire peut sous deux formes venir, En or comme en nature : on peut les réunir, Ou bien les séparer, ou d'un seul faire usage. Disons, pour établir un facile partage.
Qu'en or tous recevront le montant assuré.
Par la main de l'État tous les ans mesuré.
A proprement parler, l'Etat dans cette sphère Seule doit se mouvoir : ailleurs qu'a-t-il à faire? Au corps des citoyens, à leur libre action, Qu'il laisse de leurs biens l'administration, En tout ce qui n'pst pas de nature et d'essence D'un intérêt public requérant sa présence !
194 Homo.
Son droit d'intervenir dans la société
Lui-même se mesure à la nécessité.
L'État jamais d'autrui n'a bien fait les affaires ;
Il faut qu'aux citoyens, dans les diverses sphères
Où chacun peut servir selon ses facultés,
L'État laisse le soin de régir les cités.
Si l'État intervient dans les petites choses,
De mille faits divers il ignore les causes;
On le voit à tâtons chercher la vérité.
Dans un chemin douteux, rempli d'obscurité;
Et puis les gouvernants, s'ils ne sont pas honnêtes,
N'ont que deux intérêts : leurs poches et leurs têtes
Quand, tous les ans, l'Etat sera par tous tenu
De rendre à tous un compte exact du revenu, —
Et comment pourrait-il désormais s'y soustraire,
S'il faut qu'il ait pour tous le montant nécessaire.
Et si le nécessaire est l'unique budget
Qu'aura dû de la taxe embrasser le projet? —
Quand, dis-je, de l'État tel sera le contrôle.
De l'État en effet il remplira le rôle.
Vous ne le verrez plus voler impunément
L'argent qu'on croit payer pour le gouvernement;
Chaque officier lui-même^ ayant le nécessaire^
Servira pour l'honneur autant que le salaire;
Et tous les citoyens, au dehors, remplissant
Leur part dans un travail libre, toujours croissant,
On verra s'établir par degrés sur la terre
Le règne d'une paix véritable et sincère*
Chant septième. igS
Le mot état lui-même indique exactement
Le rôle de l'État : il doit permanemment
Être et rester le même, alors qu'en d'autres choses
Ont lieu les changements et les métamorphoses :
Ne le chargez jamais que de la mission
De vous conserver l'être : il prend part de lion,
Ou bien part de renard, dès que les biens qu'il touche
En lots indéfinis passent près de sa bouche.
D'avance mesurez à chacun son morceau,
Vous saurez si l'État a rogné le gâteau;
Mais cela ne se peut que pour le nécessaire;
C'est donc là de l'État qu'il faut borner la sphère.
Quant au fonds spécial d'autre part collecté
Pour le gouvernement libre de la cité,
De tous les citoyens la surveillance active
En saurait empêcher la dépense abusive :
Du vol tous seraient prêts à punir l'attentat;
On se dit à présent, voyant voler l'Etat :
a C'est voler le seul riche, » et la masse indolente
Au vol comme au volé demeure indifférente.
Cela n'aurait plus lieu dès que les citoyens
Pourraient tous, par l'effort, acquérir quelques biens :
On n'en verrait aucun demeurer en arrière.
Quand pour tous du travail s'ouvrirait la carrière :
Tous voudraient posséder, et les biens de chacun
Par tous seraient gardés contre un péril commun.
Incontinent, d'ailleurs, toute somme soustraite,
Du voleur aux volés désignerait la tête?
Il ne faut pas, d'ailleurs, voir la perfection
De Tordre social dans une illusion,
Dans un état moral oîi serait impossible
Tout crime ou toute erreur : pour être inaccessible
Un tel état n'est point le meilleur idéal
Qu'on puisse proposer de progrès social.
Le meilleur est toujours au but ce qui vous mène :
Or ce qui mène au but votre personne humaine.
C'est de demeurer libre en suivant le chemin
Qui la doit par degrés conduire vers sa fin.
Je ne prétends donc pas mettre ici vos natures
Dans la nécessité d'être justes et pures :
L'effort libre est da bien l'essentiel élément ;
Dans un état des cœurs oîi trop facilement,
Sans effort, aurait lieu l'action sociale.
Je ne verrais jamais qu'une pente fatale,
Non pas le noble effort fait par l'humanité
Pour jouir dignement d'un bonheur mérité.
Quel que soit donc le point de vertu politique
Que vous aurez atteint, toujours, dans la pratique.
Pour donner place au bien, tant que l'homme sera,
La possibilité du mal existera.
Dans un système oti tous auraient le nécessaire. Moins lourde pèserait sur chaque tributaire La taxe qui devrait en former le total.
Que ne pèse à présent le budget fédéral.
Chant septième. 197
Ajoutez que la part ici de l'opulence Est égale à la part qu'on rend à Findigence; Outre que l'homme fort garderait de son bien Ce qui ne serait pas dû pour le vol ancien.
N'incluez plus, d'ailleurs, dans la taxe ordinaire, L'aumône à l'orphelin et celle au prolétaire; Qu'aujourd'hui fait l'État par la nécessité De se donner au moins un air d'humanité.
Ce que directement il doit, mais ne veut faire, a Assurer à chacun la part du nécessaire, y> L'État feint d'y viser, d'un mensonge éternel Croyant devoir leurrer et la terre et le ciel !
Franchement, noblement, pourquoi donc ne pas faire Ce que l'on tente en vain de quelque autre manière Sans qu'il en coûte moins, et même à plus grands frais, Toujours parlant du bien sans le vouloir jamais?
Attachons son vrai sens à ce mot : « Nécessaire; » C'est le sine qua non préexistant au faire, A l'humaine action, comme est l'arbre à son fruit. Comment pourrait-il donc devoir être produit Par le- travail humain, quand du travail lui-même C'est la condition préalable et suprême?...
Dans les commencements, voisins du paradis, L'humanité mangeait les doux fruits que j'ai dits; Ces fruits constituaient pour eux le nécessaire. Qu'ils n'avaient pas produit, mais tenaient de leur Père.
198 Homo.
C'est de ce pain tout seul qu'en ces temps primitifs
Vécurent les humains : puis, se sentant actifs
Au delà des besoins que la nature impose,
Leur travail à ces dons ajouta quelque chose.
C'est quand, grâce à l'effort ainsi favorisé
De la base première où je l'avais posé.
Chaque homme eut augmenté sa richesse et sa joie,
Que le faible du fort devint la triste proie.
Alors, il lui fut pris même ce premier don
Qu'à tous fait, en naissant, un Dieu puissant et bon.
Tous vos maux, je l'ai dit, datèrent de cette heure;
La douce paix s'enfuit; la terrestre demeure.
Qui, dans ces temps encore, était un doux jardin
Rival, par sa beauté, du primitif Eden^
Ce séjour enchanteur perdit bientôt ses charmes;
Son ruisseau de lait pur ne roula que des larmes. . . .
Oh ! je m'arrête ici : votre malheur présent
Dit assez qu'alors l'homme était pur, innocent!...
Le faible, du plus fort n'éprouvant que justice,
Ignorait toute haine, et cet affreux supplice
Que le fort doit subir, quand il retrouve encor
Dans son cœur la bonté, n'abordait pas le fort!
Or, tout gouvernement ayant, dès l'origme,
Confirmé l'attentat d'où sortit la ruine
Du bonheur des humains, c'est au gouvernement
De réparer le mal, incontestablement.
Mais ce n'est qu'aujourd'hui, grâce à cette lumière
Que verse chaque jour le progrès sur la terre,
Chant septième. 199
En gagnant le grand nombre à la cause du bien,
Ce n'est qu'en ces temps-ci, qu'un assez fort soutien
A l'ordre proposé serait acquis d'avance.
Pour que d'un plein succès vous ayez l'assurance....
Jusqu'ici c'est en vain qu'on la rêvait, hélas !
La réforme pour tous.... on ne la pouvait pas.
D'où viennent les malheurs de tant d'injustes guerres ;
Si ce n'est de ce fait qu'aux ambitions fières
Des hommes façonnés pour le commandement
Vient s'offrir ce calcul : qu'ils peuvent aisément,
Sous quelque vain prétexte où se prend leur audace.
Au cœur des indigents souffler haine et menace.
Et leur faire jurer de vaincre ou de mourir
Pour l'appât d'un butin qui les doit enrichir?
Si le grand nombre pauvre avait le nécessaire,
Il n'aimerait pas tant la gloire militaire;
Au foyer domestique assurant son bonheur.
Il se dirait : La paix va bien mieux à mon cœur!
Alors l'ambition de vos grands capitaines
Laisserait en repos les familles humaines;
Vers d'utiles travaux tournant leurs facultés.
Les maux qu'on peut guérir par eux seraient domptés.
Un noble amour du bien s'emparerait d'Hercule;
Quand le char du progrès vers l'abîme recule.
Il appuierait dessus son épaule, et son bras
Le ferait avancer, sans canons ni soldats....
Il aurait pour l'aider cette masse gagnée
Par le bienfait à l'ordre, aujourd'hui dédaignée,
Et que l'État corrompt quand il veut s'en servir,
Car il lui faut aimer le pauvre ou l'asservir!
Parmi les mille faits où ma thèse s'applique,
Un surtout a toujours frappé le politique :
Quel que soit le talent de vos grands fondateurs
D'empires, conquérants, prêtres, législateurs,
Aucun n'a pu fonder, ailleurs que sur le sable,
De la société le progrès désirable.
Vois du grand Washington le sol républicain.
Sous tes pieds il s'entr'ouvre, ô peuple américain !
Pourquoi ? C'est que, malgré les brillantes promesses
Qu'à tous lui-même il fit d'abondantes richesses.
Tant que l'on n'aura pas rétabli fortement
Du bonheur de chacun le divin fondement,
On entendra toujours la voix du prolétaire
Rugissant : « D'autres ont trop des biens de la terre ! »
Et du côté du riche on entendra sortir
Un misérable cri d'impuissance à jouir?
Mais, ô peuple, tu peux, dans ta libre puissance,
T'assurer ton bonheur et ton indépendance !
Il est bien évident que la société.
Comme l'individu, peut, dans sa liberté,
Dépouillant désormais jusqu'au titre d'esclave,
Soi-même à son progrès abolir toute entrave.
Tu ne saurais prétendre être encore impuissant
A faire ton vouloir, ô peuple d'à présent!
Tu n'es plus sous le joug d'un trop grand despotisme;
En tous lieux s'établit le républicanisme :
Chant septième. 201
Partout le peuple est libre, et son pouvoir est tel Qu'il s'assure partout le vote universel; Mais jusqu'ici ton vote a trahi ta grande âme : Cette arme de salut, on en tourne la lame Entre tes propres mains contre ta dignité, Et tu semblés privé de libre volonté.
Vous n'avez jamais su, depuis que sur la terre Vous pouvez exercer le pouvoir volontaire, Vous n'avez jamais su ce qu'il fallait vouloir. C'était le nécessaire; enfin, sachez l'avoir! L'objet, comme l'effet, qu'aura le nécessaire. N'est pas d'encourager un homme à ne rien faire;
Le montant n'en doit pas arriver à ce point; Mais de donner à tous ce dont tous ont besoin, Une base constante à l'effort volontaire, Pour que là loi du bien ne soit pas arbitraire. Pour que l'homme, s'il doit accomplir le devoir, Puisse se dire au moins qu'il en a le pouvoir.
Il fut rare toujours l'amour de la patrie !
VUbi bene triomphe; on la lui sacrifie. Ah ? c'est que l'émigrant espère, à l'étranger, Manger assez de pain, sous un joug plus léger*.. Mais que fait l'émigrant de sa mère adoptive? Il lui donne, à vrai dire, une ardeur très-active ; Mais il change bientôt son esprit et ses mœurs ! Elle devient marâtre à ses fils les meilleurs.
202 Homo.
Et donne les emplois, la force et Finiluence
A ceux qui du scrutin font pencher la balance!
Ce triste résultat, que vous enseigne-t-il?
C'est que non-seulement la misère à Texil
Condamne des millions de ses tristes victimes,
Mais elle envoie au loin de droits illégitimes
Jouir ceux qu'elle chasse ainsi du sol natal!
Le nécessaire seul peut détruire un tel mal.
Oh ! qu'alors il serait doux d'aimer la patrie !
Ce serait une juste et sainte idolâtrie;
Car en l'aimant, c'est Dieu même qu'on aimerait,
Dieu même par ses mains vous versant le bienfait !
On ne quitterait plus le sol de ses ancêtres;
Tous les peuples du leur seraient laissés les maîtres;
Et du patriotisme on verrait en tous lieux
Se produire à l'envi tous les traits généreux !
« La femme, dira-t-on, est part du nécessaire. » Non, la femme de soi fait un don volontaire; C'est un être moral humain, et comme tel L'État lui doit aussi le pain essentiel; A la femme surtout! car la femme est faiblesse, Hommes, devant vous tous; et le spectacle blesse D'une femme souffrant, quand pour la secourir L'homme est pourvu de force, et la laisse souffrir ! Or, dès que chaque femme, en vertu du système Naturel, primitif, comme l'homme lui-même^ Aurait un fondement à sa libre action.
Vous ne la verriez plus, dans l'appréhension
Chant septième. 20 3
De manquer de ce pain qui soutient Pexistence, Livrer pour un peu d'or sa fragile innocence f Vous ne la verriez plus, étouffant dans son cœur D'un véritable amour la pure et sainte ardeur, D'un amour imposé prendre les apparences, Martyre des liens qu'on nomme convenances; Vous ne la verriez plus déchirer de sa main, Ou faire anéantir par un art inhumain.
Le fruit qu'elle ne sait comment nourrir peut-être! Maîtresse de son sort, elle oserait paraître Ce qu'elle est, se donnant à l'époux de son choix; N'ayant pas même alors à recourir aux lois, Pour que sa liberté s'exerce sans contrainte; Car les pauvres parents, qu'une trop juste crainte Du sort qui lui pourrait échoir fait contre-agir, Au doux vœu de son cœur se laisseraient fléchir» Alors on pouitait voir du premier mariage Reparaître ici-bas la ravissante image I Ce serait à l'amour, l'amour qui s'unirait I Et la fleur d'oranger, plus blanche, verserait. Avec le doux parfum que sa corolle exhale.
Au coôur des deux époux, amOur, estime égale ! Et de l'humanité les familles encdr Connaîtraient les douceurs de l'antique âge d'or!
Partout, vous l'avez vu, la déplorable absence Du nécessaire a mis et désordre et souffrance;.;
204 Homo,
Ah! si le fort, un jour, au faible, en l'embrasssant, Disait : Reviens à moi, mon frère, viens, mon sang! Viens, toi que, dans ma force aveugle et téméraire, J'ai dépouillé jadis du lot égalitaire, Tout en m'en dépouillant moi-même, pour le jour Où toi tu serais fort et moi faible à mon tour! Viens, ma force a besoin de toi ; dans ta détresse. Ton droit reste toujours plus fort que ma richesse : Je ne suis pas heureux d'être seul à jouir, Et tous deux nous devons quelque chose au souffrir! Viens, d'un bout de la terre à l'autre qu'on proclame Le triomphe du bien, la liberté de l'âme.
Cet affranchissemeat de l'injuste intérêt.
Sans lequel vainement l'homme progresserait.
Sans lequel vainement il a rempli le monde Des signes merveilleux de sa grandeur féconde; Car les cœurs dans ce bruit n'ont pas trouvé la paix, Et le mur de la haine entre eux est plus épais ! Oh! si le faible un jour entendait son semblable Lui tenir à la fin ce langage équitable !
Aux divines clartés qui sortiraient soudain De ce simple discours, le pauvre genre humain Reconnaîtrait du vrai l'accent et l'efficace; La terre, avec amour rajeunissant sa face.
Regarderait le ciel, comme un petit enfant Regarde l'œil calmé d'un père, et, triomphant Du paternel courroux, grâce à sa repentance, Elle s'abîmerait dans une joie immense f . . .
Chant septième. ?.o5
Me suis-)e de mon but général écarté?
Non, j'observe en tout point la loi de Tunité.
Qu'ai-Je fait pour jeter ici tant de lumière?
Entre la loi morale et la loi nécessaire
J'ai fait, d'un bout à l'autre, en cette question,
L'usage réfléchi de ma distinction !
Dans la société, de même qu'en chaque homme,
Est le double élément, fatal et libre; or, comme
J'ai dans l'individu distingué les deux lois
Du moi libre et de l'être opérant à la fois,
Ainsi j'ai distingué de la pente fatale.
Dans la société, sa liberté morale :
A son être allouant son immuable part.
Le droit à l'existence; à ce point de départ.
Laissant libre son moi. Pour l'être, la tendance,
Et pour le moi moral, l'humaine indépendance!