‹ Homo, poëme philosphiqueChapitre 8 sur 9 · CHANT SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHANT SIXIÈME

Des éléments divers que l'homme en soi rassemble

D'un coup d'œil maintenant embrassez tout l'ensemble :

L'être reste immuable au sein du mouvement :

Le monde autour de lui se meut diversement,

Mais le moi, qui se meut lui-même, imprime au monde,

Ou reçoit du dehors, une action féconde :

Entre l'être et le moi la démarcation,

C'est l'espace et le temps, marge de l'action.

Dans les divisions du temps et de l'espace.

Le moi pour l'action se produit et prend place.

Du grand fait permanent de la passivité

De l'être, déduisez son immortalité I

L'être immortel, passif, dormant dans la substance,

Y reste sous le poids d'une entière impuissance.

Jusqu'à l'heure où le moi, dans mille actes divers.

Provenant de lui-même ou bien de l'univers.

Enfin aura comblé, par le bien qu'il doit faire.

Tout le vide existant de l'une à l'autre sphère.

146 Homo,

Soit que le libre moi se porte à l'action,

Ou qu'il cède à l'attrait de la sensation,

L'être est indépendant de la libre puissance,

Qui ne peut au bonheur empêcher sa tendance.

Dans la sphère changeante ouverte au libre effort.

Sous la sensation le moi trouve, d'abord,

Ou plaisir, ou douleur ; non encore responsable,

Le moi, tant qu'il n'a pas, dans un choix raisonnable,

Eu le temps de juger la peine ou le plaisir,

Fuit l'une, adhère à l'autre. Ensuite il peut choisir

Ou de renouveler l'impression subie,

Ou de la prévenir par sa libre énergie :

C'est là que l'action commence ; c'est alors

Que du pouvoir moral se meuvent les ressorts.

Dans les faits contingents le moi prend conscience

Et du bien et du mal : bientôt l'expérience

En vient développer pour lui le sentiment ;

Puis, la réflexion formant son jugement,

Comme un marin qui voit dans le moindre nuage,

Au lointain horizon^ poindre et germer l'orage^

Ou dans un léger souffle à sa voile imprimé

Le Retour de l'azur un instant supprimé,

Le moi peut décider quelle manœuvre est sûre.

Quelle autre né l'est pas ; car il a la mesure

De l'eâbrt courageux oU de l'abstention

Qu'il convient d'opposer à la sensation.

Dans la sensation fatale et spontanée,

L'activité toujours se retrouve inclinée

A repousser la peine, à chercher le plaisir ;

Le plaisir est l'objet premier, non du désir, —

Chant sixième. 147

Le désir n'appartient qu'à la libre personne, — Mais de l'instinct, lueur qu'à l'animal je donne. L'instinct ne suffit pas : la noble humanité Sur la seule raison fonde sa dignité t Si du fait spontané, qui va contre la peine Ou cherche le plaisir, quelque doctrine humaine Veut conclure au devoir d'obéir ài'instinct, Du devoir même ici la notion s'éteint.

L'instinct ne pense pas, et sa lourde paupière Dans la brute subit l'effet de la lumière, Sans la répercuter dans un foyer moral, Sublime faculté que n'a pas l'animal.

L'instinct n'affranchit pas la bête sensitive Du nom inglorieux de chose réceptive ; A la seule raison ce pouvoir est donné :

L'homme seul, au bonheur éternel destiné, Peut, usant le lien qui l'attache à la terre. Se relier ensuite à la chaîne première.

Et se reprendre au souffle immortel, primitif. Ici-bas suspendu de son être passif I Hors des divisions du temps et de l'espace De sa chaîne tombée il oubliera la trace :

Comme, après un sommeil où des songes légers Présentent à l'esprit mille objets passagers, Un homme, à son réveil, retourne à la pensée Qu'avant de s'endormir il avait caressée.

L'homme, çn se réveillant à l'immortalité.

Retrouvera sa fin dans la félicité !

L'animal ne va pas à la vie immortelle ; L'instinct, — non la raison, non la pure étincelie

148 Homo.

Qui s'échappa du sein de l'éternel séjour

Pour me ramener l'homme au foyer de l'amour,

— L'instinct, voilà son lot. Courte^ sombre et muette,

La destinée en bas commence et se complète :

Son regard ne voit rien au delà du trépas :

Sur son front morne et lourd le verbe ne luit pas.

Ce n'est donc pas l'inStinct, l'activité fatale.

Le premier mouvement, qui de la loi morale

Est le guide certain. Dans la réflexion

Seule est le fondement de l'obligation ;

Là, la raison préside et, dans votre pensée.

Met d'un double rayon la clarté condensée ;

Elle voit le moyen et la fin ; elle voit

Ce que jamais l'instinct ensemble ne perçoit.

Le bien et le bonheur, unis, le sacrifice

Liant la terre au ciel, en liant ma justice.

Enfin elle résout le problème : à ses yeux

Le mal, c'est ce qui doit vous rendre malheureux;

Le bien, ce qui vous mène au bonheur sur la terre,

En assurant celui de l'immortelle sphère;

Le mal, c'est le défaut de lutte et d'action ;

Le bien, c'est le combat contre la passion.

Voyez ce corps pesant : en quelque instant ou place

Que vous l'envisagiez, et quelque effort qu'on fasse

Pour détruire chez lui cette propriété.

Il tend incessamment, sous la variété

Des mille mouvements que l'action lui donne.

Vers la terre, sa fin ; et, soit qu'on l'abandonne

A lui-même, ou qu'en route il rencontre un objet

Qui l'arrête soudain au milieu du trajet.

Chant sixième, 149

Toujours il est soumis à la loi nécessaire

Qui le porte en tous lieux à tendre vers la terre.

Le fait de la tendance est donc indépendant

Du temps et de l'espace, et de tout accident !

Dans sa tendance au but constant de la nature,

L'homme tend au bonheur; mais, libre créature,

C'est lui-même qui peut, à son gré, librement,

Vers le bien ou le mal choisir son mouvement.

Quand c'est le bien qu'il fait, il va droit sur la ligne

Qu'indique la tendance et que la règle assigne.

La règle est en effet d'obéir à la loi.

Qui vous lie à vouloir selon que Je veux, moi.

De mon vouloir l'indice, en vous, c'est la tendance ;

Mais l'homme peut vouloir avec indépendance.

Car à vouloir le bien je ne le force pas ;

Il décide à son gré de chacun de ses pas.

Le bien, c'est le rapport de l'acte au but suprême :

Ce Tapport, l'homme doit le découvrir lui-même,

Puis le réaliser, contre la passion

Qui viendrait faire obstacle à sa libre action.

La ligne du devoir est donc ainsi marquée :

Dans la direction par moi-même indiquée.

En dépit des détours de l'intérêt menteur.

Prolongez une droite : elle mène au bonheur !

Le bien est ce rapport : un des bouts de la chaîne

Est l'effort résolu par la personne humaine ;

L'autre, — ce même effort, — quand il est accompli,-

Lui donne le bonheur, fruit du devoir rempli.

C'est un pont qui se forme entre les deux rivages.

Dont la terre et le ciel sont de justes images,

1 5o: Homo.

Le rivage mobile, où doit lutter TefFort,

Et la rive immuable, où de l'homme est le port !

Ainsi, par la vertu du pouvoir volontaire,

Se réaliseront et la loi nécessaire

Qui destine tout homme à la félicité,

Et la loi du devoir, but de la volonté !

L'homme donc avec moi prend part à ce mystère

Où tous deux nous avons un divin ministère ;

Lui, mérite de moi par Timmolation ;

Moi, je le récompense, après son action î

Pour indiquer le port aussi bien que la route.

De la clarté qui luit dans la céleste voûte.

Vous avez, ô mortels, un reflet, un rayon :

Vous avez le flambeau de l'humaine raison ?

N'est-ce donc pas assez, et vous faut-il encore

Le soleil du midi, quand vous avez l'aurore?

Hommes, ne trompez plus votre noble destin : .

De votre lâcheté dépouillez-vous enfin f

Ne vous contentez plus d'un semblant de courage.

Et de la passion secouez l'esclavage !

A quoi bon, à quoi peut vous servir, dites-moi.

De tenter d'éviter l'inévitable loi?

L'action, l'action, à l'homme indispensable.

Seule peut le mener au progrès véritable.

Dans l'agitation qui se voit aujourd'hui,

Le progrès véritable a-t-il un point d'appui ?

Non ; l'homme n'agit pas : dans son âme indolente

La passion de l'or seule est toujours ptésefttô !

Tous ces grands mouvements dont il est agité

Proviennent du dehors^ non de sa volonté I

Chant sixième, 1 5 1

L'or amassé ne rend que plus obligatoire La pratique du bien, dont se perd la mémoire. Mais de l'or, que fait-on ? De l'or ! toujours de l'or ! . . . Peuple de Washington, où t'a conduit l'essor Que sur son vol altier l'aigle du Capitole, '

Quittant le Potomac pour voler au Pactole, T'imprima tout d'abord aux yeux de l'univers ? Du monde tu devais briser partout les fers.

Mais ton cœur s'enivrait d'une gloire incertaine. Ta constitution devint une œuvre vaine.

Lorsque ton seul appui, ta propre volonté, Oublia le vrai sens de ce mot, Liberté !...

L'or que tu poursuivais, tu t'en forgeas toi-même Un joug triste et honteux : une opulence extrême Bientôt tua dans toi le sentiment du bien :

A l'or tu t'enchaînas, et tu ne fus plus rien I Quand, du Maine aux vallons de la Californie, Ton commerce en vainqueur promenait ton génie. Le sceptre était rivé, croyais-tu, dans ta main ? La terreur en prit même à tout le genre humain, Et l'on vit et l'Europe, et l'Afriquô et l'Asie, Surveiller tous tes pas d'un œil de jalousie» Mais où t'ont-ils conduit^ tes pas audacietijt ? Ton union n'est pluâ, ët^ dessillant les yeUX Du monde, que trompait ta grandeur apparente, Des révolutions tbn pied descend la p&nxe I Sous le poids de ton or^ ta constitution S'écroulei... et maintenant^ de ta corruption L'odeur, passant les mers, va dire à l'Ancien-Moride Combien l'air respiré sgipSÔn ciel est immonde I

i52 Homo.

Ce qui t'a fait défaut, ce n'est pas le pouvoir, Mais tu n'as pas voulu, quand tu pouvais vouloir! Ah I si ton libre moi, ton pouvoir volontaire Eût eu pour le devoir un amour calme, austère ! Au lieu de te livrer au culte du veau d'or.

Si le culte du bien, du généreux effort, Eût versé dans, ton cœur sa vivace énergie.

Ta robe de ce sang ne se fût pas rougie !

Ta constitution, durable monument.

Au mal opposerait son roc de diamant, "Plus précieux cent fois que tout l'or de ce monde ? Oui, sur le devoir seul, la liberté se fonde!...

Mais il est temps encor! mais ta rédemption.

Tu pourrais l'accomplir, si de la passion

Tu voulais écarter l'haleine empoisonnée!...

La Nouvelle-Orléans, quand, au cœur de l'année,

Éclate dans son sein un fléau destructeur,

De l'arbre de l'encens brûle un bûcher sauveur,

Symbole de l'autel où l'amour sacrifie,

Et l'air qu'elle respire alors se purifie !

De ta corruption, ô peuple américain.

Si tu veux arrêter Jes progrès dans ton sein.

Que partout à la fois l'autel du sacrifice

Élève jusqu'au ciel son sublime édifice!

— Vas-tu laisser périr aux yeux de l'univers.

Vas-tu laisser tomber en poudre, en proie aux vers,

Jusqu'aux extrémités de sa vaste ramure.

L'arbre de Washington ?. . . Maisj'entends un murmure

Chant sixième. i53

S'élever dans ton seinf un savant me répond.

a De l'histoire, dit-il, l'enseignement profond

« Proclame à haute voix qu'à toute république

« Succède, tôt ou tard, la forme monarchique;

« Or, ce temps est venu pour les Américains !

a Bientôt, sous le regard d'augustes souverains,

« Va sortir de ce sol engraissé par la guerre

« Un sapin vigoureux : d'un trône séculaire

« Son bois nous fournira les ais, et notre roi,

a S'asseyant là-dessus, nous dictera sa loi. »

Oui, je le sais, ainsi l'histoire s'interprète :•

Complaisante et flatteuse, elle est toute prête,

Cette lâche doctrine, oti du fait seulement

On voit sortir le droit : votre gouvernement

Pourra s'en appuyer pour passer à l'empire !

Mais, quels que soient la forme et le plan d'un navire.

Qu'il ait été construit de chêne ou de sapin.

Qu'un seul homme ou plusieurs en règlent le destin,

N'importe le pouvoir, n'importe le pilote.

Sur la mer orageuse où sa carène flotte,

Ne faut-il pas toujours qu'il se dirige au port.

Et non pas sur l'écueil, pour assurer son sort ?

De tout navire il faut écarter la vermine

Dont la dent, sur l'abîme, incessamment le mine.

Qu'un peuple se gouverne ou qu'il soit gouverné,

Vers le port pour lequel ma loi l'a destiné.

Il n'avancera pas, si sa volonté forte

Elle-même au devoir ne l'anime et le porte !

Qui ne fait pas le bien, perd, égare ses pas :

Le progrès ne peut être où la vertu n'est pas f

1 54 Homo.

Là résident la paix, la vraie indépendance,' ^ Le calme sentiment que dans sa conscience

Trouve un peuple vainqueur de ses penchants mauvais,

Le premier sacrifice à faire à cette paix,

Qui lui-même comprend tout autre sacrifice.

C'est celui du penchant d'où naît toute injustice,

L'égoïsme énervant! Même en amassant l'or,

Un grand peuple d'honneur peut se couvrir encor,

Si l'or ne vient à lui que par la droite voie

De l'honnête travail, et pourvu qu'il ne voie

Toujours, dans l'excédant du prix de son labeur.

Que la part qu'il redoit ici-bas au malheur !

Les forces, parmi vous, sont toujours inégales :

Cet immense concours d'ambitions rivales

Qui met en mouvement, sur la terre et les mers.

Dans la guerre ou la paix, tant de peuples divers.

Aux peuples déjà forts fait échoir en partage

Le plus riche morceau du commun héritage.

Aux peuples moins puissants la misère et la faim!

Chaque peuple a toujours trop ou trop peu de pain. C'est à ceux dont la force acquiert plus de richesse D'aider, de secourir des autres la faiblesse. Qu'il est beau d'assister un peuple malheureux! Et que des nations le front est glorieux.

Lorsque, pour la vertu chez leurs sœurs opprimée. Leur main pleine d'argeiit ne reste pas fermée! O peuple américain, ton plus doux souvenir Est celui des bienfaits qui te firent bénir De l'Irlande^ autrefois plaintive et gémissante ! Heureux si de ton or la masse grossissante

Chant sixième . 1 5 S

Eût, par de tels bienfaits, assez réduit le poids

Sous lequel ont croulé tes mœurs avec tes lois !

Mais dans son propre sein, dans sa propre patrie,

Un peuple a constamment, pour ennoblir sa vie,

Par des actes d'amour, de dévouement, de bien^

L'occasion d'aider quelque bon citoyen !

Là, le bienfait devient plus doux et plus facile.

Au donateur alors le don devient utile.

Admirez la prudence autant que l'équité

Du grand peuple français, lorsque, dans sa bonté.

Touché de l'indigence où tombe un Lamartine,

Sa noble main lui verse une aumône divine !

Quel est toujours le cri de toute nation

Étouffant sous le poids que de la passion

La lourde main de fer a mis sur sa poitrine?

Qu'implore-t-elle alors de la bonté divine?

Ce qu'elle me demande et qui fait son espoir.

Ce qu'attend son instinct, ce qu'elle voudrait voir

Surgir, pour la sauver, sur ce profond abîme

Oîi l'ont précipitée et l'erreur et le crime ;

Ce qu'elle voudrait voir enfin, comme le port

Où tend tout son désir, oh ! c'est un homme fort.

C'est un grand homme, un chef, dont la sublime tête

S'élève sur les flots plus haut que la tempête !

Capable de « monter au rostre ensanglanté,

k Pour défendre les dieux, Rome, la liberté! »

Peuple, dans ton passé, vois ta grandeur perdue :

Mesure la hauteur dont elle est descendue !

Et que te faudrait-il pour remonter si haut ?

Les petits orateurs ne te font pas défaut ;

i56 Homo.

Mais ce qu'il te faudrait, c'est la grande éloquence!

C'est un homme de bien, sans reproche, qui lance

Tour à tour, •sur le peuple à ses pieds frémissant.

Les laves du mépris dans son cœur rugissant.

Ou des torrents d'amour, ou des flots de lumière!...

C'est un hom'me dont l'âme honnête, pure et iière,

Saurait, après avoir pour elle combattu.

Te faire entendre encor l'accent de la vertu !

C'est un homme que l'or n'eût pas souillé lui-même;

Qui, lorsque l'heure vint de l'épreuve suprême

Entre le sacrifice et la corruption,

— Dans lui-même ayant su vaincre la passion, —

Pour venir arracher ses frères de l'abîme

Tiendrait de sa vertu son mandat légitime !

Un homme — l'opposé des parleurs d'aujourd'hui —

Qui, pouvant inspirer l'amour qu'il a dans lui,

De ton premier passé ranimant la mémoire.

Redonnerait un sens aux mots : Patrie et Gloire !

Un homme qui, brûlant de ces élans vainqueurs.

Faits pour électriser à la fois tous les cœurs,

Saurait ressusciter au fond de tes entrailles

Le sentiment du bien.... afin que tu tressailles

Toi-même de pitié, peuple, à te contempler

A la clarté du vrai qu'il viendrait dévoiler!

Afin que du tombeau sortant, comme Lazare,

Aux yeux de l'univers ta grandeur se répare,

Et que, recommençant un cycle glorieux.

Tu sois, comme autrefois, meilleur et plus heureux!

Mais oU trouveras-tu ce roi de la parole !

Lorsque la voix de Clay s'éteint au Capitole,

Chant sixième. iSj

Déjà de son grand nom t'importune l'éclat ;

On te voit préférer, pour conduire l'État

Aux régions de l'or, dont Qay craint tant les charmes,

L'éclat dont un soldat resplendit sous les armes.

Depuis, le sabre seul, ô peuple, te fut cherl

Car pour arracher l'or, il faut couper la chair I

Dès que pour être grand il fallut ce courage

Qu'au milieu des combats consacre un grand carnage;

Ou que, pour lui donner ton admiration,

Tu pesas le grand homme au poids du million ;

Dès lors tu n'entendis que la voix mercenaire

Du petit harangueur, qui seul fut populaire I

Et tu laissas languir, dans l'oubli, tristement.

L'orateur, qui répugne à tant d'abaissement!

L'histoire ne verra, dans la complète absence

De grands hommes chez toi, qu'une lâche impuissance !

L'orateur véritable habite les hauts lieux :

Son inspiration calme lui vient des cieux,

Comme l'eau des torrents qui descend des montagnes ;

Puis, quand il en est plein, les arides campagnes,

Les cœurs qui sont en bas de son cœur épuré,

Pour étancher leur soif, boivent le flot sacré....

Mais ton triste dédain, ta froide indifférence

Pour les vrais orateurs, a tari l'éloquence!

Eux-mêmes sur la glèbe incessamment courbés.

Dans un travail ingrat tristement absorbés.

Peuvent-ils préparer, dans une paix sereine.

Le céleste aliment qu'il faut à l'âme humaine ?

A tout hâbleur qui sait flatter tes passions

Tu fais un sort plus doux ; le comblant de tes dons.

i58 Homo.

Tu lui fais des loisirs dont il profite encore

Pour accroître le mal affreux qui te dévore !

Ah f si tu veux sortir de la main des brigands

Qui préparent pour toi le règne des tyrans ;

Si tu veux, dès ce jour, empire ou république.

Te retremper le cœur dans la vertu civique,

Cesse donc d'élever plus haut que l'orateur-

Le charlatan sordide et l'ignoble flatteur !

Regarde dans tes rangs si d'un talent modeste

Sur un front éloquent luit le rayon céleste !

Examine avec soin son passé; cherche à voir

Si cet homme, au besoin, saurait agir, vouloir ;

S'il est homme de bien, si la vertu sévère

Du sceau de la grandeur marque son caractère;

S'il sait se dévouer, et, pour l'humanité.

Si de beaux pleurs d'amour son œil est humecté ;

Si sous son maintien calme un cœur vrai se devine :

S'il est un Fénelon ou bien un Lamartine ;

S'il a souflPert, s'il a, sans en prendre le nom,

La vertu du héros ; s'il est fort, s'il est bon !

Ah t s'il est tout cela ! mais que son indigence

Le condamne à languir sans aucune espérance

t)e jamais s'élever au fang qui lui revient,

O peuple, c'est alors à toi qu'il appartient

De corriger l'erreur de l'aveugle fortune.

De chasser de son toit la misère importune ?

De briser les liens où l'austère devoir

Cotnprime les élans de son noble vouloir f

Et de permettre enfin que, pouvant tout entière

Se produire au grand jour, son âme digne et fière,

Chant sixième. 159

Déployant sa puissance en pleine liberté, Consacre à ton salut toute sa volonté I Reçois, reçois alors les conseils salutaires Qui pour toi vont couler de ses lèvres austères ! Fais qu'il mette sa gloire à s'immoler pour toi ! Donne-lui dans sa force une invincible foi !

Fais que son cœiir comprenne, alors que sa parole, Tour à tour ferme ou tendre, ou corrige ou console. Que c'est de sa vertu que tu veux recevoir L'amour qui fait agir, la clarté qui fait voir f Fais que son œil devine, alors que tu l'écoutés, Que les cordes du cœur en ton cœur vibrent toutes ! Gémis ou pleure, alors qu'il pleure ou qu'il frémit; Si d'indignation sa grande âme gémit, Toi d'indignation frémis avec son âme f Souffre de sa douleur et brûle de sa flamme ! Enfin puise en son sein, par l'aspiration Vers le vrai, vers le beau, sa noble impulsion! Respire le même air qu'en son cœur il respire. Et sur tes passions tu répandras l'empire !

Lui-même alors, trouvant un écho dans ton sein. Aux nobles sentiments dont son cœur était plein. Du génie assumant l'autorité sacrée.

T'ouvrira le secret de son âme inspirée :

Alors il te dira de ces mots tout-puissants Dont s'étonnent au loin les peuples frémissants. De ces mots qui sur eux font l'effet du tonnerre, Qui d'échos en échos vont parcourir la terre ; De ces mots solennels qui d'une nation Proclament le triomphe et la rédemption !

i6o " Homo.

Alors tu reverras, sous ton ciel plus propice, Ta vertu refleurir du sang du sacrifice ; Alors les pleurs du faible amolliront encor Ton cœur, qu'ossifiait le vil amour de l'or; Alors tu répandras les bienfaits à main pleine Sur les déshérités de la famille humaine ;

— Car, si je t'ai livré les plus riches trésors,

C'est pour qu'accomplissant les plus nobles efiforts,

Ta libéralité verse sur leur 'misère

Le superflu des dons qu'il m'a plu de te faire.

— Alors tu reprendras, parmi les nations, Le rang qui t'appartient ! Les révolutions Cesseront de troubler ta paix féconde et sûre; Elle-même ta main fermera ta blessure;

Et, des nobles destins qui te furent tracés Les titres glorieux, déjà presque effacés, Reprenant l'éclat pur de ta première gloire.

De son deuil d'aujourd'hui consoleront l'histoire !

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