SOS
chés, toujours avec ma robe. Vers 11 ans, j’ai eu une grande frayeur causée par mon oncle déguisé en femme le jour du carnaval.
« À l’âge de 14 ans, je suis allé passer plusieurs nuits dans une ferme chez des amis. On m'avait fait coucher avec un jeune homme de 23 ans qui se masturbait dans le lit. Dès ce moment, je savais bien comment on faisait l’amour, cela m’excitait, me faisait éprouver des sensations voluptueuses, mais, chose étrange, je me représentais que j'étais une femme.
« Quand je suis arrivé au régiment, je n'étais pas très débrouillard. Tout cela m’intimidait. Il m'est arrivé, dès le début, une affaire grave. Un sergent a fait abus de mon corps personnel. J’étais son brosseur. Un jour, il m’a enfermé dans sa chambre, m’a caressé les joues. Je n’avais alors ni barbe, ni moustache, et, malgré ma résistance, il m'a fait ce qu’on appelle la pédérastie ; il exigeait même une chose plus horrible, mais ma bouche s’y est refusée. Ces violences ont eu lieu à plusieurs reprises. J’en étais si désespéré que j’ai essayé de me suicider en me précipitant sur ma baïonnette dont j'avais fixé le manche en terre.
« Mon service militaire terminé, je me suis mis à travailler à la culture. Je gagnais bien ma vie et je tâchais d’oublier les souvenirs pénibles du régiment. Je ne suis allé avec des femmes qu’à 26 ans et encore entrainé par des camarades dans une maison publique. Cela ne m’a pas été désagréable, au contraire, j’ai éprouvé les jouissances d’un homme ordinaire.
« Plus tard, j’ai continué à connaître des femmes avec plaisir. J’étais même amoureux d’une servante d’auberge avec laquelle j’ai eu plusieurs fois des relations pendant la guerre, à Reims, et que je voulais épouser. Mais j'y ai renoncé quand je me suis aperçu qu’elle était aimable avec les autres encore plus qu'avec moi.
« À 34 ans, à la fin de 1916, étant en ligne, j’ai commencé à être inquiet, sans savoir pourquoi. Il me semblait qu’on me considérait mal. Quelques semaines après, des voix invisibles se sont fait entendre. Elles m’accusaient d’être un en... un satyre, d’avoir violé des jeunes filles. Elles me disaient qu’on allait me faire passer en conseil de guerre et me fusiller. Pour me transférer à l’hôpital, on m'avait mis un brassard de la Croix-Rouge, le clergé était donc dans l'affaire. Il m'était commandé par idées et non par paroles de bénir les gens, de donner l’absolution à mon vin et en même temps il me semblait que j'étais une religieuse.
« J’ai été transféré dans divers hôpitaux, au Val-de-Grâce, à Saint-Maurice, à Villejuif. Partout, c’était la même chose ; on me disait que j'étais une dame, des voix d’enfant m’ap-
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pelaient pour jouir, d’autres me reprochaient l'aventure qui n'était arrivée dans l’active.
€ Surtout le soir, on me donnait l'impression que j'avais changé de sexe, on me faisait tenir les allures d’une femme publique, on m’appelait « Eugénie », alors que mon prénom est Eugène, on me faisait éprouver les sensations voluptueuses d’une femme. Puis, je me sentais électrisé, travaillé à l’intérieur, j'avais de mauvais goûts, de mauvaises odeurs, surtout de matières fécales et de sperme. À Saint- Maurice, en particulier, on me faisait remonter le sperme dans la bouche et cela me faisait jouir, toujours comme une personne du sexe féminin.
« Depuis que je suis à Saint-Dizier, j'ai de bonnes périodes, mais j'entends toujours des voix, ma pensée est de temps en temps arrêtée et embrouillée. Je ne sais pas quelles personnes me tracassent ainsi. C’est ce qu’on appelle dans certains endroits la persécution. Je pense que le clergé n’y est pas étranger et qu’il s’est associé pour me tourmenter avec la jeune fille que j'ai refusé d’épouser. J'entends aussi depuis quelque temps des personnes qui me protègent et m'encouragent : « Ecoute les voix, me dit-on, mets-toi dans la tenue qu’on t’'indiquera, fais ce qu’on te commande, tu seras récompensé. » Il est question de faire de moi un moine, un missionnaire et aussi une bonne sœur. Ils me disent aussi que je me marierai, et tout éveillé, j’ai la représentation de mariage, je me vois par la pensée et non par les yeux en train de me marier, mais j'ai la tenue et je joue le rôle de la femme. On m'aflirme que je suis général, gouverneur, mais je n’en crois rien. »
L'auteur de cet exposé est un homme de 40 ans, aimable et doux, aux longs cheveux blonds, qui vit isolé parmi les autres aliénés. Il est habituellement tranquille, sauf pendant les poussées hallucinatoires qui l’agitent et le mettent en colère. Il s'occupe activement à des travaux de peinture en bâtiment. ;
Sa lucidité, son jugement, sa mémoire et son orientation sont parfaites.
P. Guiraud pense que l’anomalie instinctive que constitue l’inversion sexuelle, est à l’origine du délire. Toute l’activité délirante est orientée à peu près exclusivement par des tendances homosexuelles qui interviennent même dans la réaction euphorique.
Pendant toute l'enfance, l'obligation pénible de porter des vêtements de fillette sous les quolibets des camarades d'école a été l’origine d'émotions intenses refou-
lées et à inversé vers la féminité l'orientation de Vinstinct sexuel,
L'homosexualité existe à l’état conscient, dès l’âge de 14 ans, mais n'apparaît qu’une fois sous forme d’impression étrange de volupté féminine,
Les tendances instinctives normales vers la femme ont été faibles et tardives, mais après le premier contact sexuel ce malade à vécu pendant quinze ans comme un homme ordinaire. Durant toute cette période, la tendance 3 éprouver des jouissances sous forme féminine ne s’est jamais montrée.
Dés le début du délire, l'inversion latente apparaît de nouveau et prend d’emblée une importance prépondérante, Elle émerge sous forme d’hallucinations auditives, gustatives, psychiques, et surtout sous forme d’hallucination complexe de la cænesthésie ; le malade se sent femme, Cet état ne provoque plus l'impression d’étonnement comme lors de sa manifestation primitive et unique au cours de l'adolescence, il est éprouvé comme d’origine étrangère, non personnelle, Le malade se figure que des ennemis qu’il désigne (le clergé et son ancienne fiancée) le travaillent par des procédés mystérieux et transforment son sexe, Dans sa personnalité intacte, il repousse avec horreur toutes ces < représentations féminines >, Trés irrité, il proteste, répond à ses hallucinations par des injures vraiment viriles ; il demande avec insistance qu’on le débarrasse de ces persécutions pour lui permettre de vivre comme tout le monde,
L’anzlogie entre les tendances homosexuelles actuelles et celles transitoires de l'enfance est bien remarquée par le malade, mais ne provoque aucune conclusion.
Nous empruntons également à P, Guiraud (39) les considérations suivantes, Le mécanisme par lequel la sexualité de l'organisme intervient sur le cerveau et prend la forme psychique de tendances, de désirs et de productions artistiques ou délirantes est encore bien obscur, Il suffit de constater l'apparition de sensations douloureuses et voluptueuses, à la fois éprouvées comme non personnelles, d’un étrange sentiment de dégoût physique ou affectif, masqué souvent par d’amples réveries