CHAPITRE Il
Homosexualité et Encéphalite eépidémique
OBSERVATION 13. — M. D, expert-comptable, âgé de 34 ans, est interné le 16 mars 1932 par voie de placement volontaire à la maison de santé de Neuilly-sur-Marne.
Nous n’avons que peu de renseignements sur ses antécédents héréditaires. Cest un enfant naturel ; sa mère est morte à l’âge de 18 ans, quinze jours après l’accouchement. Son père, marchand de bois, avait alors 52 ans; D. ne la jamais connu, mais il a su qu’il était mort à l’âge avancé de 75 ans.
Pendant son enfance, D. aurait été chétif, difficile à élever et il aurait présenté à l’âge de six ans un ictère fébrile ayant duré 40 jours. Intelligent, il fait de bonnes études, quoique menteur et fabulateur.
A l’âge de 17 ans, il est obligé de quitter Compiège pour fuir devant l’invasion allemande et se rend à Bordeaux où, en septembre 1914, il présente un état infectieux qui semble être la première manifestation d’une encéphalite. Cette première atteinte se manifeste par des céphalées très vives, «< épouvantables, atroces, dit-il, comme si ma tête éclatait », une insomnie totale ; il est irritable comme une « pile électrique >», remuant sans cesse dans son lit.
Pendant 10 jours, il est ainsi excité, en proie à des hallucinations terrifiantes (visions horrifiques de scènes du départ des émigrés). Le troisième ou quatrième jour, il présente un état de confusion complète, où il délire depuis le matin jusqu’au milieu de la nuit ; il ne reconnaissait pas les personnes qui étaient autour de lui et n’avait plus conscience de lui-même. Après cette période d’excitation il entre dans une phase de dépression avec asthénie, abrutissement, impossibilité de fixer son attention ; son cerveau était, dit-il, éteint, et il aurait eu de la peine à se tenir debout. Il avait alors de la fièvre, plus marquée pendant les douze premiers
top
jours, et il reste alité pendant 40 jours. On a porté à ce moment le diagnostic de méningite. Cependant l’état asthénique s’atténue progressivement et disparaît sans laisser de traces marquées et D... peut reprendre ses études.
Après avoir été plusieurs fois ajourné au conseil de révision, il est définitivement réformé et n’accomplit pas de service militaire. |
Il se marie en 1919 après deux années de fiançailles, pendant lesquelles, en décembre 1917, il écrit brusquement qu’il voulait rompre : « Je ne peux pas me marier. je ne peux pas dire les raisons, je ne dois pas me marier ». On pense à la syphilis, à l’homosexualité ; D... se fait examiner par un médecin qui le déclare normal, et il veut à toute force reprendre et se marier. En 1920, sa femme accouche d’une fille actuellement bien portante et normale au point de vue du développement intellectuel.
De 1919 à 1922, D... à part sa mythomanie habituelle, ne donne lieu à son entourage à aucune remarque. Il se montre très attentif et affectueux auprès de sa femme ; il travaille régulièrement, méritant la confiance de ses employeurs et gagnant largement la vie du ménage.
En 1922, il est atteint d’une éruption de zona sur l’hémithorax gauche, dont il souffre beaucoup. A la suite de cette affection, sa femme commence à s’apercevoir qu’il présente des troubles du jugement. Son honnêteté, jusque-là rigoureuse, fléchit ; il commet des indélicatesses et des escroqueries. Ses actes délictueux lPamènent devant la Justice et, en 1924, il est condamné à 2 ans de prison et 3.000 francs d’amende pour faillite frauduleuse, escroqueries et émission de chèques sans provision.
Il semble que D... ait été, à ce moment, victime d’un malfaiteur plus habile, dont il était l’associé; l’affaire était au nom de D... qui a été condamné, tandis que l’associé avait empoché tout l’argent et s’était enfui.
Après une année d'emprisonnement, D... rentre chez lui, libéré conditionnellement. Mais il a bien changé ; il est devenu beaucoup moins affectueux avec sa femme, n’ayant avec elle que de rares rapports sexuels, alors qu’il s’était jusqu'alors montré à elle très excité au point de vue génital.
Il prend des maîtresses dans des maisons de tolérance et se remet au travail sans application.
En novembre 1927, se produit un nouvel épisode infectieux avec température à 40° pendant plusieurs jours, s’accompagnant de troubles oculaires, de somnolence et d’apafhie qui faisait croire qu’il se droguait. Il reste alité trois semaines ; on pense alors à une grippe, mais ultérieurement le Docteur Hartenberg portera le diagnostic rétrospectif d’encéphalite. Après cette maladie se produit une aggrava-
tion des troubles de la moralité en même temps qu'apparaissent des manifestations homosexuelles. En 1927 et 1928 il mène une existence tout à fait déréglée ; presque toujours hors de chez lui, il ment obstinément à sa femme, lui disant qu’il visite des clients qui viennent ensuite se plaindre qu’il n’est pas venu au rendez-vous.
Il a remplacé ses maîtresses par un jeune homme qu’il entretient dans l’hôtel même où il habite et à qui il procure du travail dans la maison de commerce où il est employé. Il entretient également une jeune femme, qui se fait passer pour la sœur de l’ami dont elle est la maîtresse. Au bout de deux ans, c’est elle qui met au courant Mme D. des relations des deux amis, espérant obtenir, par une menace de chantage, de plus forts subsides. Lorsque sa femme parle d’aller se plaindre à la police, D... rompt aussitôt avec cet ami pour qui il éprouvait une véritable passion; je ne pouvais, ditil, me passer de lui, j'aurais fait pour le garder, des choses ignobles. Dans leurs rapports, D... était plutôt passif, ne pratiquait pas la sodomie, mais une masturbation réciproque. Il y contracta cependant une syphilis, découverte en février 1930 par le Docteur T., consulté pour hémorroïdes, et dont l’examen mit au jour de nombreuses lésions spécifiques ; des réactions sérologiques pratiquées alors furent positives.
La passion homosexeulle de D... pour son ami n'avait, d’ailleurs rien d’exclusif. Pendant les trois années qui s’écoulèrent entre 1928 et 1931, il est en proie à une vive excitation génitale; en plus de son amant, il entretient une maîtresse, fréquente des maisons de rendez-vous où il entraîne des femmes et des jeunes gens, souvnt professionnels, rencontrés dans la rue. Il se vante même d’avoir eu, à cette époque, des relations avec un homme politique notoire. Il reconnaissait, dit-il, très facilement les homosexuels au regard, ne se trompant jamais lorsqu'il faisait des avances.
Mais il n’aurait pas accepté les propositions d’un autre homme, il fallait que cela vienne de lui ; il était alors comme soumis à une impulsion qu’il ne pouvait réfréner. Après la rupture avec son premier ami, il en entretient un autre, également professionnel, recruté au même bar de la Place Pigalle où il avait fait connaissance du premier. Cette deuxième liaison dure peu, car, brusquement, son appêtit sexuel, jusque-là très intense, s'éteint et, depuis, il ne sent plus en lui aucune attirance pour les hommes.
Parallèlement à ces modifications de l'instinct sexuel, les autres troubles de l’attention et de la moralité se sont aggravés. Incapable de travailler, il souffre de céphalées extrêmement violentes, d’hypersomnie, de diminution de la vue, de troubles de la parole de type paraphasique, de paresthésies diverses, de crises de tremblement et de myoclonies, tous
signes qui se sont accentués depuis l’épisode fébrile de novembre 1927 et depuis l'infection syphilitique pour laquelle il n’a suivi qu'un traitement très irrégulier à la suite d’accidents d’intolérance médicamenteuse.
11 vit alors d’expédients, d'emprunts, d’escroqueries, manifestant parfois une générosité bizarre qui le fait engager au mont de Piété des robes dé sa femme, pour obliger des gens qu’il ne connaît même pas. Dès qu’il a réussi à se procurer un peu d'argent, il le gaspille aussitôt au restaurant et au spectacle. II commet des excès alcooliques, il lui vient des « idées baroques >», « comme de prendre un train sans billet pour partir, de voler ».
En 1931, devant cet état de choses inquiétant et dont il a en partie conscience, il va consulter un neurologiste, le Docteur Hartenberg, qui porte le diagnostic d’encéphalite. I1 se plaint, en plus des signes que nous avons décrits (maux de tête, paresthésies..), de troubles paroxystiques avec chute brusque de l’attention. Ces phénomènes, un peu comparables aux absences épileptiques, surviennent brusquement et apparaissent comme une manifestation de fatigue à l’occasion d’un effort intellectuel, ne lui laissant pas la possibilité de poursuivre une conversation ou un travail quelconque. Il se sent alors la tête vide ; parfois, il continue de travailler de facon automatique, sans se rendre compte qu’il commet de grossières erreurs ; parfois, il a conscience de son trouble, surtout lorsque cela lui arrive au cours d’une conversation qu’il interrompt sous un prétexte quelconque. Cet état de déficience de l'attention dure environ deux heures, sans s'accompagner d’anxiété.
Depuis 1930 se produisent chez D. des alternances de périodes d’euphorie, où il est très optimiste, s’imagine que tout va bien et fait des achats inconsidérés, faisant contraste à des périodes de dépression anxieuse, pendant lesquelles il fait deux tentatives de suicide par empoisonnement, l’une au dial, l’autre à la digitaline.
Avec l’humeur, le caractère est devenu également très variable, D... manifeste souvent une irritabilité impulsive, brusque et souvent immotivée, et, à d’autres moments, il accepte placidement les pires reproches de sa femme avec qui il lui arrive cependant plusieurs fois, au cours de discussions violentes, de se livrer à des voies de fait réciproques. Parfois, d’une inconscience absolue, il vient lui dire au matin qu’il vient de passer la nuit auprès de maîtresses qu’il fait sortir de maisons de tolérance pour les installer à l'hôtel, cependant qu’un jour il consent à lui écrire, sur sa demande, une longue lettre où il confesse tous ses torts.
Par ailleurs, son activité professionnelle devient, jusqu’à son internement, de plus en plus troublée. Pendant la der-
nière année, il n’a rien pu gagner. Ses indélicatesses et ses escroqueries font l’objet de poursuites, et, c’est à la veille de comparaître devant le tribunal qu’il se fait interner. Dans le courant de 1931, il a purgé à Fresnes une condamnation de 15 jours de prison pour escroquerie et, durant son internement, il sera encore poursuivi pour d’autres actes délictueux.
Examiné à l’entrée, D... est calme, lucide, bien orienté et s'exprime facilement. Il se montre très confiant à notre égard et ne cherche nullement à dissimuler ses actes déliciueux et ses troubles. Il se rend compte de son amoralité et ne se sent pas capable de réfréner ses impulsions délictueuses, surtout, dit-il, quand il est fatigué. Il insiste beaucoup sur l’apparition de ses anomalies depuis le zona. « Je n’étais pas comme ça avant. » Il reconnaît les erreurs de jugement commises dans les affaires qu’il à faites ces temps derniers. Sans un sou devant lui, il monte une affaire de banque, voit grand, engage des employés à 1.500 francs par mois. « J’ai fait là, dit-il, des affaires idiotes. »
Cependant, malgré l’intégrité parfaite du fonds mental, on constate chez lui une certaine fatigabilité, qui se manifeste à la fin de l’examen. Il se montre très pusillanime, redoute les piqûres et ne veut pas entendre parler de ponction lombaire.
Au point de vue physique, on note une dysarthrie, peu manifeste, aux mots d’épreuve, de la faiblesse des réflexes rotuliens, une parésie faciale gauche, quelques secousses fibrillaires des paupières, les pupilles sont égales, un peu irrégulières, mais réagissent correctement à la lumière et à accommodation, la motilité oculaire est normale.
Son aspect n’est nullement efféminé. D. est un homme de haute taille, robuste, pourvu de tous les caractères sexuels mâles.
Une ponction lombaire et une prise de sang, pratiquées le 21 mars 1932, donnent les résultats suivants :
L. C.-R. Tension, 20,7 (Claude). Albumine, 0,60. Pandy et Weichbrodt négatifs. Leuco, 1. Benjoin, 00000.22222.00000. Elixir parégorique, 0. 0. B.-W. négatif. Meinicke négatif.
Sang : B.-W., Meinicke et Kahn négatifs.
Une autre prise de sang, pratiquée le 16 mai, après réactivation, donne les mêmes résultats négatifs.
D. est resté interné à la maison de santé jusqu’au 20 octobre 1932, date à laquelle il est passé à l'asile de Ville-Evrard, où nous avons continué à l’observer jusqu’à sa sortie, en mars 1932.
Il a continué à présenter les mêmes alternances d’euphorie et de périodes dépressives avec idées de suicide, se plaignant souvent de céphalée, de paresthésies diverses et de troubles de la vision. À ce sujet, deux examens ophtalmologiques n'ont montré aucune altération de l'appareil oculaire,
Il est soumis à un traitement antispécifique (stovarsoi), qu’il supporte assez mal, et à un traitement anti-infectieux général et tonique (salicylate et nucléinate de soude).
Sous l'effet de ces divers traitements, le déséquilibre disparaît peu à peu. Sa conduite n’a jamais donné lieu à aucune remarque, il nous déclare qu'il n’éprouve plus aucun désir sexuel et qu’il ne comprend pas ses tendances homosexuelles de jadis.
En octobre 1933, nous avons eu l’occasion de le revoir ; il se prétend alors redevenu quasi-normal, travaille régulièrement et sans fatigue.
Au point de vue sexuel, il remarque toujours la même frigidité, dont il ne souffre d’ailleurs nullement.
Rappelons, à propos de cette observation où l’encéphalite apparaît comme un facteur pathogénique important de tendances homosexuelles, les cas semblables publiés par G. Petit (88), Hesnard (43), Reboul, Lachaux et Mile Serin (101), Heuyer et Mlle Badonnel*, Schiff et Trelles (112) ; Fribourg-Blanc (32), dans son rapport sur les réactions antisociales au cours de l’encéphalite épidémique, signale l’excitation aux actes homosexuels.
L'observation publiée par Schiff et Trelles est extrèmement démonstrative ; la voici, un peu résumée :
T.., 29 ans, préparateur en pharmacie, entre à l’hôpital Henri-Rousselle le 5 juin 1931, à la suite de deux tentatives de suicide.
Rien à retenir dans ses antécédents héréditaires, ni personnels, à part une rougeole en 1919 et une diphtérie en
Fin janvier 1925, encéphalite épidémique typique à forme confusionnelle, poussée fébrile nette, onirisme avec activité hallucinatoire, turbulence, agitation psychomotrice, diplopie. Cet état aigu s’amende rapidement, pour faire place à de la narcolepsie. Trois mois après, en mars, malgré la somnolence, il reprend son travail. En septembre, il est repris par la narcolepsie, il s'endort partout.
Il est obligé de se faire hospitaliser de nouveau, de janvier à juin 1926 ; on lui fait un abcès de fixation qui amène une véritable révolution dans son état ; il est transformé, n'avait plus aucun malaise, se croyait guéri. Il vient alors à Paris et se marie en septembre 1926; mais en décembre, nouvelle poussée de somnolence, sensation de lassitude, qu’il attribue
* Cités dans le rapport de Fribourg-Blanc,
« aux excès du mariage ». En mars 1927, il entre à la Charité ; on le traite sans aucun résultat favorable. En avril 1927, il entre dans un sanatorium où on lui fait un abcès de fixation ; c’est alors qu’il manifeste ses tendances homosexuelles. Il sort en octobre, un peu amélioré, mais les crises de narcolepsie se manifestent à nouveau. En mars 1930, hospitalisé à Tenon, il demande un troisième abcès de fixation qui amène une amélioration notable de son état. Jusqu’à son séjour au sanatorium, sa vie sexuelle avait été très normale. Les premières années après l’encéphalite, il ne présente aucune modification de la sexualité, il aime toujours les femmes ; en 1926, il se marie, est très amoureux de sa femme avec laquelle il a des rapports très fréquents, au point que, se trouvant fatigué, il doit, sur conseil médical, modérer son ardeur et espacer les rapports sexuels. En 1927, au sanatorium, un autre malade, soigné aussi pour affection nerveuse, vient le voir dans sa chambre ; ils échangent quelques propos, qui se terminent par des attouchements réciproques. Ces rencontres se renouvelèrent, et, sorti du sanatorium, des désirs homosexuels le tourmentèrent. Il ne trouve plus de plaisir dans les rapports conjugaux, qu’il espace de plus en plus, cependant que l’appétit homosexuel devient obsédant ; il ne sait comment le satisfaire, lorsqu'un jour, dans un urinoir, l’occasion se présente. Dès lors, il fréquente et recherche « ces mauvaises compagnies », délaisse complètement sa femme, à laquelle il demande des rapports anaux. Sur le refus de celle-ci, il n’a plus aucune retenue dans ses penchants et va jusqu’à ramener des hommes au domicile conjugal pendant l’absence de sa femme, qui, s’apercevant de la conduite de son mari, demande le divorce, malgré les prières et promesses de s’amender qu’il lui fait. Le 4 juin 1931, ils sont appelés en conciliation ; T. reconnaît les faits et il est sévèrement tancé par le juge. Rentré chez lui, il est anxieux, a peur, ne dort pas et manifeste le désir de se suicider. Le lendemain, son anxiété augmente, il essaie de s’empoisonner avec le gaz d'éclairage puis, comme on l’en empéche, de se trancher la gorge avec un rasoir. À la suite de quoi il entre à Henri-Rousselle.
Il ne présente aucun trouble du fonds mental, pas d’idées délirantes et se prête avec sincérité à l’examen. Il a conscience de la nature anormale de son penchant et décrit le caractère obsédant et imipulsif que revêtait le désir homosexuel ; « c'était plus fort que lui, il ne pouvait y résister »; ensuite il a peur, devient anxieux. Les auteurs remarquent que, d’ailleurs, il n’était pas homosexuel pur, mais ambivalent, puisqu'il demeurait capable d’éprouver de la satisfaction dans la fréquentation sexuelle de sa femme.
Au physique, appareil génital externe et caractères sexuels
secondaires bien développés ; faciès figé, regard fixe, seborrhée du visage, hémiparésie faciale gauche. Parole monotone et traînante ; diminution des mouvements automatiques du bras gauche pendant la marche. Tremblement des doigts à droite. L'écriture montre une micrographie spéciale, apparaissant au milieu de la page.
Pas d’hypertonie ni de bradycinésie, mais on trouve un réflexe de posture net dans le jambier antérieur droit. Pas de diplopie, mais il existe une légère diminution de la convergence.
Tous les autres appareils sont normaux. Sa tension artérielle est de 17-10, pouls à 60.
Pendant son séjour dans le service, il n’a extériorisé aucune attitude ni propos homosexuels ; il demande à être soigné, veut redevenir normal. Par contre, il manifeste quelques troubles de la conduite qui rendent sa société pénible ; tendance à questionner pour des riens, à répéter dix fois la question, accrochage du médecin, désir qu’on s'occupe de lui et besoin incessamment exprimé d’expansion et de consolation. Menger a désigné cet ensemble de troubles (qui nous semblent assez caractéristiques d’un état subanxieux) sous le nom « d’importunité assidue ».
Schiff et Trelles rappellent que les recherches sur la sexualité des encéphalitiques ont montré qu’on observe, le plus souvent, une vie sexuelle diminuée, mais que, parfois, certains encéphalitiques présentent une excitation génitale nette, ce qui est le cas pour le malade de l’observation précédente et aussi pour celui de notre observation personnelle. Ils notent, par contre, que beaucoup d’encéphalitiques sont atteints de perversions multiples, violences, mensonges, tendances au vol, etc.
En tous cas, il leur paraît légitime d’attribuer à l’action du virus encéphalitique l’apparition de la déviation sexuelle et non de voir, entre ces deux ordres de faits, un simple rapport de coïncidence.
Envisageant le mécanisme par lequel s’est produit cette déviation, ils citent l'opinion de Parhon, rapportée précédemment, qui incrimine des lésions de. la région infundibulo-hypophysaire, mais ils admettent plus volontiers que l’encéphalite bouleverse profondément les mécanismes du contrôle moral et provoque un arrêt des processus inhibitifs, une libération des automatismes, une régression à des stades affectifs anciens. Ils se rapprochent ainsi des idées freudiennes.
Quoi qu’il en soit, nous insisterons à propos de ces observations sur deux points : |
1° L’existence, chez ces deux malades, d’un état anxieux très net que l’on peut invoquer, en partie tout au moins, pour expliquer l’excitation génitale qu’ils présentent et qui nous paraît un facteur important dans le déterminisme de l’homosexualité.
2° L'importance dans la pathogénie de certains cas d’homosexualité acquise de la notion de causes organiques, telle l’encéphalite dont nous venons de rapporter deux exemples typiques. Nous avons déjà mentionné le rôle prépondérant de ces facteurs organiques à propos de cas d’homosexualité acquise dans la paralysie générale (Obs. 29 et 30), le tabès (Obs. 35), l’hémiplégie (Obs. 34), les traumatismes craniens (Obs. 25) ainsi que dans la démence sénile (Obs. 22 et 23), et dans l’épilepsie (Obs. 22, 28, 33). Nous rappelons également ici les observations publiées par Witry (132) dans l’une d’elles, un homosexuel congénital fut guéri de sa perversion après une fièvre typhoïde ; une autre rapporte le cas d’un officier âgé de 30 ans, qui, après un grave traumatisme cranien, devint brusquement homosexuel, alors que, jusquelà, son comportement sexuel était normal. H.-W. Maïer (73) a rapporté un cas analogue où des tendances homosexuelles apparurent de façon inattendue après un accident de travail.
Dans plusieurs de nos observations suivantes, nous retrouverons la notion de processus infectieux neurotropes dans les antécédents de malades présentant des tendances homosexuelles s’extériorisant sous forme de délires.
CHAPITRENIIT
Homosexualité et Délires
OBSERVATION 14. — M. T.…, 40 ans, dessinateur ; aucune maladie nerveuse ou vésanique dans les antécédents héréditaires et collatéraux.
Lui-même a toujours vécu chez son père et n’a présenté jusqu’à sa maladie actuelle aucun signe de déséquilibre. Rien de particulier jusqu’en 1923 (décembre). À ce moment il contracte une blennorragie particulièrement sévère, sur laquelle, grâce à l’obligeance du Docteur Louis Laplane, nous avons pu avoir de précieux et très complets renseignements. Le 5 décembre, 10 jours après le contact infectieux, se produit un écoulement urétral, qui est immédiatement traité. Le 20 décembre, apparition de crampes aux jambes et au bras gauche, puis de vives douleurs à la face interne de la jambe droite. Le Docteur Proust, appelé en consultation le 28, diagnostique une périostite et la jambe est mise en gouttière. Le 13 janvier 1924, alors que l’écoulement urétral est tari et que la périostite s’est grandement améliorée, T... ressent de violentes céphalées qui augmentent, en même temps que la température, jusque-là normale, monte à 39°. Le 15, la fièvre est à 40° ; le Docteur Sicard est appelé en consultation. La ponction lombaire donne un liquide trouble et on pratique immédiatement une injection de sérum anti-méningococcique, suivie le soir d’une autre injection également intra-rachidienne de sérum anti-gonococcique, que l’on répète les jours suivants. Une hémoculture pratiquée le 16 montre l’existence de quelques gonocoques dans le sang ; par contre, on n’en retrouve pas dans le liquide céphalo-rachidien. Sous l'influence du traitement, la ponction lombaire fournit un liquide de plus en plus clair, en même temps que les signes méningés s’amendent et que la température, qui s’est maintenue aux environs de 39°5 pendant 10 jours, redescend à la normale. Cette infection nerveuse s’est accompagnée de peu de troubles mentaux; on a seulement noté, à cette époque, de l'agitation sans délire et une asthénie qui s’est prolongée pendant toute la
convalescence, durant laquelle se produit d’ailleurs une autre complication (orchite) en février, guérie définitivement au 15 mars 1924. Déjà, dans cette phase d’asthénie, il a eu l'impression qu’il se dévirilisait ; sur les conseils d’un médecin, il part quelque temps en vacances avec une jeune femme et son impression disparaît. Il reprend ses occupations habituelles comme auparavant, sans aucune modification de son état mental ni de son comportement.
A noter que sa vie sexuelle a toujours été normale; à 16 ans, il fut l’objet des propositions homosexuelles d’un camarade, propositions qu’il repoussa avec dégoût. Il a des relations suivies avec sa maîtresse, mais il n’a aucune intention de se marier.
Vers août ou septembre 1930, il commence à manifester une certaine anxiété, est inquiet, bizarre, irritable. Il sent se produire en lui une transformation sexuelle qui le préoccupe vivement. Il lui semble que ses seins se développent sur sa poitrine. Il va consulter plusieurs médecins, leur demandant de l’examiner et de lui dire s’il est bien un homme. En voyant cet homme de 37 ans, haut et large, un peu chauve, d’allure très masculine, se déculotter pour faire la preuve de sa virilité, certains médecins sourient, mais tous le rassurent et il s’en va, calmé pour quelques jours ou quelques heures.
Vers octobre 1930, T... manifeste brusquement le désir de se marier. On lui présente une jeune fille, mais, au bout de quelques entrevues, les pourparlers sont rompus, car elle ne lui plaît pas: « C’était, dit-il, une jeune fille très moderne, elle voulait me psychanalyser ; à notre deuxième entrevue, elle n’a rien trouvé de mieux que de m’emmener chez elle et de prendre des attitudes que beaucoup de femmes d’un milieu autre que le sien n’ont pas; elle m'a montré ses jambes, ensuite elle a relevé ses jupes un peu plus haut. J’ai trouvé qu’elle n’était pas assez réservée. »
Plusieurs autres projets de mariage entrepris par la suite n’eurent pas meilleur résultat. Au début de 1931, ayant pris une nouvelle situation, il pense qu’on fait autour de lui des remarques sur son compte : « Il n’en à pas, il se masturbe, il est pédéraste. » Il est sombre, déprimé, et, en avril 1931, sur les conseils d’un médecin, il part faire une cure à Divonne. Les mêmes interprétations recommencent ; il accuse son père de lui avoir fait faire une opération clandestine pour l’émasculer pendant son sommeil, d’écrire aux gens qui l’emploient pour l’empêcher d’avoir du travail, etc.
A létablissement de bains, on appelle, quand son tour est venu, le n° 1 pour les dames ; à l’hôtel, on lui a donné un oreiller brodé comme à une femme. En juillet, il va passer quelques jours avec sa maîtresse à Dieppe, et en
revient apaisé pour quelque temps. Mais, en septembre, son inquiétude augmente, le délire s’accroît par extension des interprétations à son entourage. Sa sœur lui dit, un jour, au cours d’une promenade, en rencontrant des limaces : « C’est bien commode, on peut varier les plaisirs. » Il y voit une allusion nette à son sentiment de transformation sexuelle. A plusieurs reprises, il fait des reproches à sa sœur et à son beau-frère, refusant de les voir à leur départ pour l'Amérique, laissant seulement sur un sac de voyage tout un réquisitoire où il leur fait de violents reproches. Peu après, une tentative de mariage n’aboutit qu’à une rupture, au début de l’année 1932. Vers ce moment, il se produit un apaisement des troubles délirants et une détente de l’état anxieux qui s’améliorait du reste chaque fois que le malade avait l’occasion de pratiquer le coït. Cette amélioration est de peu de durée ; en mars, l’anxiété, les doutes, les interprétations délirantes multiples réapparaissent de plus en plus marqués, entrecoupés de périodes plus calmes. Il va consulter de nouveau de nombreux médecins pour être renseigné sur son sexe, a peur d’être syphilitique. Il se déculotte devant son père et lui demande des explications. Pour prouver « qu’il est furieux », il se met à briser en ricanant tous les objets qui sont sous sa main. Son père, excédé, et frappé un jour par le malade, le giffle et lui donne un coup de pied au derrière, que T.…., beaucoup plus grand et vigoureux, reçoit sans protester.
Une consultation médicale de plusieurs psychiatres a lieu le 6 avril 1932, et le malade promet de se séparer du milieu familial ; il n’en fait rien. Il reste calme, quoique toujours délirant, jusqu’au début de juin. À ce moment, T.…. recommence à briser les meubles et la vaisselle, tire des coups de feu et fait un simulacre de suicide avec un fusil chargé, tout cela dans un but de chantage pour forcer sa famille à découvrir le but réel des insinuations calomnieuses que l’on porte sur son état. Devant ces réactions, on décide l’internement et le malade entre dans le service le 13 juin
L’état délirant et l’anxiété ont dans l’ensemble diminué et une période d’amélioration a permis la sortie du malade en décembre 1932, mais, au bout de quelques mois, en juin de l’année suivante, l’internement fut de nouveau nécessaire. T... a toujours les mêmes préoccupations, il délire moins contre ses parents, mais interprète souvent tout ce qu’il voit autour de lui, croyant qu’on veut le faire passer pour une femme ou un homosexuel.
L'examen du liquide céphalo-rachidien n’a décelé aucune séquelle de l'infection de 1924. Au point de vue neurologique, on note un léger tremblement des extrémités, de la vivacité des réflexes tendineux, sans rien d’autre.
Par ailleurs, T.. est remarquable par sa stature imposante, 1 m. 84, et on ne trouve chez lui aucun caractère sexuel féminin. L’orchite ancienne n’a laissé aucune trace marquée de sclérose testiculaire, ni d’atrophie.
OBsSERVATION 15. — M. R.…., 24 ans, entre le 15 juillet 1933 au service de Neuro-pschiatrie du Val-de-Grâce par évacuation du service de chirurgie de l’hôpital Dominique-Larrey, à Versailles où il avait été hospitalisé d'urgence le 11 juillet par son corps, le 4° hussards de Rambouillet, pour plaie au poignet droit par coup de rasoir étiquetée sur le billet d'hôpital « mutilation volontaire ».
L'examen de cette plaie, pratiquée à l’hôpital Dominique- Larrey fit découvrir une section complète des tendons des grand et petit palmaires, une section partielle des deux faisceaux internes du fléchisseur commun superficiel, avec intégrité complète du nerf médian et des troncs artériels radial et cubital.
Les tendons sectionnés furent suturés, et le blessé est dirigé aujourd’hui sur notre service, sa plaie étant en voie de cicatrisation.
Aucune remarque au point de vue de l’état mental du sujet n’a été faite à l’hôpital Dominique-Larrey. Sa blessure fut considérée comme une mutilation volontaire au cours d’une crise pithiatique.
À son arrivée au Val-de-Grâce, R.… se présente dans un état de subanxiété évident. Interrogé sur les motifs qui l’ont poussé à se blesser, il déclare : « Je n’y comprends rien, je ne sais pas quelle est la force étrangère qui m’a poussé à faire cela. Il y a là-dessous des choses extraordinaires. Ça a commencé il y a 15 jours. J'étais allé voir mes parents à Melun. A l’arrivée à la gare, j’ai trouvé des camarades qui ont eu à mon égard des attitudes bizarres. J'ai cru comprendre par leurs gestes, qu’ils m’accusaient d’être un pédéraste. Ça se manifestait par la façon dont ils me serraient la main, dont ils soulevaient leur chapeau ou remontaient la ceinture de leur pantalon ; et, pourtant, je ne suis pas pédéraste.
Partout où j'allais, c’étaient les mêmes signes. Depuis ce jour-là je n’ai plus eu de tranquillité. J'ai eu l'impression qu’on voulait me pousser à faire des choses contraires à ma volonté.
J'étais heureux d’aller accomplir ma période de réserve au 4° hussards à Rambouillet où j'avais déjà fait mon service d’un an sans incident. Mais, à l’arrivée au Régiment, le 10 juillet, j’ai compris que tout le monde me prenait pour un pédéraste, On me faisait des signes. Les maréchaux des logis me serraient la main en tenant leur canne dans l’autre
main. On me regardait d’un certaine façon. Alors, je ne sais plus bien ce que j'ai fait ni pourquoi je l’ai fait. J’ai été poussé par une volonté étrangère. J'étais inquiet. Le 11 juillet j’ai écrit à ma sœur une lettre, puis, sans savoir pourquoi, j’ai pris mon rasoir dans mon paquetage et je me suis tranché le poignet. Mais je n’avais nullement l'envie de mourir. Je n’ai jamais cherché à me suicider. »
Tout en parlant, R. manifeste son inquiétude en regardant autour de lui d’un air interrogateur : « Pourquoi, ditil, quand je suis arrivé au Régiment, le lieutenant a-t-il pris une cigarette et l’a-t-il allumée en ma présence ? Pourquoi a-t-on changé mon nom ? On n’aurait pas dû se tromper. »
Il reste calme cependant et prend sans difficulté le gardénal et le laudanum que nous lui faisons absorber.
16 juillet 1933. — Plus calme, le malade nous expose aujourd’hui posément ses antécédents et l’histoire de sa maladie :
Père et mère bien portants, âgés de près de 70 ans. 2 sœurs et 1 frère en bonne santé et de tempérament calme. Pas d’antécédents nerveux ni vésaniques connus dans sa famille.
Lui-même est né en 1908, a eu une enfance normale. Il est allé à l’école jusque vers 12 ans, mais n’a pas passé son certificat d’études parce que ses parents avaient besoin de le faire travailler. Ouvrier verrier, il travaille pendant 5 ans dans la même maison, estimé de ses patrons, qui le considèrent comme calme et travailleur.
En 1930, il fait son année de service militaire sans aucun incident. Après sa libération, il reprend son métier de verrier à Charenton, où il est employé dans une usine de fabricaiion de seringues de verre. Il vivait seul à Charenton, gagnait largement sa vie, mais se surmenait. Après une journée de 10 heures de travail, il sortait très souvent le soir pour aller au bal ou au spectacle ; il se montrait très excité au point de vue génital et avait de nombreuses aventures avec des femmes qu’il rencontrait au dancing. Cependant, il y a trois mois, apparaissent tout un ensemble de troubles (insomnie, subanxiété diffuse), qui s’accroissent peu à peu, avec sentiment d’étrangeté. Il fuit ses camarades, ne va plus au dancing, n’a du reste plus de désirs sexuels, mais se sent transformé, changé, il lui semble qu’il va devenir une femme et que tout le monde autour de lui s’en aperçoit. De là toutes les interprétations qu’il fait des gestes, des paroles de son entourage.
Au cours d’une partie de belotte, un camarade lui ayant glissé un billet <« elle s'appelle R. », il en conclut que ce camarade le prend pour un pédéraste et lui fait une invitation déguisée. Partout où il allait, on se glissait devant lui des pièces de 10 sous, « c’était bien pour quelque chose ».
R... lutte contre ce sentiment qui lui est pénible, et pour
se redonner des forces, il commet des excès éthyliques. Il trouve insultantes les allusions qu’on fait sur lui, et, le lendemain de cette partie de belotte où il a compris qu’on le prenait pour un homosexuel, il revient trouver son Camarade pour lui faire des reproches et l’accuse de répandre partout la calomnie contre lui.
Aujourd’hui, bien que très calme, il ne se rend pas compte du caractère pathologique de son état. Il ne comprend pas ce qui lui est arrivé et conserve la conviction de l’animosité de son camarade contre lui.
Cependant, en quelques jours, on note un fléchissement des idées délirantes. R... commence à croire qu’il s’est sans doute « fait des idées ne correspondant à rien de réel ». L’anxiété a tout à fait disparu, il se montre très calme et docile et se sent redevenu complètement normal. Il discute sans aucune réticence du sentiment bizarre de transmutation sexuelle qu’il a éprouvée ; il regrette de s’être surmené et d’avoir commis des excès de boissons, et fait le projet de se marier bientôt.
Il sort du service le 2 août 1933. Sa blessure est, par ailleurs, complètement cicatrisée et n’a laissé aucune impotence fonctionnelle.
Nous rapprochons de ce cas, où nous avons observé une tentative d’automutilation de la main droite, un cas analogue publié par J. Séglas et L. Barat (115).
I1 s’agissait d’une femme de 44 ans, atteinte de délire d'influence et internée après qu’elle eut, au cours d’un accès anxieux, tenté de se couper la main droite avec une hachette maniée de la main gauche. Cette automutilation, disent les auteurs, n’avait pas le caractère d’une tentative de suicide. C'était une sorte d’essai de délivrance et de purification, car la main droite portait une petite tache ecchymotique, stigmate pour la malade d’une puissance malfaisante qui la tenait sous sa domination. « Il m’a semblé, dit-elle, à son entrée à la Salpêtrière, que je devenais spirite, j’ai voulu m’enlever cette main et tout de suite j'ai été délivrée de cette obsession... C’est stupide, je voulais demander pardon d’avoir fait cette bêtise. »
Brièvement, le délire de cette malade est le suivant : elle subit l'emprise de deux hypnotismes opposés qui se manifestent par des influences, par des impulsions à des actes honteux, par des paroles que la malade entend non des oreilles, mais dans sa tête et qui lui dictent les ordres de l’hypnotisme matérialiste, malveillant, ou les réconforts de lhypnotisme ecclésiastique, protecteur. Cependant, nous ne
retrouvons, dans cette observation très minutieuse, aucune explication, pas plus que la malade elle-même n’en a fourni, de son acte d’automutilation, si ce n’est dans les particularités de la vie sexuelle de cette femme, sur lesquelles les auteurs insistent d’ailleurs et qui ont frappé notre attention par les détails suivants :
Le premier acte saillant se produisit pendant son enfance, alors qu’elle était en pension chez des religieuses. Ayant partagé moitié consentante, moitié passive, les amusements voluptueux d’une sœur plus âgée qu’elle, elle fut prise de remords et se confessa. Les conseils de son confesseur la remplirent de confiance, et, dès le début de sa vie sentimentale, la religion et les prêtres se présentaient à elle comme des autorités chargées de la défendre du péché, et ce péché était avant tout celui de la concupiscence. Durant son adolescence, cette influence suffit à la protéger contre l’éveil, nullement excessif d’ailleurs, de ses instincts génésiques. A 20 ans, elle accepta, sans enthousiasme ni répugnance, d’épouser un jeune homme qu’elle connaissait un peu, et devint une épouse parfaitement dévouée et affectueuse, mais nullement ardente, ni passionnée. Elle semble même avoir été assez indifférente aux réalités de l’amour. Deux enfants naquirent cependant, et elle manifesta à leur égard les sentiments les plus normaux. La vie était en somme heureuse et régulière, quant, à l’âge de 42 ans, de singulières manifestations affectives se produisirent en elle. C’étaient des inquiétudes amoureuses : « Je me sentais faible, dit-elle, j'avais des sensations que je n’aurais pas dû avoir. un jour je dis même à mon mari: Je ne sais pas ce que j'ai : je ne puis passer auprès d’un homme sans éprouver une espèce de secousse ou de frisson. >» Cet érotisme diffus se fixe, au bout de peu de temps, sur un prêtre, l’abbé V.., vers lequel elle se sent irrésistiblement attirée. Elle multiplie les visites ezbsurdes à l’église pour le voir. Elle est assaillie de désirs contre lesquels elle lutte et se croit en butte à la mauvaise influence d’un autre prêtre, qui veut la jeter dans les bras de l’abbé V.., qu’elle ne regarde nullement comme la cause du désordre qu’elle éprouve. Elle sent, au contraire, émaner de lui une autre influence qui veut la ramener dans le bien. « Je luttai, dit-elle, et mon amour devint mystique ; je me voyais communier avec lui, nous étions ensemble dans le cœur de Dieu. »
Cependant, son érotisme mystique se traduit, une nuit, par le rêve suivant : « Dans ce rêve, dit-elle, je me voyais moi-même étendue sur mon lit, dans une position indécente, et je demandais à Saint Antoine de Padoue, qui était à côté de moi, de m’amener l’abbé V... Celui-ci, que je voyais vaguement en arrière de Saint Antoine, se reculait en disant :
« Non, non », et en faisant avec la main des gestes de refus. Je me réveillai en train de commettre une action indécente et ne pouvant résister à la tentation. Le lendemain. bouleversée de ce que j'avais fait et ne pouvant comprendre comment j'en étais arrivée là, je me crus malade et je cherchai dans un livre de vulgarisation médicale l’article hypnotisme. J'y trouvai que c’était un moyen employé dans les couvents pour diriger les âmes vers le bien, mais que la libre-pensée traitait cela comme une maladie. » Voilà découvert le thème sur lequel cette malade a édifié le délire que nous avons exposé plus haut.
Envisagée du point de vue psychanalytique, nous retrouvons, sans qu'il y ait à déchiffrer de sublimation mystérieuse, le retour de tendances sexuelles jadis refoulées et même le conflit entre ces tendances et d’autres normales. Conflit lui-même plus ou moins conscient puisqu'il se traduit un jour par un acte délirant d’autopunition sur la main droite, coupable d’un acte immoral (masturbation) intimement lié au rêve décrit plus haut.
Etant donné l’analogie quant aux réactions de cette observation avec la précédente, on peut présumer d’un mécanisme analogue dans les pulsions inconscientes qui ont déterminé cette même réaction. Chez le malade précédent, il est probable que le syndrome anxieux s’est accompagné de masturbation et que celle-ci fut accusée d’être la cause de la transformation qui le dévirilisait. Nous décrivions le cas, au sujet de l’importance du syndrome anxieux, de ce malade qui, en se masturbant, éprouvait la sensation qu’il changeait de sexe ; rappelons également que, pour nombre d’auteurs, la masturbation devait être souvent envisagée comme cause de l’homosexualité.
Dans l’observation 1 de la thèse de G. Petit (87), nous retrouvons ce même sentiment de transmutation sexuelle
Il s’agit d’une malade de 35 ans, Mile C..., aux antécédents héréditaires et collatéraux chargés et chez laquelle s’est développé progressivement depuis environ quinze années, après une courte phase de dépression hypocondriaque, un délire systématisé de persécution ayant actuellement à sa base une conviction délirante essentielle : l’idée d’une influence psychique s’exerçant d’une façon hostile sur la
personnalité psychique de la malade ; la conviction morbide de persécution serait appuyée sur des récits purement imaginaires, sur des interprétations délirantes, enfin sur des phénomènes pseudo-hallucinatoires d’ordre varié et peutêtre même sur des hallucinations.
Nous ne pouvons reproduire « in-extenso » dans le cadre de cette étude, cette longue observation. Nous nous bornerons à en extraire les passages relatifs aux tendances homosexuelles plus ou moins claires ou masquées par le délire.
Notons tout d’abord les thèmes érotiques exprimés dès le début des troubles : son persécuteur lui aurait déclaré mentalement qu’il allait venir la demander en mariage. Puis, il aurait voyagé à plusieurs reprises avec la malade, l'aurait violée après l’avoir endormie avec du chlorure d’éthyle sous un tunnel et l’aurait fait avorter, toujours en état d’hypnose, quelques mois après.
Plus tard, deux ans avant l’internement, la conduite de Mlle C... devient de plus en plus étrange. Tourmentée par ses suggestions génitales, elle se met tout à coup à chanter à haute voix, à pousser des cris « par raison, disait-elle, car cela ébranlait à distance le cerveau de la personne qui se mettait en contact avec le mien par l’hypnose, et faisait cesser momentanément la suggestion. ». La nuit, elle se réveille brusquement, prononce des mots grossiers « d’une voix masculine » et fait des gestes obscènes « comme un homme ».
Le persécuteur de Mlle C.. agit sur son esprit par la suggestion mentale, l'hypnose, la lecture et la transmission de la pensée..., il lui donne des impressions et des suggestions... à distance. directement dans son esprit. « C’est comme un cerveau qui pense à la place du mien. » « Je ressens la sensation béate qu’Il éprouve quand Il fume l’opium.…. et, dans ses heures sexuelles, Il me force à participer à sa sensualité en me donnant des impressions vicieuses génitales qu'il me fait éprouver en même temps que lui les éprouve. I1 est plein de vices et, quand Il a des rapports sexuels, je m'en doute, mais ce n’est pas la même chose que quand Il m'a violée réellement sous le tunnel. »
Signalons aussi qu’à la maison de santé de Charenton sa conduite et ses réactions n’offrent rien de particulièrement étrange. Elle sait fort bien laisser de côté ses préoccupations délirantes, causer agréablement et parfois très spirituellement sur des faits absolument étrangers à ses convictions morbides. Elle correspond assidûment avec sa famille et ses amies d’autrefois qu’elle n’a pas oubliées et qu’elle accueille toujours très cordialement.
Cependant, elle se montra capable de réactions dangereuses, en particulier lorsqu'elle se livra à une agression pré-
méditée, cassant un pot à eau sur la tête de l’interne d’une maison de santé où elle était en traitement et dans lequel elle avait reconnu son persécuteur.
Un élément nous paraît important à retenir dans les antécédents de cette malade, c’est sa vie sexuelle. Pas de masturbation dans l’enfance, pas de jalousie vis-à-vis de ses frères. Les parents affirment que leur fille n’avait nullement le caractère imaginatif ou romanesque ; elle était plutôt « positive » et a refusé à trois reprises de se marier, à cause de considérations pécuniaires ; elle parut prendre gaiement son parti de ses échecs matrimoniaux, disant en riant que, puisqu'elle n’aurait pas d’enfant, elle allait se consacrer à l’art. Sa conduite privée aurait toujours été irréprochable.
Nous pensons qu’il y a, chez cette femme, une ébauche des tendances homosexuelles (sublimées dans son désir de se consacrer à l’Art) qui réapparaissent ensuite dans le délire sous cette forme curieuse de transmutation sexuelle imposée avec sensations voluptueuses masculines objectivées comme venant d’une influence extérieure.
OBSERVATION 16. — Heuyer et Lagache (47) (57), S... T.., 30 ans, le 31 mai 1933 passant sur le boulevard St-Michel, tira des coups de revolver sur deux passantes qu’il ne connaissait pas, blessant l’une d’elles grièvement et l’autre légèrement, et vida le reste du chargeur sur les agents qui venaient l’arrêter. Interrogé immédiatement par le commissaire de police sur les mobiles de son acte, il déclara qu’il avait tiré sur ces jpassantes inconnues pour prouver que l’homme est plus fort que la femme.
Devant la bizarrerie et l’incohérence de ses explications, le commissaire de police l’envoya à l’Infirmerie spéciale. Après six jours d’examen et d'observation, il fut interné d'office.
Antécédents. — Le malade perdit ses parents alors qu’il était tout jeune ; il accorde à ce fait une certaine importance dans la genèse de ses anomalies ; peut-être aussi, dit-il, a-t-il eu tort au lit de mort de sa mère, d’embrasser celle-ci sur le front au lieu de l’embrasser, comme il en avait l'habitude, sur les joues.
Vers cinq ou six ans, il aurait eu des crises de sommeil brusque qui l’auraient contraint à quitter la table au cours des repas pour aller se coucher.
Vers 18 ans, une infection grave étiquetée paratyphoïde.
Depuis cette époque il serait dans un état de dépression presque continu : « J’étais neurasthénique, je me trouvais malheureux ; j’éprouvais de l’ennui dans ma solitude ; je n'étais jamais satisfait de moi-même malgré la distraction que je pouvais m'offrir. Je sentais que je manquais de quelque chose. J’ai des crises de pleurs, le rire est très difficile chez moi. »
Sa vie sexuelle a contribué à accroître cette dépression. S.. est un insatisfait. Porté, dit-il, à être un sentimental, il n’a eu que des déceptions amoureuses : les femmes le dédaignent, le trouvent laid. Amoureux d’une femme mariée, il a embrassé son enfant sur la bouche et rapproche ce baiser de l’autre baiser coupable donné à sa mère morte. Il n’a jamais possédé que des filles. Surtout, depuis l’âge de 15 ans et avec excès depuis 18, il s’est masturbé et sa masturbation, pense-t-il, est la cause de sa déchéance. Elle lui donnait parfois des espèces de vertiges, le sentiment que quelque chose s’en allait de son cerveau et tombait dans un précipice. Il vivait avec un sentiment vague de remords qui fit place, au moment où il quitta la Tunisie, à un sentiment de possession.
Sous l'empire d’une force mystérieuse il part brusquement en 1925 (?) et vient en France : « En Tunisie, je n’avais rien qui agissait sur moi. J’ai été comme chassé. On a été hypocrite. On ne m’insultait pas, mais on agissait sur mon cerveau à distance. J'étais comme attiré par quelqu'un. Tout tournait autour de moi comme si j’avais été drogué. C’est une boisson qui a agi sur mon cerveau et sur mon être. Je ne me sentais plus maître de moi. » Cette boisson, pense-t-il, c'était du porto additionné de sang menstruel. « J’ai un cas de conscience inexplicable ; la drogue que l’on m'a fait absorber a mis en moi le cadavre de ma mère que j'avais embrassé. »
I1 fuit donc à Sfax, puis en France, dans un état d’extrême anxiété. Dans une chambre d’hôtel, on reconstituait pour lui l’histoire de 89, et, sans cesse, il voyait tomber les têtes à sa fenêtre. C’est l’action de la masturbation et aussi parce qu’il a respiré, dans les draps de son lit d’hôtel, de la « coco >» qu’une femme y avait laissée.
Dès 1926 ou 1927, un vague sentiment de transformation personnelle paraît s’anoncer et venir s’ajouter au sentiment de possession. Déprimé, dormant mal, il va consulter un médecin qui lui conseile du gardénal et du cratægus. Le premier médicament fait bâiller un singe qu’il regardait. Le second le fait se gratter et il voyait tout le monde « se gratter le cul comme les singes ».
Puis, le sentiment de possession s’objective dans la personne d’un homme, probablement professeur, qu’il rencon-
tre dans un cinéma et qu’il suppose être Voronoff. Ce personnage avait éternué plusieurs fois, et lui aussi, par la suite, éternua.
Sans doute sous son empire, il se fait faire une opération qui peut-être n’était pas indispensable. Quelque chose lui disait d’aller à l'hôpital. Il subit à Broussais la cure radicale d’une hernie.
Immédiatement après l’opération, il éprouve le sentiment d’une transformation corporelle : « À mon arrivée de l’opération, j'ai eu l’impression qu’on m'avait coupé les jambes. On m'a greffé des glandes de singe, j’en suis sûr, je me suis trouvé dans la position d’un singe, les mains aux tempes, accroupi sur le lit. J'avais des points noirs sur les mains et les genoux, comme les singes, et de l’huile de saillie sur la verge. »
À la faveur de la greffe, l’opérateur entre en lui, se donne à lui. Il l’entend lui dire dans les jambes, pendant la marche, d’une parole scandée : « Nous avons les mêmes empreintes, à nous deux maintenant. » Sous cette inspiration, il se croit Napoléon, ou il croit devoir faire Napoléon ; il en prend les attitudes, sort en chemise de l’hôpital où on le ramène.
Il ignore si on lui a greffé des glandes de singe ou de guenon et éprouve un sentiment de changement de sexe ou d’ambivalence. Déjà auparavant, peut-être même dès l’adolescence, il raconte que la largeur de ses hanches et la finesse de ses mains lui avaient fait se demander s’il n’était pas femme.
Au même thème se rattache l'interprétation d’un portrait de femme, épinglé dans l'atelier où il travaillait et que l’on avait orné de moustaches. Or, il en portait lui-même à cette époque, allusion évidente de l’entourage malveillant à son changement de sexe.
De ces sentiments de transformation corporelle et de changement de sexe doivent être rapprochées d’autres formules qui témoignent des perturbations de la notion du corps propre. Il n’a plus de cerveau, il n’a plus de poumon droit. Il est un cadavre vivant. (Rappelons qu'il se dit aussi possédé par le cadavre de sa mère).
Au total, il se sent comme la victime d’un châtiment et d’une malédiction : il paye pour tout le monde.
Sur ce fond de dépression, de préoccupations sexuelles, d'idées de possession, de sentiments de transformation corporelle et de changement de sexe, se développent des paroxysmes anxieux, au cours desquels il se livre à des tentatives de suicide et d’homicide.
La tentative de suicide aurait été très impulsive : « J’ai eu une impulsion brusque, j'ai acheté un revolver et je me suis suicidé. » Une balle dans la région du cœur, qu’il a conser-
vée longtemps sous la peau de la poitrine, une balle dans la tête, qui lui sectionne le nerf optique droit, ne parviennent pas à le tuer. Sa tentative est suivie de fièvre et d’accidents méningés, qui guérirent en huit jours. Son délire n’en fut pas modifié.
Plusieurs impulsions homicides ont précédé la tentative de meurtre. Linotypiste au Journal Ofjiciel, il eut l’idée de tuer un ouvrier qu’il devinait être son premier persécuteur (peut-être est-il une sorte de devin). A la suite d’un refus de congé qu’il estima injuste, il songe à tuer le directeur, afin de montrer que la mauvaise organisation de son établissement devait être réformée.
En 1929, il voulait tuer Albert Fratellini, un clown. Il invoque tour à tour différents motifs. Fratellini avait manqué de respeci à son persécuteur. Il avait violé une jeune fille avec laquelle il s’exhibaïit ; au cours de son sketch, dans la demi-obscurité de la salle, il passait son index sur la jambe de la jeune fille en tutu de danseuse, qui mimait une statue, puis approchait le doigt de sa propre bouche. Il retrouve ce geste dans la statue de Vulpian, près de la Faculté de Médecine ; quelque chose lui disait : « Fratellini a quelque chose sur la conscience. » Il alla même jusqu’à la porte du cirque d'hiver, mais il se dit : « Tu vas aller tuer cet homme, tu ne sais rien de ce qu’il a fait. »
Enfin, le 31 mai 1933, boulevard Saint-Michel, il tire sur deux femmes qu’il ne connaissait pas, et, dans la lutte qui suit, blesse encore un agent.
D. — Pourquoi aviez-vous un revolver sur vous ?
R. — A toute éventualité. Je l’avais acheté, il y a huit ou neuf mois. La première fois, j’ai eu une impulsion brusque ; j'ai acheté un revolver et je me suis suicidé.
D. — Aviez-vous déjà eu l’impulsion de tirer sur des femmes ? .
R. — Oui, il y a quelques mois, en me promenant au
Luxembourg, sans l'intention de tirer. Dernièrement, quel-, qu'un en moi disait qu’il fallait que je tire. Je ne l’ai pas entendu dire, mais j'ai senti dans la main un tremblement nerveux qui ne s'était jamais manifesté. J’ai voulu tuer une femme pour prouver que l’homme est plus fort. Il dit encore qu’il a tué pour mourir, parce qu’on l’empêchait de se suicider.
Il y pensait depuis longtemps. Il est indifférent devant l'acte accompli, qu’il ne peut regretter : ce n’est pas de sa faute. C’est son persécuteur qui l'y a poussé.
Pour compléter le tableau psychoclinique, où, dans l’exposé ci-dessus, nous avons déjà relevé : un état d’anxiété diffuse avec paroxysmes plus accusés, accompagné de sentiment de transmutation de sexe et de tendances homosexuelles et
hétérosexuelles, à polarités contraires, des idées délirantes d'influence , hypocondriaques, de possession et de perséculion, des impulsions au suicide et à lhomicide, nous ajouterons qu’il n'existe à peu près pas chez ce malade d’hallucinations nettement caractérisées, contrairement à ce que pourraient le faire supposer certaines formules. Il n’entend pas de sons, sauf au moment où il est sur le point de s’endormir. En plus, on a observé des troubles psychomoteurs : attention excessive portée à des actes normalement automatiques, tels que la marche, la respiration, contrastant avec des troubles du courant de la pensée, de l’autoconduction, avec difficulté à fixer dans une direction déterminée son esprit troublé par des « chansons involontaires » et le jeu déréglé d’une imagination particulièrement vive. La systématisation faible et instable du délire semble liée à une grande richesse d’explications et de suppositions, qui trouvent leurs sources dans de nombreuses interprétations et intuitions délirantes.
Au point de vue somatique, on constate : des tremblements palpébral, digital et fibrillaire de la langue, une diminution des mouvements associés du bras gauche, avec ébauche de roue dentée du bras droit, sans autre signe neurologique objectif.
La ponction lombaire fournit les résultats suivants : Tension, 20,25. Albumine, 0,25. R. de Pandy négative. Sucre, 0,42. Lympho, 2. B.-W. négatif. R. de Guillain, 00000.02200.00000. R. de Meinicke négative.
Plusieurs points nous ont semblé importants à retenir dans cette observation que nous avons publiée à dessein très détaillée. Nous retrouvons dans les antécédents de ce malade, à deux reprises, des épisodes infectieux. Tout d’abord dans le jeune âge une infection névraxitique dont on retrouve aujourd’hui les séquelles dans l’examen neurologique ; et, à 18 ans, une paratyphoïde. Il est intéressant de rapprocher de cette observation d’un sentiment de transmutation sexuelle, celles que nous rapportons plus haut et où des infections analogues sont suivies de phénomènes homosexuels.
D'autre part, ce sentiment semble avoir une importance toute particulière non seulement dans le délire mais également en provoquant des réactions médico-légales graves. Les dires du malade à ce sujet, j’ai tiré pour montrer que l’homme est plus fort, illustrent de façon frappante le mécanisme de protestation virile si bien indiqué par
Adler (3). L’anxiété fondamentale, pensons-nous, trouve dans la dualité des sentiments sexuels, dans cette dissociation de la personnalité, un aliment de choix et des explications bien particulières. Remarquons qu’il a existé chez ce malade une excitation génitale intense et nous savons combien fréquemment cette excitation accompagne l’anxiété.
OBSERVATION 17. — M. T..., 50 ans, commis des postes. Ce malade, interné en août 1925, à Ste-Anne, puis à Villejuif, est transféré en mai 1927 au pensionnat de Ville-Evrard où nous l’avons observé depuis. Atteint de démence paranoïde, il se montre à peu près orienté dans l’espace et dans le temps, mais peu capable de s'adapter à une conversation suivie et il ne peut fournir que peu de renseignements sur ses antécédents. En juin 1918, il aurait été réformé pour psychopathie et dégénérescence mentale à évolution démentielle, sans être placé dans un asile d’aliénés. Il aurait ensuite travaillé jusqu’en 1925, puis, il se fait hospitaliser à l’hôpital St-Antoine, d’où, après examen et observation, on le dirige sur Ste-Anne pour être interné.
Dans le service, T.. est habituellement calme, paraissant indifférent à tout ce qui l’entoure, mais présente de brusques phases d’excitation verbales et parfois même des réactions violentes à l’égard de ses camarades. Il se refuse à tout essai de distraction par le travail, reste assis le plus souvent, lit les journaux ou demeure plongé dans un état de rêverie dont il sort pour écrire journellement plusieurs lettres. Quand on l’interroge, il exprime d’une voix lente et monotone son désir d’être réintégré dans l’emploi administratif qu’il occupait avant son internement, ou il expose d’une façon stéréotypée les thèmes multiples d’un délire extrêmement polymorphe. Ses écrits quotidiens nous ont fourni des documents très nombreux et intéressants qui nous ont permis d’en suivre l’évolution. Par ailleurs, cette correspondance adressée à des personnages intégrés au délire, dépeint de façon remarquable l’atteinte des diverses fonctions psychiques élémentaires et les modes de pensée du malade. Certaines de ces productions graphiques sont formées de suites étagées de mots, disposées en deux colonnes parallèles, où reviennent de façon stéréotypée des noms de familles illustres, de divinités de l’Antiquité égyptienne, des néologismes des combinaisons de chiffres ou de signes d’alphabet Morse, le tout se terminant par une phrase compréhensible exprimant une idée délirante. Avec ces combipaisons à caractères de rébus ou d’hiéroglyphes symboliques, alternent d’autres écrits, moins hermétiques, dont la
lecture fait assister au déroulement d’un automatisme délirant et stéréotypé. Certaines associations, paraissant incohérentes au premier abord et dont on arrive, par un interrogatoire patient, à suivre l’enchaînement compliqué, font apparaître « l’influence magique » qui le guide et lui révèle de mystérieuses correspondances entre les êtres et les objets et toutes sortes « d’équivalences » entre les manifestations de phénomènes et d'événements les plus divers qu’il connaît par les journaux. Ainsi, pour l’équivalence Dippy-Von Schleicher ; Dippy est le nom d’un cheval dont l'entraîneur s'appelait Lebris ; il en rapproche par assonnance Brizon, ancien château-fort ayant appartenu aux seigneurs de Ventadour. Ce château, symbole de puissance, permet d'associer, par les étapes ci-dessus, le nom de Dippy à celui de Von Schleicher, sur lequel il avait lu un article de journal au sujet de sa puissance grandissante.
Le mécanisme délirant, où prennent part l’imagination de rêverie, des phénomènes d’influence, des hallucinations, des illusions, des interprétations morbides multiples, est centré sur des courants affectifs souvent contradictoires, comme le montre l’exposé, schématisé du reste, des idées délirantes.
Au début de l’internement, prédominent les thèmes de grandeur et de persécution ; il est un descendant du chevalier de la Barre, il a été « suscité >» par Dieu pour punir « les méchants », on lui a « sussuré à l’oreille > qu’il possédait un milliard, il doit vivre jusqu’à l’âge de 127 ans, etc. En même temps, il se plaint d’être insulté, menacé de mort, emprisonné au mépris du droit des gens. Cependant, sa puissance surnaturelle, qui peut s'exercer à distance, occasionne souvent des catastrophes, accidents de chemin de fer, naufrages de sous-marins, incendies de dirigeables, assassinats, suicides, mais il nie être coupable, on « s’est servi de lui ».
Peu à peu le délire se teinte d’un érotisme qui est passé aujourd’hui au premier plan. Ce sont d’abord des idées érotomaniaques qu’expriment de nombreuses lettres à des actrices connues dont il se croit aimé, et auprès desquelles il proteste de son attachement fidèle. Pour être digne de leur amour, il manifeste des désirs de beauté et de puissance sexuelle : « Je voudrais, écrit-il, retourner dans la matrice de ma mère et qu’elle me refasse, qu’elle m’octroie une superbe mâchoire, deux belles rangées de dents, etc, et bien entendu des attributs sexuels exceptionnels. »
Mais à ces manifestations s’en ajoutent bientôt d’autres, d’ordre homosexuel. Ce sont des plaintes au sujet d’autres malades qu’il accuse de le menacer de pratiquer sur lui le coït anal; quand ils ne le menacent pas, ils lui font des propositions qu’il repousse avec véhémence, Puis, il cesse
de protester ; ses désirs sexuels paraissent évoluer, il se complait à décrire dans un luxe de détails minutieux des scènes de masochisme où il joue un rôle important. A maintes reprises, il écrit à des souveraines la même lettre stéréotypée où il demande, après avoir subi toutes sortes de supplices, à être immolé et dévoré « par treize belles jeunes femmes nues ». Il veut ainsi être intégré à de beaux corps de femmes.
Egalement, il voudrait se prêter, avec de beaux hommes, à de nombreux actes d’homosexualité passive. A cette époque, il a cessé d'écrire à ses anciennes amoureuses, mais un jour, il déclare, s’intégrant à l’une d’elles : « Mlle R.., c’est moi. »
11 lui semble être atteint « d’ectopie double périodique » et alors il se sent femme, ce que lui montrent d’ailleurs la finesse de ses mains et la largeur de son bassin.
Bien que dans le service on n’ait jamais rien remarqué dans sa conduite, il nous dit un jour qu’il manifesterait bien le goût qu’il a pour un de ses camarades s’il était seul avec lui.
Maintenant qu’il se sent de plus en plus attiré vers l’homosexualité, il se remémore des souvenirs de son enfance et de sa jeunesse où il aurait eu les mêmes goûts. Vers l’âge de douze ans, il aurait été chassé de pension « pour attouchements indécents sur d’autres enfants ». Il s’accuse d’avoir, vers cette époque, dérobé le pantalon d’un de ses condisciples, quand il fut seul, il pressa contre lui ce vêtement pour le « humer ». La nuit, il attendait que le surveillant vint faire sa ronde au dortoir pour se découvrir et exhiber ses organes génitaux quand il passait devant son lit.
Vers 18 ans, il se serait livré à la masturbation réciproque avec un camarade d’atelier. Plus tard, il aurait eu des relations sexuelles normales avec plusieurs femmes, mais, à deux reprises, en 1917 et en 1921, il se serait livré à des pratiques homosexuelles.
Devant ces déclarations, faites à une période où T... manifestait des penchants semblables, on peut douter de la réalité de tels faits qui ne traduisent peut-être que des désirs refoulés. Quoi qu’il en soit, l’évolution de la personnalité du malade, étudiée au travers du délire, n’en est pas moins intéressante, en montrant la succession de tendances sexuelles normales, puis masochistes, et ensuite homosexuelles, pour aboutir à un sentiment de transmutation de sexe. Remarquons également que tout le système délirant pourrait être rattaché à deux tendances opposées qui représentent ce dualisme d’instincts contraires prédominants tour
à tour.
D'une part, les idées de grandeur, de richesse, de puissance, de satisfaction ; d’autre part, les idées de déchéance, de culpabilité, qui s'associent aux désirs d’actes masochistes ou homosexuels passifs.
Au point de vue physique, T.. ne présente aucun signe neurologique important. C’est un obèse chez lequel on a remarqué une ascension progressive de la courbe de poids et quelques troubles circulatoires avec cyanose des extrémités, peut-être en rapport avec un déséquilibre neuroglandulaire.