Colaud à Des Bnislys, 4 août (À. G
chef d'état-major Des Bruslys la lettre qui le suspendait (1); il ne pouvait se passer de lui et ne savait comment le remplacer; tous ceux qui lui semblaient capables de tenir l'emploi, le refusaient sans hésiter. Il demanda Achille du Chastellet, lui proposa de venir au camp de César : Bouchotte objecta que Du Chastellet n'avait pas la confiance. De guerre lasse, Kilmaine signifia sa suspension à Des Bruslys et nomma chef d'état-major à titre intérimaire l'adjudant-général Thûring. Ce ThQring connaissait bien la Belgique et la Flandre : il avait eu de Dumouriez une mission secrète, en Hollande ; il s'était lié au club de Saint-Omer avec Carnot qui le protégeait. Mais pouvait-on compter sur cet aventurier, homme de cabale et d'intrigue, ancien sergent du régiment suisse de Castella et sous -lieutenant de Royal-Liégeois, officier de la garde nationale dunkerquoise, capitaine de compagnie franche, lieutenant-colonel du génie belge, qui n'aimait dans l'état-major que la partie de l'espionnage et ne cachait pas son envie de manier des fonds (2)?
Enfin, le soldat se décourageait. Depuis la prise de Valenciennes, il murmurait de son inaction. On disait dans le camp qu'il était dégoûtant pour des militaires de rester l'arme au bras et d'assister de loin à des désastres sans faire un pas ni tirer un coup de fusil. Des hauteurs
1. Pareillement, le général Queyssat, suspendu le 30 juillet, ne reçut sa lettre de suspension que le 11 août de la main de Houchard; le 2 août, les représentants Levasseur et Le Tourneur écrivaient à Bouchotte que Kilmai le désirait conserver provisoirement Queyssat.
2. Kilmaine à Bouchotte, i" et 7 août; Bouchotte à Kilmaine, 1«"^ et 8 août; Gay-Vernon au Comité, 1®' août et à Xavier Audouin, 3 août (A. G.). CL sur Thiiring la notice de Gharavay {Carnot II, 91) et plusieurs lettres de Berthelmy (notamment celle du 24 août), qui suspecte la « délicatesse » de Thûring et refuse d*apostiller ses mémoires et de rembourser ses dépenses.
de Paillencourt on avait vu Valenciennes en feu. Pourr quoi n'avait-on pas marché au secours de la garnison et porté à ces malheureux frères d'armes le renfort qu'ils attendaient de jour en jour? Ne semblait-il pas que l'armée n'avait plus de chefs? «Nous sommes désorganisés, écrivait Gay-Vernon à Xavier Audouin, nos troupes n'ont pas le moindre enthousiasme et il nous déserte du monde de la division de Lille (1). »
III. Maîtres de Valenciennes, Cobourg et le duc d'York avaient résolu d'emporter le camp de César. Il fallait, comme disait le colonel Murray, chef d'état-major du prince anglais, livrer une bataille qui serait sûrement gagnée ou du moins chasser l'ennemi de sa position.
Le camp de César ou de Paillencourt formait un carré irrégulier dont l'Escaut, la Sensée, l'Agache et la forêt de- Bourlon couvraient les côtés. Son aile droite s'appuyait à l'Escaut; son aile gauche s'étendait jusqu'à Aubignyau-Bac et Oisy ; son front était protégé par la Sensée et défendu par des redoutes. Tous les passages entre Bouchain et Cambrai avaient été bordés de retranchements. Pareillement, sur le derrière du camp, de Cambrai, à Marquion et sur le terrain compris entre l'Escaut et l'Agache, on avait élevé des fortifications de campagne garnies de canons et d'obusiers. Des abatis masquaient la lisière de la forêt de Bourlon. Enfin, sur la rive droite
1. Journal de Bricard, 68-69: Gay-Vernon à Audouin, 3 août; relation d'Âruaudin (A. G.). Cet ingénieur accompagnait le duc d'York : « Les Français, dit-il, n'avaient point de chef. Le Veneur gui avait succédé à Custine, venait d'être destitué. Un certain général Antoine commandait la cavalerie, et peut-être était-ce lui qui commandait en chef. On a aussi parlé dans le temps d'un général Kilmaine. Cette incertitude démontre autant que toute autre chose l'extrême confusion qui régnait parmi les Français. »
de TEscaut, les villages de Hordain, d'iwuy, de Thun- Saint-Martin, d'Escaudœuvres étaient occupés par des partis d'infanterie et de cavalerie, qui s'abritaient derrière de grands épaulements.
Les dispositions de Cobourg prouvèrent une fois de plus Tesprit méticuleux et fînassier des stratégistes de la vieille école. Aujourd'hui, pour augmenter la vigueur de l'opération essentielle, on attirerait à soi tous les détachements qui ne sont pas indispensables dans l'endroit où ils se trouvent; à cette époque, on renforçait au contraire ces détachements pour que l'adversaire ne mît pas obstacle à l'altaque principale. Aussi, bien que l'eflFort le plus énergique dût se faire par le centre, le généralissime et son chef d'état-major, le prince de Hohenlohe-Kirchberg, crurent-ils nécessaire d'affermir les ailes, la droite à Marchiennes et à Orchies, la gauche à Villerspol, à Houdain et à Bettignies. Ils envoyèrent à Marchiennes 5.000 Hanovriens, à Orchies 4.000 autres Hanovriens, à Villerspol et à. Houdain 8 bataillons et 8 escadrons d'Impériaux. Les Hessois eurent ordre de marcher sur Romeries pour observer la forêt de Mormal. Les troupes postées à Denain durent se diriger vers Aubigny-au-Bac pour tenir en respect les garnisons de Bouchain et de Douai. Restaient ainsi pour l'action capitale, 23 bataillons, 16 compagnies et AA escadrons de troupes autrichicQnes, ainsi que des Hessois, des Hanovriens et des Anglais au nombre de 9.000, c'est-à-dire en tout 35.000 hommes.
Le camp français ne pouvait être attaqué de front et sur le flanc droit qu'avec de grandes difficultés et non sans pertes considérables. Cobourg et Hohenlohe-Kirchberg décidèrent d'occuper l'ennemi sur les bords de l'Escaut et de le tourner au sud de Cambrai. Ils formèrent
KILMÀINE S i
trois colonnes. La première composée de 9.000 Hessois et Anglo-Hanovriens et de 5.000 Impériaux, souslesordres du duc d'York et de Hohenlohe-Kirchberg, devait assaillir les Français sur leurs derrières. La deuxième et la troisième colonne, menées. Tune par CoUoredo et l'autre par Clerfayt, les inquiéteraient sur les rives de la Sensée et de l'Escaut et, comme on disait alors, leur donneraient des jalousies.
La colonne que conduisait CoUoredo, partie le 7 août du camp de Hérin, poussa par Saulzoir sur Villers-en- Cauchies, et, après avoir dispersé des partis de cavalerie qui tentaient de l'arrêter à Rieux et quelques pelotons d'infanterie qui défendaient mollement le village de Naves, arriva près de l'Escaut. Mais les Français avaient ouvert les écluses et inondé la plaine. CoUoredo ne pouvait passer la rivière qu'au pont de Thun-l'Evêque qui semblait fortement gardé. Il attaqua le bourg de Thun- Saint-Martin, refoula les troupes françaises qui comprenaient, suivant la relation autrichienne, un régiment de cavalerie et deux bataillons d'infanterie ; puis, sans donner aux fuyards un instant de répit, il s'empara du pont et du village de Thun-l'Evêque où il mit trois compagnies de tirailleurs. La nuit qui tombait et la lassitude de ses soldats lui interdirent d'aller plus loin.
La colonne de Clerfayt, partie également le 7 août, traversa la Selle à Haspres et entra dans Iwuy. De leurs retranchements, sur le bord opposé de l'Escaut, les Français firent contre Iwuy un feu violent; mais Clerfayt se maintint dans sa position et durant la nuit, sur Tordre de Cobourg, il dressa plusieurs batteries et prépara les matériaux d'un pont qui serait jeté dans la matinée du lendemain.
Tandis que Clerfayt se logeait dans Iwuy, son lieute-
nant Alvintzy assaillait Hordain. Ce village était retranché et avait pour garnison deux bataillons et un escadron. Alvintzy s*en rendit maître après une assez vive résistance, et les patriotes, coupant les ponts, s'enfuirent sur l'autre rive de TEscaut. Mais ce fut tout ce qu'entreprit Alvintzy dans cette journée : l'inondation et le feu de l'artillerie française l'empêchèrent de rétablir les ponts.
Clerfayt et CoUoredo, exécutant le programme tracé par Cobourg, tenaient ainsi l'armée du Nord en échec sur l'Escaut et la Sensée, pendant que le duc d'York et Hohenlohe-Kirchberg s'avançaient pour l'envelopper sur ses derrières. La colonne que commandait le prince anglais, s'était formée le 6 août à Villers-en-Cauchies et à Saint-Aubert. Le 7, à la pointe du jour, elle se mettait en marche par Saint-Hilaire, Bevillers, Beauvois, Wambaix, et chassant les piquets de cavalerie française, venait passer l'Escaut à Masnières, à Crèvecœur et à Honnecourt. De toutes parts se fusillaient les avant-gardes, le canon tonnait, et les coalisés commençaient à décrire un grand demi-cercle autour de Cambrai.
Kilmaine vit aussitôt que York et Cobourg voulaient prendre à revers le camp de César. Il réunit un conseil de guerre auquel assistèrent le représentant Delbrel, les commissaires du ministre Celliez et Varin, ainsi que les principaux officiers. Delbrel qui se piquait de connaissances militaires, proposait d'exécuter à la faveur de la nuit un mouvement qui serait peut-être décisif, de ne laisser sur l'Escaut et la Sensée que les postes nécessaires pour contenir les patrouilles ennemies, de ramasser le gros des forces françaises, de fondre sur la colonne du duc d'York et de Hohenlohe, de la battre et de revenir sur les deux colonnes qui menaçaient la gauche et le centre de la
position. Mais le général en chef répondit justement qu'il ne pouvait avec une armée aussi peu manœuvrière que la sienne tenter une pareille aventure, qu'il n'avait pas de cavalerie, qu'il aimait mieux reculer sans être entamé, tous les membres du Conseil approuvèrent Kilmaine et opinèrent qu'il fallait quitter incontinent le camp de César : si l'on demeurait plus longtemps à Paillencourt, les alliés se rendraient maîtres des routes d'Arras et de Bapaume; l'armée resserrée, recognée, n'aurait plus d'autre issue que l'étroite chaussée d'Arleux à Douai, et il était impossible de la jeter sur ce chemin avec son artillerie et ses bagages. Mais où aller? 11 était trop tard pour se replier sur les sources de l'Escaiit, entre Honnecourt et le Catelet. Quelques membres, auxquels se joignirent les commissaires Celliez et Varin, estimaient qu'il serait avantageux de s'établir entre Péronne et Saint-Quentin, et de prime abord, ce parti semblait le meilleur : c'était faire front à l'envahisseur; c'était couvrir Paris (1). Mais Gay-Vernon déclara qu'il valait mieux porter l'armée sur la Scarpe entre Arras et Douai : on gardait ainsi ses communications avec la Flandre maritime ; on avait Lille derrière soi; on était, comme au camp de César, protégé par des forteresses et par une rivière, et si l'on abandonnait un riche pays aux incursions des coalisés, on se plaçait dès le premier jour sur le flanc de leur ligne d'opérations. Le plan dé iGay- Vernon était celui de Kilmaine; mais le général en chef ne l'avait pas encore exposé pour ne pas peser sur le Conseil de guerre; il fut unanimement adopté.
1. Le Conseil de guerre de Landrecies envoyait en effet deux commissaires à Péronne parce qu'il croyait que le quartier général s'était transporté dans cette ville (Foucart et Fiaot, II, 362.)
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Sur le champ Kilmaine expédia ses ordres. Il fit évacuer sur Arras et Bapaume par le commissaire-ordonnateur Petiljean le trésor, la poste, les ambulances et les voitures de l'administration. 11 prescrivit que l'armée prendrait la route d'Arras et enverrait les équipages aussi loin qu'ils pourraient aller, au moins jusqu'à Vis-en-Artois. Luimême gagna Fontaine-Notre-Dame, le premier village qu'on rencontre au sortir de Cambrai sur le chemin de Bapaume, et s'y installa avec une forte division pour couvrir la retraite des bagages et du reste de ses troupes. Le duc d'York et Hohenlohe auraient pu l'assaillir pendant ce mouvement. Mais leur colonne avait fait autour de Cambrai un immense circuit, la chaleur était extraordinaire, et les derniers bataillons ne traversèrent l'Escaut qu'à cinq heures du soir. Les Austro-Anglais virent les républicains lever leur camp et se retirer sur Fontaine- Notre-Dame; mais ils ne les abordèrent pas. Las et recrus après avoir fourni cette longue traite, ils remirent l'attaque au lendemain. La fatigue des hommes et des chevaux, assure Cobourg dans son Journal^ défendit de pousser plus avant.
Mais le jour suivant, une fois encore, Kilmaine rompit le dessein des coalisés. Il savait que sa position de Fontaine-Notre-Dame n'était pas tenable. Le 8 août, dès Taube, l'armée se dirigea sur Biache-Saint-Vaast. L'infanterie était en tète, puis venaient le parc et les équipages flanqués par un régiment de chasseurs à cheval. L'artillerie légère et la cavalerie fermaient la marche. On avait fait une lieue lorsque Kilmaine et Delbrel ébranlèrent l'arrière garde qui appuyait sa droite à Marquion et sa gauche à Bourlon. A ce moment le duc d'York arrivait sur le flanc des républicains. Il avait formé trois colonnes qui s'étaient acheminées sur Cantaing, Anneux
et Graincourt. La première colonne s'arrêta entre Cantaing et Marcoing. Les deux autres continuèrent d'avancer. York comptait attaquer l'ennemi sur les hauteurs de Bourlon. Mais déjà Kilmaine avait évacué Bourlon et se repliait au delà de Marquion. Le duc traversa Bourlon, Sains-les-Marquion, et déboucha devant Marquion.
11 y avait encore à Marquion deux bataillons d'infanterie française. Ces bataillons, demeurés en arrière et partis de Thun-rÉvèque, avaient pris la route de Marquion, au lieu de celle d'Aubencheul-au-Bac. Ils tombèrent au milieu de la cavalerie anglaise qui les enveloppa. Une pièce de 12 qu'ils traînaient avec eux, leur fut enlevée. Plusieurs se rendirent. La troupe entière allait déposer les armes. Mais Kilmaine accourut avec Delbrel. Il mit une partie de sa cavalerie et l'artillerie légère en bataille et en réserve à droite et à gauche du chemin ; puis, avec le reste de ses escadrons, il chargea l'adversaire. Le choc fut rapide, mais impétueux. Le 2® régiment de dragons, ci-devant Condé, était en tête de la colonne française, et semblable, dit un témoin oculaire, à un torrent auquel rien ne résiste, il renversa tout ce qu'il rencontra. Des hussards noirs, montés sur des chevaux sans selle et ne maniant que des bâtons, firent des prisonniers. Grâce à ce mouvement hardi, les deux bataillons furent dégagés, et lorsqu'ils aperçurent Delbrel coiffé de son chapeau au plumet tricolore : 4 Représentants, s'écrièrent-ils, sais-tu qu'il était temps d'afriver? Nous avions usé toutes nos cartouches! » Ils sortirent de Marquion en bon ordre.
Kilmaine, satisfait de ce résultat, revint au delà de Marquion dans la position qu'il occupait d'abord. Avant d'abandonner Marquion, il avait coupé le pont du ruisseau de TAgache, rompu la chaussée à l'endroit du pont
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et incendié le village. Le duc d'York fut arrêté par les obstacles du chemin et la rupture du pont. Les Anglais ne purent passer le ruisseau qu'avec peine, lentement et un à un, non sans être incommodés par la chaleur des flammes qiii dévoraient les maisons. Enfin, ils se mirent en bataille et firent mine de charger en flanc la cavalerie française . Mais, à l'instant, des escadrons que Kilmaine gardait en réserve, se précipitèrent au-devant d'eux. On aurait dit, rapporte Delbrel, que les deux partis allaient s'écraser, se foudroyer, et, durant plusieurs minutes, le conventionnel admira ce spectacle imposant. Bientôt les Anglais tournèrent bride. York n'avait avec lui que 2.C00 chevaux. Il voyait la cavalerie française qui l'attendait sur deux lignes, forte de la supériorité du nombre et d'ailleurs protégée sur son front par des pièces d'artillerie légère. Après quelques volées de canon, il se retira. Il avait failli périr. Suivi d'une seule ordonnance et de l'émigré Langeron, il avait traversé Marquion embrasé au grand galop et poussé en avant de l'Agache sur une petite hauteur, lorsqu'il remarqua de la cavalerie à vingt pas de lui. Le jeune duc avait pTus de bravoure que d'expérience. Il crut voir des escadrons de Hanovre qui portaient à peu près le même uniforme que les Français, et s'écriant : « Voilà mes Hanovriens î >, il courut à l'ennemi. Langeron n'eut que le temps de saisir la bride de son cheval: « Monseigneur, lui dit-il, ce sont les Français », et lui faisant faire demi-tour, il le ramena vers Marquion.
Cependant, la colonne de Colloredo avait, durant la matinée, passé l'Escaut sur le pont de Thun-l'Évêque, et celle de Clerfayt, sur le pont de bateaux jeté à Iwuy. Elles se réunirent et dressèrent leur camp dont la gauche s'appuyait à Thun-l'Évêque et la droite à Cuvillers. Huit
escadrons furent dépêchés à la suite des nationaux et rejoignirent le duc d'York à Marquion. La journée était terminée. *
L'arrière-garde républicaine, conduite par Kilmaine et Delbrel, reculait donc au pas habituel, dans une fière et menaçante attitude, sous les yeux de quelques Anglais qui Tobservaient encore et la serraient parfois d'assezprès. Si Cobourg, Hohenlohe et York avaient su ce que cachait répais rideau de cavalerie que leur opposait Kilmaine 1 Le gros de l'armée française, infanterie, parc d'artillerie, bagages, marchait tranquillement vers Arras, à l'abri de toute insulte, de tout péril. Mais soudain des lâches crièrent sauve qui peut. L'alarme se répandit d'un bout à l'autre de la colonne. Des bataillons, pris de terreur, se débandèrent et arrivèrent aux portes d' Arras comme si ces kaiserliks, qu'ils n'avaient pas vus, étaient à leurs trousses. « Le soldat, écrivaient Billaud-Varenne et Niou, s'est tellement trouvé abandonné à lui-même que, dans le désordre général, l'artillerie est allée se réfugier au delà des murs d'Arras, et le corps d'armée en a été séparé pendant près de douze heures » (1).
Ainsi fut pris ce fameux camp de César qui, de même que le camp de Famars, était trop étendu et facile à tourner. Kilmaine eut le mérite de mettre hors d'atteinte son armée fugitive. Sa retraite, qu'on nomme la retraite de la Scarpe, est sûrement son plus glorieux exploit. Elle sauva le dernier noyau de forces qui restait à la République sur les frontières du Nord. L'Irlandais, avait su profiter des fautes de la coalition. Les mesures
i, Witzleben, Coburg II, 258-264; Sicharl, Gesch, der hannov. Armée 1871, vcl. IV, p. 236-239; Delbrel, Notes hist. 41-44; Jomini^ IV, i9-33; Gay-Vernon, Custineet Bouchard, 220^226; relations d'Arnaudin et de Langeron ; Billaud etNiou au Comité, 11 août (A. G.)-
de Cobourg et de Hohenlohe étaient mal conçues. A quoi bon envoyer Clerfayt et Colloredo à Iwuy et à Thun- TÉvêque contre le front inattaquable des Français, avec des troupes considérables? A quoi bon donner à Clerfayt et à Colloredo trente-quatre escadrons qui ne pouvaient leur être d'aucune utilité? Pourquoi ne laisser à la colonne du duc d'York que vingt-quatre heures d'avance sur les deux autres colonnes, et ne confier au prince anglais que dix escadrons?
Il eût fallu, pour enlever la position et détruire l'armée qui la gardait, adopter le plan de Langeron. L'émigré proposait de lancer ostensiblement un corps d'infanterie légère vers le Cateau et Solesmes, comme si les alliés avaient l'intention de se diriger sur le Quesnoy, puis, par une marche forcée, de pousser ce corps à droite, derrière Cambrai, sur le chemin d'Arras, par Inchy, Proville, Villers-les-Cagnicourt, et de couper de la sorte toute retraite aux Français; cependant, de& têtes de «olonnes auraient menacé le front du camp, et les meilleurs bataillons, choisis exprès, auraient emporté coûte que coûte le poste d'Aubencheul-au-Bac sur la Sensée : les républicains, absolument entourés, étaient anéantis ou contraints de capituler.
Mais, quand York n'aurait fait que se conformer au plan de Cobourg et de Hohenlohe, il eût, avec un peu de promptitude, misKilmaineen déroute. Son corps d'armée, qui vint le 7 août à Crèvecœur, avait six lieues au plus à parcourir. Comment son arrière-garde ne franchit-elle l'Escaut qu'à cinq heures du soir? De même, le 8 août, lorsqu'il alla de Crèvecœur par Marcoing et Cantaing sur Bourlon, pourquoi ne s'ébranlait-il pas dans la nuit et en toute diligence? Pourquoi donnait-il à Kilmaine le temps de faire filer sur Arras les équipages, la grosse
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artillerie et la plupart des bataillons? Pourquoi laissaitil une de ses colonnes à Cantaing? Pourquoi ne demandait-il pas sur-le-champ aux autres colonnes des renforts de cavalerie, la seule arme dont il eût besoin?
Évidemment, l'opération fut maladroitement conduite. Au lieu de s'avancer avec rapidité, de brusquer le dénouement, de frapper un coup subit et vigoureux, on s'attarda, on ne partit qu'après la pointe du jour, on marcha lentement, pesamment, et non sans plusieurs haltes. Les alliés eux-mêmes reconnurent leurs erreurs. « Un pfiu de lenteur^ marque un officier dans une lettre en français, nous a fait négliger tous les avantages que la fuite de Kilmaine nous offrait, et nous n'avons pris qu'un canon, fait une centaine de prisonniers, et tué autant. N'ayant plus d'ennemi devant nous, nous avons tourné tout autour de Cambrai, et une partie de l'armée y a bivouaqué. Après tous ces succès, le résultat est que l'armée retourne dans son ancien camp. » Thugut, irrité, écrivit de Vienne qu'on avait perdu quelques jours précieux après la reddition de Valenciennes, que les républicains avaient eu le loisir de prendre leurs mesures et d'échapper : « Ils se sont, disait-il, retirés pour le moment et reviendront nous harceler par la suite, et les petits combats qui coûtent tant de monde, n'auront jamais de fin (i). »
i. Cf. outre Witzleben, Jomiiii et Langeron, Doboa, III, 203, et Vivcnot, Verlraul. Briefe an Thugut , I, SO. Scharnborst (voir la biographie de Max Lehmann, I, 113) essaya de justifier le duc d'York : « la chaleur, dit-il, était trop grande; une partie do Tinfanterie resta en cbemia; on eut tort de ne faire marcher les troupes qu'en une seule colonne; enfin, le but de Tentrcprise fut atteint puisqu'on voulait simplement, selon les instructions du quartier-général, « se débarrasser de l'ennemi pendant quelque temps. »
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Kilmaine fixa son quartier-général d'abord à Vitry-en- Artois, puis à Gavrelle, sur la route d'Arras à Douai. Le corps d'armée occupait les hauteurs sur la rive gauche de la Scarpe qui couvrait par conséquent le front du camp. La droite était à Rœux et la gauche en face de Biache- Saint-Vaast. Les flanqueurs de droite s'étendaient de Rœux à Arras et les flanqueurs de gauche, conduits par Colaud, s'installaient entre Palluel et Courchelettes, derrière le canal de la Sensée; mais la compagnie des Quatre Nations, munie de carabines, traversait le canal pour écarter les patrouilles ennemies aux alentours d'Arleux. L'avànt-garde s'établit à Biache ainsi qu'à Monchy-le- Preux, et ses reconnaissances poussèrent sur le chemin d'Arras à Cambrai. La cavalerie, appuyée par l'infanterie légère, tenait Palluel, Hamblain-les-Prés, Sailly-en-Ostrevent. De petits postes défendaient Étaing, TÉcluse et Hamel(i)..
Dans cette position qu'on a nommée le camp de Gavrelle ou encore le camp de Biache, Kilmaine pouvait, disait-il, rassembler toutes ses forces plus facilement qu'à Paillencourt. Il était fier de sa manœuvre et sur ce ton avantageux qui lui était propre, il assurait qu'il avait défait les alliés, bien qu'ils lui fussent trois fois supérieurs en nombre; qu'il avait opéré, sans perdre un seul homme, par une plaine de six lieues, une retraite comme il y en a peu ; que tous ses cavaliers s'étaient battus en héros et que l'Anglais avait plus particulièrement senti le poids de leurs sabres ; que l'audace française dégoûtait les coalisés. Mais, à son insu, il était déjà remplacé. Il passait pour noble, se targuait de noblesse avant 1789,
1. Kilmaine à Bouchotte, 8 août; Houchard à Bouchotte, 10 août; Colaud à Des Bruslys, 10 août (A. G.).
et VÉtat militaire de France l'avait qualifié de baron.
L'armée se défiait de lui et savait qu'il ne la menait que provisoirement : « Comment, disait Gay-Vernon, la confiance peut-elle s'établir? » Les commissaires du pouvoir exécutif le regardaient comme sujet à caution, et Defrenne avait insinué qu'il était la créature de Dumouriez. Surtout, on lui reprochait d'être Irlandais, et cette origine qui devait rehausser sa gloire, se tournait alors contre lui. On vanta plus tard ce fils d'Érin qui montrait sur une terre hospitalière comment il faut combattre pour la liberté, et lorsqu'il recevait le commandement de l'armée d'Angleterre, on aimait à dire qu'il attachait les yeux sur le pays natal et qu'il allait délivrer sa patrie du joug britannique. En 1793 on suspectait cet étranger. € C'est un bon soldat, pensaient Celliez et Varin, mais on a des craintes sur son compte. » Courtois remarquait que le républicanisme ne se fixe pas aisément dans une tête irlandaise et qu'on agirait peut-être imprudemment en le nommant général en chef. Kilmaine lui-même écrivait à Bouchotte que sa naissance donnait aux malveillants un prétexte de dénonciation : « J'ai le malheur d'être né en Irlande, quoique élevé en France, » et il offrait, soit de reprendre la direction de l'armée des Ardennes, soit de servir à la division de Cassel, sous les ordres du général Barthel ; si on l'avait employé à l'expédition d'Ostende, ajoutait-il avec sa jactance habituelle, ce port n'existerait plus ; bref, que le ministre le mit ici ou là, il ferait son devoir. Le 4 août, le Comité notifiait aux représentants la suspension de Kilmaine : le général avait des relations de famille avec les Anglais; il avait, avant la capitulation de Valencierines, exprimé les plus vives espérances, et ensuite il déclarait qu'il
ayait trop peu de monde pour résister ; comment se fief àlui(l)?
Bouchard succédait à Kilmaine. Mais il était à l'armée de la Moselle et ne pouvait gagner sur-le-champ son nouveau poste. Bouchotte prescrivit au général Barthel de faire l'intérim. Barthel, Lorrain et Thionvillois, alors âgé de soixante-quinze ans, était parvenu dans l'armée royale au grade de capitaine des grenadiers. Il était lieutenant-colonel du 1®' bataillon des volontaires de l'Orne et commandant temporaire à Bergues lorsque Carnot et Duquesnoy voulurent réparer l'injustice du Conseil exécutif à son égard. Nommé, le V^ juillet 1793, général de brigade et, le 30 du même mois, général de division, il remplaça O'Moran à Cassel. Mais Duquesnoy reconnut bientôt que Barthel, excellent patriote, n'avait plus la tète ni l'activité nécessaires pour exercer une fonction de cette importance. Ce fut ce Barthel que le ministre chargea de commander les troupes du Nord et des Ardennes jusqu'à la venue de Bouchard. Le vieux soldat partit incontinent. Le 7 août, en entrant à Cambrai, il apprenait que son armée, tournée parles Impériaux, se repliait en hâte et que l'état-major, ainsi que les représentants, avait quitté la ville; il voyait les alliés pousser leurs postes sur le glacis ; il entendait de toutes parts les feux de la mousqueterie et de l'artillerie . Ignorant la situation, n'osant sortir de peur d'être enlevé par les coureurs ennemis, ne pouvant se procurer des chevaux, Barthel resta dans Cambrai. Le ii août, dès que l'adversaire eut disparu des environs, Barthel se rendit au quartier-géné-
1. Defrenne à Bouchotte, 22 avril; Courtois à Bouchotte, 5 juin; Celliez au même, 18 et 26 juillet; Kilma'me à Bouchotte. 4 et 8 août (A. G.); Rec. Aulard, V, 474; Gharavay, Carnot, II, 328; Galei^ie militaire, an XIII, tome IV, p. 355 et 359.
KILMAINE 9 î
rai d'Arras. Mais Bouchard était arrivé; Barthel, confus, reprit immédiatement le chemin de Cassel et renvoya au ministre la lettre de destitution qu'il n'avait pu remettre à Kilmaine (1).
Kilmaine ne reçut donc sa lettre de suspension que le 16 août. Il informa Bouchotte qu'il se retirait à Passy sans inquiétude ni crainte aucune : il n'était ni vain, ni ambitieux; il n'avait jamais intrigué, jamais sollicité de grade ; malgré les calomnies et des injustices d'ailleurs inévitables sous un régime qui sacrifie les intérêts particuliers au bien commun, il demeurait inviolablement attaché à la République et à la plus sublime cause que les mortels eussent encore défendue; mais, ajoutait-il, « vous avez besoin d'un homme comme moi pour commander la cavalerie. » En dépit de cette fière assurance, il fut arrét'é le 29 décembre et n'obtint qu'en 1795 sa réintégration dans l'armée. Un des agents du ministre, Viger, l'accusait d'avoir interdit la distribution des papiers patriotiques. Bouchotte écrivait à Fouquier-Tinville qu'il aurait dû se poster à Solesmes pour se lier avec la forêt de Mormal et qu'il avait abandonné le camp de César sans coup férir. Robespierre le qualifiait d'Anglais et prétendait que Kilmaine était, comme Dumouriez et Custine^ un membre de cette faction anglaise qui voulait mettre sur le trône de France le duc de Brunswick ou le duc d'York, qu'il avait livré le camp de Paillencourt presque sans combat, qu'il projetait pareillement de livrer Cambrai. Barère déclarait qu'il fallait ôter des
1. Bouchotte à Barthel, 4 août; Barthel à Bouchotte, 7 et d2 août; Hédouville à Houchard, 11 août (A. G.) ;cf. sur Barthel le Carnot de Charavay, II, 26,247, 250, 369 ; et une lettre de Duquesnoy au Comité, 25 août.
armées non seulement les nobles, mais les Irlandais, et Saint-Just disait dans son fameux rapport sur Tarrestation des étrangers dont les gouvernements étaient en guerre avec la République : € Qui peut répondre d'un Anglais, après Kilmaine comblé de faveurs parmi nous? » Le général s'estima fort heureux de n'être pas traduit devant le tribunal révolutionnaire (1).
i. Kilmaioe à Bouchotte, 17 août; Viger au Comité, 14 septembre (A. Q.); Bouchotte à Taccusateur public, 12 pluviôse an II (A. M. W. 335) ; Robespierre aux jacobins, 11 août {Journal de la Montagne du 13); Mon. des 27 septembre et 18 octobre; ordre du Comité de mettre le ci- de vaut général Kilmaine en état d'arrestation (9 nivôse).