CHAPITRE IV YORK ET COBOURG
Craintes de Houchard. — Alarme des populations. — Réquisitions du Conseil général de l'Aisne. — Lettre naïve et saisissante du maire de Caudry. — Calme de Bouchotte et du Comité. — Belair et Beaurganl. — Immobilité des alliés. — Remontrances et projets de Mercy. — Correspondance entre Mercy et Gobourg — Conférence de H^rin. — Déclaration du duc dTork. — Marche de l'armée anglaise sur Dunkerque. — Départ des Prussiens. — Refroidissement des Hollandais.
A rinstant où Houchard prenait à Gavrelle le commandement des troupes, la République était aux abois. Lyon et Marseille se soulevaient. Toulon allait appeler les Anglais. Les insurgents de la Vendée remportaient des victoires. La capitulation de Valenciennes et l'abandon du camp de César ouvraient à Cobourg le chemin de Paris. L'armée du Nord, refoulée sur Arras, ne pouvait arrêter la marche des alliés. Xavier Audouin avouait aux Jacobins que les ennemis seraient, s'ils voulaient, en quatre jours devant la capitale. Houchard déclarait que Péronne, Saint-Quentin et les places de la Somme étaient très gravement menacées, que les coalisés tenaient, au milieu des forteresses du Nord, une position « vraiment
désolante », qu'ils occupaient un pays très riche en subsistances, qu'ils étaient à trois lieues de Bapaume et que, si leur cavalerie poussait jusqu'aux environs de Paris, il n'aurait que de bien faibles moyens à lui opposer. Quand cette cavalerie, ajoutait Houchard, ne compterait que deux mille hommes, elle ferait assez de dévastations pour répandre l'effroi dans plus de quatre-vingts départements et « influencer Tesprit public de la manière la plus désastreuse », et il priait Bouchotte de réquisitionner les gardes nationales et de les rassembler sur la Somme dans le délai le plus court. Les populations tremblaient. Des partis autrichiens couraient la Thiérache,le Vermandois,le Soissonnais, sommant les maires de jeter à bas les arbres de la liberté, exigeant des contributions, emmenant du bois et des fourrages. Le Conseil général de l'Aisne ne cessait d'écrire que l'avantgarde des Impériaux approchait et mettait tout à feu et à sang; il requérait les commandants de Péronne et de Laon de donner du secours aux communes ; il requérait cinquante gendarmes du département, requérait trente hommes du dépôt de cavalerie de Chauny, requérait vingt hussards du dépôt de la Fère. Le maire du village de Caudry envoyait à la Convention, au nom de sa paroisse, cette lettre naïve, mais saisissante et, en certains endroits, animée d'une chaude et patriotique éloquence : € Les habitants de Caudry sont dans la plus grande désolation à la vue des maux qui les environnent. L'ennemi est pénétré chez eux depuis huit jours. Tous les jours, c'est de nouvelles réquisitions en paille, foin, blé, et seigle, et eau-de-vie. Et pillés, et volés, sans tout cela, de vaches, de moutons, linge et habits; tout leur est bon. Mais, dites-nous, qu'avons-nous fait pour mériter cette désolation, ainsi que tout le beau pays qui
nous environne ? Voilà Montigny, Quievy, Haussy, Bertry, Saint-Aubert, Avesnes-les-Aubert, Iwuy, Carnières, Boussières, Bevillers, Gattenières, Wambaix, Esnes, Grèvecœur, Bantheux, Bantouzelle, Honnecourt, Marcoing, Graincourt, Bourlon, Anneux, Marquion, Le Gateau-Gambrésis, Neuvilly, Seranvillers, Solesmes , Saint-Python, Gatillon, Ors, Viesly, Maretz, Busigny, Maurois, Honnechy, Reumont, Saint-Benin, Saint Souplet, Mennevret, La Haye-Manneresse, Saint-Martin-Rivière, Troisvilles, Inchy, Gaullery, Glary, Vaux-en-Arrouaise, Escaufourt, Somain, Fenain, et cinq cents villages ici alentour auxquels il ne reste que les yeux pour pleurer. Mais nous avons fourni notre contingent pour la force publique. Il n'y a pas ici un village alentour, si petit qu'il soit, qui n'ait fourni depuis vingt hommes jusqu'à quatre-vingts et même cent. Par conséquent, nous avons droit à la force publique. Si on nous en demande, nous en fournirons encore. Nous avons acheté les biens nationaux à grand prix; nous payons nos contributions. Et pourquoi méritons-nous qu'on nous abandonne ainsi à la merci de nos scélérats ennemis et des aristocrates ? Quoiqu'ils ne soient pas ici en grand nombre, encore y en a-t-il. Nous vous en conjurons, envoyez-nous un peu de troupes. Tout notre pays se joindra à eux, je vous en réponds, pour repousser les satellites qui nous ruinent, et qui nous égorgent, et que nous haïssons encore plus qu'ils ne nous font de mal. Vous manque-t-il du monde? Demandez- en, vous n'avez qu'à parler. Mais donnez de& secours. Vous manque-t-il des chevaux ? Vous n'avez qu'à parler, nous brûlons de donner notre bien à notre patrie et nous mourons de rage de falloir le donner à nos tyrans. Voilà si longtemps qu'on avait décrété de lever un cheval par chaque municipalité 1 On aurait eu tout
d'un coup 43.000 chevaux. Eh bien, on n'en a rien fait. Il y a au moins deux mois que vous avez encore décrété 30.000 chevaux. Eh bien, cela est encore resté là. Qu'estce que cela coûterait à chaque commune ? Presque rien, et aujourd'hui nous en donnons bien d'autres à nos ennemis, sans ce qu'on nous vole. Ils sont bien coupables, ceux qui retardent l'exécution de bons décrets ou qui empêchent de les mettre à exécution. Vous avez au moins 30.000 hommes : cavaliers, dragons, hussards, qui ne sont point montés : vous auriez de suite de quoi les monter et de quoi nous secourir. Au nom de la patrie, au nom de l'humanité, au nom de la force publique, — nous croyons y avoir des droits — envoyez dans nos environs 500 hommes ou un bataillon au plus d'infanterie, 100 hommes de cavalerie, 4 pièces de canon : cela nous fera un point de ralliement, et, avec nos fourches, fauchets, pioches et piques, nous répondons du reste. Ne soyez point inquiets pour les subsistances ; tant que nous en aurons, nous les nourrirons; ce sera nos frères, et nous en aurons soin. Nous l'avons demandé vingt fois au district de Cambrai, mais ils sont sourds; jamais ils ne nous répondent. Nous vous conjurons, au nom de notre commune, de prendre nos besoins et nos maux en considération ; vous trouverez toujours en nous des patriotes disposés à tous les sacrifices pour le bien de notre patrie. »
Mais Bouchotte et le Comité ne s'effrayaient pas de ces housardailles. Le ministre se hâtait de tranquilliser Houchard : « Nous n'avons pas, lui mandait-il, partagé vos inquiétudes, même dans le moment où les ennemis semblaient s'avancer. » Il ordonnait de mettre à Saint- Quentin quelques dépôts de cavalerie qui suffiraient à contenir les détachements de fourrageurs et à éloigner
les^ pillards isolés. Il envoyait Belair à Péronne et le chargeait d'établir un camp entre Ham et la Fère. Il dépêchait à Laon le général Beaurgard. Ce Beaurgard avait signé le revers, et, d'après la capitulation de Valenciennes, ne devait plus servir contre les alliés ; mais il n'hésita pas à violer son serment. Ce fut lui que le Conseil général de l'Aisne requit de se rendre à l'extrême frontière du département et d'arrêter les progrès de l'envahisseur. Beaurgard n'avait pas de troupes achevai. Il ramassa dans les villes, à Laon, à Vervins, à la Capelle, à Guise, vingt et un cavaliers qui faisaient l'office d'esta^ fettes et portaient les lettres de l'administration. Il courut la campagne avec ce peloton et parvint à rassurer les habitants. Le village de Catillon allait livrer, sur les sommations autrichiennes, six cents bottes de foin et douze cents sacs d'avoine et de blé. A la tête de deux mille paysans armés de piques et de fourches, Beaurgard marcha sur Catillon, fit conduire les fourrages à Landrecies et opéra sa retraite en divisant ses cavaliers en trois patrouilles. Les escadrons impériaux poursuivirent néanmoins leurs incursions. Le 3 septembre, ils ravageaient la contrée au nord de Saint- Quentin et enlevaient les bestiaux et les grains. Parant, qui commandait à Saint-Quentin, écrivait au ministre qu'il restait impuissant et n'avait qu'une faible garnison de 1.400 fantassins et de 100 cavaliers, que les alliés possédaient les cantons de Bohain et du Catelet ainsi que la moitié du canton deFonsommes, qu'ils renouvelaient leurs pilleries avec plus de fureur, qu'ils venaient régulièrement chaque jour prendre le blé que le paysan battait pour eux et sur leur ordre (1).
i. Journal de la Montagne^ 14 août (séance du 11) ; Houchard à
Par bonheur, et comme à leur ordinaire, les coalisés ne s'entendaient pas sur la direction de la guerre et sur remploi des forces dont ils disposaient. Ils auraient pu vaincre la Révolution en France même, trouver des ressources et une aide efficace dans le cœur du pays. Mercy ne cessait d'appeler leur attention sur les discordes de l'intérieur: on devait, disait-il, entretenir ces troubles, leur donner de la consistance et les « rendre décisifs » ; sans cette diversion, les succès des alliés sur les frontières seraient incomplets, insuffisants, et l'on ne pouvait finir lo. grande aventure^ si l'on n'appuyait les soulèvements de la Normandie, de la Bretagne et de la Vendée, si l'on ne tendait la main aux insurgents, si l'on n'empêchait la République de réunir ses troupes et de les afiFecter à la défense des Flandres.
Toute l'Europe ne parlait alors que de Gaston, de ce brave Gaston qui rendait de si bons services à la cause commune : tantôt il s'emparait de Nantes, tantôt il paraissait devant Niort, tantôt il prenait aux républicains quinze à dix-huit pièces de canon. On prétendait qu'il avait été major d'infanterie, puis lieutenant-colonel, qu'il avait prêté serment à la Constitution de 1791 et que, lorsqu'il avait émigré, les princes, qui refusaient les gens utiles et acceptaient les inutiles, l'avaient chassé, comme ils chassaient le célèbre d'Arçon. Le chevalier de la reine, Fersen, toujours fécond en projets, proposait d'envoyer à ce Gaston des secours en munitions et en armes, un peu d'argent et un corps de quatre à cinq
Bouchotte, 11 et 12 août; lettres du maire de fiohaÎD, 24 août; du procureur général syndic du département de TAisne, du Conseil général de l'Aisne, 27 et 31 août ; de Pierre Ganoonne, maire de Gaudry, 31 août; de Beaurgard, 30 août; de Parant, 4 et 5 septembre (A. G.)
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mille hommes qui se saisirait d'un point et c donnerait un coup de collier »; pourquoi Gaston, s'il étaîtsecondé, n'irait-il pas à Paris et ne ferait-il pas à. lui seul la contre-révolution ?
En réalité, ce Gaston n'était , qu'un perruquier et très petit chef de bande, afiFublé de l'uniforme d'un officier républicain qu'il avait tué, et il tenait la campagne avec les gars de son village. Mais l'éloignement grossit les choses et grandit les personnages. L'émigration n'imaginait pas qu'un homme de basse condition se fût mis à la tête des révoltés : elle fit du perruquier vendéen un marquis de Gaston, et, bien longtemps après que Gaston avait succombé — il périt le 15 avril au combat de Ghallans — elle se figurait qu'il était le généralissime des royalistes de l'Ouest.
A défaut de Gaston, n'avait-on pas Dumouriez? Pourquoi ne pas confier une expédition au vainqueur de Jemappes? Sans doute, écrivait Mercy, on devait se garder des c prestiges » de l'aventurier. Mais Dumouriez avait de l'activité, un esprit remuant, des talents incontestables. Il ne fallait ni l'écouter ni le rebuter tout à fait, et il serait avantageux de le débarquer en Normandie où il croyait avoir un parti, avec les deux Thouvenot, les officiers de son état-major et la poignée de monde qui l'avait suivi sur le sol belge et qui restait oisive au camp de Leuze. La cour de Vienne voulait expulser des Pays-Bas ces transfuges qui vivaient à ses frais et lui causaient mille embarras par leurs prétentions et leur humeur rétive. Mais Gobourg avait promi» de ne pas les abandonner. Manquerait-il à sa parole? Et ne valait-il pas mieux demander au cabinet de Saint-James des vaisseaux qui transporteraient sur les. côtes de France Dumouriez et ses compagnons?
L'Empereur fit la sourde oreille. Il chassa Dumouriez qu'il nommait un rodomont au perfide verbiage et aux propos extravagants, et il refusa d'employer les officiers émigrés de l'armée du Nord, encore tout chauds de la lutte contre TAutriche et opposés à toute idée de démembrement du territoire français (1).
Du moins les alliés ne pouvaient-ils, au lieu de s'étendre sur la frontière, marcher en avant et pousser aussi loin que possible? Le 1®' août, la Convention décrétait que Marie-Antoinette serait transférée sur-lechamp à la Conciergerie et traduite devant le tribunal révolutionnaire. Fersen et La Marck, pris tous deux d'angoisse et de désespoir, conjurèrent Mercy de sauver la reine et d'envoyer un gros corps de cavalerie dans la direction de Paris : les escadrons impériaux, disaient-ils, trouveraient toutes les granges remplies et ne rencontreraient pas un seul obstacle. Mercy fut de glace. Il répondit que ce serait le second tome de la Champagne, que la famille royale était perdue, que les démagogues l'immoleraient pour lier la France entière à leurs forfaits et ne laisser à la nation d'autre parti que celui de vaincre ou de mourir. Pourtant, sur les instances de La Marck, il promit d'écrire à Cobourg une lettre très vive et très pressante. La Marck la rédigea et Mercy la signa.
Mercy priait Cobourg de riposter aux conventionnels par un acte de hardiesse et de vigueur. Le prince resterait-il immobile en un pareil moment? Laisserait-il se
1. Persen, II, 72-74 j 81-82; Thûrheim, Briefe, 78, 82-88. 91, 97-98; Ternaux, Terreur VI, 277 ; lung, Dubois-Crancé^ I, p. 390 (rapport d'Hervilly et de Yaugiraud) : « Le titre d'armée de Gaston est un mot de convention employé à l'étranger, mais point en France. »
consommer un grand attentat à quelques journées de ses troupes victorieuses, sans faire au moins quelques efforts pour l'empêcher? Ne pouvait-il imposer aux factieux, leur inspirer une salutaire terreur, retarder la procédure qu'ils commençaient, le crime qu'ils méditaient? Les habitants de Paris, ajoutait Mercy, ne sont émus que par ce qui les touche de près; ils ignorent le danger qui les menace parce qu'ils ignorent les forces des alliés ; ils s'imaginent, sur la foi des gazettes, que les coalisés perdent leur temps devant les places de la frontière. Mais que Cobourg se rapproche du « foyer de la scélératesse»; qu'il attaque et emporte Cambrai, dernière barrière qui le sépare de Paris ; qu'il envoie des corps de cavalerie dans des plaines sans défense. L'apparition de ces escadrons calmera les fureurs du parti révolutionnaire et sauvera peut-être la reine. Elle répandra l'efiFroi dans le pays. Elle arrêtera la circulation des subsistances, arrêtera la formation du camp que les nationaux veulent établir entre la capitale et leur armée. Les Parisiens comprendront que Cobourg n'assiège plus les forteresses et qu'il passe devant elles sans s'en inquiéter ; épouvantés, dès qu'ils le sauront dans leur voisinage, ils penseront que « l'heure de la vengeance a sonné ».
Cobourg répondit aussitôt qu'il était pénétré, comme Mercy, d'une douleur profonde et qu'il remuerait tout pour sauver l'auguste tante de François IL Mais serait-il prudent d'avancer vers ce Paris qui renfermait des milliers de gens armés de poignards et prêts à mériter une couronne civique par l'assassinat? Certes, l'approche de ses escadrons sèmerait l'alarme et la peur. Amortiraitelle les passions? N'enflammerait-elle pas l'ardeur aveugle des régicides qui se hâteraient d'égorger la reine avant l'arrivée de ses vengeurs? D'ailleurs l'expédition dont
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parlait Mercy, n'était-elle pas périlleuse et contraire aux règles de la guerre? La dernière campagne ne prouvaitelle pas où aboutissaient de pareils coups de main? On avait perdu, Tannée précédente, armées, argent, honneur, et, selon toute vraisemblance, le malheureux roi de de France, qu'on voulait délivrer par une rapide et audacieuse entreprise, serait encore en vie et peut-être sur le trône si Ton avait agi froidement et avec réflexion. En marchant sur Paris de son propre chef et sans ordre de l'Empereur, Cobourg jetterait les puissances alliées dans un immense danger et n'atteindrait pas le but que proposait Mercy; il assumerait envers son souverain, envers l'Europe entière, la plus grave responsabilité; c'était, concluait le prince, « un des tristes devoirs d'un général de se sacrifier lui-même, ses vœux les plus ardents, ses desseins les plus chers, et tout cela, pour mettre à l'abri de l'invasion les ingrates provinces des Pays-Bas 1 »
Trois jours plus tard, Cobourg écrivait de nouveau à Mercy que les conventionnels avaient différé l'instruction du procès auquel était soumise la reine de France. Mais ne pouvait-on leur demander d'échanger Marie-Antoinette contre les quatre commissaires livrés récemment par Dumouriez? Ne pouvait-on les effrayer en leur annonçant que si la moindre violence était exercée sur la veuve de Louis XVI, ces quatre commissaires seraient immédiatement roués vifs? S'ils parlaient de représailles et menaçaient de mort les otages de Mayence et de Deux- Ponts, ne pouvait-on déclarer que les coalisés seraient aussi barbares que les républicains et n'hésiteraient pas» de leur côté, à immoler les prisonniers français? Puisqu'il n'y avait plus chez les nationaux ni foi, ni justice, ni religion, ni humanité, ni remords, et qu'ils se conduisaient
comme des monstres, ne pouvait*on les exterminer comme des monstres et venger le sang par le sang? Il fallait vivre en une horrible époque pour tenir un pareil langage ; mais quels moyens plus efficaces, plus imposants saurait-on employer sans compromettre le succès de la campagne, les engagements de l'Autriche envers les alliés et la réputation de ses armes?
A ces lettres de Cobourg que Fersen jugeait très plates, Mercy répondit derechef par la plume de La Marck. Le prince, disait Mercy, ne l'avait pas compris. Mercy ne pensait pas que Tarmée autrichienne dût marcher aussitôt sur la capitale ; mais il croyait utile de s'emparer de Cambrai pour montrer aux Parisiens qu'entre eux et les alliés n'existait plus de place forte ; il croyait utile de lancer sur la route de Paris des corps de cavalerie qui enlèveraient les moissons ; il croyait utile de répandre dans Paris une double alarme, celle que causerait la proximité des ennemis et celle que causerait la certitude delà famine. Pourquoi ne pas se rapprocher de Paris? Était-ce entraver les opérations? N'était-ce pas plutôt les accélérer? N'était-ce pas se donner un moyen d'entamer avec fruit des négociations? N'était-ce pas menacer sans rien dire? Et Mercy réfutait le projet de représailles exposé par Cobourg. Menacer des gens que la menace ne pouvait atteindre, c'était les irriter et non les effrayer, et ils exploiteraient les sommations comminatoires du prince pour surexciter la foule. Leur annoncer le supplice des quatre commissaires? Ils en avaient les oreilles rebattues. Leur parler de regorgement des prisonniers? Ces « hommes féroces » assuraient hautement qu'ils égorgeraient le tiers de la France. Il fallait donc, suivant Mercy, faire une proclamation et l'appuyer par des mesures militaires, la soutenir par une « impression de
terreur > et, puisqu'on avait une cavalerie nombreuse et redoutable, tenter une expédition de partisans. Dans la guerre de succession d'Espagne, des officiers au service de Hollande n'avaient-ils pas saisi, sur le pont de Sèvres, le premier écuyer du roi de France? La capture de quelques députés ne produirait-elle pas plus d'effet que le gain d'une bataille ou que la conquête de plusieurs villes (1)?
Le motif le plus puissant qui déterminait Cobourg, c'était le départ de l'armée anglaise. Le mot de Dumouriez se vérifiait: « Il vous arrivera, avait-il dit à un Autrichien, comme aux voleurs de grand chemin qui, après avoir pillé un cocher, se brouillent et s'entr'égorgent lorsqu'il s'agit de partager le butin (2)/»
Déjà, lorsque les Impériaux prenaient possession de Valenciennes, les Anglais demandaient leur part de l'artillerie et des munitions de guerre. L'Autriche avait protesté. A quoi serviraient des forteresses dépouillées de leurs moyens de défense? « Si l'on nous donne un poste à garder, s'écriait Mercy, il ne faut pas en ôter la serrure» (3) !
Une question plus grave se posait. Personne n'ignorait dans le camp des alliés que l'Angleterre désirait s'emparer de Dunkerque pour en faire un second Gibraltar (4) et donner à son négoce de contrebande un
1. Bacourt. Corresp. entre Mirabeau et La Marck^ III, 400; Thurheim, 123, 125, 128;Porsen, II, 82-87; Auckland, Journal, III, Ul.