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CES DEMOISELLES

Pierrepont était arrivé aux Genêts un lundi. Dans l'après-midi du dimanche suivant, il faussa compagnie aux hôtes du château, qui étaient partis après le déjeuner pour la promenade et pour la pèche, et se rendit lui-même à la gare la plus voisine pour y attendre Fabrice et le présenter à sa tante. Ils trouvèrent madame de Montauron tricotant dans un immense salon à boiseries blanches, en tête à tête avec quel-

ques portraits de famille et avec mademoiselle de Sardonne qui lui lisait un journal. Le peintre n'eut pas besoin d'y regarder à deux fois pour se dire que, s'il avait eu le choix, ce n'était pas le portrait de la baronne qu'il aurait fait. Il n'avait pas cependant beaucoup à se louer de l'accueil de la jeune fdle, qui, sans se lever, lui jeta un regard ennuyé et presque dur, et continua tout bas la lecture de son journal, pendant que Fabrice échangeait quelques phrases avec la maîtresse du château.

— Très heureuse, monsieur, de faire votre connaissance, dit la baronne avec sa bonne grâce la plus choisie, et très fière d'avoir mon portrait de votre main... Ce n'est pas un grand régal de portraiturer une vieille femme comme moi...

— Madame !...

— Mais vous peignez aussi le paysage... Il y en a de fort jolis dans nos environs... Gc sera pour vous une consolation...

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— Madame la baronne, je n'en aurai nul besoin.

— Est-ce que vous permettez à vos modèles de parler pendant les séances ? Ça ne vous dérange pas?...

— Pas du tout, madame... Au contraire... cela nous donne la physionomie plus exacte.

— Ali î tant mieux I... car je suis très bavarde de mon naturel... N'est-ce pas, Béatrice ?

— Je ne m'en plains pas, madame, dit Béatrice en souriant faiblement.

— Vous voyez, monsieur... elle ne s'en plaint pas, mais elle en convient.

Un bruit de chevaux, accompagné d'un tumulte de voix et de rires, annonça le retour de la cavalcade qui rentrait pêle-mêle dans la cour avec la bande des pêcheurs. Trois ou quatre jeunes femmes descendirent de cheval, et, soutenant d'une main la traîne de leurs robes qu'on avait le bon goût de porter très longues dans ce temps-

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là, escaladèrent les marches du perron, et vinrent présenter leurs fronts à la baronne : d'autres, en légères et courtes toilettes du matin, se précipitèrent à leur suite en agitant d'un air de triomphe de petits filets de pèche qui répand irent dans le salon une forte odeur de poisson et de fange.

— Ah ! Dieu I quelle horreur ! s'écria la baronne. — Béatrice, vite mon flacon ! — Et puis, ma chère petite, débarrassez ces demoiselles de leurs filets et portez-les à la

cuisine

— Pardon, ma tante 1 dit le marquis de Pierrepont, en s'emparant un peu vivement des filets : — J'y vais moi-même.

Fabrice, grand observateur, par instinct et par métier, remarqua en ce moment que la lectrice pâlissait légèrement, et que, par un effet contraire, une teinte rosée envahissait brusquement les pommettes de la baronne.

Gomme Pierre, après avoir déposé les

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filets à l'office, le conduisait à l'appartement qui lui était réservé :

— Quelle est donc, lui dit Fabrice, cette jeune fille qui lisait le journal à votre tante?

— Une parente... mademoiselle de Sardonne... Une fille pauvre que ma tante a recueillie...

— Vous ne m'en avez jamais parlé ?

— Non ?... vraiment ? c'est possible... C'est que ça ne s'est pas rencontré... Comment la trouvez-vous ?

— Intéressante.

— Oui, n'est-ce pas ?... Elle est intéressante... pauvre fille !... Voilà votre petite installation, mon cher.

Il l'introduisit dans un appartement composé d'une chambre à coucher et d'un petit salon, dont Fabrice loua beaucoup le confort et l'agrément. Puis il le laissa s'habiller pour le dîner.

Dans la soirée, le peintre, que Béatrice

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intéressait de plus en plus par sa mélancolique beauté et ses attitudes de reine captive, essaya d'interroger de nouveau Pierrepont sur les antécédents, la situation et le caractère de cette mystérieuse personne. Mais il n'insista pas, s'apercevant aux brèves réponses du marquis que «e sujet d'entretien '.ni était, sinon désagréable, du moins indifférent jusqu'à l'ennui.

— Ne vous occupez donc pas de la lectrice de. ma lante, disait-il en riant à Fabrice... Elle n'est nullement en question... Si vous voulez être gentil pour moi, occupezvous de ces demoiselles... — Je vais vous présenter... Étudiez-les à loisir et vous me ferez part de vos appréciations... Sous tous les rapports, j'ai grande confiance dans votre goût et dans votre pénétration... Vous m'aiderez peut-être à déterminer un choix auquel il faut bien que je me décide, si je ne veux pas me brouiller avec matante... Vous voyez qu'elle a convoqué toute la France et

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les deux Amériques... Il ne faut pas qu'elle en soit pour ses frais... Tâchez donc de lire dans les yeux et dans les cœurs de tous ces jeunes sphinx... Si un peintre n'était pas physionomiste, qui diable le serait ?

— Mon cher ami, répondit Fabrice, vous ne sauriez vous adresser plus mal... Je ne sais pas si tous mes confrères me ressemblent à cet égard... mais pour mon compte je suis un détestable physionomiste, et je suis persuadé que presque toutes mes impressions en fait de diagnostic psychologique sont fausses... Je ne sais pas du tout ce qui se passe en réalité dans l'âme de l'homme ou de la femme dont je fais le portrait... Je leur prête vraisemblablement une foule de pensées, de passions, de vertus ou de vices auxquels ils sont tout à fait étrangers... Voyez ce qui se passe pour nos modèles d'atelier : des chanteuses de café-concert nous donnent des têtes de vierges... des gamines qui n'ont pas deux idées dans le

cerveau, des têtes de muses... des ivrognes de barrière des figures de saints et d'apôtres... C'est que toutes les physionomies sont pour nous subjectives... Nous y voyons ce que nous y mettons, ce qu'elles nous inspirent... Les artistes, comme les poètes, je suppose, sont des naïfs et des dupes, — et ils doivent l'être... — Ils sont les plus mauvais juges qu'on puisse trouver des rapports du physique avec le moral... Car ils ne peignent pas ce qu'ils voient, mais ce qu'ils imaginent, d'après ce qu'ils voient... Ils ne peignent pas la nature, ils peignent d'après nature, ce qui n'est pas du tout la même chose !

— Mais alors, dit Pierrepont, ils ne font pas ressemblant !

— Pardon, voilà ce qu'il y a de curieux... ils font ressemblant I Ils font même plus que ressemblant... parce qu'en reproduisant fidèlement les lignes matérielles d'un visage, ils en transfigurent l'expression !... C'est

qu'il n'y a pas un visage humain qui n'ait sa note poétique, sa paillette lumineuse pour qui sait la dégager... Mais ne cherchez pas cette note ou cette paillette dans l'âme du modèle... Elle n'y est pas !... ou du moins on n'en sait rien... Elle est dans l'œil du peintre, comme tous les mérites et toutes les grâces d'une maîtresse sont le plus souvent dans l'œil d'un amoureux !... Ainsi, cher ami, ne comptez pas sur mes lumières pour vous guider dans vos délicates opérations... je craindrais véritablement de vous égarer... Du reste, je ne demande pas mieux que d'être présenté à ces demoiselles, quoiqu'elles me fassent une terrible peur... Seulement je vous prierai de remettre la cérémonie à demain... je me sens légèrement fatigué ce soir... Je suppose que j'ai un peu abusé de l'excellente cave de madame votre tante... et c'est ce qui vous explique la prolixité dont je viens de vous affliger, et qui, vous le savez, ne m'est pas habituelle... Je

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n'aime pas à bavarder sur mon art... Vous connaissez ma devise... que je voudrais voir affichée à la porte de tous les ateliers : — Travaille et tais-toi 1

Sur ces paroles, Fabrice se relira discrètement au moment où les danses commençaient. — Sa réputation croissante l'avait mêlé fréquemment depuis plusieurs années au mouvement du monde et des salons parisiens : mais, comme la plupart des hommes qui sont nés hors de ce milieu, et qui y ont été transplantés un peu tard, il y sentait toujours un peu de gène et d'inquiétude, et ne s'y plaisait que médiocrement.

Le lendemain, dès les premières heures de la matinée, madame de Montauron fit prier le marquis de Pierrepont de passer chez elle. Quand il entra dans sa chambre, elle achevait son premier déjeuner.

— Pas souffrante, ma tante, j'espère?

dit-il en baisant la main qu'elle lui tendait.

— Non... je t'ai fait demander ce matin

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parce que nous ne sommes jamais seuls dans la journée... et je désire causer un peu avec toi... Assois-toi donc... Et d'abord, je suis très contente de ton grand homme... un peu gauche, un peu timide, mais c'est un charme chez les gens de talent... Et maintenant, parlons de choses sérieuses... Où en sommes-nous?... Que penses-tu de mes jeunes filles?

— Mon Dieu! ma tante, j'en suis encore dans la période... d'observation... Toute cette pléiade de jolies personnes me cause un certain éblouissement, vous comprenez?

— Soit! Je ne te demande pas de te prononcer immédiatement... Mais enfin, depuis huit jours que tu vis dans leur intimité, tu dois avoir déjà quelques impressions, quelques préférences?...

— Ma tante, huit jours, franchement, c'est un peu court, pour les connaître à fond.

— Et combien te faudrait-il de temps, suivant toi, pour les connaître à fond?

— Mais... quelques semaines, je suppose.

— Quelques semaines ! s'écria la bar ronne... Ahl mon pauvre garçon!... mais il te faudrait cent ans... et tu ne serais pas plus avancé!... Une jeune fille, mon cher, est tout ce qu'il y a de plus impénétrable au monde... Le bon Dieu seul peut savoir ce qu'elle deviendra, une fois mariée... et

encore

— Cependant, ma tante...

— Je sais ce que tu vas dire... et je te réponds d'avance qu'en pareille affaire il n'y a que trois choses dont on puisse être à peu près certain... à savoir: la famille, la dot, et la figure... Pour le reste, il faut s'en remettre bravement à la Providence... attendu qu'il n'est pas encore d'usage de prendre les femmes à l'essai comme les chevaux... quoiqu'on annonce une loi sur le divorce... ce qui serait un acheminement... Mais, voyons, pour sortir des généralités, il me semble que, si j'avais été

homme, j'aurais aimé follement mademoiselle d'Alvarez... Est-ce qu'elle ne te dit l'ien, mademoiselle d'Alvarez?

— Elle me dit trop, ma tante... Elle a la prunelle un peu trop incandescente pour mon goût... Sauf votre respect, c'est Vénus tout entière, et cœtera.

— Bah! qu'est-ce que tu en sais? Il n'y a rien de trompeur comme ces yeux-là... tu devrais le savoir à ton âge!... Les bleus sont souvent les pires... Et cette adorable petite Américaine, miss Nicholson... une figure d'ange avec trois millions de dot, — et des espérances proportionnées!

— Elle est très bien, ma tante... Seulement elle marche comme un garçon... et puis ne trouvez-vous pas qu'elle et son père ont comme une vague odeur de pétrole?

— Quelle bêtise! Enfin nous la réservons, miss Nicholson... et cette autre délicieuse blonde, mademoiselle Lahaye?

— Très bien aussi, ma tante... Seulement

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son père vend du vin... c'est ennuyeux!

— Oui, mais il en vend beaucoup! — Et que dis-tu de mademoiselle d'Aurigney...

une pure beauté et si distinguée !

— Très distinguée, ma tante!... Glaciale, par exemple...

— Ahl bon! glaciale, maintenant!...

Tout à l'heure, c'était Vénus qui l'effrayait... à présent, c'est le contraire! Mais alors, mon cher enfant, tu as peur de tout!,.. Qu'est-ce que ça veut dire?

— Vous avouerez, ma chère tante, qu'elle a l'air d'un glaçon, mademoiselle d'Aurigney?

— C'est toi qui as l'air d'un glaçon!... je finirais par croire véritablement que c'est un parti pris... un refus de concours...

— Mais, ma bonne tante, vous me demandez mes impressions, je vous les donne loyalement...

— Oui, mais tu trouves des objections à tout et des objections puériles les trois quarts du temps...

— C'est pour vous amuser un peu, ma tante...

— Mais ça ne m'amuse pas du tout, justement!... Voyons, et mademoiselle Chalvin... un peu en l'air... peut-être... mais si élégante, si charmante!

— Et si bien élevée, ma tante... j'entendais hier sa mère dire d'elle en minaudant: — Ma fille a un excellent caractère... seulement nous ne la contrarions jamais son père et moi... c'est un petit cheval échappé... quand on la contrarie, elle rue!

— La mère est une oie, dit la baronne... mais ce n'est pas la mère que tu épouserais... Enfin... j'arrive à la maîtresse perle de mon écrin, mademoiselle de La Treillade... Celle-là, je te défends d'y toucher...

— Certainement, ma tante, je crois que c'est ce qu'il y a de mieux dans la collection...

— Un visage de madone, reprit la baronne, et avec cela spirituelle, instruite,

modeste... Son institutrice même est un type exemplaire... une vraie perfection! — Applique- toi particulièrement à étudier celle-là, mon enfant, si tu veux m'en croire.

— Je vous le promets, ma tante...

— Et maintenant, mon ami, laisse-moi un peu. J'ai à écrire. Envoie-moi Béatrice.

Pierre lui baisa de nouveau la main et se retira... Il chargea une femme de chambre qu'il rencontra dans l'escalier de prévenir mademoiselle Béatrice que madame deMontauron serait bien aise de la voir, et, descendant quelques marches, il alla frapper à la porte de l'appartement de Fabrice. C'était un rez-de-chaussée, ou plutôt une sorte d'entresol qui s'ouvrait sur les anciens fossés transformés en parterres. Le peintre, qui devait commencer dans l'après-midi le portrait de la baronne, était occupé à préparer sa palette. Après s'être assuré obligeamment que rien ne manquait au bien-être de son hôte et ami, Pierrepont lui donnait quel-

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ques détails historiques et archéologiques sur le château des Genêts, quand il s'interrompit brusquement, en entendant des voix et des rires de femmes sous les fenêtres de l'appartement. Il s'approcha vivement de la fenêtre du petit salon, qui était ménagé dans une tourelle d'angle et d'où l'œil dominait le fossé... Les persiennes avaient été fermées par précaution contre le soleil d'une chaude matinée d'août; mais, à travers les lames inférieures dont la disposition était presque horizontale, Pierre put jeter un regard au dehors : se retournant aussitôt vers Fabrice, il lui fit signe de garder le silence, et lui dit en souriant et en contenant sa voix :

— Je n'ai pas l'habitude d'écouter aux portes, — ni aux fenêtres... mais ici vraiment la tentation est trop forte... je vous dirai pourquoi...

— Ce que c'est que le mauvais exemple! répondit Fabrice du même ton, — et il s'approcha à son tour de la fenêtre. Il put aper-

cevoir alors les deux jeunes femmes dont on entendait les voix. Elles étaient desœndues, apparemment pour fuir le soleil, dans un des petits jardins en sous-sol, et se promenaient en se donnant le bras dans l'ombre des talus gazonnés et semés de rosiers. Elles allaient et venaient sous les fenêtres aux persiennes closes, et leurs paroles arrivaient distinctement aux oreilles des deux amis. L'une d'elles, qui était brune, pâle et d'un visage angélique, disait à sa compagne :

— Comme on est bien ici pour patiner, n'est-ce pas, chère?

— Oui, répondit l'autre qui était presque rousse, mais agréable, et qui avait un léger accent anglais. — C'est délicieux... On -voit venir les indiscrets... continuez, chère, cela m'intéresse tant!

— Donc, reprit la première, celte Georgina Bacot, des Folies-Lyriques, a des bontés pour mon frère, — qui en a également

pour elle, et qui va souvent dans les coulisses du théâtre... il s'y rencontre avec la bonne mère de Georgina, — qui a été ellemême actrice autrefois... et mon frère nous contait l'autre jour, à maman et à moi, qu'il s'était trouvé la veille sur la scène pendant un entr'acte avec la mère de Georgina... Elle regardait par le trou du rideau... puis tout à coup elle se retourna vers mon frère, et lui dit avec des larmes dans la voix : — Il y a de ces choses qui flattent une femme... croi riez-vous, monsieur, qu'il y a ce soir quatre de mes anciens amants dans la salle... et tous sénateurs!

— Oh! Marianne! dit la jolie rousse.

— Mais l'histoire du coiffeur est encore plus drôle, reprit Marianne.

— Oh! dites, chère, l'histoire du coiffeur! Après une pose d'hésitation :

— Non, ma chère Éva, dit Marianne en riant; — celle-là est vraiment trop forte pour vous !

— Je VOUS prie, chère!

— Eh bien, ce coiffeur, ma chère... mais non, décidément, ça ne passe pasl... Ce sera pour un soir où nous aurons pris un peu trop de Champagne!

Elle cueillit une rose en passant, et la piqua dans son corsage, — puis elle reprit:

— Et ce peintre qui nous est arrivé hier, comment le trouvez-vous, Éva?

— tl a de beaux yeux, et quelque chose de génial dans la physionomie ! répondit Éva.

— Manque de chic, dit Marianne en faisant la moue. — '■ Parlez-moi de l'ami Pierre. . . En voilà un qu'on aimerait à rencontrer le soir au coin d'un bois!

— La rencontre ne serait pas sans danger, objecta Éva.

— Où il n'y a pas de danger, il n'y a pas de plaisir, répliqua Marianne... Je ne plains pas, par parenthèse, ma cousine d'Aymaret qui lui a, dit-on, donné son cœur... et cœtera pantoufle!... Je ne sais pas

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si c'est vrai... mais je sais qu'ils se voient "très souvent... pour ceci, pour cela, ou pour autre chose!

— Elle n'est pas très heureuse avec son mari, la pauvre vicomtesse, n'est-ce pas, chère?

— Quelle est la femme qui est heureuse avec son mari, ma bonne Éva? Voyez le joli ménage des Laubécourt, que nous avons ici présentement!

— C'est vrai... j'ai remarqué qu'ils se faisaient grise mine du matin au soir...

— Et il paraît que du soir au matin, c'est encore pis, ma chère !

— Comment cela? demanda Éva.

— Mais, ma chère, répondit Marianne, vous ne connaissez donc pas la cause de

leur mésintelligence?... M. de Iî.i;Lc(curt aurait la passion des enfants, et madame de Laubécourt en a l'horreur... et elle a parfaitement raison, suivant moi.

— Oh! pourquoi, chère?

— D'abord parce qu'il n'y a rien de

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gênant et d'encombrant comme ces polichinelles-Ià pour une femme qui aime le monde... • ce sont de vrais empêcheurs de danser en rond... ensuite parce que, quand on est jolie, on tient à le rester le plus longtemps possible, — et les enfants, vous savez, sont des ruines de beauté.

— Gomment cela, Marianne? mais il me semble...

Ici, Marianne baissa la voix, pour lui répondre, et elle parut expliquer quelque grave mystère à son amie qui rougit légèrement.

— Ainsi, reprit celle-ci, après un peu de méditation, voilà pourquoi M. de Laiibécourt a l'air si Irisle?

— S'il n'était que triste, ma chère...

mais presque tous les soirs, — dans leur chambre, — il fait à sa femme des scènes terribles !

— Dame... franchement!... Et qu'est-ce que sa femme peut lui répondre?

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— Elle lui répond : zut! dit Marianne. Elles se mirent à rire follement toutes

deux, et comme la cloche sonnait le déjeuner, elles s'éloignèrent pour regagner le petit escalier pratiqué dans le talus. .

Avant même qu'elles eussent disparu, Fabrice, qui avait échangé quelques regards d'édification avec Pierrepont pendant le cours de ce dialogue, lui demanda avec sa manière calme :

— Quelle est cette jeune dame si gaillarde. . . cette Marianne?

— Mon cher, dit Pierrepont, ce n'est pas une dame, c'est une demoiselle.

— Mutin ! dit brièvement le peintre. — Et l'autre... Éva?

— C'est son institutrice.

— Mâtin ! répéta Fabrice, avec force.

Et il se remit tranquillement à préparer sa palette.

— Et comme vous allez forcément faire la connaissance de ces demoiselles dans la

journée, il est inutile de vous cacher que .cette Marianne si bien apprise s'appelle mademoiselle de LaTreillade... j'ajoule que ma tante me la recommandait ce matin même comme un modèle de toutes les vertus... Il est vrai que ma tante ajoutait qu'elle était très instruite, — en quoi elle ne se trompait pas... Quand je pense que j'aurais pu arrêter mon choix sur elle pour en finir, j'en ai froid dans les os... Vous comprenez maintenant que j'aie mis toute délicatesse de côté quand cette chance de me renseigner sur les principes de mademoiselle Marianne m'était offerte par le hasard... Je ne m'en repens certes pas... Allons déjeuner I

VICOMTESSE D AYMARET

Le premier mouvement de Pierrepont avait été d'aller reporter toute chaude à madame de Montauron la conversation qu'il venait de surprendre entre celle qu'elle appelait la maîtresse perle de son écrin, et sa digne institutrice. Mais après y avoir un peu pensé, il préféra différer cette communication et la réserver comme un argument dilatoire pour le moment où sa tante le presserait de nouveau de prendre une déci-

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sion. Tourmenté d'hésitations et de perplexités dont le lecteur connaîtra bientôt la cause réelle, s'il ne l'a pas déjà devinée, le jeune marquis, dans son irrésolution, désirait avant tout gagner du temps. Il continua donc, ce jour-là et les jours suivants, de se mêler avec sa grâce courtoise aux passe-temps de la colonie des Genêts, laissant croire à sa tante qu'il poursuivait, à travers les jeux et les ris, de profondes études de caractères dont en réalité il s'occupait fort peu.

Cependant, presque chaque jour, après sa sieste de midi, madame de Montauron posait devant Jacques Fabrice, dans son grand salon blanc, avec son griffon sur les genoux. Le plus souvent Béatrice assistait seule à ces séances. Mais, s'aulorisant de sa compétence en matière artistique, le marquis de Pierrepont s'introduisait quelquefois dans le sanctuaire, où il semblait suivre avec un vif intérêt le travail du peintre.

JIONNEL'U d'artiste 01

Fabrice, dans ces occasions, était frappé et louché du respect attentif qu'il témoignait à la lectrice de sa tante. Il était le seul, parmi les familiers du château, qui la traitât en égale, tous les autres, les femmes surtout, se modelant sur la baronne pour prendre avec la pauvre Béatrice des airs de froide supériorité ou de protection dédaigneuse. Fabrice remarquait que la partie la plus pénible des fonctions de la lectrice lui était épargnée tant que Pierre était présent : c'était lui qui se levait pour donner un tabouret, placer un coussin, ouvrir une fenêtre, la refermer, sonner un domestique, faire prendre l'air au griffon, — pour satisfaire enfin à tous les caprices d'une vieille femme maladive, agitée, et d'un impérieux égoïsme. Mais la baronne paraissait préférer de beaucoup les services de mademoiselle de Sardonne à ceux de son neveu :

— Mon ami, lui disait-elle, c'est très bien... je te suis obligée... et mademoiselle

de Sardonne aussi, je suppose... mais je te dirai franchement que la main d'un homme est un peu lourde pour toutes ces petites choses-là... Il ri 'y a que Béatrice pour me mettre mon coussin dans le dos comme je l'entends et sans déranger ma pose... n'est-ce pas, monsieur Fabrice? Et puis, mon cher enfant, je ne veux pas t'absorber... tu es un peu maître de maison ici ...et tu te dois à mes hôtes, qui sont aussi les tiens. Va donc les retrouver... va, mon ami.., tu me feras plaisir!...

De toutes les amies d'enfance de Béatrice, une seule, plus âgée qu'elle de deux ou trois ans, lui était restée obstinément et tendrement fidèle. C'était cette vicomtesse d'Aymaret qui était la cousine de mademoiselle de La Treillade, et dont cette jolie peste avait associé perfidement le nom à celui du marquis de Pierrepont dans sa chronique scandaleuse. Madame d'Aymaret habitait pendant la saison le petit château

des Loges, qui était situé à deux kilomètres des Genêts. A la campagne comme à Paris, elle passait rarement une semaine sans faire une visite à Béatrice, bravant, pour remplir ce devoir d'amitié, l'accueil assez froid de madame de Montauron, qui redoutait vaguement, d'après certaines apparences, que cette aimable personne ne fût un obstacle au mariage si désiré de son neveu. Pierrepont, qui, à tort certainement, n'avait pas une très haute opinion de la vertu des femmes, vantait volontiers celle de madame d'Aymaret, et la baronne en concluait, avec sa logique mondaine, qu'il était son amant. Quoi qu'il en soit, madame d'Aymaret était pour mademoiselle de Sardonne, dans son profond abandon, une consolatrice et une confidente d'un prix infini : devant elle seule Béatrice déposait quelquefois son masque impassible et laissait couler ses larmes... Et cependant, même avec elle, son cœur gardait son secret. Un jour, la vicom-

tesse l'ayant trouvée tout en pleurs dans sa chambre à la suite d'une de ces scènes mortilianles que l'humeur de madame de Montauron ne lui ménageait pas, elle la pressa instamment de quitter la maison de la baronne et d'accepter un asile chez elle. Béatrice hésita, puis après un peu de réflexion :

— Merci, dit-elle, en l'embrassant; mais excuse-moi : je suis encore trop fière, malgré tout, pour me faire nourrir et loger par pure charité... Ici du moins je suis bonne à quelque chose... je remplis des devoirs... je rends quelques services... je gagne mon pain... chez toi, je serais tout à fait une parasite!...

Gomme son amie essayait affectueusement de vaincre ses scrupules :

— Et puis, reprit Béatrice avec un triste sourire, ton mari me ferait la cour!

Madame d'Aymaret, qui connaissait bien son mari et qui le savait prodigieusement capable de violer les saintes lois de l'hospi-

talité, secoua la lête douloureusement et n'insista pas.

Le vicomte d'Aymaret, comme beaucoup de gens en ce monde, n'aurait pas mieux demandé que d'être un parfait honnête homme, sobre, régulier dans ses mœurs, et ennemi de la dame de pique. S'il aimait le jeu, les femmes, et même le vin jusqu'à la débauche et à la dégradation, c'est que c'était plus fort que lui. Les psychologues le regardaient probablement comme une victime du déterminisme. Mais, pour le vulgaire, c'était simplement un drôle.

Il était d'un extérieur agréable et ne manquait pas d'esprit. Sa femme l'avait beaucoup aimé; mais il l'avait tellement méconnue, découragée et écœurée, qu'elle ne gardait plus envers lui d'autres sentiments que ceux de l'indifférence et du mépris. Elle en avait pourtant une sorte de pitié, comme d'un malade; elle se prêtait même à la singulière manie dont il s'était

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avisé, et qui consistait à lui confier, quelquefois en pleurant, ses pertes au jeu, ses amours, sa détresse morale, et comment il avait besoin des femmes pour se consoler des trahisons du jeu, et besoin du vin pour se consoler des trahisons des femmes... On dira qu'elle avait bien de la bonté de l'écouter. Mais il y a des femmes d'une bonté céleste.

Madame d'Aymaret avait eu de cet indigne mari deux enfants, — deux fils, dont elle s'occupait beaucoup, et sur lesquels elle paraissait avoir reporté toutes ses affections.

C'était une des très rares femmes que le marquis de Pierrepont eût sérieusement aimées. Il l'avait aimée pour le charme pur et en quelque sorte lumineux de sa tête blonde, pour la grâce de sa démarche, pour la clarté tendre de ses yeux, qui, comme ceux d'Henriette d'Angleterre, semblaient toujours demander le cœur. Il l'avait aimée encore pour son honnêteté et son

attrait de fruit défendu, un peu aussi, il faut l'espérer, par un élan de sympathie vers une femme malheureuse, car il connaissait mieux. que personne les tristesses de son ménage. Il était du même cercle que M. d'Aymaret, et il avait vu plus d'une fois sa femme, aux premiers temps de leur mariage, venir l'y chercher le matin, les yeux rougis par les larmes et l'insomnie.

Bref, il avait entrepris de la consoler. Il n'y avait- pas réussi. Fort étonné, et passablement mortifié d'abord de sa mésaventure, il en avait pourtant pris son parti en galant homme et avait accepté franchement l'espèce d'amitié réservée que cette charmante femme lui avait franchement offerte. Depuis ce moment, ils avaient continué de se voir assez fréquemment sur le pied d'une camaraderie confiante, enjouée et un peu ironique.

Madame d'Aymaret, qui s'intéressait aux choses d'art, avait une admiration enthou-

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siaste pour le talent de Jacques Fabrice. Elle possédait quelques aquarelles datant de la première jeunesse du peintre, et dont elle était justement fièrc. L'arrivée de Fabrice au château des Genêts avait éveillé chez elle une vive curiosité. L'homme lui plut par son air de modestie et de gravité mélancolique. Toujours préoccupée de la situation si pénible et si précaire de son amie Béatrice, elle se rappela qu'avant ses désastres de famille, la jeune fille avait montré un goût assez sérieux pour la peinture à l'aquarelle : elle se dit que Fabrice pourrait lui donner quelques leçons pendant son séjour aux Genêts, encourager ses dispositions et faire éclore les germes d'un talent qui assurerait peut-être un jour à l'orpheline une existence indépendante.

Béatrice, dans son amer découragement de toutes choses, accueillit cependant cette idée avec un certain intérêt :

— Mais, dit-elle, comment lui demander

cela, à ce monsieur?... Je n'oserai jamais.

— Tu pourrais, dit madame d'Aymaret, prier M. de Pierrepont de s'en charger?

— Non, dit Béatrice, M. de Pierrepont pourrait voir là quelque chose de blessant pour sa tante.

— Je ne crois pas, reprit madame d'Aymaret, qu'il ait l'épiderme si sensible à l'endroit de sa tante... D'ailleurs, nous ne sommes pas forcées de lui développer tout notre plan... Il est naturel que tu désires perfectionner tes petits talents quand tu en trouves l'occasion... Veux-tu que je lui en parle, moi, au marquis ?

— Tu m'obligeras.

Ce jour-là, la bande des invités était allée visiter, à quelques lieues des Genêts, la station thermale de B***. — Pierrepont, sous prétexte de lettres d'affaires, était resté au château. Gomme madame d'Aymaret sortait du parc pour regagner les Loges à travers les bois voisins, elle aperçut le marquis au

bord d'une pièce d'eau qu'alimentait la rivière du parc : il s'occupait de détacher la chaîne d'un canot amarré à la rive.

— Comme ça se trouve 1 dit-elle, en agitant son ombrelle pour lui faire signe d'approcher. J'ai à vous parler.

Il accourut.

— Entendre, c'est obéir, dit-il gaiement. Voyons I

— Eh bien, voilà! Vous savez ou vous ne savez pas que Béatrice peignait très joliment l'aquarelle avant ses malheurs... Elle voudrait s'y remettre et prendre quelques leçons de M. Fabrice pendant son séjour ici... Ça se peut-il, avec votre protection ?

Pierrepont réfléchit pendant quelques secondes.

— Avec ma protection, non, répondit-il, avec la vôtre, oui, sans aucun doute. — Je suis, bien entendu, tout à votre disposition et à celle de mademoiselle de Sardonne... Mais Fabrice étant mon invité et mon hôte

en ce moment, vous penserez certainement comme moi qu'il y aurait un peu d'indiscrétion de ma part à lui demander un service qui aurait l'air à demi imposé... Tandis que, si vous voulez bien lui présenter vous-même votre petite requête pour votre amie, ça prend tout de suite une autre tournure... Tenez, justement, j'embarquais pour aller le retrouver... Il prend un croquis au pied de la cascade, là-bas... Voulez- vous venir avec moi ?

— En barque ? dit madame d'Aymaret.

— En barque I Pourquoi pas ?.., C'est a cinq minutes... Si c'est le tête-à-tête qui vous effraye, il ne sera pas long... Nous en avons vu bien d'autres, mon Dieu. Ça vous conduit à deux pas de chez vous, d'ailleurs... Voyons, chère madame, confiance !... confiance !

— Allons I dit la jeune femme; et, s'ai> puyant sur le bras de Pierrepont, elle sauta lestement dans la barque.

72 HONNEUR d'autiste

Pierre prit les rames, mit le canot en mouvement, le fît entrer dans la rivière et n'eut plus guère que la peine de le diriger en lui laissant suivre le courant, qui l'entraînait doucement.

Elle était charmante, cette petite rivière, à demi cachée sous le feuillage des saules et des frênes qui bordaient ses deux rives. On avait pratiqué seulement çà et là quelques éclaircies pour la commodité des pêcheurs. Du reste, elle coulait silencieusement, ■ — sauf un léger clapotement de remous par intervalles, — sous des arcades de verdure presque continues à travers lesquelles le soleil jetait quelques notes dorées et tremblantes.

Après un premier temps de recueillement, Pierrepont interpella brusquement la jeune femme de ce ton moitié sérieux, moitié ironique, qui était d'usage entre eux :

— Madame d'Aymaret !

— Mon cher monsieur I

— Vous savez qu'on veut me marier ?

— Mais... c'est assez clair !

— Eh bien !... décidément... je me dérobe... je suis absolument découragé I

— Parce que ?

— Parce que plus je vais, plus je me confirme dans la conviction motivée qu'il n'y a plus d'honnêtes filles, ni par conséquent d'honnêtes femmes I

— Vous dites ?

— Je dis qu'il n'y a plus d'honnêtes femmes... du moins dans notre monde...

c'est une espèce disparue.

— Pardon I reprit madame d'Aymaret, c'est à moi que vous osez dire cela?

— Vous savez bien que je fais exception pour vous... Vous, vous êtes née vertueuse... c'est votre conformation... Mais elle est rare !

— Ah ! très bien, s'écria madame d'Aymaret. Voilà comme vous nous jugez !... Il n'y a pas d'honnêtes femmes !... et, s'il s'en

trouve une par hasard dont il vous soit impossible de mettre en doute l'honnêteté, c'est qu'elle est née comme cela !... c'est qu'il n'y a eu pour elle ni tentation, ni lutte, ni mérite, ni rien !... Ah I mon Dieu, que cela est dur à entendre... et que ce sont là des jugements légers... injustes... cruels !

— Chère madame !... murmura Pierrepont, un peu surpris de l'accent pénétré de la jeune femme.

Elle poursuivit d'une voix contenue, mais vibrante :

— Je n'ai pas à trahir les secrets douloureux de ma vie... Tout le monde les connaît... et vous mieux que tout le monde... Eh bien, vous savez si jamais une femme eut, pour se mal conduire, de meilleures excuses que moi... Mais non ! j'ai des enfants, j'ai mes deux fils... et j'ai voulu qu'on dise un jour : « Si le père était un triste sujet... un pauvre fou... la mère était une

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honnête... une digne créature !.. » Et cela m'a été facile, vous le croyez... n'est-ce pas?... Parce que j'étais née comme cela... née pour n'aimer personne... incapable de passion, de faiblesse 1... Ah! mon Dieu I mon Dieu, vous croyez ça, vous!...

— Madame... dit Pierrepont avec un peu d'émotion et beaucoup d'embarras, je serais trop fier si je pouvais penser un instant... Mais je vous comprends mal sans doute...

— Non ! reprit-elle avec la même vivacité presque emportée, vous me comprenez très bien ! . . . c'est de vous qu'il s'agit 1 . . . Vous m'avez fait la cour... Je ne sais pas si vous m'aimiez... mais moi je vous aimais... et je vous aime encore... et je vous le dis hardiment... parce qu'il n'en sera rien de plus... parce que je veux rester honnête... pour mes enfants... et aussi pour Dieu ! Voilà... Jamais je ne serai votre maîtresse... mais jamais vous n'aurez une amie meil-

leure que moi... Vous pouvez en être sûr! Elle détourna la tête pour essuyer une larme du bout de son gant.

— Donnez-moi votre main ! dit Pierrepont.

Elle lui tendit sa main ; et, sans dire un mot de plus, il y posa doucement ses lèvres.

Il y eut alors entre eux un assez long silence, troublé à peine par le léger battement des rames dans l'eau; Pierrepont le rompit le premier ; — et, essayant de reprendre leur ton d'enjouement habituel :

— En réalité, dit-il, vous êtes un peu cause des ennuis que j'éprouve à propos de ce malheureux mariage... Si je ne vous avais pas connue, je serais moins difficile I

Elle hocha la tête gracieusement sans répondre.

— J'aimerais, poursuivit-il d'un ton sérieux, à prendre une femme de votre main.

— C'est beaucoup trop délicat ! dit-elle.

... Je n'accepterai jamais celte responsabilité... Je n'oserai jamais désigner personne à votre choix... quand même les lèvres me brûleraient.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien.

— Vous pensiez à quelqu'un en disant cela ?

— A personne.

— Vous n'êtes pas sincère en ce moment I

— Non ! — mais parlons d'autre chose, je vous prie!... Est-il bon enfant, votre Fabrice?... Va-t-il être aimable pour moi... croyez- vous ?

— J'en jurerais. — Mais il faut que nous descendions ici... sans quoi le courant nous entraînerait par-dessus l'écluse.

La petite rivière se jetait en effet dans l'Orne, à peu de distance en franchissant un barrage. La chute d'eau, dont un fond de verdure sombre rehaussait les blan-

78 HONNEUR d'autiste

cheurs, se divisait en deux courants, dont le principal faisait tourner la roue d'un moulin installé sur la rive, dans une sorte de presqu'île. C'était un motif de paysage que Fabrice achevait d'esquisser quand madame d'Aymaret et Pierrepont le rejoignirent.

Après quelques compliments de circonstance, la jeune femme, toute rougissante, — elle rougissait pour un rien, — lui adressa sa prière en faveur de Béatrice. 11 l'accueillit avec simplicité et bonne grâce :

— 11 serait très heureux de donner des conseils à mademoiselle de Sardonne, quoiqu'il eût un peu abandonné l'aquarelle... Mademoiselle de Sardonne avait-elle déjà peint d'après nature ou seulement d'après le modèle? — Madame d'Aymaret, rougissant encore, ne crut pas pouvoir affirmer qu'elle eût peint d'après nature. — Et quelles heures mademoiselle de Sardonne préférerait-elle pour ses leçons ?

Ici, madame d'Aymaret interrogea Pierrepont de l'œil.

— Je crois, dit-il, qu'elle n'a dans la journée qu'une heure de libre... c'est celle où ma tante fait sa sieste après le déjeuner de midi.

— Parfaitement : nous choisirons cellelà.

En traversant la rivière près du moulin sur un pont rustique, on se trouvait sur les domaines de madame d'Aymaret. Les deux hommes l'accompagnèrent jusqu'à sa porte et revinrent ensuite prendre la barque pour regagner le château. Chemin faisant, ils s'entretinrent longuement de madame d'Aymaret, brodant à l'envi des variations sur ce thème : — Quelle charmante femme ! — Ils ne parlèrent ni l'un ni l'autre de Béatrice.

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