‹ Honneur d'artisteChapitre 5 sur 14 · LE SECRET DE PIERRE · texte numérisé non relu

LE SECRET DE PIERRE

Fabrice offrit le soir même ses services à mademoiselle de Sardonne, qui paya son obligeance d'un de ces beaux sourires dont s'éclairaient si rarement et si doucement ses joues brunes. Il désira voir quelquesunes de ses ébauches qu'elle lui montra avec un peu de confusion; elles étaient faites d'après nature et il ne les trouva pas sans mérite. Il fut donc convenu qu'à partir du lendemain, après le déjeuner et

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pendant la sieste régulière de la baronne, elle reprendrait, sous la direction du peintre, ses études d'aquarelle.

Il était impossible de donner suite à cet arrangement sans demander au préalable l'agrément de madame de Montauron. Ce fut Pierrepont qui s'en chargea. Il y eut à cette occasion, entre la tante et le neveu, une ombre d'escarmouche. La baronne flaira tout de suite sous la fantaisie artistique de sa lectrice une vague tentative d'émancipation qui lui déplut. Elle ne pouvait opposer son veto à cette fantaisie sans trahir trop ouvertement son jaloux despotisme. Mais elle soulagea du moins son humeur par quelques objections.

— Il est plaisant, dit-elle, que mademoiselle Béatrice se permette de disposer de son temps sans m'en prévenir!

— Pardon, ma tante, mais elle ne dispose que du temps que vous lui laissez libre.

— Je puis avoir besoin d'elle à toute heure et à toute minute I

— Pas quand vous dormez, ma tante...

voyons 1

— Prétend-elle que je l'héberge à perpétuité pour avoir le plaisir et l'avantage de la voir barbouiller du vélin!

— Elle n'a pas beaucoup de distractions, ma bonne tante... et celle-là est si innocente I

— Si innocente... c'est une question! Je n'en suis pas du tout sûre, quant à moi... Ce Fabrice est bien de sa personne... C'est une espèce de beau ténébreux... Il a en outre le prestige du talent... Crois-tu que ces tête-à-tête quotidiens entre le maître et l'élève soient sans inconvénients?

— Oui, ma tante, je le crois, — quand l'élève est mademoiselle de Sardonne !

— C'est très bien 1 reprit-elle ; mais tu verras néanmoins que nous aurons quelque désagrément de ce côté-là.

Ayant ainsi évaporé sa bile, madame de Montauron parut accepter avec résignation les leçons d'aquarelle. Chaque jour, en conséquence, à dater de ce moment, Béatrice, entre une heure et deux heures de l'après-midi, s'installait sur un pliant à côté de Fabrice pour dessiner ou peindre un coin de paysage ou d'architecture. Par un sentiment naturel de bienséance, ils ne s'écartaient jamais hors de la portée des fenêtres du château, trouvant au reste des motifs d'étude suffisants, soit dans le château lui-même, soit dans ses alentours immédiats.

Cependant l'ouverture de la chasse, dans les premiers jours de septembre, élait venue apporter à la société réunie aux Genêts un nouvel élément de divertissement et d'animation. Les jeunes femmes de la colonie s'essayaient volontiers à ce genre de sport, au grand désespoir et à la légitime terreur des chasseurs sérieux. C'était Pierrepont,

qui, sur la prière de sa tante, se faisait l'initiateur et le modérateur des jeunes^ chasseresses novices, et, en particulier, de Marianne de La Treillade, laquelle montrait beaucoup de dispositions pour la chasse comme d'ailleurs pour toutes choses. 11 faut même convenir que le jeune marquis s'occupait de Marianne avec une sorte de prédilection depuis qu'il avait découvert que ses grands yeux étonnés et candides cachaient des trésors de précoce perversité. La vérité est que ce mélange piquant amusait son dilettantisme.

Madame de Montauron, qui était toujours aux aguets, l'œil bien ouvert et les oreilles dressées, ne manqua pas d'entrevoir ces apparences et de les interpréter au gré de ses désirs. Elle résolut de saisir ce qu'elle regardait comme le moment psychologique:

elle manda son neveu un matin dans sa chambre à l'heure habituelle de ses audiences secrètes. Pierrepont s'y rendit, non sans

une assez vive anxiété ; car il sentait qu'il allait être mis au pied du mur.

— Mon ami, lui dit la baronne d'un air épanoui, j'ai à peine besoin de te demander si ton choix est fait. Ta manière d'être depuis quelque temps avec Marianne de La Treillade est, Dieu merci! suffisamment significative, et je n'ai plus, j'espère, que des compliments à t'adresser.

— Ma tante, répondit Pierrepont, je suis désespéré de vous désabuser. 11 est vrai que mademoiselle de La Treillade m'intéresse. J'ai même pour elle de l'admiration, car, toute jeune qu'elle est, c'est une comédienne de premier ordre... Mais je dois vous dire franchement que je ne l'épouserai jamais.

— Gomment! qu'est-ce que ça veut dire?

demanda madame de Montauron, qui était devenue fort rouge.

— Ma tante, voici : — il lui rapporta alors par le menu et sans omettre aucun

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détail la conversation qu'il avait entendue un matin sous les fenêtres de Fabrice entre Marianne de La Treillade et son institutrice : — Si je ne vous ai pas conté cela plus tôt, ajouta-t-il, c'est qu'il m'était pénible de vous infliger ce désenchantement. Un instant étourdie sous le coup de cette révélation, madame de Montauron reprit bientôt courage, et d'un ton aigre :

— Je ne vois là après tout, dit-elle, que des enfantillages... des fanfaronnades de fdlette qui joue à la madame... je parierais qu'elle n'en fera pas moins une honnête et excellente femme.

— C'est possible! dit Pierrepont, mais ce n'est pas moi qui en ferai l'épreuve...

— Personne ne t'y force, mon garçon.

— Mais si tu prétends épouser une fille élevée dans une tour obscure, qui n'ait jamais rien vu ni rien entendu autour d'elle et qui apporte dans sa chambre nuptiale l'innocence de son berceau, tu es

plus innocent toi-même que je ne croyais.

— Ma tante, je ne pense réellement pas montrer une exigence ridicule en demandant chez ma femme d'autres principes que ceux de mademoiselle de La Treillade, pour qui les enfants sont des polichinelles encombrants, des gêneurs et des ruines de beauté... et quant aux histoires scandaleuses, aux plaisanteries indécentes, aux sous-entendus erotiques dont mademoiselle de La Treillade émaille ses conversations avec ses amies, je sais parfaitement que tout cela est fort à la mode aujourd'hui entre femmes du monde , et même , hélas !

entre jeunes filles... Mais, si je me marie, ce n'est pas pour entendre chez moi les propos que j'entends chez les filles... Tout au contraire, c'est pour ne plus entendre ce ton et ce langage dont je suis écœuré... c'est pour respirer un peu d'air pur à mon foyer I

— Mon cher ami, répliqua assez douce-

ment la baronne, car l'accent sérieux et ferme de Pierrepont lui imposait, ces sentiments te font honneur, assurément; mais, enfin, si tu as d'aussi fortes préventions contre les jeunes femmes d'aujourd'hui, autant me dire tout de suite que tu renonces au mariage... Car je te demande un peu dans quelle partie du monde tu comptes trouver une fille qui ne soit pas plus ou moins un mystère?

— Ma foi I ma tante, plutôt que de courir le risque d'épouser un mystère, comme mademoiselle de La Treillade, je vous avoue que je préférerais cent fois entrer à la Trappe!... mais, enfin, s'il est certain, comme vous me le disiez l'autre jour, qu'on ne peut prendre une femme à l'essai, est-il donc impossible de rencontrer quelque jeune fille qui ait fait en quelque sorte ses preuves... dont quelques circonstances particulières, — dont une éducation spéciale... celle du malheur, par exemple... aient mis

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en lumière les mérites... et dont le passé soit une garantie pour l'avenir?...

Madame de Montauron avait jeté furtivement sur son neveu un regard équivoque, — et sa bouche mince se pinça plus que de coutume quand elle lui répondit :

— Oui, sans doute, — cela peut se trouver... mais je te ferai observer que les filles élevées à l'école du malheur sont généralement sans le sou.

— Ma tante, la dot est pour moi secondaire .

— Naturellement!... Tu es si riche... et tu as des goûts si simples!... il est vrai que tu hériteras probablement de ma fortune... mais tu me permettras de te rappeler que tu peux l'attendre longtemps... Mon père est mort à quatre-vingt-cinq ans... Je puis donc vivre encore une trentaine d'années... et je ne te cacherai même pas que c'est mon intention...

— Ma tante!... dit Pierrepont d'un ton de grave reproche.

— Soit! j'ai tort, dit-elle... Toutes ces déceptions me donnent de l'humeur... Nous en reparlerons... Va, mon ami!

Et Pierrepont se retira après lui avoir baisé les deux mains.

Demeurée seule, la baronne se leva de son fauteuil par un mouvement brusque et fit quelques pas dans sa chambre en respirant à plusieurs reprises les sels de son flacon. Elle se livrait en même temps à un monologue intérieur qui pouvait se traduire à peu près en ces termes : — « Plus de doute! Il y songe!... Je le soupçonnais depuis quelque temps... Ses attentions pour elle... son indifférence distraite pour les autres... ses atermoiements perpétuels...

et pourtant je ne pouvais le croire capable d'une si absurde folie!... si absurde... et si coupable!... M'enlever cette fille, d'abord, qui m'est devenue indispensable... et m'im-

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poser ensuite la charge de leur ménage... car je les défie de vivre si je ne les aide pas!... S'entendent-ils?... Sont-ils d'accord?... Est-il encore temps de parer ce coup?... C'est ce qu'il faut savoir I »

Elle poussa le bouton d'une sonnette. Une femme de chambre se présenta.

— Priez mademoiselle Béatrice de venir.

La baronne alla à sa toilette, mouilla

son front et ses joues qui s'étaient empourprés, et elle venait de se rasseoir, le sourire aux lèvres, quand Béatrice entra :

— Asseyez-vous, ma chère petite. — J'ai à vous parler... oui, j'ai à vous parler... Je vais vous ouvrir mon cœur tout bonnement...

— Madame...

— Voilà, mon enfant!... Cette nuit, je réfléchissais, je pensais à vous... je craignais de ne pas être pour vous tout ce que je dois être... tout ce que je veux être... Je suis une vieille femme souffrante... c'est

mon excuse... Vos soins, vos bons offices me sont précieux, je ne m'en cache pas... je serais malheureuse d'en être privée.

— Mais, chère madame, je ne pense nullement...

— Je sais ce que vous allez dire... vous ne pensez pas à me quitter et j'en suis ravie... Cependant, s'il y a un défaut au monde qui me soit antipathique et dont je cherche à me défendre personnellement, c'est l'égoïsme... et je me demandais cette nuit si le prix extrême que j'attache à votre présence et à votre compagnie ne risquait pas de me rendre égoïste à votre égard... Aussi, ma pauvre enfant, j'ai voulu vous dire que je ne prétends nullement confisquer votre vie à mon profit... Vous êtes jolie, ma chère, et malgré l'adversité qui vous a si injustement frappée, il est tout à fait dans les choses possibles que quelque prétendant aspire un jour à votre main...

— Madame, je vous assure...

— Cette circonstance ne s'est pas encore présentée, me dites-vous?... Soit! Mais elle peut se présenter d'une minute à l'autre... Ici, comme à Paris, je reçois beaucoup de monde, et parmi les gens que je reçois, il peut se trouver des hommes de goût et de cœur... — (Va-t'en voir s'ils viennent!

ajouta, à part elle, la baronne...} — Quoi qu'il en soit, j'ai voulu vous dire qu'en pareille occasion, — malgré le sacrifice qui me serait imposé, — vous ne devriez appréhender de ma part aucune difficulté... aucun obstacle... Fort au contraire, vous trouveriez chez moi le concours le plus empressé... Vous me permettrez seulement d'y mettre une condition, qui vous semblera, j'espère, naturelle... c'est qu'en pareil cas, vous ne prendriez jamais d'engagement sans m'en prévenir...

— Madame, ce serait mon devoir, et vous pouvez être certaine que je n'y manquerais pas.

— C'est très bien, mon enfant... Embrassez-moi !

Béatrice se leva et lui ofl'rit son front.

— Ah ! reprit la baronne en lui faisant signe de se rasseoir, et comme si elle se fût rappelé tout à coup un détail oublié par mégarde, il y a encore une chose que je voulais vous dire... quoique ce soit, en vérité, la précaution inutile... En vous laissant toute liberté d'agréer l'homme qui vous plairait pour mari, il est bien entendu, pourtant, que je fais une exception pour mon neveu Pierrepont...

Sur ces mots, l'altération des traits de Béatrice fut si soudaine et si profonde qu'il fut impossible à la baronne de paraître ne pas la remarquer.

— Oh ! je vous en supplie, ma chère petite, poursuivit-elle après un court silence, ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles... Elles n'ont absolument, dans mon intention, rien de blessant pour vous...

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D'abord, je rends toute justice à votre tenue personnelle... Elle est irréprochable... D'autre part, je conviens que vous seriez à tous égards, pour la naissance et pour le reste, digne de mon neveu... Vous voyez ma franchise ? J'ajoute que, dans ma conviction, mon neveu, jusqu'ici, ne pense pas plus à vous que vous ne pensez à lui... Mais enfin, il est du devoir d'une mère... et ne suis-je pas comme une mère pour lui et pour vous ?. . . il est du devoir d'une mère de prévoir même l'invraisemblable... même l'impossible... quand il y va des intérêts et du bonheur de ses enfants... Soj^ez donc assez bonne pour m'écouter patiemment jusqu'au bout... et, comme dit le vieux Corneille, je crois.

Vous pourrez me repondre après tout à loisir ; Sur ce point seulement contentez mon désir...

Eh bien ! donc, si jamais il pouvait entrer dans l'esprit de mon neveu de céder à

l'attrait que les choses défendues peuvent avoir pour les viveurs blasés comme lui, je me croirais le devoir impérieux de m'opposer, par tous les moyens possibles, à la réalisation de son caprice... Je vais, ma chère enfant, tant ma confiance est grande, vous initier à nos petits secrets de famille... Mon neveu Pierrepont a personnellement une fortune des plus minces... qui suffit à peine, — malgré les subsides que j'y ajoute... — qui suffit à peine, dis-je, à un homme de son nom et de ses goûts, pour vivoter honorablement dans sa garçonnière... Supposez que, dans une heure de folie, il épouse une fille sans dot : c'est la gêne, c'est la misère... et c'est, par-dessus le marché, un détestable ménage... Car une fois sa fantaisie satisfaite, mon neveu prendrait nécessairement en horreur la femme qui l'aurait réduit à cette existence besogneuse... Il est vrai qu'il est, jusqu'à présent, l'héritier de ma fortune... Mais primo,

je ne suis pas morte... Je puis encore vivre une trentaine d'années... (Elle y tenait !) Et secundo, si jamais Pierre se mariait contre mon gré, non seulement il n'aurait plus rien à espérer de moi dans le présent, mais je déclare que je le déshériterais sans une minute d'hésitation... Il y a un neveu de mon mari qui n'en serait pas fâché... et même ma conscience en serait plus tranquille, par parenthèse... Maintenant, ma bien chère petite, que je vous ai ouvert mon cœur, comme j'en sentais le besoin, il me reste une prière à vous adresser... Je vous ai dit combien j'étais satisfaite de vos attentions et de vos soins... Puis-je espérer que, de votre côté, vous me savez quelque gré du peu que j'ai pu faire pour vous ?

— Madame, vous ne pouvez en douter.

— Eh bien, mon enfant, reprit madame de Montauron avec une certaine solennité, vous avez en ce moment une occasion de vous acquitter pleinement envers moi...

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Donnez-moi votre parole de noble fille que ce que je viens de vous dire restera à jamais un secret en Ire noux deux ?

— Madame, je vous la donne.

— Vous êtes parfaite, ma mignonne...

Embrassez-moi encore... Voulez- vous dire en bas qu'on ne m'attende pas pour déjeuner ?... Je ne suis pas très bien... Dès que je m'abandonne, comme je viens de le faire, à ma malheureuse sensibilité, je suis malade... Vous direz seulement à Jean de me monter ici quelques petites choses... ce que vous voudrez... A^ous connaissez mes goûts, mon enfant ?

— Bien, madame.

Et Béatrice sortit.

S'il y avait eu, comme on ne peut le nier, dans la longue homélie de la baronne, une certaine part de vérités pratiques, on pardonnera à mademoiselle de Sardonne de les avoir médiocrement goûtées... Ce qu'elle avait, en revanche, apprécié et senti avec

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la dernière intensité, c'était la fausse bonhomie, la malice sournoise, la perfide et cruelle diplomatie dont cette méchante fée l'avait enveloppée et torturée pour lui arracher finalement le plus douloureux des sacrifices. Car, depuis quelque temps, il lui avait été impossible de ne pas se reprendre à espérer : il n'avait pu lui échapper que le marquis de Pierrepont, froidement poli avec ses rivales, redoublait pour elle d'attentions respectueuses et presque tendres. Les inquiétudes mêmes de la baronne et les précautions hypocrites qu'elle venait de prendre témoignaient assez que les dispositions du marquis lui étaient suspectes et que Béatrice avait eu raison d'espérer... Et maintenant elle se trouvait liée, non seulement par ses obligations et sa parole envers la baronne, mais encore plus étroitement peut-être par l'intérêt même de celui qu'elle aimait et dont la fortune ou la ruine étaient désormais dans ses mains. Car elle avait trop appris

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à connaître le caractère de madame de Montauron pour douter un instant qu'elle n'exécutât à la lettre la menace de déshériter son neveu s'il osait se marier contre sa volonté.

Dans sa détresse, la malheureuse jeune fdle en était réduite à redouter ce qu'elle avait le plus souhaité au monde et, dans la crainte d'une épreuve au-dessus de ses forces, à prier le ciel de n'être pas aimée.

Mais elle était aimée... Ce n'était pas sans de violents combats intérieurs que le marquis de Pierrepont s'était abandonné à sa passion secrète pour mademoiselle de Sardonne. Frappé dès le premier jour par sa beauté, intéressé par son infortune, il s'était mis d'abord sagement en garde contre un sentiment dont il apercevait les dangers; mais ses assiduités forcées chez sa tante, le mettant fréquemment en présence de Béatrice, avaient déjoué ses bonnes résolutions. Sa passion avait grandi peu à

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peu, et il en était arrivé, par degrés, à cet état de l'esprit, du cœur et des sens où un homme ne connaît plus sur la terre qu'une seule femme désirable. Pour rester dans l'exacte vérité, nous n'oserions dire que le rêve inspiré au marquis de Pierrepont par l'attrait sombre et profond de la belle lectrice eût pris tout de suite la forme du mariage. Le marquis était fort loin d'être un malhonnête homme; mais il avait beaucoup vécu dans le monde et dans les cercles, où les crimes d'amour ne sont pas jugés très sévèrement. La passion , d'ailleurs, a d'étranges compromis, et, dans les circonstances où la femme est en jeu, il n'y a guère de parfait honnête homme. Pressentant qu'il ferait très difficilement agréer à sa tante un sentiment qui bouleverserait tous ses plans, il put agiter un instant dans son âme impatiente des pensées de séduction. Mais son fonds d'honneur prit le dessus. L'amour resta aussi ardent et plus pur

La conduite exemplaire de Béatrice, dans la situation si pénible et si délicate que le malheur lui avait faite, avait fini par toucher le cœur de Pierrepont au meilleur endroit. Cette jeune femme, éprouvée et comme épurée par la mauvaise fortune, sérieuse, belle et chaste, était bien la figure qu'il rêvait de voir à son foyer, pour en être l'honneur et le charme.

Son séjour prolongé aux Genêts, dans ces derniers temps, en le rapprochant encore de mademoiselle de Sardonne par des relations quotidiennes, avait de jour en jour exalté sa passion jusqu'à ce degré où elle pouvait devenir rebelle aux plus forts arguments de la raison, ou du moins de l'intérêt.

L'intérêt de Pierrepont, dans la question de son mariage, était si clairement d'obéir aux désirs et aux inspirations de sa tante, qu'il y eût eu de sa part une véritable folie à le méconnaître. Aussi ne le mécon-

naissait-il pas, et c'est ce qui prêtait un caractère plus dramatique à la lutte qu'il soutenait en lui-même depuis de longs mois entre la raison et la passion. La raison lui disait et lui répétait bien haut qu'en cédant à ses propres sentiments et en contractant un mariage d'amour, il courait le risque très vraisemblable de perdre, avec les bonnes grâces et les libéralités de sa tante, l'espoir de sa riche succession. Il pouvait tomber en même temps dès ce moment dans une situation de fortune relativement étroite qui le condamnerait à de pénibles sacrifices. 11 n'était ni un enfant, ni un étourdi. Il savait ce que coûte la vie. Il aimait les distractions de la haute existence parisienne : les chevaux, les théâtres, le luxe. Il allait falloir peut-être renoncer en grande partie à tout cela, et, ce qui pouvait être plus dur encore, imposer à celle qui serait sa femme les mêmes privations. L'aimait-il assez, — l'aimerait-elle

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assez elle-même pour que leur mutuelle tendresse compensât tout ce qui pouvait leur manquer clans le présent et leur échapper dans l'avenir ? — H y avait des heures où il le croyait dans l'effusion de son cœur ; il y en avait d'autres où la pensée de son budget rétréci, de ses goûts contrariés, de son avenir sans espérance, de sa femme malheureuse, l'arrêtait sur le seuil d'une résolution...

Trois jours après l'entretien qu'il avait eu avec madame de Montauron et où il lui avait à moitié livré son secret, peutêtre par mégarde, peut-être avec intention, le marquis de Pierrepont se présentait dans l'après-midi chez sa voisine la vicomtesse d'Aymaret. Jl la trouva assise et lisant sous une véranda, devant la porte de son salon, pendant que ses deux fds à tête blonde faisaient des pâtés de sable à ses pieds.

— Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, au mo-

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ment où Pierrepont la saluait, qu'est-ce qu'il y a?... Vous êtes tout pâle... Pas de malheur, j'espère?

— Pas l'ombre, dit le marquis en riant. Seulement je hasarde auprès de vous une démarche un peu embarrassante. Puis-je vous parler pendant quelques minutes dans un lieu clos et couvert?

Elle le regarda d'un œil surpris et curieux, et, se levant aussitôt?

— Entrons! dit-elle.

Il la suivit dans son salon.

— Puis-je fermer les fenêtres? lui dit-il du même ton.

— Certainement !

Il ferma les fenêtres, et, s'asseyant à quelques pas d'elle :

— Quand je vous disais l'autre jour, pendant notre promenade en barque, que j'aimerais à prendre une femme de votre main, vous avez décliné cette responsabilité... Mais, en même temps, j'ai cru com-

prendre qu'il y avait un nom tout près de s'échapper de vos lèvres...

— C'est possible.

— Dites-le-moi.

— Jamais 1

— Pas même si je vous priais d'offrir ma main à votre amie Béatrice ?

Elle le regarda fixement dans les yeux:

— Vrai? murmura-t-elle.

— Vous pensez bien que je ne plaisanterais pas en pareille matière.

Le gracieux visage de la jeune femme s'éclaira soudain d'une sorte de transparence. Elle eut un petit cri de joie, se leva vivement, et saisissant la main de Pierrepont :

— Ah ! dit-elle, vous êtes un gentilhomme I

— Ainsi, chère madame, vous voulez bien vous charger de mon message?

— Je crois bien 1 dit la charmante femme, en se rejetant tout animée dans son fauteuil.

— Mais vous qui êtes un peu sa confidente, ne pouvez-vous prévoir comment sera reçu ce message ?

— Je dois vous dire d'abord que je ne connais absolument rien de ses secrets de cœur, si elle en a... Mais enfin, d'après tout ce que je puis imaginer, je serais plus qu'étonnée si votre demande n'était pas bien accueillie.

— Vous savez, dit Pierre presque timidement, que je ne suis pas riche?

— Vous l'êtes pour elle... pauvre fille... et d'ailleurs...

Elle s'interrompit et reprit :

— Votre tante, qu'est-ce qu'elle dit?

— Elle ne dit rien... car elle ne sait rien .

Madame d'Aymaret se dressa brusquement :

— Mais, mon cher monsieur, c'est très grave, cela!... Il peut y avoir là un obstacle terrible!

— Il peut y avoir là un gros ennui, mais pas un obstacle... Vous pouvez croire que je ne fais pas une pareille démarche sans être bien résolu à tenir, quoi qu'il arrive, l'engagement que vous allez prendre pour moi.

— Mon cher monsieur, dit la jeune femme, vous avez compris que votre mariage avec Béatrice était mon rêve... mais je suis pourtant trop votre amie, pour ne pas vous demander si vous avez bien réfléchi à toutes les conséquences possibles de votre résolution?

— Chère madame, j'ai tout prévu... Il est évident que ma tante qui avait, comme vous le savez, d'autres projets pour moi, sera d'abord fort irritée de mon choix... Cependant, je crois qu'elle a un peu d'attachement pour moi, et je suis sûr qu'elle en a beaucoup pour notre nom de famille, dont je suis l'unique représentant... Je ne désespère donc pas, je vous l'avoue, de

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l'amener, à force de bonnes raisons et de bons procédés, à approuver mon mariage avec mademoiselle de Sardonne... Mais enfin, je ne me dissimule pas que je cours le risque sérieux de perdre ses bontés dans le présent, peut-être même dans l'avenir...

Je mentirais si je vous disais qu'il ne m'en coûterait pas de renoncer aux espérances de fortune que je puis avoir de ce côté ; mais il m'en coûterait d'avantage de renoncer au bonheur que je me promets de mon union avec votre amie... Tout ce que je demande, c'est qu'elle partage mes sentiments à cet égacd, et qu'en daignant accepter ma main, elle ne cède point à l'appât d'une grande fortune qui peut parfaitement nous échapper... Puis-je compter absolument sur vous pour ne lui laisser aucune illusion à ce sujet?

— Vous le pouvez certainement.

— Vous connaissez ma fortuné personnelle... elle est fort modeste... qu'elle le sache bien.

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-- J'ai l'idée, dit madame d'Aymaret en souriant, que Béatrice se préoccupera beaucoup moins que vous de ces détails. . . Elle a naturellement des goûts élégants et distingués, c'est vrai... c'est une grande dame... Mais ce sont précisément les grandes dames qui soutiennent le mieux au besoin la simplicité et la médiocrité de la vie... Cependant, voyons... laissez-moi penser un peu...

Elle appuya son coude sur le bras de son fauteuil et posa sa jolie tête sur ses doigts écartés; après un moment de méditation, elle demanda à Pierrepont, en rougissant, s'il aurait une répugnance insurmontable à accepter une occupation, pas trop absorbante, qui pourrait ajouter à son revenu quelques ressources sérieuses. Elle avait des parents et des amis dans de grandes administrations financières, où elle croyait pouvoir lui assurer qu'il trouverait une de ces situations qui exigent plus d'honorabilité que de connaissances spéciales. — 11

la remercia en rougissant un peu à son tour, de vouloir bien entrer si avant dans ses intérêts, et se montra cordialement disposé à profiter de ses bons offices.

— Et quand voulez-vous, lui dit-elle alors, que je parle à Béatrice?

— Chère madame, le plus tôt possible, je vous en prie... je vous avoue que je serai jusque-là dans des transes mortelles... Vous voyez que je joue toute ma destinée sur cette carte... c'est vraiment pour moi un moment solennel... et malgré vos bonnes paroles... je n'ai pas grande confiance... j'ai peurl

— Bon, cela! dit la vicomtesse en riant. Eh bien, je vais lui donner un rendez- vous pour demain.

Elle s'approcha de son petit bureau, et écrivit ce court billet :

« Chérie, je voudrais te voir un instant seule : — je suis chargée de quelque chose pour toi. Demain malin, à dix heures, je

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frapperai à ta porte. Tendresses. — Élise. » Elle remit le billet à Pierrepont, et convint avec lui qu'elle le rencontrerait le lendemain dans une avenue du parc des Genêts, en sortant de son entrevue avec Béatrice.

A peine rentré au château, Pierrepont fit tenir à Béatrice, qui s'apprêtait pour le dîner, le message de madame d'Aymaret.

Elle le lut à la hâte, et n'y vit d'abord rien d'extraordinaire, rien qui le distinguât de la menue correspondance qu'elle échangeait presque chaque jour avec son amie. Dans la soirée seulement, quand Pierre lui demanda si elle avait reçu le billet qu'il lui avait apporté de la part de madame d'Aymaret, elle fut frappée de son air d'embarras et du trouble de son regard.

— Vous êtes allé chez madame d'Aymaret aujourd'hui? demanda- 1- elle.

— Oui... nous avons même eu ensemble une conversation très longue... et très intéressante...

— Ahl dit-elle : sur quoi?

— Sur vous.

Elle ne répondit rien, et s'éloigna doucement. Elle était près de défaillir. Elle avait été envahie tout à coup par un pressentiment de la vérité. Il lui semblait qu'elle avait été brusquement traversée par un éclair qui la laissait à demi foudroyée.

La tâche la plus dure que Béatrice eût à remplir auprès de la baronne était de lui faire la lecture le soir et quelquefois assez avant dans la nuit, pour l'endormir. Elle allait ensuite dormir elle-même, quand elle pouvait. Cette nuit-là, elle ne le put pas. Elle passa de longues heures jusqu'au jour à relire et à commenter le billet de madame d'Aymaret, — à se convaincre de plus en plus qu'elle allait être soumise à la terrible épreuve dont le sermon comminatoire de madame de Montauron lui avait fait sentir, quelques jours auparavant, la première angoisse: — C'était donc vrai! L'homme qui

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depuis tant d'années était la pensée unique de son cœur, allait — contre toute espérance — lui demander cette main qu'elle brûlait de mettre dans la sienne, — et elle allait être contrainte de la lui refuser, sous peine de manquer à des devoirs sacrés de conscience et d'honneur, non seulement envers elle-même, mais envers lui. N'élaitelle pas avertie qu'en l'épousant, elle le ruinait? Lui dire pourquoi elle refusait, lui donner du moins et se donner à elle-même cette consolation, elle ne le pouvait pas sans forfaire à sa parole, et sans forcer en outre celui qu'elle aimait à braver par point d'honneur une querelle de famille dont il serait infailliblement la victime.

Dans sa détresse profonde, sa prière habituelle ne lui parut pas suffisante pour demander de la force à Celui qui en est la source. Elle sortit du château au petit jour, et se rendit à travers la rosée du matin à l'église de la paroisse dont le clocher s'élève

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sur la lisière des bois. A cette heure, l'église était déserte. Elle s'y prosterna sur les dalles, le front sur la balustrade de l'autel, priant et pleurant avec la ferveur désespérée d'une martyre qui s'apprête au suprême sacrifice.

En revenant, comme elle suivait sous la feuillée le bord de la rivière, elle s'agenouilla sur la berge, trempa son mouchoir dans l'eau et baigna longuement ses yeux pour y effacer la trace de ses larmes .

Deux heures plus tard, madame d'Aymaret entrait dans sa chambre, l'œil rayonnant. Elles s'embrassèrent comme de coutume. Puis Béatrice la prévenant avec une sorte de précipitation :

— Comme c'est singulier! dit-elle. Quand j'ai reçu ton billet hier soir, j'allais t' écrire moi-même pour te prier devenir ce matin... J'ai un service à te demander.

— Un service? répéta madame d'Aymaret en s'asseyant près d'elle.

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— Oui... Tu connais particulièrement, n'est-ce pas, le curé de Saint-***.

Elle nomma une des grandes paroisses de Paris.

— L'abbé D***? Certainement. C'est mon directeur.

— Je crois qu'il est supérieur des carmélites de la rue d'Enfer?

— Oui, je pense.

— Tu serais aimable de lui écrire deux mots de préface pour me recommander à sa bienveillance. Je voudrais me mettre en relation avec lui.

Le visage de madame d'Aymaret s'altéra : elle interrogea Béatrice d'un regard inquiet.

— Tu ne songes pas par hasard?... ditelle avec hésitation.

— A entrer au Carmel? dit Béatrice. — Pardon... j'y songe beaucoup... et depuis longtemps... Que puis-je faire de mieux que de quitter un monde si dur pour moi?.. Excuse-moi, ma chérie, si je ne t'ai pas

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parlé plus tôt de mes projets... Mais il y a des choses sur lesquelles il ne faut prendre conseil que de soi... Quand on consulle, en matière de courage ou de vocation, c'est qu'on n'a ni l'un ni l'autre...

— Mais, grand Dieu ! ma pauvre enfant, s'écria madame d'Aymaret, ta vocation n'est faite que de découragement et de désespoir... Tu mènes ici, auprès de ta fausse bienfaitrice, une odieuse existence, c'est vrai, et, ce qu'il y a de pis, sans espoir d'une amélioration probable... Mais si je t'apportais, moi, non seulement l'espoir, mais la certitude d'une destinée meilleure, plus douce, plus digne... d'un avenir heureux entin ?... Voj'ons... je t'ai dit que j'étais chargée d'un message pour toi... Veux-tu me faire le plaisir de l'écouter?

— Certainement... parle ; mais, quel qu'il soit, il ne peut rien changer à mes dispositions...

— Tu vas rendre alors un galant homme

bien malheureux... Je parle du marquis de Pierrepont, qui t'aime de tout son cœur et qui te demande bravement ta main.

Béatrice attacha sur son amie un regard lîxe, étrange, où la surprise semblait mêlée d'une sorte d'égarement.

— Mon Dieu! murmura-t-elle d'une voix sourde .

— Eh bien, chérie, dit madame d'Aymaret lui saisissant la main, est-ce que cela ne vaut pas mieux que le couvent ?

— Je suis, comme tu le vois, répondit la jeune fille, bien troublée de ce que tu me dis... Mais ne te méprends pas sur la cause de mon émotion... C'est de l'étonnement... c'est de la reconnaissance... J'ai beaucoup de chagrin de ne pouvoir répondre que par un refus à la générosité de M. de Pierrepont... à l'honneur qu'il voulait bien me faire... Mais, comme je te l'ai dit , je me suis habituée dès

longtemps à d'autres pensées, à d'autres sentiments... et je n'en puis changer.

— J'avais cru comprendre que ton projet d'entrer en religion n'était pas encore arrêté d'une manière irrévocable.

— Sans doute... j'ai besoin de me consulter encore...

— Alors, tu me permets de dire au marquis que tu réfléchiras... qu'il ne doit pas renoncer à tout espoir?

— Si tu lui disais cela, tu le tromperais.

— Comment 1 même si tu n'entrais pas au couvent, tu refuserais encore sa main ?

— Oui.

— Ah 1 s'écria madame d'Aymaret , ce n'est pas possible!... tu aimes quelqu'un!

Béatrice ne répondit pas.

— Tu aimes quelqu'un ? répéta madame d'Aymaret, sans se douter de la torture qu'elle infligeait à son amie.

— Peut-être, murmura Béatrice.

— Sans espérance, alors ^

Béatrice répondit par un signe de tête mélancolique.

— Je ne puis savoir qui?

— Puis-je te prier de ne pas insister?

— Allons ! c'est bien! dit la jeune femme en se levant avec un peu de vivacité... tu m'avais accoutumée à plus de confiance!... Au revoir, ma chère!

Et elle se dirigea vers la porte.

— Tu ne m'embrasses pas ?... dit la pauvre Béatrice.

— Tout de même! dit madame d'Aymaret, en se retournant et en lui sautant au cou.

Elles s'embrassèrent en pleurant toutes deux. Au milieu de cette effusion elles échangèrent encore quelques mots, Béatrice recommandant à la vicomtesse, pour des raisons qu'elle lui expliqua brièvement, de ne confier à personne, sauf à Pierrepont, le secret de son entrée probable au Garmel.

Madame d'Aymaret sortit du château et

HONNEUR D ARTISTE Hl

reprit le chemin des Loges, en cherchant dans sa tête le moyen d'atténuer autant que possible le coup qu'elle allait porter à Pierrepont. Elle résolut d'appuyer sur l'entrée au couvent, et de laisser dans l'ombre l'attachement mystérieux dont elle avait arraché à Béatrice la demi-confidence. Elle aperçut bientôt le marquis se promenant lentement dans l'avenue où elle lui avait donné rendez-vous. L'apercevant de son côté, il s'approcha à la hâte, et lisant son arrêt sur les traits bouleversés de la jeune femme :

— C'est non? demanda-t-il froidement.

Elle lui serra fortement la main, et se

mettant en marche à son côté, tout agitée, elle lui dit avec une animation fébrile :

— Rien de blessant pour vous... pour votre dignité... Au contraire!... Elle a été touchée jusqu'aux larmes de ce qu'ellemême appelle votre générosité... Mais elle a pris un grand parti... Elle entre en

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religion... elle se fait carmélite... Oui, parfaitement... carmélite! Ma surprise n'a pas été moins grande que la vôtre... car je l'ai toujours connue pieuse, croyante, mais pas dévote... Il faut que ce soit sa vie misérable auprès de votre horrible tante... passez-moi le mot!... qui l'ait poussée au mysticisme!... Je lui ai promis le secret, à propos, sauf avec vous... Votre tante sera furieuse de la perdre, naturellement, et Béatrice ne la préviendra qu'au dernier moment. Autrement elle craindrait quelque mauvais tour de sa façon... Et maintenant, mon cher monsieur, si j'avais un conseil à vous donner...

Elle s'interrompit brusquement envoyant l'effrayante pâleur de son visage, cessa de marcher, et lui touchant doucement l'épaule de sa petite main gantée :

— Vous avez beaucoup de peine, mon ami ?

— C'est ma vie qui s'écroule ! dit Pierre-

pont avec un triste sourire. — Excusezmoi... croyez que je n'oublierai jamais votre bonté... Vous êtes bien sûre qu'elle entre au couvent?

— Elle m'a chargée de la mettre en rapport avec le curé de Saint-*** qui est supérieur du Carmel.

— Vous êtes sûre que ce n'est pas un prétexte? qu'elle n'aime personne?

— Qui aimerait-elle? C'est de toute invraisemblance.

— C'est encore quelque chose, murmura Pierrepont, qu'elle n'appartienne pas à un autre.

— Et maintenant, mon cher monsieur, dit la jeune femme en reprenant sa marche, il faudrait vous éloigner pour quelque temps, si c'est possible.

— C'est ce que je compte faire.

— Mais votre tante, comment lui expliquer votre départ au beau milieu de ses réceptions?

— Le hasard me fournit justement une excuse qu'elle acceptera, j'espère. J'ai reçu hier d'un de mes amis d'Angleterre, lord S***, une lettre qui m'invite à aller passer deux ou trois semaines à Batsford-Park.

L'invitation a un caractère spécial. Il s'agit d'une réunion de chasse à laquelle doit assister un personnage royal qui a bien voulu me nommer parmi les hôtes qu'il aimerait à y rencontrer. Je me propose de partir demain...

— C'est le mieux! dit madame d'Aymaret. Ils étaient en vue des Loges; il s'arrêta

et lui prit la main :

— Je ne sais même pas si je vous reverrai avant mon départ... Adieu donc... et encore merci I

— Merci de quoi, mon Dieu!

— De votre chère amitié. — Adieu, madame.

— Adieu 1

Elle s'éloigna rapidement dans la direc-

tion des Loges, tandis que Pierrepont reprenait le chemin du château.

Sous prétexte d'une violente migraine, mademoiselle de Sardonne s'abstint ce matinlà de paraître au déjeuner. Son absence n'échappa pas à l'attention toujours en éveil de madame de Montauron, et la sombre rêverie de son neveu ne lui échappa pas davantage. Elle avait été informée en outre que madame d'Aymaret avait eu dans la matinée, à une heure peu ordinaire, une conférence avec Béatrice; en rapprochant dans sa pensée ces diverses circonstances, elle ne fut pas loin de soupçonner la vérité. Elle crut comprendre du moins qu'une partie de ses appréhensions s'était réalisée, que son neveu avait fait ou fait faire auprès de mademoiselle de Sardonne quelque démarche décisive... Quel en avait été le résultat? Elle l'ignorait. L'accablement visible de son neveu pouvait signifier qu'il avait essuyé un refus. Mais il pouvait signifier aussi

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qu'il avait été instruit par quelque trahison de Béatrice de l'opposition et des menaces de sa tante, et qu'il méditait sur ce texte. Cette incertitude et l'attente de quelque scène pénible maintinrent pendant tout le jour madame de Montauron dans une terrible agitation d'esprit. Aussi quand, dans la soirée, Pierrepont lui communiqua la lettre de lord S*** et lui annonça, sous la réserve de son agrément, qu'il comptait partir le lendemain, la première impression de la baronne fut celle d'un profond soulagement. De quelques prétextes qu'on la couvrît, cette fugue improvisée ne pouvait guère s'expliquer que par le désespoir d'un amoureux éconduit... Béatrice avait donc tenu sa parole, et tout danger de ce côté paraissait écarté. En d'autres temps, la baronne aurait très probablement contesté la force obligatoire de l'invitation venue d'Angleterre. Mais, si le départ de son neveu dans les conjonctures présentes déran-

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geait quelques-uns de ses plans, et la contrariait à beaucoup d'égards, il la délivrait d'une si pesante obsession qu'elle s'y résigna d'assez bonne grâce.

En conséquence, le lendemain, dès la pointe du jour, le marquis de Pierrepont montait en chemin de fer, accompagné des bénédictions de sa tante et des malédictions de ces demoiselles.

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