SECTION EST
159 milles à $26,420...... $4,200,780
27 milles, Piles, à $12,000 324,000
26 milles, Joliette et Berthier (prix d’acquisition)... 176,000
Payé par le syndicat $4,700,000
Il n’y a donc qu’une différence de $3,000 par mille entre les deux sections, laquelle s’explique facilement si l’on compare les ponts de Hull, G-atineau, Buckingham, la Bouge, Lachute, Ste-Bose et St-Vincent aux ponts de Terrebonne, St-Maurice, Champlain et Ste-Anne et si l’on considère la valeur spéciale de l’entrée du chemin à Montréal et de l’installation aux casernes, toutes choses qui valent bien au moins $500,000 de plus. Aussi les ponts en fer de la section ouest ont 2,197 pieds de plus que ceux de la section est, et, en y fixant une moyenne de $90 par pied, l’une des sections coûte $200,000 de plus que l’autre. Il faut y ajouter les mêmes montants pour différence dans la maçonnerie. On avouera que les travaux de l’extension à Montréal valent bien $200,000 extra.
On a aussi dit que le gouvernement faisait un cadeau de $5,000,000 à des spéculateurs. Le gouvernement avait déjà donné par législation ces $5,000,000 et plus pour la construction de la ligne, si on lient compte de la valeur du Bloc A.
Voici ce que disait dans son rapport de 1872, M. Bussell, agent des bois de la Couronne pour la section d’Outaouais. u Mon estimation approximative de la valeur actuelle du
bloc A, dit-il, est de $4,229,606 mais on peut augmenter
cette valeur jusqu’à $5,228,965.”
Les terres que nous avions données pour ces chemins valaient à elles seules, $5,000,000, et la législature avait en outre voté $2,600,000 en argent. Comment après cela peut-on prétendre que le gouvernement ait fait une mauvaise affaire en vendant au prix de $8,000,000 ?
J’en arrive à une objection qui peut se résumer en ces mots : “ Les travaux à faire par les acquéreurs sur la ligne provinciale, ne donnent pas d’argent au gouvernement.
Mais depuis quand les améliorations faites par un acheteur
DISCOURS
sur la propriété qu’il a acquise, mettent-elles de l’argent dans le gousset du vendeur ? Depuis quand est-il permis à un homme sensé de dire sans provoquer les risées : J’ai
vendu une terre $2,000, mais comme l’acheteur doit y bâtir une maison de $1,000, ma propriété se trouve en réalité vendue $3,000.
Le gouvernement ne vend pas une terre, il est vrai : c’est un chemin de fer qu’il vend : mais sur ce chemin de fer, il était obligé de dépenser $1,250,000 pour travaux immédiats. Les syndicats en achetant assument cette responsabilité. Nous avons des contrats actuellement signés pour une bonne partie de ces obligations, et si nous ne vendons pas, le trésorier sera obligé de charger son budget de tous ces montants : car si nous gardons la ligne il nous faut absolument dépenser ce million et quart ; mais n’ayant pas d’argent pour payer ces travaux, le gouvernement les impose à son acheteur et se libère d’autant, car quelle différence y a-t-il à retirer soi-même un million et quart ou le faire payer par un autre pour soi ?
M. l’Orateur, je l’ai déjà dit, je veux laisser de côté les récriminations qui pourraient être faites contre les administrations précédentes, au sujet de la politique ou de l’exploitation du chemin de fer. C’est ce que nous avons voulu en disposant de ce chemin, et mes collègues et moi, nous sentons en ce moment l’immense responsabilité qui pèse sur nous. Nous avons à soumettre à votre approbation l’affaire la plus importante qui se soit présentée devant cette Honorable Chambre depuis la Confédération. Le sort et l’avenir de notre province sont attachés à cette question. Les gens qui ne pensent qu’à entasser des billets de banque dans leurs coffres, les caractères qui suintent la vénalité, ces gens qui ne songent qu’à leurs intérêts personnels, et qui n’estiment leurs semblables qu’en autant qu’ils sont favorisés de la fortune, cette classe d’hommes, M. l’Orateur, n’est point faite pour apprécier une mesure comme celle que nous traitons dans le moment. Mais le gouvernement, lui, qui sent et apprécie toute la responsabilité qui lui incombe en ce moment et qui comprend que le devoir devant lequel il se trouve le rehausse et le grandit, — le gouvernement, dis-je, a voulu envisager cette grande mesure au point de vue de l’intérêt du pays, et se mettre au-dessus de toutes ces considéra-
tions mesquines de parti ou d’intérêts personnels. Ah ! M. l’Orateur, la richesse et l’argent, c’est beau, comme moyen, peut-être ; mais, enfin, c’est bien petit pour les gens qui pensent au-delà de leurs intérêts personnels, ceux qui, comme nous, sont à la tête d’un gouvernement et, ministres du pouvoir, savent se mettre au-dessus d’aussi mesquines considérations. Heureusement pour l’intérêt de notre peuple, heureusement pour ce beau système constitutionnel qui nous régit, heureusement, dis-je, que dans le fonctionnement de ce système, presque toujours ceux qui ont été chargés de l’appliquer s’en sont tirés sans y laisser des lambeaux de leur honneur et de leur réputation.
On m’a accusé d’être ambitieux : j’ai une ambition, M. l’Orateur, j’ai l’ambition de travailler pour mon pays, afin qu’on puisse dire de moi dans l’avenir : “lia fait quelque chose pour son pays. Il s’est fait un nom et il a grandi la province qu’il a dirigée quelque temps.” Oui, je veux arriver à cela, et ce n’est pas une mauvaise ambition, que je sache. J’ai travaillé pendant vingt-trois ans pour mon pays, et si j’ai oublié de travailler pour moi, je remercie la Providence de m’avoir mis en état de l’oublier. Tout ce que j’ai pu donner de ma forcé, de mon énergie et même de ma santé, à mon pays, je le lui ai donné de grand cœur, sans arrière pensée, et n’attendant ma récompense que dans le sentiment d’avoir fait du bien.
M. l’Orateur, si la direction du parti conservateur pèse en ce moment sur mes épaules je ne suis pas sans en éprouver péniblement la responsabilité. C’est lorsqu’on voit quelques uns de ses amis se détacher de cette forte et puissante phalange que la douleur empoigne le cœur et que l’on souhaiterait n’être pas à ce poste gênant. Est-ce ma faute ? est- ce la faute du parti ? Yoilà la première impression qui jaillit et qui s’impose. “ Peut-être n’ai-je pas l’habileté nécessaire pour diriger mon parti,” suis-je obligé de me dire souvent quand je vois poindre un mécontentement. “ Ou peut-être que je ne contrôle pas assez les tendances ou les aspirations de mes partisans,” ai- je parfois à me dire ; car je ne suis ni infaillible, ni impeccable. Mais ce que je sais, c’est que j’ai pour le moment la responsabilité des destinées de ma Province et que j’ai eu le courage d’y faire face. La tâche est lourde, trop lourde et je l’aurais fuie si ma conscience ne m’avait pas crié que la fuite est une
DISCOUES
lâcheté. La situation est grave ; mais je n’ai pas lieu de me décourager. J’ai reçu des consolations au milieu de ces épreuves. Mes compatriotes ne m’ont pas donné d’approbations équivoques et le verdict du 2 décembre dernier sera ma boussole. Le peuple a voté confiance en moi : c’est pour lui que je travaille et que je lutte. Je suis dans le parti, par le parti, pour mon pays. Mais le parti, M. l’Orateur, c’est un être compliqué et difficile. Il réunit bien des éléments distincts.
Il y a les hommes qui croient, qui ont confiance.
Il y a les hommes d’action, ardents, dévoués dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Mais il y a aussi les metteurs en scène, les officieux, les poseurs, tous ces incapables pleins de fatuité qui représentent la mouche du coche.
Il y a les rongeurs qui grugent çà et là chaque fois que l’occasion leur offre la chance d’un coup de dent, et qui vont, furetant partout en quête de quelque bonne curée.
Il y a les tireurs de ficelles, les intrigants, les envieux, les jaloux, les impuissants. Ce ne sont pas mes adversaires que je crains, ce sont ceux-là. Ils ont leur entrée partout ; ils portent la livrée du parti ; mais le scrupule ne les atteint pas. Pour eux la trahison n’est rien ; ils ne visent qu’aux expédients. L’on s’étonne quelquefois de voir surgir tout à coup un mouvement dans des sphères où l’on s’y attendait le moins. On regarde, on interroge, on s’étonne, on s’inquiète ; voilà une commotion dans l’opinion. On ne sait pas pourquoi ; on ne sait pas d’où ça vient ; mais la commotion est là et le mouvement s’accentue ; les plus dévoués protestent, l’irritation commence. L’opinion se soulève et devient incontrôlable. On se demande : “ Mais d’où vient donc cette révolte ? ”
Tous les mécontents sont du même parti, du parti de la révolte, de la vengeance, de la destruction.
17 n homme important se sépare de ses amis ; on s’étonne, on cherche les motifs qui ont pu le pousser à briser ainsi avec un parti dont il était un des chefs. Inutile de scruter ses motifs ; il a été lui-même la victime inconsciente de ces intrigants qui sont les chancres de leur parti ; il est la victime de ces gens dont l’ambition veille toujours, haineuse, épiant l’occasion de se venger. Ces gens-là vont sonnant la trompette et tâchent
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
de soulever les masses. Yous les verrez convoquer des assemblées, et grâce à leurs menées sourdes et perfides, les' partisans les plus dévoués à un parti commencent à douter de leurs chefs sans pouvoir se rendre compte de leurs doutes ; souvent ces intrigants, ces désappointés réussissent à susciter une révolte, et si la main vigoureuse du chef ne vient pas réprimer ce commencement d’insubordination, adieu la discipline ! Yous pouvez vous attendre à une catastrophe, à un bouleversement qui ébranleront jusque dans ses bases le parti le plus solidement assis. Et quan'd la tempête s’apaise et que le calme renaît, on se demande avec étonnement ; comment se fait-il que nous nous soyions laissés tromper aussi naïvement ? A quel propos toute cette excitation, ces récriminations, ces doutes, cette méfiance, cette trahison enfin ? Demandez-le à ceux-là qui ont soufflé le chaud et le froid dans les rangs du parti ; ils vous répondraient, s’ils pouvaient être francs, que leur haine et leur ambition personnelles les ont poussés à trahir leur parti.
Sur qui retombe la responsabilité de ce bouleversement ? Sur les naïfs, sur les empressés, sur les honnêtes gens qui, sans compétence et sans mission, s’imaginent dans ces moments qu’ils devraient tout réformer.
De Bonald a dit quelque part que les très honnêtes gens et les drôles faisaient les -révolutions, les uns, par méchanceté et par audace, les autres par crédulité et timidité. Si on laissait à ceux qui ont la responsabilité de découvrir l’origine du mal le soin de la découvrir et d’y remédier, on parviendrait vite à le détruire ; mais la mêlée commencée, on s’expose à blesser des amis et ce n’est que lorsque le mal est fait qu’on voit la futilité du combat. Il est trop tard ; les ruines sont là, les haines survivent et les partis politiques restent divisés et affaiblis.
Et les faiseurs rient sous cape, rêvant une autre échauffourée.
Les rats ont trouvé du butin quelque part ; les tireurs de ficelles ont fait placer quelques créatures ; les impuissants ont régné un jour ou ont prolongé d’un jour leur empire usurpé.
M. l’Orateur, j’ai déjà passé à travers tout cela ; j’y passe encore en ce moment. Je ne crains pas, parce que je n’ai rien à me reprocher, et que j’ai eu pour mon parti tout ce qu’il m’était possible d’avoir de sollicitude et de dévouement. Je me rappelle les mauvais jours de 1874 et les regards de défiance
LISCOUKS
que l’on m’adressait lors de l’affaire des Tanneries. J’aurais pu ressentir l’injustice criante dont j’étais alors l’objet.
J’aurais pu me plaindre et donner une forme imposante à ma plainte. J’étais maltraité, soupçonné, ostracisé. J’ai du passer par une phase si brûlante et qui m’a tant fait souffrir que j’ai au moins le droit de constater que j’aurais pu recourir pour ma propre défense à ces cabales et à cette obstruction quedes amis, des Anciens amis, organisent aujourd’hui sans raison contre moi. J’ai cru qu’il valait mieux, pendant même que j’étais la victime, non pas d’une enquête, mais d’une persécution, chercher ma vengeance dans ma fidélité. Il y a des moments où les susceptibilités personnelles fermentent et l’emportent sur le sentiment du devoir.. J’ai fait de mon mieux pour étouffer le ferment que tant d’imputations injustes sollicitaient. Et ce ne furent pourtant pas les occasions qui me manquèrent. Pendant la session de 1875, le sort du gouvernement de Boucherville fut longtemps entre les mains de mon ancien chef, l’honorable M. Ouimet, et entre les miennes. L'honorable député pour Brome, maintenant mon collègue, le solliciteur-général, avait soumis à la chambre une motion rappelant les engagements du ministère précédent envers certains chemins de fer. Le gouvernement de Boucherville ne désirait pas reconnaître ces promesses et les membres do l’ancien gouvernement ne désiraient pas d’un autre côté voir leur parole répudiée. Et telle était la crise du moment que les ministres du jour songeaient déjà au déménagement. Un mot de l’honorable M. Ouimet et la majorité de la Chambre nous suivait contre un gouvernement qui semblait, comme je l’ai dit, mettre de la persécution dans son enquête des Tanneries. M. l’Orateur, nous n’étions pas et nous n’avons jamais été de l’école de la vengeance ou de la jalousie. Avant l’existence d’un gouvernement peu sympathique, avant la satisfaction de nos légitimes ressentiments, nous faisions passer l’intérêt du parti. Le gouvernement, c’était le parti et pour nous c’était tout dire. Aussi, nous n’hésitions pas à profiter d’un prétexte plausible en mettant notre honneur à l’abri pour sauver la situation et laisser la vie au gouvernement. Telle avait été la vengeance de l'un de mes prédécesseurs qui aurait pu nourrir l’espoir, en faisant tomber lo
gouvernement, de reprendre le poste que des défections lui avaient fait perdre injustement.
Quant à moi, l’avenir m’offrit aussi ma vengeance. Mon honorable ami, le chef de la gauche, et qui était encore alors le chef de la gauche, venait de lancer un défi chevaleresque, défi accepté avec un égal sentiment de courage par le chef du cabinet. Le tournoi devait se tenir à Ste-Croix où il eut lieu. Le chef de mon parti me fit l’honneur de songer à moi. Je ne me demandai pas de quelle manière l’on avait songé à moi dans la conduite de l’enquête ; je ne vis dans cette invitation que la voix du parti me demandant un service. Je m’y rendis, et je ne cacherai pas que c’est moi qui eus à supporter, cotte fois-là, la chaleur du jour. Et l’un des meilleurs souvenirs de ma vie, l’un de ces souvenirs qui réconfortent et font du bien, ce sera d’avoir pu rendre service à qui m’avait maltraité.
Je ne rappelle pas ces incidents pour rappeler une échéance et paraître insister sur un règlement de compte. Non, M. l’Orateur, je veux que mon gouvernement soit jugé sur sa politique et ses actes, mais je ne veux pas que dans le simple but de faire du mal on dénature cette politique et ces actes.
Je ne mendie pas du sentiment en notre faveur. Mais je veux rappeler tout simplement cette grande et essentielle vérité que la discipline du parti s’applique indistinctement à tous les membres du parti et dans toutes les phases de leur carrière. Quand on a su ce qu’elle valait, lorsqu’on avait le droit de l’imposer, on doit d’autant mieux en connaître le prix lorsqu’on est dans le cas de la pratiquer. Nous sommes dans une de ces positions où le parti pose ses exigences. Nous sortons des élections avec une majorité forte et bien prononcée ; nous avons une politique vigoureuse à faire prévaloir; nous avons les finances à refaire ; nous avons une province à sauver et nous demandons à notre parti de la sauver. Nous, gouvernement, nous assumons cette grande responsabilité de promettre le salut à la province de Québec et je ne pense pas que ce soit le temps pour un autre élément ou pour une section du parti mal disposée de jeter dans la discussion un élément de discorde.
Je le dis sans crainte, M. l’Orateur, mes collègues et moi, nous avons gagné nos éperons ; nous avons travaillé, nous avons lutté ; assez travaillé et assez lutté pour arriver à la brillante
DISCOURS
victoire du 2 décembre ; assez travaillé et assez lutté pour réunir dans cette enceinte une députation forte, intelligente, patriotique et qui nous honore de sa confiance. Et, retranché derrière ce rempart de l’approbation du peuple^ je le dis énergiquement et hautement : S’il nous reste une rude tâche à
accomplir, il reste aussi des devoirs aux autres, et c’est au nom du grand et beau parti conservateur que je réclame en ce moment de tous leur part de service et de devoir.
Manifeste aux électeurs du comté de Terrebonne, le 2 août 1882.
Messieurs les électeurs.
Vous avez appris que j'ai laissé le gouvernement de Québec pour faire partie de celui d’Ottawa. Quoiqu’il m’en ait coûté de laisser le poste enviable de premier-ministre de ma province, j’ai cru cependant devoir céder à l’invitation qui m’était faite pour la troisième fois de devenir l’un des membres du Conseilprivé de Sa Majesté en Canada, pour des raisons personnelles et des raisons publiques qu’il est de mon devoir de vous communiquer. Les raisons qui me concernent personnellement sont connues de tous. Ma santé ne me laisse guère en état de taire face aux innombrables occupations et aux anxiétés continuelles qui semblent parfois devoir écraser le chef d’un gouvernement. D’un autre côté, désirant faire de la politique la carrière de toute ma vie, j’ai compris qu’il me restait encore infiniment à apprendre, et j’ai cru qu’en servant sous les vétérans d’Ottawa, je pourrais, tout en étant relevé d’une immense responsabilité, acquérir une efficacité et une expérience dont mon pays et mes électeurs pourraient bénéficier plus tard.
Depuis que j’ai obtenu de vous l’insigne faveur de vous représenter, je n’ai jamais perdu de vue qu’en osant recueillir, comme votre député, la succession des Lafontaine et des Morin, j’assumais une tâche bien lourde, et cette idée constante m’a encouragé et soutenu dans les travaux pénibles de la politique, et m’a forcé de redoubler d’efforts et d’attention pour réussir, en rendant quelques services à mon pays, à perpétuer le prestige qui s’attache au comté de Terrebonne. Mon ancien collègue dans la représentation du comté, l’honorable M. Masson, a pu, mieux que moi, soutenir ce prestige par une brillante carrière, qui n’est, je l’espère, que suspendue, et je me sens grandement honoré d’être appelé à lui succéder dans les conseils de la nation à Ottawa.
Pour moi cette évolution est l’accomplissement du programme
DISCOURS
que je me suis imposé en votre présence en 1867. Il fallait commencer par le développement de nos ressources et c’est dans la législature de Québec que ce premier travail devait s’opérer. Colonisation, agriculture et chemins de fer, voilà les trois grands éléments que j’ai voulu donner pour base à la politique provinciale. Le comté de Terrebonne a retiré de la mise à exécution de ce programme la part qu’il méritait, et je suis heureux de pouvoir dire que j’ai mis la main à tous les progrès qui se sont opérés chez vous, et que je laisse derrière moi une législation qui en assure le futur développement. Connaissant les talents et le patriotisme de celui qui semble désigné pour me remplacer à Québec, je ne doute pas que le comté de Terrebonne recueille, dans toute leur plénitude, les bénéfices qui peuvent dériver de cette politique éclairée.
C’est du comté de Terrebonne qu’est parti ce grand mouvement de colonisation, qui, franchissant la barrière des Laurentides, va se frayer une route vers le nord et l’ouest, et va livrer aux populations futures de nouvelles régions pleines de promesses et d’avenir. Tous avez révélé au pays des ressources inattendues ; vous avez agrandi la province de vastes et riches territoires, et de ce comté rayonne, depuis des années déjà, ce mouvement des chemins de fer et de la colonisation qui attire tous les regards sur vous.
Il me semble que, maintenant, mon rôle à moi est de changer de théâtre et de sphère pour continuer l’œuvre commune en vous donnant les moyens de réaliser toutes ces belles espérances et d’utiliser les produits de tout genre que la forêt, le sol et l’industrie naissante accumuleront bientôt dans vos nombreuses gares de chemins de fer. Si c’est Québec qui stimule la production, c’est Ottawa qui règle le commerce ; c’est de là que doivent venir les tarifs favorables et les débouchés avantageux. Il ne suffit pas d’avoir des bras vaillants capables de dompter la nature, il ne suffit pas à une population d’avoir de l’intelligence et du courage ; il faut que tout s’enchaîne, que tout s’entr’aide, et que l’homme de la politique complète l’homme du travail en donnant l’essor au commerce et à l’industrie. La demande des produits agricoles s’accentue sur tous les marchés européens ; la jeune Amérique est appelée à nourrir les vieux continents qui s’épuisent.
DE L’HON. J. A. CHAPLEATJ
Il faut que le Canada ait sa part d’exportations dans les centaines de millions de piastres qui tous les ans traversent l’Atlantique. Soyons vigilants et soyons unis, et vous verrez que la sagesse de nos chefs, à Ottawa, nous conduira à des résultats de fortune inespérés. Je veux aller à Ottawa pour seconder ces chefs et les encourager de toute la confiance que vous m’accorderez.
Yoilà l’industrie qui s’installe chez vous et qui suit vos voies ferrées. Je vois les capitalistes des grandes cités rechercher le comté de Terrebonne pour la création de nouvelles manufactures. Yous assistez à l’inauguration d’une ère nouvelle. J’espère qu’il me sera permis de seconder plus activement ce mouvement et d’attirer plus sûrement les hommes d’affaire vers vos immenses pouvoirs d’eau et vos inestimables richesses forestières et minières.
Et c’est aussi à ce point de vue que s’est placé celui que vous venez d’élire, M. Nantel, lorsqu’il s’est effacé si généreusement pour donner l’avantage au comté de Terrebonne d’avoir un représentant dans le gouvernement d’Ottawa. Occuper un siège de représentant aux Communes, c’est la réalisation de nobles et légitimes aspirations.
Je n’ai pas besoin de vous donner ici de programme politique. En devenant ministre fédéral, j’accepte sans réserve la responsabilité de la position que s’est faite le gouvernement de sir John A. Macdonald, et je n’ai qu’un espoir et qu’une ambition : voir le pays profiter longtemps des bienfaits de la politique libérale et prévoyante et aider dans la mesure de mes forces à continuer et perfectionner l’œuvre commencée.
Cette politique a été discutée et jugée par le pays, par votre comté, dans les dernières élections générales ; je ne vous ferai pas l’injure de penser que votre jugement du 20 juin a été donné sans considération sérieuse de votre part.
Yous avez alors affirmé hautement votre appréciation des mesures et des hommes dans l’administration de la chose publique. Franchement vous l’avez dit, franchement je vous en félicite et vous en remercie.
Notre position comme nation sur le continent d’Amérique fait en ce moment l’admiration des vieilles sociétés de l’Europe, comme elle fait l’envie de nos voisins plus forts, plus riches,
DISCOURS
aussi généreux mais bien moins dotés que nous sous le rapport des institutions politiques.
La constitution dont nous jouissons donne à tous une protection égale, elle résout sans violence comme sans arbitraire toutes les complications politiques qui peuvent naître ; elle assure la justice la plus impartiale et la plus respectée parce que notre magistrature est la plus indépendante, dans son inamovibilité ; elle nous donne la plus grande somme de liberté individuelle et politique.
Notre franchise commerciale est illimitée ; de fait nous ne gardons de notre état colonial que le prestige et le bénéfice du haut protectorat de l’Angleterre et la loyauté la plus cordiale à notre Souveraine. Et dans ce grand travail d’émancipation graduelle, nous sommes sûrs de nous trouver d’accord avec les sentiments généreux de la nation anglaise. Faire de ses colonies des nations est une mission assez belle pour satisfaire toute la fierté de la Grande-Bretagne.
Soyons satisfaits de notre sort, ayant le droit d’en être orgueilleux, sans vouloir hâter ou forcer un mouvement que la marche naturelle des choses et la destinée de notre nation amèneront plus sûrement et plus efficacement que les efforts des rêveurs qui oublient leur tâche pour s’occuper d’une œuvre qui n’appartient qu’à leurs successeurs.
Nous avons grandi, depuis un demi siècle, plus que bien d’autres peuples pendant dix générations.
Nous devons cette position, et la rapidité étonnante avec laquelle nous l’avons obtenue, d’abord à la vitalité des races que le pays renferme, ensuite à la sagacité des hommes d’état qui ont dirigé nos destinées politiques, et surtout, disons-le, à cet esprit de foi, à ce sentiment de dignité qui est le véritable esprit public des nations qui veulent vivre et grandir.
Conservons cette foi qui engendre le respect et la confiance dans les hommes qui se dévouent à la direction de la chose publique ; gardons nos traditions glorieuses, elles sont encore le meilleur guide comme le plus fécond élément d’émulation pour les jeunes générations qui arrivent.
Vous avez de ces traditions dans votre comté ; la province en abonde, le pays en est rempli.
Nous avons, à la tête de nos affaires politiques, un homme
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
éminent dont la personnalité ne déparerait pas les plus grands cabinets politiques de l’Europe. Tous lui avez donné votre confiance entière et durable ; vous lui avez gardé par là toute sa force, et il l’a employée pour quintupler la puissance du mouvement politique de notre pays. Tous avez aussi ceux qui ont, depuis des années, donné leur concours généreux et fécond aux œuvres politiques de ce chef expérimenté ; encouragez-les par vos sympathies à continuer leur travail fructueux.
Que les animosités, que les rivalités, que les préférences s’effacent pour ne laisser qu’un seul sentiment, celui d’une émulalation fervente dans le service du pays.
Yoilà ce que je proclame, voilà ce que je pratique depuis que je suis dans la carrière politique, et, Dieu merci, je n’ai pas l’intention de renoncer à mon programme.
Je l’ai suivi sans m’occuper des fausses représentations, des récriminations, des attaques de toutes sortes dont j’ai été l’objet, et je ne crois pas avoir, par là, perdu aucun des droits que je pouvais avoir à la confiance de mes compatriotes, ni manqué à aucun des devoirs que cette confiance m’imposait.
J’ai cru devoir exprimer mes sentiments dans une lettre aux électeurs du comté, parce que le pauvre état de ma santé m’interdit les fatigues du “ husting.”
J’ose espérer que vous me continuerez votre confiance, et si Dieu m’accorde le retour de mes forces, les occasions ne manqueront pas où je pourrai m’entretenir plus intimement avec vous, et où nous causerons à cœur ouvert de nos intérêts communs.
Pendant quinze ans que nous avons travaillé ensemble, j’ai tâché de vous rendre, en dévouement et en labeur politique, la confiance que vous m’avez donnée. Pendant ces quinze années il s’est, pour ainsi dire, formé entre vous et votre député une communauté d’idées et de sentiments, une solidarité dans l’œuvre déjà faite et pour l’œuvre à accomplir, que je ne voudrais pas voir se briser.
J’ai la prétention de croire que je n’ai pas démérité de vous. A vous de dire si, depuis que je vous représente, votre comté a reculé dans la voie du progrès, s’il a baissé en importance et en considération.
Le verdict que vous allez rendre me dira si je me suis trompé
DISCOURS
en pensant que vos vœux s’accordent avec les miens, et que nous allons continuer à nous estimer, nous respecter et nous entr’aider dans le travail du bien pour votre comté et pour notre pays.
J’ai l’honneur d’être, Messieurs,
Votre serviteur toujours dévoué
J. A. Chapleau.
Discours prononcé a Montréal, le 25 juin 1883, au concert