M. LÉPINE
Messieurs,
Pour répondre à votre bienveillante et trop élogieuse adresse,, je ferai ce que j’ai fait dans tout le cours du procès qui me vaut cette manifestation, — je vous parlerai du cœur— je n’écouterai que l’inspiration des sentiments que vous éprouvez vousmêmes.
Tous avez bien voulu dire, Messieurs, que j’ai accompli un grand acte de dévouement : je crois n’avoir accompli qu’un double devoir, celui qui s’impose à tout avocat à qui l’on fait appel en faveur d’un malheureux, et celui d’un Canadien-Français sur qui reposent les espérances d’un compatriote. J’ai fait ce voyage de Manitoba, contrée encore lointaine pour nous, et j’ose dire qu’aucun sentiment, autre que celui d’un devoir sacré, ne m’a animé durant tout le cours de l’œuvre que j’ai accomplie. Il ne m’appartient pas de dire si j’ai bien ou mal accompli cette tâche, mais je puis affirmer en toute franchise que j’ai fait mon possible.
En arrivant à Winnipeg, j’avoue avoir été péniblement affecté par un fait que j’avais un peu prévu d’avance. Voua connaissez, au moins par ouï-dire, le caractère des Métis. Ils tiennent de la race française la vivacité et l’intelligence, mais de la race indienne, l’insouciance et l’imprévoyance. Demandez-leur de faire telle ou telle démarche, — si vous leur persuadez! que cette démarche est raisonnable, ils sont prêts, et entraînés par leur nature chevaleresque, ils pourront au besoin accomplir des actes d’héroïsme, mais pour eux, l’action doit suivre immédiatement la résolution; s’il faut attendre, l’insouciance reprend son empire, et ils attendent trop longtenps. Quand je suis arrivé, rien n’était préparé pour le grand procès ; les Métis
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attendaient encore. Mon honorable ami M. Royal m’avait prévenu de ce fait incontrôlable.
La première question qui s’est imposée aux défenseurs de M. Lépine, a été celle de l’illégalité de la liste des jurés. Je croyais que cette liste avait été préparée d’une manière illégale et dans une intention évidemment hostile à mon client. Il me semblait qu’il était facile de la faire rejeter par la cour, mais consulté sur ce point, M. Lépine m’a déclaré formellement qu’il ne voulait point de ces procédés dilatoires, qu’il voulait en finir au plus tôt, sans s’inquiéter si une nouvelle liste lui offrirait de meilleures chances d’acquittement. J’ai dû céder à ce désir, plus chevaleresque, je l’avoue, que prudent.
Yous connaissez, Messieurs, le verdict des jurés. Il ne m’appartient pas de l’apprécier, mais il m’est permis de l’expliquer. Yous connaissez quelle éducation politique ou publique ont reçue les Métis. Cette éducation leur est venue de deux autorités différentes, je puis dire, de deux tutelles distinctes, mais dont l’influence a été identique. La compagnie de la Baie d’Hudson a été pour eux, en thèse générale, un gouvernement paternel, bienveillant et préoccupé de leur inspirer, en même temps que la confiance, le respect de l’autorité constituée. Très libérale dans les transactions journalières, faisant aux Métis des avances considérables, sans exiger d’autres garanties que celle de leur honnêteté personnelle, cette compagnie leur inspirait une légitime confiance, et cette confiance opérait chez ces esprits défiants, comme le moyen le plus efficace de gouvernement. La compagnie en profitait pour donner à son autorité le prestige et le caractère d’une institution sacrée. De là, chez les Métis, un respect tout particulier et dont nous avons peine à nous faire une juste idée, pour le pouvoir constitué.
D’un autre côté, vous savez, Messieurs, l’influence bienfaisante, mais prépondérante exercée par la religion sur les populations du Hord-Ouest. Depuis les temps déjà bien éloignés où Mgr Provencher, de glorieuse mémoire, plantait la croix au milieu de ces vastes solitudes, jusqu’à ce jour où Mgr Taché, continuateur d’une œuvre si sublime, consacre sa vie à la diffusion des vérités évangéliques, l’autorité de l’Eglise a toujours été respectée, a toujours exercé son empire sur l’esprit de ces
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populations qu’une nature sauvage, grandiose, semble prédisposer aux idées religieuses. Le Métis est sincèrement religieux ; c’est sa gloire, et il trouve dans l’habitude du respect pour l’autorité ecclésiastique, une consolation, en même temps qu’une garantie pour sa gouverne dans toutes les choses de la vie.
Yous comprenez facilement que cette double influence civile et ecclésiastique a dû laisser une empreinte profonde sur le caractère des Métis. Pour eux, l’autorité c’est tout, et ils ne pourraient en secouer le joug qu’en croyant obéir à une autre autorité, exerçant même un empire plus absolu. Yous comprendrez ainsi facilement pourquoi les paroles du juge dans l’affaire Lépine ont tant influé sur l’opinion des jurés. La voix de l’autorité se faisait entendre, donnant, je dois le dire, non pas seulement des éclaircissements sur la cause, mais en réalité des injonctions ; ils n’ont pas vu au delà, ils avaient prêté serment, et ils ont cru devoir obéir aux instructions du juge plutôt qu’aux supplications de l’avocat. Je ne discute point leur verdict, je le constate et je l’explique. On dira peut-être que les jurés dans cette circonstance ont été trop obéissants, ou même trop naïfs ; pour ma part, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont agi avec une honnêteté digne d’admiration, bien qu’un verdict différent eût pu être donné honnêtement.
Quoiqu’il en soit, Messieurs, il me semble que ce respect de l’autorité, si évident chez les Métis, devrait faire comprendre à nos gouvernants, que ces hommes-là ne sont point des ennemis du trône ni des révolutionnaires ; ce sont des hommes d’ordre et, permettez-moi cette expression, du bois dont on fait des bons citoyens. Il me semble que l’homme si distingué qui préside à nos destinées, Lord Dufferin, un véritable homme d’Etat, comprendra facilement que la reine n’a pas de meilleurs sujets que les Métis du Nord-Ouest, et qu’une amnistie générale serait le moyen le plus sûr de reconquérir leur confiance et de les rallier au grand œuvre de la fondation d’une nationalité durable sur ce continent.
Je puis rappeler ici un mot de M. Lépine lui-même. Un jour que j’allai le voir dans sa prison, je demandai, avec la liberté qu’un avocat a le privilège d’exercer vis-à-vis son client : “ Dites-moi donc franchement, mon brave Lépine, n’avez-vous rien à vous reprocher dans toute cette affaire ? ” — “ Eh bien,
monsieur l’avocat, me dit-il, je ne suis pas plus religieux qu’un autre, mais j’ai été à confesse plusieurs fois depuis la mort de Scott, et je n’ai jamais parlé de cette affaire-là à mon confesseur, parce que c’est l’intention qui fait le mal, et je n’ai jamais eu intention de faire du mal à personne. Nous avions un gouvernement, dans ce temps-là, et j’ai obéi au gouvernement. D’ailleurs, je suis assez fort, assez courageux et assez noble pour attaquer un homme en face sans avoir besoin de l’assassiner.”
L’homme qui me tenait ce langage, est, je ne crains pas de le dire, respecté et aimé de toute la population, des Anglais comme des Métis. Il possède une instruction très passable ; il est intelligent, brave et fier comme on dit dans le pays. Je ne veux, pour preuve de sa nature chevaleresque, que le fait suivant : Vous savez que Lépine avait été admis à caution ; eh bien ! le jour où il s’est présenté devant la cour, ce cautionnement n’avait aucune valeur. Il aurait pu traverser la frontière et narguer ses accusateurs, sans même craindre que ses cautions fussent inquiétées. Il savait tout cela, et cependant il est venu se livrer. Et moi, je me dis que l’homme qui pousse aussi loin le scrupule, ne peut pas être un meurtrier !
Messieurs, je veux vous dire ici que M. Lépine est marié à une femme digne en tous points de partager le sort d’un homme aux prises avec l’adversité, spectacle digne des dieux, au dire d’un orateur païen. Je l’ai vue au moment où elle venait visiter son mari, à la prison, et je dirais que j’ai été heureux de la connaître, si la vue d’une mère de douleurs pouvait laisser autre chose sur le cœur qu’une impression pénible. Lépine venait d’être condamné ; sa femme, brisée par cet effroyable malheur, voulait cependant me remercier de mes inutiles efforts ; elle ne pouvait parler, l’émotion la suffoquait ; elle me dit adieu au milieu de ses sanglots et, elle m’écrivit ensuite la lettre suivante :
“ St-Boniface, 3 novembre 1874.
“ Monsieur,
“ Il m’est impossible de vous laisser partir de Manitoba sans vous adresser un mot, pour exprimer un peu ma trop juste reconnaissance pour ce que vous avez fait pour mon cher mari, pour mes enfants, pour moi. Jamais je ne pourrai vous oublier ;
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votre nom, permettez-moi de vous le dire, sera prononcé avec vénération par nous tous. J’apprendrai à mes petits enfants à le bénir, à le porter au pied du trône de l’Eternel, et si Dieu veut exaucer la prière de l’épouse affligée, des enfants privés de leur soutien, de leur bonheur, oui, et le Dieu bon et juste ne peut la rejeter, les bénédictions du Ciel vous accompagneront en tout et partout pendant cette vie que vous dépensez pour la justice, pour le bonheur des autres.
“ J’aurais désiré vous prouver ma vive gratitude, ou du moins vous l’exprimer de vive voix ; mais quand j’ai eu l’avantage de vous rencontrer hier après-midi, j’avais le cœur trop brisé.
“ Je suis pourtant un peu remise: la résignation, la générosité de mon cher mari me donnent du courage pour supporter l’épreuve. Au reste, le bon Dieu qui frappe d’une main ne manquera pas de consoler de l’autre.
“ Permettez, monsieur, de me joindre à M. Lépine pour vous souhaiter un bon et heureux voyage ; nous n’aurons qu’un cœur et qu’une voix pour vous souhaiter tout le bonheur possible sur cette terre.
“Je demeure, monsieur, avec respect et une reconnaissance éternelle,
“ C. Lépine (née Marion).
“ J. A. Chapleau, écuier,
“ à Winnipeg, P. M.”
Messieurs, la voie douloureuse parcourue par cette femme forte, je l’ai parcourue moi aussi en grande partie. J’ai laissé Montréal plein de courage, d’espérance et d’ambition ; j’ai travaillé avec toute l’énergie dont je suis capable et j’ai succombé ; j’ai vu condamner le brave Lépine. Atterré par ce premier coup, j’ai dû recommencer le même travail pénible pour défendre Nault, une autre victime des troubles du Mord-Ouest. Plus heureux cette fois, bien que la cause fut plus difficile à défendre devant le même tribunal, je n’ai cependant pas obtenu un succès complet, car Nault est encore dans les fers. Seul, Lagimodière est sorti de prison et jouit maintenant de cette liberté qui semble indispensable aux robustes enfants de la prairie. Mais je dois le reconnaître, dans cette épreuve, j’ai été soutenu par les sympathies des habitants de la province de Québec.
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
Mes amis, et même quelques-uns de mes adversaires politiques, m’ont encouragé de leur approbation et de leurë conseils, et en arrivant à la rivière Rouge, l’exemple du vénérable évêque de St-Bonifàce a été pour moi un guide assuré. J’ai vu Mgr Taché qui, depuis cinq ans, a partagé toutes les épreuves des Métis et résumé, pour ainsi dire, dans sa personne, toutes leurs souffrances ; j’ai vu ce vénérable prélat, brisé par la douleur à la suite d’un accident pénible, se faire porter devant le tribunal pour déposer devant Dieu et devant les hommes des faits qu’il a connus, et desquels ressort la justification du peuple si cher à son cœur ; et il m’a paru qu’en présence des souffrances morales, dont ses traits portent l’empreinte, j’étais mal venu de me plaindre moi même et que j’étais plutôt heureux d’avoir pu m’identifier un instant avec un homme dont l’histoire devra honorer le souvenir.
Discours sur l’affaire des Tanneries, prononcé en novembre 18*75, dans l’Assemblée législative de Québec : —
M. l’Orateur,
Lorsque cette après-midi, j’entendais l’honorable député de Lotbinière proposer sa motion, secondé dans ce nouvel effort par l’honorable député de St-Jean; lorsque j’entendais ces honorables messieurs moduler, d’une voix presque attendrissante, l’humble demande qu’ils faisaient à cette Chambre de mettre sous leurs yeux quelques-unes des pièces de ce long procès qu’ils s’étaient donné tant de peine à intenter ; lorsque, surtout, j’entendais l’honorable chef de l’opposition supplier le gouvernement de lui dire, au moins, si on lui refusait les documents qu’il demande, quelles chances de succès l’on pourrait avoir en portant devant un nouveau tribunal l’instruction de ce procès, dont le résultat a été si malheureux pour lui; je croyais entendre une répétition de ce cantique célèbre que les Ecritures nous ont transmis: “ Super flumina Babylonis illic sedimus et “ flevimus, cura recordaremur Sion : ” et je traduisais sans peine ce chant poétique, par ces mots qui semblaient s’échapper distinctement de la bouche des honorables députés :
“ Sur les bords d’un ffeuve, retenu dans son cours par ^ un mur de revêtement et de nombreuses écluses, nous nous a sommes assis et nous pleurons en pensant aux trésors que ce “ nouveau Pactole devait charrier pour nous ; et dans notre “ désespoir, voyant nos espérances renversées par une main u cruelle, nous nous cherchons des compagnons d’infortune.”
Car, il n’y a pas à se faire d’illusion, M. l’Orateur, la motion de l’honorable député est trop transparente pour tromper les yeux les moins exercés. Le but que s’est proposé le chef de l’opposition n’est pas tant d’avoir les documents qu’il demande, que de trouver une occasion de satisfaire ses ressentiments politiques contre les membres de l’ancien gouvernement, et
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tenter de venger ses amis de leur cruel désappointement dans la fin malheureuse de la fameuse transaction du canal.
Je ne ferai pas à l’honorable député l’injure de supposer qu’il soit tout à fait sérieux, en demandant les deux premiers documents que mentionne sa proposition. Ceux qui connaissent les principes les plus élémentaires du droit constitutionnel, savent que c’est un des privilèges des officiers en loi de la Couronne de garder secrètes les sources des conseils qu’ils donnent à Sa Majesté, que les rapports mêmes qu’ils font comme hase des ordres-en-conseil que le gouvernement fait exécuter, sont tenus secrets, à moins que Sa Majesté ou ses représentants ne donnent une autorisation spéciale de les rendre publics. A plus forte raison, serait-il ridicule de prétendre que ces notes et projets de rapports ou de consultations seulement ébauchés, pussent faire l’objet d’une demande de leur production devant un Parlement.
Cependant, l’on doit se réjouir du progrès sensible qui paraît se manifester chez nos adversaires, dans leurs procédés pour arriver à la connaissance des actes du gouvernement ou de ses membres. L’honorable député a bien fait de se hâter de demander ces papiers devant la Chambre, pour que l’on se hâte de les produire ici. Il a prévenu par là de nouveaux exploits de la part de ses amis qui, naguère encore, épiaient aux portes, corrompaient les employés, fouillaient les tiroirs et volaient les lettres. Mais pour s’être amélioré comme procédés, on est forcé d’avouer que comme science on n’a guère fait de progrès. La motion en question ne comporte-t-elle pas en effet la violation la plus flagrante des secrets d’office, de ce qu’on est convenu d’appeler “ communication privilégiée” entre l’avocat et son client? Ce qu’on demande n’est en effet que la divulgation des consultations professionnelles privées entre les officiers en loi de la Couronne, demandeurs dans une cause, et MM. Ritchie et Loranger, leurs avocats.
Cette motion est une insulte jetée à la face de ces messieurs, car cette demande ne peut avoir sa raison d’être que dans la supposition injurieuse que le procureur-général et le solliciteurgénéral, cédant à des influences perverses, auraient failli à leur devoir. Ce serait les accuser d’avoir désobéi à l’ordre que leur avait donné la Chambre, à la fin de la session dernière, en
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11e prenant pas les mesures nécessaires pour intenter une poursuite convenable pour le recouvrement de la propriété qu’on voulait revendiquer. Ce serait accuser les avocats appelés à formuler devant le tribunal la poursuite en question, d’avoir eu, eux aussi, la faiblesse criminelle de laisser mutiler la déclaration qu’ils avaient préparée dans cette cause, au détriment des intérêts de leur client. De deux choses l’une, ou MM. Ritchie et Loranger ont lâchement sacrifié leur devoir et leur conscience professionnelle, en rendant incomplète et insuffisante leur demande en cour, cédant, en cela, aux suggestions coupables des officiers en loi de la Couronne, ou la demande du chef de l’opposition est suprêmement ridicule. En effet, pourquoi cette motion, si l’on n’a plus le courage de dire ce que l’on répétait au commencement de la session : savoir, que la déclaration dans la cause du procureur-général Church vs. J. R. Middlemiss était incomplète et insuffisante, et que c’est grâce à la mutilation que l’on a fait subira cette déclaration, que la poursuite a été rejetée par le tribunal. Si la déclaration produite en cour est suffisante, à quoi nous sert d’aller fureter dans le panier de l’avocat, la hotte du chiffonnier, pour retrouver un brouillon, désormais inutile ? Si, au contraire, on prétend que cette déclaration est incomplète et insuffisante, si l’on croit qu’elle a été ainsi rendue insuffisante par collusion entre les accusés et le poursuivant dans la cause, qu’on le dise donc franchement, qu’on demande carrément l’opinion de la Chambre sur ce point, qu’on porte cette' accusation contre le ministre coupable et qu’on l’appelle à se défendre.
Mais non ! vous verrez, M. l’Orateur, que si d’un côté on n’a guère souci de la réputation d’hommes honorables autant qu’éminents dans leur profession, en insinuant une infamie contre eux, on trouvera moyen, l’instant d’après, de leur faire des protestations de confiance et de respect ; on se courbera devant leur avis, pourvu que cela serve à persécuter encore les hommes qu’on a jusqu’ici vainement essayé de renverser.
Lorsqu’à l’ouverture de ce parlement, le général du mince bataillon qui nous fait face, lançait ses premiers boulets dans notre camp, on remarqua, comme une de ses premières pièces d’attaque, cette accusation de négligence ou de faiblesse coupable portée contre le procureur général dans cette affaire. On
se demandait alors si les complices des héros du Pacifique n’avaient pas continué leur œuvre avilissante de corruption, de subornation. Après tout, il n’y aurait pas eu tant à s’étonner ; autant vaut suborner et corrompre un chiffonnier et voler un projet d’acte, que de corrompre un clerc d’étude, séduire un gardien et voler des télégrammes. Pour des gens habitués à regarder aux serrures, à enfoncer des pupitres, à dévaliser des bureaux, la besogne n’était ni nouvelle, ni difficile.
Le procureur général répondit par une dénégation énergique à cette attaque injurieuse de la part du chef de l’opposition. Sur l’honneur de sa parole comme procureur général et aviseur de Sa Majesté, il déclara devant cette Chambre, qu’il n’avait rien fait de ce que comportait l’accusation en question ; qu’il avait fait son devoir et tout son devoir. Malgré qu’il n’y fût pas obligé, voulant prévenir tout soupçon et tout doute, il produisit une lettre de M. Ritchie, l’avocat de la poursuite en question, lettre écrite avant que le jugement ne fût rendu. Dans cette lettre, ce monsieur affirmait lui aussi, sur l’honneur, qu’il n’avait fait ni laissé faire par qui que ce soit, aucun changement matériel dans la demande ou déclaration dans cette cause, et qu’il n’aurait jamais consenti, à la sollicitation de qui que ce fût, à laisser altérer ainsi sa procédure écrite.
Après ces déclarations solennelles, quel peut être le sens logique de la motion de l’honorable député de Lotbinière, si ce n’est le doute injurieux qu’elle jette sur la franchise des déclarations des honorables messieurs dont je viens de parler, ou, ce serait pis encore mais plus logique, un démenti formel à ces déclarations.
L’honorable député a bien peu de souci de la haute position qu’il occupe en chambre et de sa responsabilité comme chef de parti, en se faisant ainsi l’écho officieux d’un homme qui, il n’y a pas un an, traitait notre parlement de “ législature avilie et moribonde.”
M. Holton, ce grand professeur de la coutume parlementaire, devrait pourtant savoir que le mode qu’il a suggéré, et que l’honorable chef de la gauche s’est trop empressé de suivre, est contraire à toutes les grandes traditions du parlementarisme anglais. Il est vrai qu’il a déjà fait bien peu de cas de ces
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notions de dignité politique lorsqu’il s’est fait l’insulteur de toute la législature de sa province.
M. Holton, en faisant, à l’ouverture d’une campagne électorale, un avancé aussi grave et aussi injuste que celui qu’il fit l’été dernier, s’était placé dans une position dont ses amis commençaient à rougir pour lui. Les démentis les plus formels l’écrasaient ; il se dit alors, qu’en se servant d’une manœuvre parlementaire à laquelle il savait que ses amis se prêteraient volontiers, il échapperait, sinon à l’ignominie, du moins au ridicule. Je regrette de voir l’honorable député de Lotbinière se faire l’écho d’une accusation aussi fausse et aussi injurieuse. On devait attendre mieux de la courtoisie et des sentiments de noblesse que l’on prête toujours à l’honorable député.
Mais il ne faut pas trop s’étonner, M. l’Orateur ; comme je le disais tout à l’heure, ce n’est pas tant le désir de voir sa curiosité satisfaite que le plaisir d’exercer une vengeance politique, qui fait mouvoir les honorables moteurs. On voudrait ramener devant le public des calomnies usées, afin de couvrir de ces clameurs la voix qui accuse leurs amis. En effet, pourquoi cette demande de papiers qu’il ne peut avoir, et de documents qu’il connaît mieux que tout le monde ? Qu’a-t-on besoin d’un jugement et d’une déclaration qu’on a colportés aux quatre coins de la province pendant les élections dernières ? Mon ; comme le disait l’honorable député des Deux-Montagnes, ce ne sont pas des renseignements que l’on veut, c’est un prétexte que l’on cherche pour nous accuser. Messieurs, si vous voulez nous attaquer ne cherchez donc pas de faux-fuyants, n’allez donc pas par des sentiers détournés. Pas de dissimulation ; levez vos visières, je me trompe, levez vos masques ; regardeznous en face et montrez-vous tels que nous vous connaissons î Voyez- vous, la comédie n’a pas pu durer longtemps, et à deux heures d’espace, vous avez révélé malgré vous votre pensée secrète.
Avant l’ajournement de cette chambre, cette après-midi, l’honorable chef de l’opposition demandait, modestement il est vrai, des documents qu’il prétendait être cachés et tenus secrets ; et, ce soir, nous l’avons vu, se dévoilant lui-même, prier le gouvernement d’essayer de réparer l’insuccès de cette poursuite, en interjetant appel du jugement rendu dans cette affaire, et
tenter ainsi nn suprême et dernier effort pour confondre ceux qui croyaient et qui disaient que ce grand scandale des Tanneries, monté avec tant de fracas et de peine par l’honorable député et ses amis, n’était au fond qu’une invention de la haine politique et des jalousies du pouvoir.
Oui, continuer le scandale des Tanneries, voilà bien le mot d’ordre parti des hautes régions où siègent les maîtres et seigneurs de l’honorable député de Lotbinière, et dont l’écho fidèle se retrouve dans la motion boiteuse de l’honorable député.
Ecrasés sous le scandale hideux du canal, nos adversaires ont voulu se trouver des camarades de malheur. “ Misery loves company”, dit un vieux proverbe anglais ; les puffers, confondus, anéantis sous le bras vengeur de la justice, voudraient ressusciter ou du moins galvaniser, pendant quelques mois, le scandale des Tanneries, qui devait être, dans la pensée de nos adversaires, le tombeau du parti conservateur.
N’allez pas croire, Messieurs, que nous allons trembler devant vos menaces. Nous n’avons pas tremblé lors de la première attaque ; si celui qui conduisait alors le vaisseau de l’Etat a cru devoir remettre les rênes du pouvoir à celui qui les lui avait confiées, vous savez que ce n’est pas au sentiment de la culpabilité qu’il a cédé. Nous avons invité tous nos accusateurs à venir déposer contre nous. Nous avons demandé à Son Excellence, en quittant le gouvernement, qu’une enquête stricte et complète eût lieu sur les imputations qu’on lançait contre nous. Yous l’avez eue, cette enquête ; vous et les vôtres y avez versé tout le fiel que les rancunes politiques pouvaient vous fournir. Heureusement pour la vérité, heureusement pour nous, dans cette grande enquête où les consciences devaient se montrer, il y a eu des consciences qui ont dit la vérité, comme il y a eu d’autres consciences qui ont eu peur de dire le mensonge. Le parjure n’a pu s’y faire une place ; il se serait trouvé sous les regards d’hommes accoutumés à le découvrir et à le punir ; il a craint de rentrer dans cette enceinte, il est allé cacher son fiépit et sa rage impuissante chez sa sœur, la calomnie, qui n’a cessé de nous poursuivre.
Le gouvernement qui nous avait succédé, la chambre dont nous faisions partie, ont été inexorables et sans pitié pour nous. On a poussé la sévérité jusqu’à la rigueur. On a été dur à notre
DISCOUKS
égard durant toute la procédure de cette interminable enquête. Nous ne nous sommes pas plaints. Si un mot de protestation est sorti de notre bouche, ce n’a pas été pour nous défendre mais pour empêcher, contre les autres, ce que nous pensions être une persécution. L’accusation avait à peine fini de faire entendre son dernier témoin, qu’on vint nous annoncer que la dernière session du second parlement touchait à sa fin. Pas un membre n’avait eu l’occasion de lire la preuve volumineuse, entassée pendant trente jours d’instruction, qu’on venait demander à cette Chambre un vote déclarant qu’il y avait matière à poursuite devant les tribunaux pour demander l’annulation de l’acte exécuté par le gouvernement dont nous faisions partie.
Forts de notre droit, confiants dans la pureté de nos actes et l’honnêteté de notre conduite, et surtout, connaissant bien nos adversaires, qui auraient triomphé si nous eussions porté la révolte dans les rangs du parti qui nous assujettissait à un traitement aussi rigoureux, nous nous sommes soumis sans avoir à baisser le front ; nous avons accepté, sans murmurer, l’ordre que donna la Chambre de poursuivre en justice l’annulation de l’acte de notre gouvernement.
La poursuite judiciaire fut intentée, et rien ne fut oublié pour la rendre aussi sévère que possible. Alors, au moins, devions nous nous attendre à ce que nos ennemis respectassent la loi à laquelle ils avaient voulu nous soumettre ; à ce que l’on nous donnât le bénéfice de la présomption d’innocence que l’on accorde au plus vulgaire des accusés. Non, monsieur l’Orateur, un tel acte de justice répugnait à la nature jalouse et calomnieuse de nos adversaires ; on continua à nous accuser, à nous condamner, pendant même que les tribunaux instruisaient la cause que cette Chambre leur avait déférée. On alla plus loin, et ce fut l’honorable moteur de la proposition qui nous occupe, qui donna, le premier, le spectacle étrange dont nous avons tous été les témoins dans les élections dernières.
Le lieutenant-gouverneur avait convoqué le pays à des élections nouvelles pour un prochain parlement. Dans la lutte qui allait s’engager, le ministère actuel ne pouvait être jugé que sur son programme politique et sur la valeur personnelle de ses membres. Chargé lui-même de la poursuite dirigée contre un de nos actes, il était injuste, il était ridicule, de vouloir lui
faire porter la responsabilité de l’acte qu’il censurait dans sa poursuite. Mais une telle distinction n’aurait pas fait l’affaire de ces grands apôtres de l’éducation politique du peuple, de ces grands défenseurs des traditions constitutionnelles. On vit donc le chef de l’opposition lancer un défi qui restera dans nos annales comme un monument de vanité politique qui n’eût d’égal que le châtiment humiliant dont elle fut écrasée. Au lieu de mettre en jugement la politique du ministère, le grand chef libéral annonça que la lutte générale qui s’engageait, allait se faire entre son parti et les hommes qu’il qualifiait alors du nom dérisoire de parti des Tanneurs.
En vain lui disait-on qu’il y avait déloyauté politique à déplacer ainsi la question ; il persista à la poser ainsi et tout son parti le suivit dans cette voie. Et c’est sur ce terrain, si désavantageux pour ses adversaires, si l’on considère la force des préjugés déjà soulevés, que l’honorable député et son parti furent si ignominieusement battus aux élections dernières. Le général lui-même faillit être compté parmi les victimes : s’il ne fut pas mis en déroute complète, il fut du moins grièvement blessé et plus profondément humilié.
Tel fut le résultat du premier verdict que nous reçûmes en ce grand procès qui arrive à son terme.
Les tribunaux, de leur côté, marchaient toujours, et continuaient d’instruire le procès. En dehors des préjugés, à l’abri des paniques, des défaillances et des défections, la loi suivait son libre cours ; tous les regards étaient portés vers ce palais où la justice, impartiale et implacable, allait décider du sort des accusateurs comme des accusés ; les uns entrevoyaient un triomphe, les autres attendaient une réhabilitation. Nos adversaires escomptaient d’avance la décision du tribunal pour se refaire de la banqueroute politique. Ces tribunaux étaient si sévères ! Leurs décisions étaient si rigoureuses ! Qui le savait mieux que les amis de l’honorable député de Lotbinière ? Le député de St* Jean en connaissait quelque chose, car, si je puis en juger par la vertueuse indignation dont il a été saisi, lorsque tantôt mon honorable ami, le député des Deux-Montagnes l’a invité à une promenade sur les bords du canal Lachine, le jugement dans la célèbre cause de Jetté et autres vs. McNaughton avait dû l’impressionner bien vivement.
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Un grand cri venait d’être poussé dans le public ; une monstrueuse iniquité venait de s’accomplir sous le manteau si large et si complaisant de la politique libérale. On avait crié au scandale contre les “ purs ”, et les “ purs ” avaient annoncé au monde que la preuve de leur innocence aurait cent fois plus d’éclat que les violences de leurs accusateurs. La justice avait instruit, et elle avait prononcé que la “ supercherie ” et la “ fraude ”, avaient entaché radicalement une transaction fameuse où les sommités libérales avaient un jour rêvé de colossales fortunes. Le coup avait été rude mais bien mérité, et l’opinion publique commençait à rejeter avec indignation des hommes chez qui la vénalité avait poussé d’aussi profondes racines.
Je dois dire en passant, M. l’Orateur, que j’ai été plus amusé qu’ému du sublime mouvement d’indignation qui s’est emparé du susceptible député de St- Jean lorsqu’il a parlé dans cette Chambre du job du canal devenu légendaire. L’honorable député a affirmé sur l’honneur sa complète innocence dans cette pénible affaire. Je n’ai pas d’objection à dire que la personnalité de l’honorable membre n’a pas été atteinte directement par la décision du juge dans cette cause du canal Lachine ; mais il ne peut échapper à la solidarité de la condamnation dans une action où il était partie et où il était condamné. Il ne peut non plus se soustraire à la solidarité politique qui lui revient dans ces manipulations dégoûtantes du pouvoir à Ottawa pour faire réussir cette gigantesque extorsion.
Je ne voudrais pas faire de comparaison, mais la protestation pathétique dont nous venons d’être les témoins, m’en rappelle une autre, dont les Communes, à Ottawa, furent le théâtre, lors de la dénonciation du grand scandale libéral. La main sur la conscience, le principal demandeur dans la cause du canal, protestait de son innocence devant Dieu et devant les hommes, et répudiait avec indignation toute participation aux manœuvres qui avaient réussi à tromper le public dans cette affaire. Le premier ministre prêtait l’autorité d’une déclaration solennelle à la sincérité de cette protestation. L’apparence de bonne foi que l’on avait déployée, avait même été jusqu’à convaincre ceux qui avaient signalé à l’attention de la chambre cette tentative de dilapidation du trésor public. A part les initiés à la
transaction, tout le monde était à la veille de croire à l’innocence de ces nobles accusés. Un incident vint changer complètement la face des choses. Une des victimes de ce piège, tendu à la bonne foi publique, refusa de payer ce qu’il s’apercevait n’être que le prix de la fraude et de la supercherie. Une poursuite eut lieu, et après une enquête des plus minutieuses, la vertu du député et la bonne foi du ministre pâlirent considé" rablement. Le ministre interrogé fut forcé d’avouer sa connivence avec les coupables, et l’on retraça jusqu’à la plume de l’immaculé député les éloges pompeux et mensongers que ces spéculateurs sans vergogne s’étaient décernés à eux-mêmes, dans le Herald de Montréal, le lendemain du jour où leurs allumeurs leur avaient assuré un gain monstrueux aux dépens de la bonne foi du public. Le jugement confondait ministre et député, avec tous les compères de cette fraude immense.
L’impartialité et la stricte probité du tribunal ne laissaient aucune prise au doute sur la justice de cette décision. Cependant, les amis, “les fidèles”, ne firent pas grâce au vertueux magistrat, et sa sentence fût regardée comme une injuste persécution. Encore une fois, je ne veux pas dire que l’honorable député de St- Jean soit personnellement coupable de cet acte de fraude, mais comme on vient de le lui dire avant moi, il est assez solidaire de la tache que ce jugement a empreinte sur le front de ses amis, pour que ce soit un devoir pour lui de garder le silence, quand il s’agit d’accusation comme celle des Tanneries.
L’honorable député de St- Jean s’est retranché derrière le verdict populaire que, lui aussi, a reçu dans les élections dernières. Il a raison ; il fait bien de s’en protéger ; mais qu’il n’oublie pas qu’entre un verdict électoral et un jugement “ en bonne et due forme ” d’une cour de justice, le commun des mortels penche d’ordinaire du côté de la décision judiciaire. Nous avons, nous, le droit entier de nous prévaloir de ce verdict populaire, parce que rien n’a pu en diminuer la force, puisque les tribunaux viennent de lui donner|une confirmation éclatante. Du reste, l’honorable député a oublié qu’il n’y avait pas d’analogie entre son cas et le nôtre, puisque le chef de son parti a fait faire les élections sur la question même où nous avons gagné notre procès, tandis que l’accusation qui pesait contre ses amis n’était pas posée à
DISCOURS
ses électeurs, comme le fait sur lequel ils avaient à se prononcer en donnant leur vote.
Qu’on n’aille pas croire, M. l’Orateur, que ce verdict populaire soit sans importance, quant à ce qui regarde cette transaction dite des Tanneries. Le comité qui s’en était enquis à la dernière session voulait que cette question fût laissée à la considération “calme et approfondie des membres de la chambre et du peuple de cette province .” C’est là un des motifs pour lesquels ce comité a repoussé la motion injuste et absurde du député de Lotbinière, et qu’il adopta la proposition, faite par l’honorable député pour l’Islet, du rapport que cette chambre a confirmé. Qu’on lise les rapports consignés dans les journaux de cette chambre et l’on verra l’exactitude de mes remarques.
J’ai dit qu’après le jugement condamnant le job du canal, nos adversaires attendaient avec une impatience confiante, la décision de poursuite que cette chambre avait ordonnée. Pourtant, il fallait être bien aveugle pour espérer un succès de ce côté-là. Il n’est pas un homme de la profession, pas un observateur ayant suivi un peu attentivement le déroulement de la preuve devant le tribunal, qui n’ait été convaincu d’avance qu’il ne sortirait rien de cette grande et vaine clameur, qui avait un moment complètement perverti l’opinion. La session actuelle était annoncée, et la cause était encore sous la considération du juge éminent qui l’avait entendue. Enfin, la veille de l’ouverture de ce parlement, comme si la Providence n’eût pas voulu que nous entrions dans cette enceinte sous le coup des imputations odieuses qui pesaient sur nous quand nous l’avions quittée la dernière fois, jugement fut prononcé, et, comme tout le monde le sait, l’accusation fut pulvérisée dans l’éloquente et savante dissertation dont le magistrat distingué accompagna son jugement.
Cette fois, du moins, nos adversaires seront-ils satisfaits, seront-ils convaincus ? Non. “ Comédie, disent-ils, que tout “ cela, la poursuite était une farce montée entre les anciens et “ les nouveaux ministres ; la déclaration était une absurdité sur “ laquelle aucune procédure ne pouvait se maintenir ; le juge “ n’avait pas pu condamner, parce qu’on avait protégé et caché “ les accusés.” Voilà le cri général de la presse libérale, à la nouvelle de cette déconvenue ; voilà ce que l’honorable député
qui dirige l’opposition en cette Chambre, a cru devoir nous annoncer à l’ouverture de cette session ; voilà même ce que comportait le sens de la motion qu’il a présentée cette aprèsmidi.
Va-t-il au moins persister dans sa dénonciation? Sera-t-il logique dans son appréciation, et osera-t-il être conséquent avec lui-même en disant à cette Chambre que puisque l’action était une comédie, la déclaration une absurdité légale, il n’y a plus à s’occuper de cette malheureuse poursuite déjà si coûteuse à la province ? Va-t-il dénoncer le gouvernement pour avoir ainsi collusoirement fait servir la justice à des fins politiques ? Non, M. l’Orateur, que la Chambre n’aille pas s’attendre à autant de consistance de la part du chevaleresque député de Lotbinière.
L’ajournement qui s’est produit depuis le commencement du débat lui a porté conseil, ou du moins paraît lui avoir valu un avis qui a modifié singulièrement les opinions de l’honorable député. Son ancienne rancune politique contre les hommes qui l’ont tenu dans les froides régions de l’opposition depuis huit ans, s’est réveillée tout entière, et nous le voyons, ce soir, tendre la main au ministère et vouloir faire sa paix un moment avec lui, pourvu que cette paix se fasse à nos dépens.
Que l’honorable député me permette de le remercier ; j’aime mieux cela : il n’y gagnera pas une réputation d’homme consistant, il n’y tient pas du reste, mais il raffermira du moins l’existence du ministère que, nous, nous soutenons sincèrement. L’honorable député conseille maintenant un appel sans songer que cet avis de sa part est une condamnation de sa motion et de sa déclaration précédente daus cette Chambre. Comment peut-il croire d’une manière si implicite à l’opinion des avocats du dossier, qui tout naturellement, dans leur zèle pour une cause où ils ont été malheureux, recommandent un appel ; lui, qui faisait tout à l’heure à ces mêmes avocats l’injure sanglante de dire qu’ils avaient mutilé les pièces de leur cause par une complaisance criminelle et dans un but politique ? S’ils ont pu être pervers dans leurs conseils pour la poursuite première, pourquoi ne le seraient-ils pas dans la recommandation qu’ils font aujourd’hui ?
Mais qu’est-ce que cette inconséquence pour l’honorable député vis-à-vis du plaisir qu’il va savourer, s’il peut tenir, encore
DISCOURS
pendant nn an, sur la sellette, exposés à toutes les vilenies dont on ne cessera de les accabler, les hommes qui viennent d’être réhabilités par le jugement que la cour a prononcé ?
Malheureusement cette volte-face vient trop tard. L’honorable député n’aurait pas le courage, et je l’en défie bien, de venir proposer lui-même à cette Chambre un appel de ce jugement ; et l’honorable Procureur-général parlant au nom du gouvernement, l’autre jour, n’a-t-il pas annoncé à cette Chambre qu’il ne prendrait pas sur lui d’enlever des mains de l’Assemblée le contrôle des procédés de cette poursuite. L’honorable ministre a déclaré qu’il ne croyait pas devoir donner son opinion à cette Chambre, encore moins la lui imposer. L’honorable député de Lotbinière, qui n’a pas eu un mot de réponse à cette déclaration, n’a plus droit à une opinion du premier officier en loi de la Couronne sur cette question.
Le chef de l’opposition a peut-être pensé que c’était pour lui une manœuvre habile que de forcer le gouvernement à continuer ce que je n’ai pas crainte d’appeler maintenant une persécution contre nous. Peut-être a-t-il calculé que, fatigués de ces procédés devenus odieux, nous serions tentés de briser notre allégéance, et de chercher à renverser les hommes qui sont à la tête des affaires de la province et du parti auquel nous nous faisons gloire d’appartenir. Il ne se trompe pas en pensant que nous avons ressenti, et que nous ressentirions encore plus l’odieux des procédés dont nous avons été l’objet ; il ne faudrait pas être homme pour ne pas l’avouer; mais entre cela et une trahison, que l’honorable député le sache bien, il y a un abîme que nous ne sommes pas disposés à franchir. Y aurions-nous songé un moment que la conduite de l’honorable député nous en aurait détournés ce soir. Si telles ont été ses prévisions, elles sont loin de se réaliser. Oui,M. l’Orateur, que cette Chambre continue, si elle le veut, cette poursuite ; qu’elle nous laisse en pâture à la haîne de nos ennemis communs ; qu’on impose à notre fidélité, qui ne s’est pas démentie un moment depuis que nous avons descendu les marches du pouvoir, le sacrifice d’une année de châtiment encore ; qu’on ferme les yeux, pour élever en imagination des monceaux de preuves contre nous, lorsque nos ennemis n’ont pu en trouver seulement l’ombre ; nous respecterons la main amie qui nous frappera ; nous déplorerons son
DE L’HON. J. A. CHAPLEATJ
erreur ; nous ressentirons l’outrage inutile dont on nous accablera ; mais, dans l’avenir, comme dans le passé, nous serons fidèles au drapeau de notre parti qui flotte aujourd’hui triomphant d’un bout à l’autre de la province.
Nous défions nos plus violents adversaires de trouver un fait, un seul fait nouveau, dans toute la poursuite que les tribunaux viennent de décider, au-delà des faits que l’enquête devant le comité avait révélés. Bien au contraire, restreinte dans les limites que la loi comme la justice lui ont tracées chez toutes les nations, la preuve a réduit à des proportions encore plus minimes l’accusation de fraude et de collusion qu’on n’avait pu réussir à établir ici. Et qu’on n’aille pas nous répondre naïvement qu’on ne connaît pas cette preuve et qu’on ne peut en tirer de conclusion. Tout le monde la connaît, cette preuve. Mais il y a plus. Il y a une présomption violente qui doit frapper tout le monde. Pense-t-on, en effet, que si par hasard il se fut révélé le moindre fait nouveau dans cette cause, la presse tout entière, qui surveillait ces procédés, et avant tout, nos adversaires, qui avaient fouillé tous les coins et tous les recoins où ils croyaient trouver quelque semblant de preuve contre nous, qui n’avaient pas même dédaigné ces bas-fonds où grouillent la perversité et le parjure ; pense-t-on, dis-je, qu’on aurait laissé passer inaperçu le plus petit indice qui aurait pu donner lieu au soupçon le plus éloigné ?
Non, M. l’Orateur, là où la haine et la vengeance politiques ont été impuissantes nous serions bien étonnés de voir que cette Chambre prêtât l’autorité de son nom pour trouver des coupables. Quant à nous, fidèles à nos traditions, nous n’irons pas laisser le parti glorieux auquel nous appartenons pour entrer dans un camp où nous ne voyons que déceptions et déboires ; nous laisserons nos ennemis avec le désappointement de leur haino contre nous, comme je laisse l’honorable député avec la déconvenue certaine de sa motion .
Discours prononcé en décembre 18T5, dans l’Assemblée
LÉGISLATIVE DE QUÉBEC, LORS DES DÉBATS SUR LA POLI- TIQUE DES CHEMINS DE PER: —
M. l’Orateur,
Une chose a dû frapper tons ceux qui ont assisté aux débats sur la question qui nous occupe : c’est le concert étrange de récriminations et de plaintes, d’enthousiasme et de désespoir qu’elle a provoqué. Voix du nord, voix du midi, voix qui supplient, voix qui menacent, voix qui accusent, voix qui s’excusent, voix qui louent, voix qui maudissent, rien n’a manqué à ce concert. Ensemble elles résonnent à mes oreilles et si j’éprouve de l’embarras en ce moment, c’est dans le choix qu’il me faut faire, ou de répondre à ces récriminations et à ces craintes, ou de me joindre aux chants d’espérance et de joie des vrais amis de notre province en voyant s’ouvrir pour elle une nouvelle ère de prospérité.
Qu’il me soit permis d’abord, M. l’Orateur, de me réjouir pour cette vieille cité de Québec, si pleine de glorieux souvenirs et qui dorénavant, grâce à la politique éclairée de ceux qui nous gouvernent, offrira à l’étranger le double spectable des ruines grandioses de son passé historique s’alliant aux splendeurs de l’industrie et du commerce. Tous, sans distinction de croyance et d’origine, Anglais et Français, dignes descendants des valeureux soldats des plaines d’ Abraham, nous luttons aujourd’hui de zèle et de désintéressement pour faire du vieux rocher de Québec une des villes les plus florissantes et les plus pittoresques du continent américain. Notre passé nous impose l’obligation d’une glorieuse émulation. Noblesse oblige, et maintenant unis, nos intérêts et nos maux, notre bonheur et nos malheurs sont identiques.
Il y a plus de vingt-cinq ans que Québec demande à ses
DISCOURS
sœurs, les villes et les cités, à ses voisines, les riches campagnes du nord, de l’aider dans cet élan généreux pour reconquérir la place que sa position géographique lui assigne sur le continent. Déjà, plus d’une fois, des voix éloquentes ont répondu à son appel. Je viens ce soir au nom des braves colons du nord, au nom de ceux que j’ai l’honneur de représenter en parlement, je viens, moi aussi, apporter à la ville qui a été le boulevard de notre nationalité, des paroles de respect et de sympathie.
Il faut se reporter à plus d’un quart de siècle en arrière, pour trouver l’origine de la pensée heureuse que le gouvernement veut réaliser aujourd’hui.
L’idée de construire un chemin de fer pour relier Québec à Montréal par la rive nord du St-Laurent a pris naissance durant la fièvre des chemins de fer qui s’empara de notre population vers 1849 50. Une assemblée publique fut alors tenue à St- Roch, cette grande arène populaire de Québec, et les journaux du temps nous rapportent que d’éloquents discours y furent prononcés.
J’ai pris la peine de fouiller dans ces vieux souvenirs, et j’ai trouvé des renseignements et des observations tellement intéressants que je réclame quelques minutes de la bienveillance de cette chambre pour lui en rappeler les traits les plus saillants.
A cette grande réunion, où le peuple s’était donné rendezvous pour discuter ses intérêts, assistaient deux hommes, morts hélas ! et qui ont laissé derrière eux les meilleurs souvenirs. L’un était l’honorable T. Réal Angers, esprit aussi fin que profond, et l’autre M. Joly, homme charitable, érudit, distingué, qui tous deux ont eu la suprême consolation de se voir revivre dans leurs fils, les honorables députés de Montmorency et de Lotbinière. L’un et l’autre, lors de cette assemblée où furent posées les bases de la grande entreprise que le gouvernement veut aujourd’hui prendre sous son égide, aidèrent par leur éloquence et par leur expérience de la chose publique, à faire comprendre au peuple toute l’importance de cette création gigantesque. Pourquoi, en rappelant le souvenir de cette glorieuse tentative, pourquoi, prononçant ici le nom de ces deux hommes respectés qui furent MM. Angers et Joly, suis-je obligé de citer
DISCOUES
à l’un d’eux, les voyant divisés maintenant sur une question où leurs pères furent si unis jadis, le fameux vers du poète latin :
Quantùm mutatus ab illo?
De’ la tribune populaire, la question fut portée devant le conseil de ville et fut l’objet d’un rapport du comité des finances, auquel elle avait été déférée. Le président de ce comité, l’un des citoyens les plus distingués de Québec, qui fut maire de cette cité, représentant, sénateur, et qui est maintenant l’un des juges de la cour du banc de la reine, l’honorable ITlric Tessier, fit un discours où l’esprit patriotique du citoyen le dispute à la clairvoyance de l’homme d’affaires. Prédisant dès lors tout ce qui s’est accompli depuis, M. Tessier disait :
“ Ceux qui veulent jeter un coup d’œil sur la carte du Canada, et qui en même temps se donnent la peine de suivre la direction des chemins de fer près du St-Laurent, voient une lutte naturelle entre la partie sud et la partie nord de ce fleuve. Les gigantesques canaux du Haut-Canada, dont le Bas-Canada paie la façon malgré lui, n’ont eu d’autre but que de faire du St- Laurent la grande voie de communication pour le transport des produits de l’ouest vers l’Atlantique. Les habitants de la grande ® république pratiquent continuellement des saignées au fleuve St-Laurent pour attirer vers eux le commerce de V ouest et
V empêcher de passer par Montréal et Québec
“ Au nord du fleuve, de Québec au lac Huron, point de ponts impossibles, et nous relions Québec aux plaines fertiles de l’ouest par une route qui sera de cinq cents milles plus courte que celle qui suit les sinuosités du St-Laurent, du côté sud, et les produits afflueront à Québec, le grand port de mer du St- Laurent. Cette ligne se joindra en toute probabilité aux grandes lignes projetées vers V océan Pacifique, et c’est en ce sens que s’accomplira la prophétie de Jacques Cartier, que l’on passera par le St-Laurent pour aller à la Chine ou aux Indes.”
Ce sont là de nobles et grandes paroles qui, je l’espère, trouveront un écho fidèle dans le cœur de ceux qui, dans cette enceinte, représentent plus directement les idées et les sympathies de ce citoyen distingué (écoutez, écoutez).
La presse s’empara naturellement de cette question, et les
DE L’HOH. J. A. CHAPLEAU
promoteurs de l’entreprise purent ainsi se faire entendre au delà des -murs de leur cité.
Dans un écrit des plus vigoureux, M. Joly fit un appel énergique aux populations du district de Québec, en soulevant leurs sentiments de légitime orgueil pour leur capitale.
“ Québec, dit-il, ne doit pas se contenter d’être un port tributaire d’Halifax et de Portland. Ce rôle peut tout au plus convenir à Montréal. Québec me paraît appelé à de plus grandes destinées.”
Heureux si cette voix eût été bien comprise de tous les hommes publics qui se sont occupés plus tard de la fortune de Québec. Malheureusement, il faut bien l’avouer, on a trop souvent oublié, dans les dissensions politiques, la grande idée de l’avancement commercial de Québec.
M. Joly paraît avoir prévu singulièrement les difficultés qu’on rencontre aujourd’hui, quand il ajoutait dans son article :
“ Si vous permettez au chemin de fer de traverser au sud du fleuve près de Québec, pour rejoindre Bichmond, vous perdez ce magnifique avenir. Jamais vous n’obtiendrez une seconde route parallèle au nord du fleuve, vous trouverez trop d’intérêts opposés à cela ; vous aurez déshérité quarante paroisses au nord du fleuve St-Laurent des avantages d’un chemin de fer et vous aurez ruiné la fortune de Québec pour toujours.”
On les retrouve aujourd’hui “ ces intérêts opposés ” qui nous défendent de faire “ au nord du fleuve une seconde route parallèle.” C’est la compagnie du Grand-Tronc qui nous a signifié ce protêt, cette compagnie du Grand-Tronc qui réclamait l’autre jour, par la bouche de l’honorable chef de l’opposition, le crédit d’avoir créé le commerce de la province de Québec, et qui demandait de ne pas être lésée par l’action de notre législature.
M. Tessier, en laissant la tribune, avait, lui aussi, pris la plume et des correspondances remarquables furent par lui publiées dans le Canadien.
“ On parle, dit-il, du chemin de Montréal à Prescott et à Bytown, continué de là à Kingston, à Toronto, au lac Huron, au moyen duquel toutes les villes du Canada pourraient être reliées entre elles, et Québec s’y joindrait par un chemin au nord du St-Laurent jusqu’à Montréal. Par là les produits de l’ouest pourraient être transportés en Europe avec un seul
DISCOUKS
transbordement, soit à Montréal, soit à Québec. Ce devrait être là véritablement le but de ceux qui veulent le bien-être général du Canada , à l’est et à l’ouest .”
On se mit à agiter alors la question d’une demande de garantie impériale pour la construction de ce chemin de la rive nord.
L’idée d’une grande route militaire reliant Halifax à Montréal et à l’ouest, en passant par la rive nord depuis Québec à Montréal, avait été inspirée par le fameux rapport de lord Durham. Le rapport du major Stevenson sur cette grande route suggère la construction de ce chemin de la rive nord en conseillant le tracé que l’on a depuis adopté pour l’Intercolonial, de la Rivière-du-Loup à Halifax. Certes, si des conseils adverses n’eussent pas prévalu à cette époque auprès du cabinet de St-James, il n’y a pas de doute que la demande de la garantie impériale aurait été accordée “ en faveur de cette grande route ferrée qui n’est que la continuation naturelle de celle de Québec à Halifax, et qui doit faire passer sur notre territoire l’immense trafic de l’ouest qui nous appartient de droit,” suivant les termes de la pétition qui fut alors adressée au gouvernement impérial, sous la signature conjointe de MM. G-. Joly et H.-L. Langevin, le président et le secrétaire du comité provisoire du chemin de fer du nord.
La réponse que le comité reçut disait en terminant :
“ Sir John Pakington prie Son Excellence de vous apprendre que les représentations que vous lui avez faites ne manqueront pas de recevoir une soigneuse considération en temps convenable.
“ J’ai l’honneur d’être, etc.,
“ (Signé,) R. Bruce,
“ Secrétaire.
“ G-. Joly, écuier.”
L’honorable député de Témiscouata avait un peu raison de dire, l’autre jour, que “ c’était bien long les considérations sérieuses des gouvernements,” puisque la réponse favorable, que faisait espérer sir John Pakington au chemin de la rive nord, est encore à venir. Heureusement pour Québec, notre gouvernement provincial d’aujourd’hui ne craint pas d’assumer la tâche de bâtir le chaînon le plus important du grand chemin
militaire que les hommes d’Etat de l’Angleterre rêvaient alors.
En attendant la garantie impériale, les populations de la rive nord s’agitaient. Québec avait spontanément souscrit, par sa corporation, £100,000, et les calculs les moins enthousiastes autorisaient le comité à dire dans un de ses rapports, après avoir compté l’octroi municipal de Québec, que les souscriptions suivantes étaient certaines :
“ Les diverses paroisses et corporations d’ici à Montréal, inclusivement, £90,000 ; souscriptions individuelles à Québec et ailleurs, £35,000.”
On voit que dès lors, les populations sentaient vivement l’importance de cette entreprise.
Notre clergé canadien, qu’on a toujours vu à la tête des grandes œuvres nationales, avait aussi fait entendre sa voix encourageante et persuasive. Mgr l’archevêque de Québec adressait au comité, avec l’autorisation de la publier suivant qu’on le jugerait convenable, une lettre des plus sympathiques à l’entreprise.
“Il m’a été agréable,” disait le vénérable archevêque, “de voir des membres de mon clergé exprimer leurs sympathies pour cette entreprise à laquelle j’ai prêté l’encouragement qui était en mon pouvoir ; j’ajoute que, si les amis de la nouvelle voie ferrée rencontrent dans leurs efforts la coopération et l’appui convenables, je me réjouirai d’y avoir contribué en recommandant dans l’occasion à ceux qui dépendent de moi de donner des preuves de bonne volonté.”
Hâtons-nous de constater, qu’à de rares exceptions près, ces traditions de libéralité nationale ont été continuées à l’égard du chemin de la rive nord.
Le comté de St.-Maurice, représenté par l’honorable Jos.-E. Turcotte, et comprenant à cette époque la ville des Trois- Bivières et le comté de Maskinongé qui en a été détaché depuis^ se montra aussi libéral que la cité de Québec, et s’engagea par un vote à souscrire £50,000 au capital de la compagnie. Cette détermination fut prise, grâce principalement aux efforts de l’honorable M. Turcotte, de M. Houde, aujourd’hui député du comté de Maskinongé au parlement local, et de quelques autres citoyens dévoués et amis du progrès.
Que mon ami, le député de Maskinongé, me pardonne si, aux
DISCOUES
dépens de sa modestie, j’ai recueilli ce vieux souvenir. Son zèle pour cette entreprise ne s’est pas ralenti durant les vingtcinq ans passés, et nous le retrouvons aujourd’hui aussi ardent pour cette cause qu’il l’était dans les jours difficiles d’autrefois.
Un premier échec vint alors commencer cette série de difficultés et d’obstacles qui firent croire presqu’à l’impossibilité de cette entreprise, qui dépend aujourd’hui encore du déplacement de quelques votes dans cette Chambre.
Le règlement du conseil de ville, accordant au chemin un bonus de £100,000, devait, comme c’est le cas maintenant, obtenir la sanction du lieutenant-gouverneur en conseil. Les influences les plus considérables provenant, dès cette époque, des mêmes sources que celles d’où nous viennent aujourd’hui les difficultés que nous éprouvons, furent mises en jeu, et le gouvernement fut forcé, sur des objections légales, — on les retrouve aujourd’hui sous le nom de questions constitutionnelles, — de désavouer le règlement qui affirmait la généreuse libéralité de la ville de Québec. La réponse annonçant ce désaveu au maire de Québec se termine par le considérant suivant :
“ Parce que le pouvoir accordé aux municipalités par le dit “ acte de prendre des actions dans une compagnie de chemins “de fer suppose nécessairement l’existence d’une telle compa- “ gnie, et n’a rapport qu’aux compagnies dûment incorporées “ conformément aux dispositions du dit acte ; or aucune com- “ pagnie sous le nom mentionné dans le dit règlement n’a obte- “ nu un acte d’incorporation ni ne s’est conformée aux dispo- “ sitions de la cinquième section du dit acte pour la mettre en “ position, de demander un acte d’incorporation.”
“ J’ai l’honneur d’être,
“ Monsieur,
“ Votre très obéissant serviteur,
“ Et. Parent,
“ Assist. -Secrétaire.”
“ Son Honneur
“ le Maire de Québec.”
Et pourtant, ce règlement portait spécialement que la subvention était faite à la condition que la compagnie obtint l’incorporation que le statut requérait.
Cet échec ne découragea pas les promoteurs de l’entreprise 'et, à la session suivante, un acte d’incorporation fut demandé par un bill intitulé: u Acte pour autoriser la formation d'une compagnie pour construire un chemin de fer sur la rive nord du fleuve St-Laurent, de la Cite de Québec à la Cité de Montréal ou à quelqu' autre point convenable sur tout chemin de fer conduisant de la Cité de Montréal aux villes de l'ouest de cette Province," fixant à six cent mille louis le capital de la compagnie et lui promettant de l’augmenter au besoin.
Cette mesure rencontra toutes sortes d’objections dilatoires dans les chambres. La charte de la 14 et 15ème Victoria, chap. 73, venait d’incorporer la compagnie du Grand-Tronc, par un bill sanctionné le 30 août 1851. Un an plus tard, une proclamation, publiée dans la Gazette du Canada du 7 août 1852 devait fixer cette ligne du Grand-Tronc de la Pointe Lé vis à Eicbmond, à Montréal, à Kingston, et de là jusqu’à la Kivière Niagara.
Le 28 avril 1853, le gouverneur sanctionnait le bill incorporant la compagnie du chemin de fer de la rive nord et le 13 mai le conseil de ville de Québec passait un règlement souscrivant de nouveau les £100,000, subvention qui avait été désavouée, comme je l’ai mentionné il y a un instant.
Les personnes qui s’intéressaient à la construction du chemin, voyant que les souscriptions des municipalités et des particuliers ne suffisaient pas, avaient songé de bonne heure à solliciter la garantie des gouvernements. Elles s’étaient adressées d’abord aux autorités impériales sans succès, comme nous l’avons déjà vu. Elles formulèrent, le 1er février 1853, la même demande au gouvernement provincial, qui ne leur donna pas üne réponse plus favorable, prétextant pour motiver ce refus, qu’en vertu de l’Acte de 1851 le gouvernement se trouvait dans l’impossibilité d’acquiescer à cette demande.
Cette requête avait été envoyée au gouverneur général par le conseil de ville de Québec, et à cette pétition, Lord Elgin répondit par un mémoire très long et très minutieux qui se terminait ainsi :
11 Sans donc affirmer qu'une aide parlementaire ne puisse être plus tard accordée convenablement à l'entreprise que vous faites valoir, le gouvernement doit refuser de prendre la responsabilité, sous les circonstances présentes, d’appuyer une proposi-
DISCOUKS
tion qui comporterait ce résultat, et qui, de plus, donnerait lieu à des demandes de semblables dérogations à la loi actuelle en faveur d’autres entreprises.”
Des assemblées publiques furent immédiatement convoquées partout pour forcer la main au gouvernement, et le contraindre à revenir sur la décision exprimée dans la réponse de Lord Elgin, et au mois de mars, 1853, l’honorable M. Belleau, au Conseil Législatif, et M. Cauchon, à la Chambre d’assemblée^ interpellaient vivement le ministère sur cette question devenue nationale. Les résolutions de M. Cauchon étaient au nombre de quatre. En déclarant que la route du Nord était la plus courte et qu’une subvention à ce chemin ne pourrait porter ombrage au Haut-Canada, elles ajoutaient :
u Que les deux villes de Québec et de Montréal devant se doubler dans un temps très court, le Saint-Maurice ouvrir un commerce de bois dont les proportions sont incalculables , et la rive nord du fleuve possédant sur presque tous ses points des pouvoirs d’eau et des sources de richesses sans nombre, un chemin de fer est devenu nécessaire à l’avenir de cette partie du pays ;
u Que l’on ne saurait conséquemment, sans injustice, refuser aux trois cent mille habitants de la rive nord, entre Québec et Montréal, la garantie provinciale et le moyen par là de se soustraire à l’isolement et de se mettre, comme les autres parties du Canada, en communication avec l’immense réseau des chemins de fer qui couvre l’Amérique du nord tout entière.”
Les discussions les plus vives eurent lieu sur ces résolutions, auxquelles prirent part MM. Cauchon, G. O’Kill Stuart et TJlric Tessier, qui défendirent vaillamment les intérêts de Québec et du Bas-Canada. Malheureusement ces efforts d’éloquence et de patriotisme furent dépensés en pure perte, et ces résolutions ne furent pas adoptées.
Depuis cette époque â venir jusqu’à 185*7, l’entreprise ne paraît pas avoir fait beaucoup de progrès. Le Grand-Tronc avait absorbé complètement l’attention des gouvernements et ses travaux étaient poussés avec la plus grande activité.
En 185*7, un homme d’énergie, un grand citoyen, une de ces natures qui laissent à tout ce qu’elles touchent l’empreinte de leur volonté de fer, l’honorable J. E. Turcotte revenait devant la chambre plaider la cause du nord du St-Laurent. La
DE L’HOM. J. A. CHAPLEAU
tâche eût paru décourageante pour tout autre homme, mais pour lui les obstacles n’étaient qu’un nouvel aliment à son indomptable détermination. Malgré les efforts des députés du Haut-Canada, malgré les appels violents faits au fanatisme par G-eorge Brown, qui se révélait déjà comme l’ennemi le plus acharné de tout ce qui était bas-canadien, M. Turcotte réussit^ grâce à l’appui que lui apporta, alors ce vieil ami de notre province, Sir John A. MacDonald, procureur-général à cette époque, à faire octroyer, 1,500,000 acres de terre au chemin de fer du St-Maurice, mieux connu sous le nom de Chemin de fer des Piles.”
A propos de cette subvention, je ne puis laisser passer sans la rectifier une assertion faite, cette après-midi, par l’honorable député de Mégantic. L’honorable député, voulant appuyer la motion du député de St-Hyacinthe, nous a laissé entendre que le gouvernement avait tort d’inclure dans son projet la construction du chemin des Piles, en nous disant que l’ancienne subvention que ce chemin réclamait comme sienne, n’avait été accordée de fait qu’au chemin de la rive nord. Cette prétention a été soutenue avec succès en 1869, lorsque je plaidais devant cette chambre les droits de la compagnie du chemin des Piles. Je ne regrette pas, du reste, que la compagnie de la rive nord ait réussi à convaincre alors cette chambre que cette subvention lui appartenait, parce que la réclamation qu’elle faisait valoir sur ces terres a été la cause de la réorganisation de la compagnie. Il n’en est pas moins vrai que, lors de la discussion de cette même question en 185J, le procureur-général, l’honorable John A. MacDonald, disait — je cite textuellement le compte rendu des débats :
“ Supposons que le Chemin de fer du nord ne soit pas fait du tout, le gouvernement désirant encourager l’émigration sur ses terres, il est évident alors qu’on ne peut trouver de meilleur moyen que le projet actuel pour induire les capitalistes à investir leurs capitaux dans cette entreprise ; et si, par cet encouragement, ils . peuvent être induits à s’y engager, alors on verra que l’octroi de ces terres ne sera qu’une légère considération pour la province.”
Il me semble que cette interprétation donnée à la loi par le
DISCOURS
Procureur- général de l’époque suffit pour enlever tout doute sur la question.
Les efforts que la ville de Québec fit, après 1857, pour ressusciter le projet du chemin de la rive nord sont assez connus pour qu’il me suffise de dire qu’ils ne furent pas couronnés de succès.
Le découragement semblait s’être emparé de tout le monde, quand la session de la législature provinciale en 1869, vint réveiller l’ancienne activité québecquoise, refroidie depuis plus de dix ans, et la charte du chemin de la rive nord prit alors place dans nos statuts.
En me reportant, M. l’Orateur, vers cette époque qui nous Semble déjà si lointaine, je ne puis m’empêcher de faire un rapprochement entre les origines et les résultats de presque toutes les grandes entreprises. A celles-ci les commencements .modestes, l’enfance laborieuse, le travail lent et pénible où fermente déjà la sève de la grandeur future. Les deux immenses voies ferrées que dix millions suffiront à peine à construire, ont commencé, l’une par ce petit chemin des Piles, l’autre par le modeste chemin à lisses de bois de St-Jérôme. Ce dernier est encore, sans qu’on s’en doute, inscrit dans nos statuts provinciaux comme le tronc principal dont une des branches n’est autre chose que le chemin de Montréal, Ottawa et Occidental, destiné par sa charte à s’étendre jusqu’aux terres de la baie G-eorgienne. Qui aurait cru que le chemin de Montréal à St- Jérôme aurait porté la première locomotive qui traînerait à sa suite l’immense convoi destiné au commerce de l’ouest, et, qui sait ? plus tard rapporterait des rives du Pacifique les produits de la Chine et des Indes.
J’en étais à dire que le chemin de la rive nord avait été ressuscité de ses cendres par la législation de cette province en 1869. Depuis cette époque les gouvernements qui se sont succédés se sont fait un devoir d’encourager cette entreprise de la manière la plus efficace possible ; et cependant, étrange fatalité ! chaque année voyait surgir des difficultés nouvelles qui en empêchaient l’exécution. Sous la dernière administration on tentait un suprême effort qui devait, suivant toute apparence, assurer la réalisation de ce grand projet. Immense dotation, sous forme de donation de terres publiques, subsides princiers en argent, souscriptions royales des deux capitales politique et
commerciale de la province, don généreux des municipalités rurales qu’il devait parcourir ; tout assurait au chemin de la rive nord du St-Laurent et de l’Ottawa la voie la plus facile vers le marché monétaire. Des hommes puissants et expérimentés s’étaient emparés de l’entreprise en y mettant une large part de leurs capitaux. Les pessimistes eux-mêmes croyaient au succès prochain de cette oeuvre nationale. En effet, qui aurait pu douter de sa réussite ? Quel tracé plus favorable à un chemin de fer que celui offert par la rive nord, passant par un pays largement peuplé ? Il n’a pas à craindre la compétition des lignes américaines qui ont fait tant de mal au Grand Tronc.
Il est destiné non-seulement à développer les ressources qu’offrent les trois cents lieues carrées de territoire dont il est le débouché, mais encore il est la voie la plus courte du grand commerce de l’ouest qu’il fait passer dans le cœur de la province dont il est la grande artère. Tout le monde applaudit à celte sage politique qui fait bénéficier tous les citoyens de cette grande amélioration. Les centres commerciaux cherchent sans cesse à se rapprocher par la voie la plus courte, et c’est pour cela que l’on voit nombre de lignes américaines se faire une compétition ruineuse. Ce danger n’est pas à craindre dans le nord ; tous les intérêts qui s’y créeront convergeront toujours vers Québec, Trois-Rivières, Montréal, et Ottawa, et le Grand Tronc du nord sera l’artère sans rivale qui unira tous ces intérêts aux centres commerciaux de l’Ouest, de l’Atlantique et des états de la Nouvelle- Angleterre ; il les fera refluer à l’intérieur par des branches qui couvriront le pays du nord au sud. Cette vaste région des Laurentides ne possède-t-elle pas des forêts inépuisables, d’immenses terres propres à la culture et pouvant nourrir et enrichir des millions de population ?
Tel était le superbe prospectus qu’offraient aux capitalistes étrangers les deux compagnies du chemin de la rive nord et du Montréal, Ottawa et Occidental, après la législation généreuse de 1874.
Cependant une voix se fait entendre de l’autre côté de l’océan. Cette voix a déjà eu un malheureux écho sur le marché monétaire anglais ; elle a empêché par des mensonges et des calomnies, des millions de se répandre dans la Puissance du Canada pour en développer les ressources. Cette voix est celle qui a tué en
DISCOURS
Europe ce grand projet du Pacifique, qui devait être dans la pensée de nos hommes d’Etat, le couronnement glorieux de la confédération, projet aussi hardi que gigantesque qui devait relier les deux océans et entasser sur nos rives d’énormes capitaux étrangers. C’est le Grand-Tronc qui se lève et crie à ceux qui l’ont nourri et l’ont aidé à grandir :
— Yous n’irez pas plus loin ; vous bâtirez vos chemins de fér quand nous jugerons à propos de vous le permettre !
Aussi perfide qu’audacieux, il fait entendre de longs gémissesements sur l’état désastreux dans lequel il se dit plongé, et qu’il attribue effrontément à notre pays.
“ Je n’ai pas réussi, dit-il, et pourtant je suis le Grand-Tronc du Canada! Que deviendront donc ces routes, qu’une population imprévoyante veut ouvrir sur un territoire pauvre et dépeuplé?”
C’est en vain qu’on leur répond : Consolez-vous et détrompezvous ; ne pleurez pas sur nous, gens du Grand-Tronc, mais bien sur vous-mêmes et sur les extravagances de votre fastueux bureau londonnien. Détrompez- vous ; car le territoire que notre ligne du nord est appelé à desservir renferme une population bien plus dense que la moyenne de celle qui se trouve parsemée sur le parcours de votre ligne.
Les protestations, les preuves les plus évidentes, les exposés les plus convaincants sont impuissants contre la force délétère de la calomnie. Les capitalistes, effrayés et trompés, ferment silencieusement leurs comptoirs, en balbutiant des excuses pour le refus qu’ils opposent aux offres, pourtant si avantageuses, que leur font les agents de nos compagnies canadiennes. M. Potter triomphe ; il croit l’œuvre bas canadienne écrasée pour jamais, tant il est difficile de faire reprendre à une entreprise qui subit un échec, la route qui mène vers le temple de la finance anglaise.
Pourtant vous vous trompiez, M. Potter, quand vous savouriez les délices que vous causait le succès de vos manœuvres machiavéliques. Yous comptiez sans la force de volonté d’une province qui devait s’imposer à l’action du gouvernement qui la régit.
Nous étions en pleine effervescence électorale quand la nouvelle de l’insuccès des emprunts de nos chemins de fer, sur le
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
marché anglais, nous arriva. Sans acception de parti, sans jalousie de localité, la volonté populaire se manifesta sur tous les points. Les candidats élus furent chargés de transmettre au parlement provincial l’expression de cette volonté. La presse toute entière, la presse libérale surtout, elle d’ordinaire si jalouse du monopole gouvernemental, n’eut qu’une voix pour demander au ministère de se charger de cette entreprise que les compagnies particulières n’auraient pu maintenir à flot sur le marché anglais. Pourquoi faut-il que les dissensions politiques fassent entendre aujourd’hui leurs voix discordantes après un concours aussi unanime ?
Le gouvernement ne perdit pas un moment, et aussitôt la tranquillité politique rétablie à la fin des luttes électorales, il se mit à l’œuvre pour faire revivre ces grandes entreprises brisées par le choc qu’elles avaient subi à Londres. La politique générale du gouvernement sur cette question ne fut un secret pour personne ; tous purent mesurer alors l’étendue des sacrifices que la province devait nécessairement s’imposer pour mener à bonne fin ces grandes entreprises. L’étendue de nos ressources provinciales était connue de tous ; le coût de l’entreprise pouvait être facilement calculé ; et cependant la presse libérale, à part d’insignifiantes questions de détail, ne trouva rien à redire et à suggérer dans le plan que préparait le gouvernement de se substituer aux compagnies privées pour la construction de ce chemin. On ne s’effrayait pas alors du déficit que cela pouvait, causer dans notre budget provincial ; on ne criait pas davantage à la taxe directe ; on ne s’apitoyait pas sur l’injustice commise à l’égard des lignes de chemins de fer du sud du St- Laurent. Dans le premier enthousiasme d’une grande pensée nationale, on disait franchement et hautement ce que pensait l’âme, ce que le cœur ressentait.
Les combinaisons politiques, les jalousies du pouvoir n’avaient pas encore dit leur mot. Le Grand-Tronc n’avait pas encore soufflé la division parmi nous. On ne nous effrayait pas alors du fantôme du veto fédéral pour l’inconstitutionalité d’une telle mesure. On n’avait pas soulevé la cupidité des comtés du sud, en leur faisant la comparaison, toujours odieuse, de la proportion du subside provincial que nécessiterait cette entreprise.
Le vieux Québec s’exaltait en pensant que son œuvre de pré-
DISCOURS
dilection allait enfin se réaliser sous la main vigoureuse du gouvernement provincial. Plus de divisions, plus de chicanes, plus de jalousies locales dans la vieille cité ! Elle tendait mm main sympathique à sa riche voisine Montréal, lui promettant un concours fidèle et chaleureux. Cette offre d’alliance, nous gens de Montréal, nous l’avons acceptée franchement et sans la moindre arrière pensée. Mous avons abdiqué l’ambition légitime que nous aurions pu avoir de construire nous-mêmes, avec un peu d’aide du gouvernement, notre route commerciale jusqu’à Ottawa. Pour ne pas gêner le ministère, et lui laisser l’avantage d’une politique uniforme pour les deux chemins, nous lui avons fait volontairement et généreusement l’abandon de tous les bénéfices d’une entreprise pour laquelle nous avions fait de si rudes sacrifices pendant six années. Mous sommes prêts à teîiir notre part de cet engagement, et nous avons le droit de vous demander de le respecter de votre côté. Mous croyons sincèrement qu’il n’est pas un citoyen de Québec qui ne serait disposé à mettre de côté ses affections politiques, ses sentiments de parti, pour assurer le succès de l’entreprise. Je n’hésite pas à dire que je n’ai pas cru un seul instant qu’aucun des honorables députés qui représentent Québec dans cette enceinte parlemen • taire, faillirait à son devoir dans cette occasion solennelle, qui ne se représentera peut-être jamais pour la fortune de leur capitale. Si malheureusement je me trompais ; si, par hasard, le chemin tortueux de la politique avait conduit jusqu’à leur esprit une pensée malheureuse de dissension en cet instant suprême, qu’ils veuillent bien se rappeler les nobles paroles et les sentiments patriotiques que j’évoquais, il y a un instant, de l’histoire du passé. Qu’ils se rappellent surtout qu’à une époque néfaste de nos annales parlementaires, les jalousies de sections, l’esprit de coterie politique, ont privé pour jamais Québec du siège du gouvernement général, de ce titre de capitale du Canada, auquel l’histoire, les ressources stratégiques, les beautés de la nature et les avantages commerciaux lui donnaient tant de droits. On a jalousé Montréal, il faut bien le dire, à cause de son merveilleux progrès ; on a même crié à l’injustice et à l’empiètement sur les droits de Québec. Mais on n’a pu s’empêcher d’admirer cette activité fiévreuse et infatigable qui a fait de Montréal ce qu’il est aujourd’hui. Eh bien ! vous le savez peut-
DE L’HOU. J. A. CHAPLEAU
être mieux que moi, mais laissez-moi vous le répéter : Montréal doit surtout son succès étonnant à sa libéralité et à l’abandon de toutes les mesquines jalousies de la politique, chaque fois qu’il s’est agi de l’avancement de ses grands intérêts matériels. Encore une fois, Montréal vous tend la main ; unis, nous serons forts et puissants, tandis que la division vous sera surtout fatale.
Laissez à d’autres la tâche stérile de chercher les défectuosités dans le projet que le gouvernement nous soumet. Il est toujours facile de trouver des fautes quand on veut trouver un prétexte pour accuser. Laissez le Grand-Tronc et ses agents nous menacer de leur colère, laquelle, si nous sommes unis, sera impuissante à nous fermer le marché anglais. Me vous laissez pas influencer par les craintes exagérées de ces interprètes de la constitution qui viennent vous dire que nous marchons sur un terrain qui peut-être ne nous appartient pas. Comment ! notre province ne serait pas à nous ? Une compagnie jouissant d’un privilège fédéral qu’elle peut abandonner, de même qu’elle peut s’en servir, aurait déclaré par un acte solennel qu’elle ne pouvait et ne voulait exercer ce privilège, et notre gouvernement qui a la règle et l’administration suprême de notre territoire, n’aurait pas le droit de construire une route dans la même direction que celle qui vient d’être abandonnée par cette même compagnie fédérale ?
La constitution ne le veut pas, dit-on. Eh bien ! violons plutôt la constitution, s’il le faut, pour lui faire produire cette grande œuvre ! Est-ce que l’intérêt du public ne prime pas sur toute chose ? Salus populi suprema lex esto !
L’honorable député de St-ïïyacinthe, en proposant l’amendedement qui est maintenant devant cette Chambre, s’est constitué le dénonciateur de la politique généreuse que le gouvernement s’est décidé à adopter à l’égard des chemins de fer. C’est la voix qui accuse.
C’était une tâche ingrate et pénible, et c’est peut être pour cela que les honorables membres de la gauche l’ont choisi cette fois pour leur organe, j’allais dire pour leur chef. L’honorable député appartient essentiellement à cette branche de l’école libérale qui, depuis 1854, s’est servie avec acharnement du cri de “ l’extravagance,” de la “ taxe directe ” et de la “ ruine,” qui s’est opposée, à toutes les améliorations matérielles et politiques
HISCOUKS
poursuivies depuis cette époque. Pour cette école, point de trêve point de merci pour les gouvernements qui croient que les grandes entreprises qui régénèrent un peuple, ne peuvent s’accomplir qu’aux dépens de grands sacrifices. Que de dupes n’a-ton pas faites depuis vingt ans, avec cet épouvantail de la taxe dont on effrayait une population facile à tromper. Les temps sont changés, le peuple a compris, mais l’honorable député de St-Hyacinthe est resté fidèle aux traditions de son école, et l’on aurait pu voir dans son discours d’hier une production des diatribes populaires des élections de 1857.
L’honorable député a présenté une motion qui me paraît étrange. Il nous dit que la politique du gouvernement sur les chemins de fer, est de nature à mettre en péril la construction du Chemin de la rive nord, et, en même temps, qu’elle est in. juste pour les chemins en construction sur la rive sud. Je comprends qu’il soit utile pour un chef d’opposition de mettre à profit toutes les craintes qui peuvent surgir dans l’esprit populaire, par l’énoncé d’une politique dont l’exécution doit être très dispendieuse, et d’exploiter toutes les susceptibilités que cette politique peut faire naître. Mais réunir dans une même proposition deux raisons aussi contradictoires, cela découvre trop son jeu. On sent, du reste, l’effort de ce rapprochement dans la rédaction même de la motion.
Comment, en effet, la proposition de construire tout le chemin de Québec au Portage-du-Fort, peut-elle mettre en danger la construction du chemin de Québec à Montréal, que les particuliers ont déclaré ne pouvoir terminer ? Ce que des particuliers ont entrepris sans succès ne peut-il pas être mené à bonne fin, si la province s’en charge ? N’est-ce pas, au moins, une tentative pour sortir cette entreprise du péril où elle se trouve aujourd’hui ? C’est bien là ce que dit tout le monde. Mais, pour l’honorable député de St-Hyacinthe, ce n’est pas ainsi ; le Chemin de fer du nord est en danger, à cause de la politique du gouvernement qui assume une trop forte dette pour bâtir ce chemin. En même temps, cette politique qu’il vient de qualifier de prodigue, est suivant lui, injuste pour le sud. Injuste, nous dit l’honorable député, parce qu’elle ne pourvoit pas aux besoins des compagnies de chemins de fer qui sont en souffrance dans les Cantons de l’est.
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
Singulière logique, qui craint que la charge ne soit trop lourde pour L’Etat, parce que le gouvernement construit le chemin du nord, et qui déplore qu’on n’ait pas ajouté, à cette charge déjà trop pesante, les frais de construction des chemins de fer des townships de l’est ! Mais, qu’importe la logique, si les craintes des uns, la jalousie des autres, rallient des partisans à la motion destinée à renverser l’administration. Il sera toujours temps, plus tard, de concilier ces propositions disparates et contradictoires.
Pour appuyer la première de ces propositions, l’honorable député nous a cité l’opinion d’un grand financier, Sir A. T. Galt. La Chambre a dû être surprise de voir l’autorité d’un ancien chef conservateur servir d’appui à une thèse libérale aussi avancée. Lors des débats sur la Confédération, l’ ex-ministre des finances aurait dit à ceux qui redoutaient les dépenses que devait entraîner le fonctionnement des différents gouvernements provinciaux :
“ La somme de $1,200,000 doit être suffisante pour rencontrer toutes les dépenses du gouvernement provincial de Québec ; dépasser ce montant, serait tomber dans l’extravagance.”
Tel est le sens absolu que l’honorable député prête aux paroles de Sir A. T. Galt. Mais il faudrait nier le progrès nécessaire de toutes nos institutions pour renfermer en d’aussi étroites limites les calculs de cet homme d’état. Sir A. T. Galt n’a pu parler ainsi. Le montant qu’il déterminait en cette occasion, ne pourrait s’appliquer qu’à la limite extrême du strict nécessaire pour le fonctionnement de nos institutions provinciales, et sans égard aux sources de revenus que nous pourrions nous créer plus tard. Il établissait aussi par ce chiffre le montant du subside fédéral qui devait nous être payé et que nous recevons actuellement. Youloir circonscrire les budgets futurs de la province dans les limites de ces chiffres, serait nous condamner à l’immobilité.
L’honorable député s’est alarmé de l’accroissement de nos dépenses depuis 1861 ; il en a conclu que nous allions fatalement à la banqueroute. Le mot n’est pas plus juste qu’il n’est nouveau. Depuis vingt ans, la même prédiction se renouvelle et ne me paraît pas encore en voie de se réaliser. On sait que la mesure de la prospérité d’un état, ou d’une ville, se prouve souvent
par l’accroissement de son budget. Prenons Montréal par exemple. Celui qui, en 1867, aurait prédit que le revenu de la grande ville serait porté en 1875 à la somme énorme d'un 81,600, 000, celui-là aurait été traité de visionnaire et d’extravagant par des bommes d’affaires qui auraient jugé les choses comme le fait en ce moment l’honorable député de St-Hyacinthe. Montréal ne s’est pas appauvri, les moins enthousiastes disent même qu’il est plus prospère que jamais, bien que, dans cet intervalle de 1867 à 1875, il ait élevé son budget de $705,000 à $1,600,000.
Notre province a vu ses ressources augmenter depuis la Confédération, et nous ne voyons pas pourquoi cela ne continuerait pas. La seule méthode raisonnable pour déterminer le montant de nos dépenses doit être la limite que nous pouvons imposer aux taxes que le peuple doit s’attendre à supporter, s’il tient à avoir les grandes améliorations qui font la richesse publique. L’industrie, sous toutes ses formes, profite de ces améliorations et paie, pour les gains qu’elle y trouve, une redevance indirecte à l’Etat.
Calculons un moment le capital que représentent les impôts contenus dans les résolutions que nous avons adoptées et ceux que nous serons encore appelés à voter. On ne dira pas que ces taxes aient produit des soulèvements ; au contraire, ceux qui en sont chargés s’y soumettent de bonne grâce. L’augmentation des droits de licences sur la vente des spiritueux, nous donnera, j’en suis certain, un surcroît de revenu de $90,000. Les droits sur les ventes par enchère et les licences des encanteurs ne seraient pas portés à un chiffre élevé en les augmentant de $30,000 sur l’année dernière. Tout près de $10,000 additionnelles seront prélevées par l’impôt de 10 cts. sur chaque exhibit produit dans les cours. Plus de $35,000 nous proviendront des droits sur les assurances et $15,000 sur diverses sources nouvelles de revenu.
Nous sommes déjà arrivés à un capital de près de trois millions de piastres, ce qui est plus que suffisant pour équilibrer le budget de l’an prochain, en y comprenant l’emprunt nouveau que l’on devra faire cette année. Ajoutons à cela une imposition sur les institutions monétaires qui, plus que toutes autres, devront profiter du capital énorme que la construction des che-
mins de fer devra semer dans la province, et nous arrivons facilement à calmer les craintes des esprits les plus timides. D’augmentation de la richesse publique, par la circulation de ces immenses capitaux, devra nécessairement produire de no uvelles sources de revenus. N’est-il pas, du reste, constaté par toutes les statistiques du monde que l’on retrouve toujours, sous une forme ou sous une autre, l’argent investi dans ces grandes entreprises de chemins de fer, par le développement des ressources inexploitées, par le mouvement imprimé au commerce et aux manufactures, par la facilité donnée à l’écoulement des produits et par l’augmentation incalculable de la valeur des propriétés. Quelque soit l’impôt qu’un gouvernement prélève, il faut toujours que cet impôt soit une fraction quelconque du capital en circulation. Augmentez la circulation de ce capital, et vous augmentez nécessairement vos sources de revenus.
Maintenant, si ce nouveau capital est attiré ici à des conditions très avantageuses, le pays profitera nécessairement de la différence du taux de l’intérêt payé à l’étranger avec celui payé en moyenne dans la province.
Le crédit du gouvernement obtiendra sur les marchés étrangers de l’argent à quatre ou cinq par cent ; ce capital sera jeté ici dans la circulation, où il ne peut valoir moins de huit par cent pour les besoins du commerce et de l’industrie. Quelque soit le montant de la dette publique et des intérêts annuels, nous serons toujours sûrs que la population gagnera tous les ans la différence entre le taux d’intérêt payé à Londres et la valeur productive de cet argent utilisé dans le pays. Si un gouvernement pouvait placer judicieusement vingt millions dans les entreprises publiques, il paierait annuellement un million d’intérêt pour cet emprunt ; mais si la population retire 8 p. 100 de cètte somme, elle pourrait facilement se soumettre à l’obligation de payer une nouvelle taxe et de faire encore un bénéfice de $600,000 par année.
C’est en temps de crise que cette vérité saute aux yeux, et je pense qu’il y aurait moins de misère cette année dans la province de Québec, si nous avions eu l’occasion de dépenser quelques millions en utiles améliorations publiques.
On nous parle de taxe directe et de dette publique comme si nous étions une exception dans le monde. Voudrait-on nous
DISCOURS
faire croire que jamais état ne s’est risqué dans les entreprises de chemins de fer? Je ne voudrais pas fatiguer cette honorable Chambre par de longues statistiques, mais que l’honorable député de St-Hyacinthe me permette de lui soumettre quelques chiffres. Je choisirai mon premier exemple dans la république voisine dont l’honorable député est un des fervents admirateurs. Que voit-on là-bas ? Le Tennessee, avec une population, en 1870, de 1,258,000 âmes, avait une dette de chemins de fer de trente-un millions ; l’Alabama qui comptait la même année 976,000 âmes, payait pour ses chemins de fer l’intérêt d’une dette de treize millions de piastres ; le Massachusetts avec une population égale à la nôtre se chargeait volontiers de rencontrer l’échéance de $12,000,000, et la Gfeorgie, habitée par 1,184,000 âmes, s’imposait pour maintenir ses voies ferrées une somme qui dépassait quatre millions. Les autres états ne demeuraient pas en arrière. Le Maryland avec ses 780,000 âmes payait pour le même but patriotique au-delà de $13,000,000; la Pensylvanie trente-cinq millions, pour une population de trois millions, et le Missouri $20,701,000 pour une population de 1,701,285.
Yoyons maintenant si les états de l’Europe, plus sages, plus expérimentés, sont arriérés sous ce rapport. Je n’ai pu me procurer que les statistiques de 1869, et j’y vois que la dette des chemins de fer se comptait alors comme suit :
La Hollande, à raison de $12.75 cents par tête de sa population. La Belgique comptait pour $19.00 par tête; l’Autriche, $29.15 ; la Russie, $30.00 ; et la France n’avait pas craint de porter sa capitation à $38.00, pour favoriser l’entretien de ses nombreuses et florissantes voies ferrées ; dette énorme, si vous le voulez, mais qui n’empêchera pas la nation qui l’avait contractée de payer quinze mois plus tard à l’Allemagne, une rançon de cinq milliards, sans craindre la banqueroute.
Y a-t-il à s’effrayer de l’augmentation de la dette publique, à raison de l’ entreprise que notre gouvernement veut prendre sous ses charges ? Raisonnons franchement et regardons en face ces gros chiffres que l’honorable député de St-Hyacinthe nous présente comme un épouvantail :
Coût des chemins de Québec à Montréal, de Montréal
à Aylmer etd’Aylmer au Portage du Fort... ..$9,800,000
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
Il faut déduire de cette somme les octrois dont le tré-
sor se trouve déjà grevé $2,600,000
Ce qui nous laisse une balance de . $1,200,000
Les municipalités ont souscrit pour ces chemins $2,400,000
Laissant à la charge de la Province $4,800,000
Les commissaires auront le droit d’emprunter, en hypothéquant le chemin lui-même, sans grever la Province . . $3,000,000
Il reste donc comme dette nouvelle $1,800,000
Et pour compenser cette addition à la dette actuelle, la province recouvre la propriété dé 2,121,000 acres de ses plus belles terres octroyées pour la construction de ces chemins. Ces terres ont été estimées par tous ceux qui en connaissent la valeur à trois piastres l’acre, et parmi ceux-là, je puis citer l’honorable John Young, dont le témoignage ne sera pas suspect aux honorables députés de la gauche.
Déduisons cette valeur à un tiers de l’estimation qu’on en a faite, et donnons à ces terres une valeur de $1.00 l’acre, la province se trouvera alors à rentrer en possession d’une valeur de plus du double de la dette dont elle aura surchargé son budget.
L’honorable député de St-Hyacinthe trouvera faute à mon calcul, en disant que l’emprunt de trois millions fait par les commissaires devrait s’ajouter à la dette de la province, qui,, après tout, en sera responsable.
Qu’il veuille bien remarquer que je ne fais qu’indiquer la surcharge du budget au-delà de ce que nous sommes tenus de payer actuellement pour des chemins qui ne nous appartiendraient pas, si nous les eussions laissés aux compagnies. Les créanciers de cette hypothèque de trois millions deviendraientils les propriétaires de ces chemins, que la province n’aurait, après tout, avancé pour leur achèvement, que la somme mentionnée de $1,191,000 en reprenant les 2,121,000 acres de terre qu’elle avait concédés à ces compagnies. Yoilà donc, en fin de compte, à quoi se réduit la subvention nouvelle que le gouvernement donne, de fait, aux chemins de la rive nord.
Que les honorables députés de cette Chambre, dont on a voulu exploiter la bonne foi, en les faisant passer pour victimes d’une
DISCOURS
politique de favoritisme, veuillent se rassurer. Le gouvernement n’ajoute qu’une somme comparativement insignifiante à la dette publique pour construire sur la rive nord une grande voie ferrée qui sera la propriété de toute la province. C’est un chaînon du Pacifique, disions-nous. Si le commerce qu’il devra transporter répond dans l’avenir aux espérances des promoteurs du grand chemin inter-océanique, les bénéfices en seront répartis, sur toute la province indirectement. Si le gouvernement fédéral réalise les espérances que nous donnaient leurs amis de la gauche, au commencement de cette session, le subside que nous devrions attendre tomberait dans la caisse publique. Que ce chemin, le plus important anneau du Pacifique, entre l’ouest et l’Inter colonial, soit plus tard acheté ou loué par le gouvernement fédéral, le prix de cet achat ou le revenu de ce loyer bénéficiera autant au sud qu’au nord du St-Laurent. Ce n’est pas se faire illusion que de compter sur cette hypothèse. Sans ce chemin de la rive nord, le Pacifique canadien serait incomplet pour la Puissance, puisqu’il manquerait de relier par la voie la plus courte les grands centres Ottawa, Québec, et Montréal. Et si nous voulons porter plus loin nos regards ; dans l’éventualité, que nous ne désirons pas, mais qui pourrait arriver, d’une union plus compacte de la Confédération, les trois ou quatre millions de dotation à leurs chemins de fer resteraient la propriété des localités et des hommes entreprenants qui s’en seraient emparés, tandis que les sommes dépensées pour les chemins de fer de la rive nord rentreraient dans les coffres du trésor général de la Puissance.
Malgré cela, cependant, je dois avouer sincèrement que j’aurais voulu voir le gouvernement venir en aide aux compagnies de chemin de fer que l’esprit d’entreprise de nos amis des Cantons de l’est a fait surgir de partout. Je rejette loin de moi les idées mesquines de localités, lorsqu’il s’agit d’entreprises publiques. Des considérations plus élevées doivent animer l’esprit du législateur.
Je ne voudrais pas plus accuser de favoritisme les gouvernements qui, depuis vingt-cinq ans, ont fait peser sur les populations du nord du fleuve la dette de vingt millions contractée pour la construction du Grand-Tronc, qui a créé les Cantons de l’est, que je ne voudrais voir accuser le gouvernement actuel
de faire du favoritisme, en faveur des comtés de la rive nord avec la grande mesure dont il s’est chargé aujourd’hui. Je regrette de voir que le nouveau chef de l’opposition dans cette Chambre ait soulevé ces préjugés par sa motion. C’est un mouvement qui n’est pas à la hauteur du rôle qu’une opposition loyale est appelée à jouer en parlement. Les préjugés de localité se soulèvent déjà trop facilement d’eux-mêmes, sans qu’on vienne leur donner les passions politiques comme aliment. Malheureusement, le mal est déjà fait, et il faut s’en défendre. Dans la presse et dans cette Chambre, on a entendu des plaintes ; on a fait des comparaisons qu’on veut rendre odieuses aux yeux des populations des Cantons de l’est. Les honorables députés de Dorchester et de Compton ont répondu à l’appel du député de St-Hyacinthe. Ils se sont plaints amèrement qu’on oubliait leurs comtés dans la répartition des octrois publics. Encore une fois, je n’aime pas ces calculs étroits de localités : pourtant, comptons donc ensemble, puisqu’il le faut.
En soustrayant des $9,800,000 que coûteront les chemins de la rive nord, le montant des bonus municipaux, soit $2,409,000, et les $3,000,000 que l’on empruntera sur ces chemins, il reste une somme de $1,391,000 (sans compter les subventions en terres que la Province reprend; à diviser entre les vingt-cinq comtés du nord, ce qui leur donne à chacun une part d’à peu près $175,000.
Je ne veux pas mettre en ligne de compte les $8,000,000 que les Cantons de l’est et les comtés de la rive sud ont reçue pour leur part, par la construction du Grand-Tronc, ce que pourtant, nous, gens du nord, nous pourrions opposer à leurs prétentions. Je ne parlerai que de la subvention provinciale. Les comtés de Lévis, de Dorchester, de Beauce, de Mégantic et de Compton qui se plaignent le plus, sont traversés par trois chemins qui reçoivent ensemble un subside de $1,080,000 ; le Lévis etKennébec $360,000, le Québec central $400,000 et l’International $320,000. Cela donne pour chacun de ces cinq comtés la jolie somme de $216,000 ! Et ce montant- leur est donné en pur don, sans que la Province n’y puisse rien prétendre, tandis que les $176,000 de chacun des comtés du nord sont dépensées pour un chemin qui devient la Propriété de la province.
Continuons un peu cette comparaison, et voyons si l’hono-
DISCOURS
rable chef de l’opposition avait bien compté, en soulevant les préjugés du sud. S’il veut que l’on divise le revenu de la Province par sections territoriales, pourquoi, par le même principe, ne pas prendre pour base la proportion du revenu que fournit chaque section ? Les rives nord du St-Laurent et de l’Ottawa donnent un revenu pour les terres et les bois de $482,292 ; le sud contribue à ce revenu pour une somme de $84,000. Et qu’on n’aille pas dire que c’est la forêt qui donne ce revenu, car je répondrai à cela que c’est elle qui le produit et que c’est le marchand d’Ottawa, de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec, qui le paye. Le revenu nouveau qui nous permettra de payer l’augmentation de notre dette, cette année, proviendra surtout des licences. Cette source de revenu se partageait, l’an dernier, comme suit : le nord payait au Trésor $142,601, tandis que la quote-part du sud n’était que de $25,592.
Encore une fois, M. l’Orateur, où sont les maltraités ?
Veut-on maintenant que l’on compte d’après la population ? Celle des comtés du nord n’excède-t-elle pas la population du sud d’au-delà d’un dixième ? Et si l’on me dit que les grandes villes de Montréal et de Québec forment une large proportion de cette population, je répondrai qu’elles ont bien droit de plaider pour les comtés du nord dans la cause que nous discutons, puisque chacune d’elle s’est généreusement imposé une charge d’un million de piastres pour aider à l’Etat, dans cette grande entreprise.
Mais pourquoi ces calculs ? Y-a-t-il quelqu’un dans cette Chambre qui n’ait pas de sympathies pour la position dans laquelle se trouvent placées les compagnies des chemins de fer du sud ? Pour ma part, M. l’Orateur, je voudrais que le gouvernement pût leur venir en aide, et je pourrais même ajouter que je ne suis pas le moins intéressé au succès de ces entreprises. Mais au moment où le gouvernement vient nous dire franchement que la limite de nos ressources est atteinte par la construction du grand chemin de fer provincial, je crois qu’il est du devoir de tout bon patriote de respecter cette déclaration. “ Songeons, comme le disait si bien l’honorable député de Charlevoix, que notre comté est dans la Province et non pas la Province dans notre comté.” Ne faisons pas de ce beau St- Laurent une ligne de démarcation entre deux partis acharnés
l’un contre l’autre ; mais qu’il reste plutôt, selon les décrets de la Providence, un lien puissant entre les populations de ces deux rives, que leurs intérêts viennent s’y confondre et leurs dissensions s’y éteindre et s’y noyer à jamais.
Les fortes populations des Ca ntons de l’est se sont développées avec une rapidité étonnante tout le long de la frontière américaine. Leur loyauté proverbiale a fait d’elles un rempart imprenable contre les empiétements de l’américanisme, et elles ont trop de vitalité, pour que la crise passagère dont elles souffrent aujourd’hui, puisse leur faire craindre la ruine. L’activité de leur commerce a déjà couvert ces contrées de tout un réseau de chemins de fer. Ces entreprises peuvent être gênées momentanément, mais le succès de leur avenir n’en est pas moins certain.
S’il est une ligne, entre toutes, que j’aurais voulu voir cette année profiter encore de la libéralité du gouvernement, c’est bien celle de Lévis et Kennébec. Mais pour elle aussi le succès certain ne peut être mis en doute ; ce n’est qu’une question de temps très rapproché.
J’entendais, vendredi, le gouvernement nous dire que le courant du commerce de l’ouest une fois entraîné sur la voie de notre Grand-Tronc du nord, se creuserait un lit lui même, un débouché là où la pente des affaires l’attirerait, et qu’un avenir assez rapproché verrait des modifications considérables dans la position de certains chemins comptés aujourd’hui comme routes d’un intérêt secondaire.
Pour celui qui veut se faire l’observateur un peu attentif des événements que la nature des lieux et la force même des choses devront déterminer, il n’est pas difficile de pénétrer le voile dont l’honorable Solliciteur-général n’a voulu discrètement soulever qu’un coin.
En dépit des efforts que l’on fait pour résoudre le problème de la navigation d’hiver dans le St-Laurent, il n’y a pas à se cacher que, pendant six mois de l’année, Québec est fermé au commerce comme port de mer. Pendant cette longue période de temps, croit-on que le commerce restera engourdi comme nos champs sous les neiges ? JSTe sait-on pas au contraire que pendant la saison de l’hiver les inépuisables greniers de l’ouest continuent à se vider pour aller alimenter les marchés euro-
DISCOURS
péens ? Que l’on consulte les rapports journaliers des trains qui traversent le pont Victoria dans cette saison, et on verra que les lisses ont peine à se refroidir du passage d’un train à celui d’un autre Je ne crois rien hasarder en affirmant que le surcroît de fret que le chemin de Montréal à Ottawa seul amènera à Montréal rendra cette voie du pont Victoria où malheureusement deux trains ne peuvent se rencontrer, rendra, dis-je, cette voie insuffisante pour l’activité du commerce.
Que sera-ce donc quand le commerce de la capitale aura doublé par la construction des lignes qui la mettront en communication plus directe avec l’ouest d’Ontario et des Etats-Unis ? Que sera-ce quand le Canada Central ou la partie subventionnée du Pacifique déversera, dans le grand chemin provincial qui nous occupe, les flots du commerce que le Pacifique nord américain lui-même jettera sur cette voie ? Je ne parle que d’un avenir très rapproché : les chiffres seraient décuplés avec la perspective du Pacifique canadien. Quand la route du St- Laurent lui sera fermée à Montréal et à Québec le commerce se cherchera naturellement un chemin vers l’Océan, et où le trouvera-t-il ? A Montréal comme à Québec, le Grand-Tronc s’offre au trafic avec ses deux voies de Portland et de la Rivièredu-Loup. Le sentiment de son intérêt, l’attrait des bénéfices T emporteraient-ils, dans le jugement de cette puissante compagnie, sur l’esprit d’antagonisme violent qu’elle manifeste actuellement vis-à-vis notre entreprise provinciale ? Nous n’en savons rien, mais il nous faut à tout événement, être préparés pour les éventualités les plus adverses Aussi ce n’est pas sans une vive satisfaction que nous voyons l’organisation d’une compagnie vigoureuse qui promet d’empêcher un monopole qui pourrait devenir désastreux pour notre chemin provincial. Les avantages que le gouvernement offre par sa mesure à la compagnie de Montréal, Boston et Portland et au South Eastern nous sauvent de ce danger.
A Québec, nous nous trouvons encore à la merci du Grand- Tronc, si nous n’avons pas une protection comme celle dont je viens de parler pour Montréal. Il est vrai que le gouvernement du Canada, en prévision de la construction de lTntercolonial, s’est réservé dans la charte qu’il a octroyée au Grand Tronc, ou dans un acte subséquent, le privilège de transit, “ the running
contract ” sur cette partie du chemin qui s’étend de la Pointe- Lévis à la Eivière-du-Loup. L’achèvement prochain de la ligne entière de l’Intercolonial, de la Eivière-du-Loup à St- Jean et Halifax, devra forcer le gouvernement fédéral à demander l’exercice de ce privilège si l’on veut que l’Intercolonial profite un peu du trafic que les voies de communications autres que le Grand Tronc apportent à Québec. Le commissaire actuel de l’Intercolonial devra mettre autant de zèle à réclamer ce privilège que le président de la compagnie, M. Potter, mettra bien sûrement d’ardeur à le refuser si cela doit contrecarrer les vues de son ancien employé, devenu depuis quelque temps son plus violent détracteur.
Mais, en admettant que ce point litigieux soit réglé dans le sens des intérêts fédéraux contre le mauvais vouloir possible du Grand-Tronc, il reste deux objections capitales à cette voie de l’Intercolonial pour le commerce que l’ouest nous enverrait par le chemin de la rive nord ; la distance du transit, augmentant le coût du transport à l’Océan, et la difficulté du service de cette route pendant l’hiver. A part les besoins du commerce des provinces maritimes avec Québec et Ontario, le gros du commerce destiné à la navigation océanique, qui partirait de Québec, trouverait une route plus économique, en rebroussant chemin jusqu’à Eichmond, pour prendre la voie de Portland ou de Boston, qu’en prenant le chemin de l’Intercolonial ; et encore faudrait-il subir les conditions du Grand-Tronc qui refuse actuellement tout arrangement de transport avec les lignes américaines au sud de Sherbrooke.
Mais en supposant que la voie de l’Intercolonial ne serait pas plus coûteuse, serait-elle sûre et expéditive pour le commerce pendant les rudes mois de l’hiver ? J’en doute fort, si l’on peut en juger par ce qui s’est produit chaque hiver sur la route, à l’est de la Pointe Lévis et sur les sections de l’Intercolonial, ouvertes l’hiver dernier. Où va donc se porter le courant du commerce pendant ces six mois de blocus ? Le cri strident d’une locomotive se fait entendre sur les hauteurs de Lévis. Est ce un de ces trains immenses et lourds que le Grand-Tronc nous amène chaque matin de Portland, de Montréal et de l’Ouest ? Non ; sa voix est plus vive et dénote une allure plus dégagée. Il y a de la jeunesse, de la vivacité, de l’espérance dans ce cri
DISCOUBS
joyeux qui vous appelle sur ce cap élevé. Montez vite, car l’heure du départ a sonné ; et l’engin s’agite frémissant. — AU aboard ! Nous voilà lancés à toute vapeur dans une route qui traverse les comtés les plus riches de notre province. Maisons, clochers, rivières, tout fuit derrière nous ; les bois commencent à s'épaissir, l’horizon se rembrunit, et vous apercevez devant vous la trace régulière d’une route dont vous vous demandez l’issue. Jetez les yeux sur la carte de Québec, 135 milles plus près de Halifax, 65 milles épargnés sur la route de Québec à Portlànd ; une révolution complète dans le transport du commerce à l’Océan ; les terres les mieux boisées de la Province ouvertes à une exploitation féconde ; la colonisation appelant des milliers de bras au travail et à la richesse; l’industrie, sous toutes ses formes, créée, développée et rendue florissante dans une des plus vastes et des plus belles vallées du pays ; voilà en trois mots l’histoire du présent et l’histoire de l’avenir du chemin de Lé vis à Kennébec ; entreprise nationale, s’il en fut une ; entreprise destinée à grandir, vigoureuse et belle, comme tout ce qui prend racine dans ]a foi et le sacrifice.
En parlant de cette entreprise, je ne puis m’empêcher de rendre hommage à celui qui, à force de persévérance, de travail, de fatigues, d’efforts inouis, inconnus de tous excepté du petit nombre de ceux qui ont pu le voir à l’œuvre, et cela presque sans ressources lorsque d’autres avaient des millions, à celui, dis je, qui, à peine aidé par une population qui n’a pas encore eu le temps d’apprendre la grandeur du bienfait dont on la dotait, ,a pu donner un tel essor à une œuvre qui promet tant.
J’entends dire que ce témoignage est bien stérile, s’il ne se traduit par une action généreuse envers l’œuvre elle-même. Si le chemin de Lévis et Kennébec est aussi important, aussi nécessaire, aussi national, pourquoi, me dira-t-on, ne pas le doter royalement comme la grande route provinciale dont il doit être la continuation.
Je l’ai déjà dit, je regrette que le gouvernement ne se trouve pas en mesure de venir en aide à ces chemins. Il n’y a pas cependant à se plaindre ; Ontario, dont on vante la libéralité en ce sens, n’a pas doté aussi généreusement les compagnies de chemins de fer.
DE L’HON. J. A. CHAPLEAIT
Mais s’il est une compagnie qui doit profiter de la construction du Chemin de la rive nord, c’est bien celle du Lé vis et Kennébec ; et les capitalistes anglais qui l’ont protégée jusqu’à aujourd’hui seraient bien aveugles, s’ils l’abandonnaient à la veille du jour où elle deviendra importante et rémunérative. La bonne volonté du gouvernement à son égard doit être une garantie de ses bonnes dispositions à l’avenir, et cela vaut bien quelque chose pour les hommes d’affaires qui calculent et voient de loin.
Je sais, M. l’Orateur, que j’ai déjà trop abusé de l’indulgence de cette Chambre ; pourtant, je ne voudrais pas reprendre mon siège avant d’avoir dit un mot de la position agressive que le Grand-Tronc a cru devoir prendre vis-à-vis le gouvernement de cette province.
La politique comme la guerre opère parfois d’étranges rapprochements. Qui se serait douté que le Grand-Tronc, cette bête noire des luttes électorales de 1857, 1861 et 1863, serait aujourd’hui l’objet des égards de ces farouches libéraux qui furent si longtemps ses adversaires et ses détracteurs ?
A commencer par les honorables députés de Lotbinière, de St- Hyacinthe et de St- Jean, pas un n’a manqué à l’appel que faisait le Grand-Tronc à tous les adversaires du Chemin de la rive nord. Je me rappelle pourtant — j’en étais alors à mes premières années politiques — avoir entendu, dans les- environs de St-Hyacinthe, les amis de l’honorable député de ce comté fulminer les plus terribles anathèmes contre cet “ ennemi du Bas-Canada ”, la compagnie du Grand-Tronc. Nous qui disions que cette voie ferrée, toute coûteuse qu’elle était, devait ouvrir et enrichir la plus belle partie du pays, nous passions alors pour des vendus et des corrupteurs. Comment se fait-il qu’une transition aussi subite se soit opérée dans l’esprit de ces hommes, et qu’ils protègent aussi ce qu’ils voulaient détruire alors ? Pour notre part, nous n’avons pas changé. Je croyais, à cette époque, que les chemins de fer seraient la richesse de notre pays ; je le crois encore. Malgré ce qu’en disaient alors les honorables députés de St- Jean et de St-Hyacinthe, de petites villes ont surgi à la faveur des chemins de fer, sans lesquels la ville de St-Hyacinthe n’aurait pas l’honneur d’envoyer à l’Assem-
DISCOURS
blée législative un homme pour qui le portefeuille de la finance ne paraît pas une ambition exagérée.
Ce serait répéter une chose que tout le monde connaît que de rappeler l’opposition systématique et anti-nationale faite par le parti libéral à tous les grands mouvements de progrès qui se sont accomplis depuis vingt ans. Tour à tour, le Grand-Tronc, la décentralisation judiciaire, la confédération, l’acquisition du Nord-Ouest, la construction du Pacifique, ont été l’objet de ses plus violentes attaques. A chacune de ces grandes étapes dans la marche de notre nation, le parti libéral a fait les prédictions les plus sinistres pour notre avenir ; et cet avenir, devenu le présent, ne nous montre pas moins aujourd’hui un pays tout à fait prospère, avec un commerce des plus florissants, une marine qui tient la quatrième place parmi les grands états du monde, et un budget qui, sans fatiguer le pays, atteindra bientôt $25,000,000.
Nous parlions il y a un instant, M. l’Orateur, des menaces que nous a faites M. Potter. Pour ceux qui ont lu l’histoire de notre province, cette attitude du Grand-Tronc doit paraître bien étrange. Pour ma part, je ne crois pas me servir d’une expression trop forte en disant que c’est de l’ingratitude. Après nous avoir supplié, dans ce qu’elle appelait sa détresse, cette compagnie devenue puissante, grâce surtout à nos bontés, se montre tout à coup furieuse et menaçante. Sa conduite me remet en l’esprit cette fable du bon Lafontaine : “ La lice et sa compagne ”. Après avoir raconté les égards que la lice avait eue pour celle de qui elle réclamait la possession du gîte qu’elle lui avait prêté, le fabuliste nous apprend que
La lice cette fois montre les dents, et dit :
Je suis prête à sortir avec toute ma bande Si vous pouvez nous mettre dehors :
Les enfants étaient déjà forts.
N’est-ce pas là tout à fait l’attitude de la compagnie du Grand-Tronc sur le marché de Londres où les vingt-cinq millions, cadeau de notre province, lui ont fait une position redoutable dont elle se sert pour faire la guerre à notre crédit. Cette conduite déloyale ne nous donne-t-elle pas le droit de nous
repentir de notre libéralité et de nous appliquer la morale que le poète mettait à la fin de la fable que je viens de citer :
Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette.
Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,
Il faut que l’on en vienne aux coups ;
Il faut plaider, il faut combattre.
Laissez les prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre.
Dans sa requête qui ne serait que prétentieuse si elle n’était pas aussi menaçante, M. Potter accuse le gouvernement de notre province de manquer à la bonne foi en entreprenant la construction du Chemin de fer de la rive nord, dans lequel il entrevoit un rival formidable. “Le prospectus avec lequel on lança originairement cette entreprise sur le marché anglais, nous dit M. Potter, contenait une quasi garantie qu’aucune compétition ne serait à craindre pour cette ligne.” M. Potter oublie que ce prospectus fut préparé en Angleterre par des directeurs anglais et sans l’approbation ni la connivence du gouvernement canadien. Peut-il sérieusement prétendre que ce prospectus puisse lier le gouvernement provincial à une distance de plus de vingt ans lorsque le pays a subi une transformation presque complète ? Une telle prétention est plus qu’exagérée : elle est insensée. Et depuis quand a-t-elle pris naissance ? Est-ce que le Grand-Tronc a fait aucune remontrance lorsque les chemins de la rive nord ont commencé à se constituer avec des chartes régulières dans notre province aussi bien qu’à la Chambre des communes ? Si cette grande question constitutionnelle de la bonne foi des traités avait valu quelque chose, pourquoi ne la faisait-il pas valoir par ses nombreux amis aux Communes du Canada, lorsqu’il venait demander un amendement à sa charte en même temps que le Montréal, Ottawa et Occidental se faisait incorporer par ce parlement ?
Non, M. Potter, vos grands airs ne sont pas de mise ici ; vos récriminations et vos fausses représentations ont pu tromper un moment le public toujours crédule des capitalistes intéressés, mais cela ne tiendra plus devant la sécurité qu’offrira aux banquiers anglais l’action énergique de notre législature. M. Potter voudrait éveiller la sympathie en calculant les sacrifices
DISCOURS
énormes que le Grand-Tronc a faits. Il nous donne à entendre que le gouvernement fera la perte de plusieurs millions de louis par son action dans cette circonstance, lorsqu’il sait très bien que les trois quarts au moins du stock du Grand-Tronc actuellement sur le marché représentent des opérations ruineuses auxquelles le Canada et ses gouvernements ont été complètement étrangers. J’ai sous les yeux un ouvrage, Eighty yearsprogress, qui contient d’intéressantes révélations à ce sujet. L’auteur d’an article sur les chemins de fer disait: “Le système d’après lequel le Grand-Tronc a été construit n’était ni honnête, ni raisonnable. On a procédé à l’inverse de ce qui se pratique dans les compagnies bien conduites. C’est en vain que des ponts tubulaires magnifiques et de belles stations en pierres de taille nous sont montrés comme des preuves de supériorité, quand ce qui est essentiel dans le chemin, la voie elle-même qui doit rapporter des bénéfices, est défectueuse au double point de vue du tracé et de sa construction.”
L’auteur fait voir les erreurs grossières dans lesquelles on est tombé en construisant ce chemin et en F administrant,, erreurs qui furent souvent signalées en Canada où l’on est novice en fait de chemins de fer tandis qu’on les ignorait ou feignait de les ignorer en Angleterre, avec toute l’expérience que les hommes de ce pays devaient posséder en cette matière. Les salaires exhorbitants des officiers supérieurs, les dépenses absurdes des agents de la compagnie qui venaient en Canada avec un train de prince préparer des rapports fastueux sur l’état des affaires, ont plus fait pour amener la ruine de l’entreprise que toute la compétition ordinaire qu’on aurait pu lui susciter.
“ Tous ceux qui veulent verser une larme sur les malheureux porteurs de bons anglais du Grand-Tronc, devraient en verser cinq pour ses créanciers canadiens,” nous dit un homme dont l’opinion ne sera pas suspecte pour les députés de la gauche, M. T.-S. Brown. “ Après avoir placé dans cette entreprise environ dix millions, ces actionnaires se sont trouvés tout à coup en possession d’une propriété valant plus de soixante-dix millions qu’ils ont réussi à faire mettre à l’abri de toutes procédures légales, à l’encontre de toutes les lois ordinaires du pays. On nous parle souvent des obligations morales de cette province envers la compagnie du Grand-Tronc. Nos obligations
morales ont été fidèlement et honorablement remplies. L’immoralité a été chez eux. Nous n’avons été coupables que d’une trop grande libéralité en nous rendant à tous les caprices de la compagnie que l’on a traité en enfant gâté. Si nous avions été plus sévères pour elle, nous l’aurions forcée à des habitudes d’économie qui lui auraient permis de se suffire à elle-même.”
En remontant jusqu’à 1861, on trouve dans le rapport d’une commission nommée pour s’enquérir des affaires du Grand- Tronc, rapport signé par MM. Langton et J.-L. Grant, la censure la plus sévère de l’administration des affaires de cette compagnie relativement à la méthode qu’elle avait dès lors adoptée pour le transport en transit des produits de l’ouest. “ La ligne de conduite de la compagnie à cet égard nous paraît, dit ce rapport, être tellement fautive et désastreuse aux intérêts du chemin que nous n’hésitons pas à la signaler après y avoir donné notre minutieuse attention... En convoitant le grand commerce de l’ouest qui grossit l’apparence du trafic e.t détourne son attention d’un commerce plus légitime et plus à sa portée, sans aucun profit correspondant, le Grand-Tronc a même essayé de battre les autres lignes par ses offres ” ; et le rapport cite une foule de cas où les taux chargés par le Grand-Tronc pour le commerce venant de Détroit ou de Chicago pour se rendre à Boston, ne suffisaient pas à payer les frais de ses employés pour ce commerce.
Je n’ai pas été surpris de ces détails qui sont une censure si méritée. Je l’avais entendue déjà vingt fois dans la bouche de nos marchands qui se plaignaient de l’abandon complet que l’on faisait du trafic local par le trafic du transit qui ruinait la compagnie, tout en alléchant le marché monétaire à Londres par les grandes proportions du commerce de cette voie ferrée. Mon honorable ami le député de Montréal-centre me disait, aujourd’hui même, que ce n’était pas chose étonnante alors . de payer plus cher pour transporter un quart de farine de Toronto à Montréal, que de Chicago à Montréal. Un marchand de Québec me disait avoir payé le taux de trente-cinq cents par cent livres pour des peaux crues de Chicago à Québec, tandis que le même fret, venant de Montréal, lui avait coûté quarante cents. Le louage de lignes américaines par le Grand-Tronc, pour faciliter ce commerce de transit, a encore été une des opé-
DISCOURS
rations ruineuses qu’on retrouve à chaque pas dans l’histoire du Grand-Tronc.
Mais n’avons-nous pas eu dernièrement la meilleure autorité sur ce point : le témoignage d’un homme qui, plus que tout autre, devait connaître les vices du système.^ La lettre de l’an cien directeur de ce chemin, M. C. J. Brydges, publiée dans toute la presse en juillet dernier, a dû ouvrir les yeux des plus incrédules. Ne prouve-t-il pas, par des chiffres irréfutables, que les profits actuels du Grand-Tronc seraient plus que suffisants pour payer un intérêt raisonnable sur les capitaux légitimement dépensés dans cette entreprise.
Un dernier mot, M. l’Orateur, et je termine. Je demande pardon à cette honorable Chambre d’avoir si longtemps abusé de sa patience. J’ai besoin d’excuses et j’en trouve une que j’offre avec confiance ; c’est la conviction profonde et sincère qui m’anime en plaidant cette cause des chemins de fer, la cause par excellence de la province de Québec, en ce moment. Les premiers mots que j’ai prononcés dans cette enceinte l’ont été en faveur de cette question vitale de notre politique : j’ai toujours cru aux chemins de fer non seulement comme source de richesse matérielle pour un pays, mais aussi comme agents civilisateurs puissants.
“ La tendance civilisatrice de la locomotive, dit M. Keefer, dans son essai sur la 'philosophie des chemins de fer, est une des anomalies modernes qui, quelqu’inexplicable qu’elle puisse paraître à quelques-uns, est néanmoins si heureusement manifestée aux yeux.de tous, qu’on ne doute pas plus de sa réalité que de l’action de la vapeur, quoique sa substance soit invisible et que ses voies secrètes soient inconnues à l’homme. La pauvreté, l’indifférence, le fanatisme ou la jalousie des croyances et des nationalités, les dissensions locales ou politiques, la démagogie, peuvent étouffer ou neutraliser l’influence des efforts les mieux intentionnés d’un système d’éducation, mais la puissance invisible qui a lutté avec succès contre les éléments matériels, surmontera sûrement les préjugés et la routine de l’esprit populaire. Elle ne demande aucune coopération, elle n’attend aucune saison favorable, mais avec une assiduité inquiète, bruyante, tonnante, elle tient éveillé un esprit avide de recherche et de comparaison. En même temps qu’elle satisfait
au besoin matériel, tout en aiguillonnant l’appât d’un gain légitime dans les masses, elle porte insciemment, mais irrésistiblement les citoyens à une union plus légitime avec leurs semblables.”
Quel vaste champ que la Confédération, pour cette noble semence dont les fruits sont la transformation matérielle et morale d’un peuple. J’ai nommé la Confédération, M. l’Orateur ; ce mot me suggère une des considérations les plus élevées qui doivent nous guider dans la politique que nous nous proposons d’adopter au sujet des chemins de fer.
Les hommes d’ Etat qui nous ont donné la Confédération ont pourvu aux changements dans la représentation que l’accroissement de la population rendrait plus tard nécessaires. La rapidité du progrès dans l’augmentation de la population détermina en grande mesure la prépondérance future des provinces dans la Confédération. La vitalité des populations bas-canadiennes, l’immense étendue de notre territoire qui dépasse de beaucoup celui d’Ontario, la supériorité de notre position commerciale, avec notre navigation océanique intérieure, ont fait prédire à notre grand patriote bas-canadien, feu Sir George Etienne Cartier, qu’avant un demi siècle la province de Québec aurait la prépondérance dans la représentation nationale.
Nous devons tous avoir à cœur de réaliser cette prédiction. Notre orgueil national doit s’émouvoir lorsqu’il s’agit de trouver le moyen d’obtenir un résultat aussi glorieux pour nous. Les gouvernements sacrifient des millions pour se créer des comptoirs, établir des stations navales qui augmentent leur puissance et leur influence au milieu des nations. Le peuple bas-canadien reculerait-il devant le sacrifice que le gouvernement lui demande aujourd’hui, lorsque l’exécution des grands travaux qu’il projette peut lui assurer dans l’avenir, sinon la prépondérance absolue, du moins une influence considérable sur les destinées de la Puissance. L’économie mal entendue perd les peuples comme les individus.
N’allons pas tomber dans une erreur qui pourrait être irréparable pour nous. Au contraire, montrons-nous par notre esprit de progrès les émules de nos entreprenants voisins. Montrons-nous soucieux de notre avenir et préparons notre grandeur nationale.
Discours prononcé 1 l’assemblée de Ste-Croix, le 6 juin 18*75.
O’est une tâche audacieuse que celle d’essayer de vous intéresser et vous plaire après l’harmonieuse mélodie que l’honorable député de Drummond et Arthabaska vient de vous faire entendre. M. Laurier a fait résonner les notes les plus suaves du clavecin oratoire, et tout le monde sait qu’il excelle dans cet art. Aussi n’essaierai-je pas d’entrer en lice avec lui pour lutter d’éloquence devant vous. Un motif plus sérieux m’appelle à lui répondre. Tous vous êtes réunis ici pour entendre une discussion tranquille, libre et franche sur les titres à la confiance publique que réclament en ce moment les deux partis politiques qui divisent aujourd’hui la province de Québec. Des faits, plutôt que des périodes irréprochables, voilà ce que vous demandez, voilà ce que je viens vous offrir.
Les élections générales de notre Province commenceront demain par la dissolution du deuxième parlement provincial et l’émission simultanée des brefs d’élection pour une nouvelle Chambre. La lutte doit se faire entre le gouvernement qui régit actuellement les affaires de la province de Québec et l’opposition qui dénonce ce gouvernement comme indigne de la confiance du peuple, opposition dont M. Joly est le chef à Québec et dont M. Laurier est un des alliés les plus puissants.
Au commencement de cette lutte électorale, M. Joly a cru devoir au nom du parti libéral dont il se déclare le chef dans la province de Québec, porter un défi solennel au chef du gouvernement, de venir défendre le parti conservateur et attaquer le parti libéral. Ce défi, si étrange qu’il paraisse avec nos mœurs constitutionnelles, qu’on lè croirait dater d’un autre âge, a été courtoisement accepté par M. de Boucherville, et depuis cinq heures bientôt, vous avez été témoins des coups que, de part et d’autre, l’on s’est portés.
Je ne puis m’empêcher, tout d’abord, d’attirer votre atten-
DISCOURS
tion sur ce que j’ai considéré comme un manque de courtoisie politique impardonnable pour un chef de parti. En appelant l’honorable M. de Boucherville en champ clos, M. Joly l’a considéré comme le chef du parti conservateur dans la province de Québec ; il n’a pas droit de le traiter autrement. Sans cela son défi n’aurait été que ridicule. Je n’ai donc pas été peu surpris en entendant, tout à l’heure, M. Joly vous dire qu’il approuvait le programme politique de son adversaire, ou du moins qu’il ne trouvait rien à redire, mais que, pour lui, M. de Boucherville n’était pas le chef du parti conservateur de la province de Québec ; que son gouvernement n’était pas l’expression des idées et de la volonté de ce parti, mais que le premierministre et ses collègues étaient là, tenant la “ place chaude ” pour les membres du cabinet Ouimet qui n’attendaient que le moment opportun pour s’y réinstaller. Pour un défi aussi chevaleresque, je dois avouer que cette entrée en lutte est peu loyale.
C’est comme chef du gouvernement et du parti conservateur que M. Joly a défié M. de Boucherville; c’est comme tel qu’il doit l’attaquer. Il n’a pas le droit de passer outre et de l’ignorer, pour aller porter ses coups sur des adversaires qui n’ont plus la responsabilité de la direction de leur parti. Ce n’est pas nous, du cabinet Ouimet, que le chef de l’opposition a provoqués ; c’est le chef du ministère actuel, c’est à lui, à son programme, et aux garanties politiques qu’il offre à notre province, qu’il devait s’attaquer.
Je ne puis remercier M. Joly de l’honneur qu’il veut bien nous faire de nous considérer encore comme les chefs du parti conservateur. En cédant les rênes du pouvoir à d’autres mains, nous l’avons fait sans restriction ; en donnant notre appui au ministère, lors de la dernière session, nous avons agi sans arrière pensée. Notre confiance dans ce gouvernement n’a été ni une feinte ni une trêve, elle a été loyale et, que M. Joly le sache, elle continuera de l’être.
Avant d’entrer dans le mérite des questions qu’ils ont touchées, permettez-moi, Messieurs, de féliciter un moment MM Joly et Laurier sur la condamnation énergique, sinon sincère qu’ils ont faite tour à tour des scandales Burpee à Erédéricton et du canal à Montréal, et des dangereuses doctrines politiques
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et sociales des Doutre, des Laflamme, des Dessaulles et de quelques autres de leurs amis qui se sont avisés de traiter des questions religieuses et politico-sociales. M. Laurier voue ces audacieux, ces scandaleux, aux gémonies populaires ; il répudie, lui, ces théories libérales empruntées aux libéraux de la “ vieille France,” et ne veut rien avoir à faire ni de près ni de loin, avec ces écervelés dangereux ; il appartient, lui, à l’école de Daniel O’Connell, “ faisant ouvrir aux catholiques les portes du parlement et du barreau que la protestante Angleterre leur fermait,” (témoins ses votes sur Manitoba et le Nouveau-Brunswick.)
Loin de lui la pensée d’avoir jamais voulu s’enrichir à même le trésor public en faisant payer, pour une amélioration publique nécessaire, des sommes frauduleusement obtenues, comme 'les malheureux du canal à Montréal ! Son noble front n’a jamais pu se salir du job honteux de Frédéricton, où le parent d’un ministre fédéral escamotait, pour un vil prix, une propriété publique dont la revente devait faire la fortune de sa famille ! Loin de lui ces spéculateurs éhontés, ces parasites affamés des gouvernements qui déshonorent la nation ! “ Au fond de la mer ces faux, ces dangereux amis,” s’écrie-t-il avec M. Joly, “ nous avons été purs entre les purs, et nous voulons le rester toujours ! ”
J’admire M. Laurier lorsqu’il récite, avec autant d’onction, ces actes de foi dans lui-même, d’espérance dans la crédulité publique, et de charité pour son parti. M. Laurier n’oublie qu’une chose, c’est qu’il vient justement d’attaquer le parti conservateur avec les armes dont il essaie maintenant en vain de se défendre ; c’est qu’en essayant d’enterrer M. de Boucherville dans le “ champ des Tanneries,” il est forcé de “piquer une tête ” dans le canal à la suite des Chevaliers du Puff. La logique est inflexible, et M. Laurier aura beau couvrir sa contradiction des plus belles fleurs de son éloquence, il n’y aura que les aveugles volontaires qui ne la verront pas.
Allez ! Messieurs, répudiez le parti qui garde parmi ses illustrations, et qui compte parmi ses chefs, les auteurs du job Burpee et du scandale du canal, ou ne vous avisez jamais de dénoncer au peuple intelligent le parti conservateur pour vos prétendus scandales du Pacifique et des Tanneries !
Tous avez vraiment une singulière manière d’excuser votre
DE L’HON. J. A. CHAPLEATT
parti de ces gigantesques infamies ! “ Après tout,” dites- vous, “ le trésor public n’en a pas souffert, car le contrat pour le transfert du terrain de Frédéricton n’a pas encore été passé, et le gouvernement n’a pas donné suite à l’amélioration projetée de l’ouverture d’un nouveau canal sur la propriété de nos amis à Montréal, Le gouvernement et le parti libéral ne peuvent être rendus responsables de ces tentatives de spéculation au détriment du trésor public, puisque leur exécution a été entravée par l’action même du gouvernement.”
Etrange raisonnement que celui qui détruit d’un seul mot toute la solidarité des partis politiques, et qui met au crédit d’un gouvernement l’empêchement ou l’ajournement d’une fraude colossale qu’une presse vigilante a su dénoncer à temps.
Allez ! vous ne ferez jamais croire qu’aux badauds et aux factieux que le frère ou le cousin Burpee n’aurait pas empoché $94,000 de bénéfice que lui donnait son achat pour $6,000 d’un terrain de la Couronne valant $100,000 ! et que les compères et amis, Laflamme, Jetté, Prévost, Marchand et Cie., n’auraient pas réalisé les $423,000 que les enchères frauduleuses de leurs puffers leur assuraient, si le gouvernement fédéral n’eût pas été effrayé de la clameur publique que soulevaient ces spoliations éhontées dénoncées par la presse conservatrice. Et l’on ne sait pas encore si le danger des élections passé, on n’inventera pas quelques nouvelles manœuvres pour faire “ rentrer les amis dans leurs bénéfices.”
N’a-t-on pas vu ce gouvernement si pur d’Ottawa jurer ses grands dieux, par l’organe de son chef, que jamais le purissime M. Jetté n’avait demandé, ni reçu du gouvernement la promesse ni l’information que le terrain qu’il allait faire vendre pourrait être acheté plus tard par le gouvernement pour le creusement du canal ? N’a-t-on pas vu, chose honteuse ! par l’enquête de la cour supérieure à Montréal, que l’on avait soustrait à dessein des documents touchant cette affaire, et demandés par la Chambre, des télégrammes et des lettres établissant par une présomption violente, la complicité ou du moins la coupable indulgence du gouvernement dans cette affaire ?
Dans ces deux sales affaires, on n’a pas même l’excuse de dire que ce n’était pas un motif d’intérêt personnel qui avait donné lieu à ces spéculations. Dans l’affaire du Pacifique, pas
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un sou du trésor public n’a été dépensé, et pas un sou des sommes que Sir Hugh Allan a déboursées n’est allé faire le profit personnel des chefs du parti conseryateur ou d’aucun de ses membres. La longue et rigoureuse enquête des Tanneries n’a pu faire non plus ressortir l’ombre d’une preuve en ce sens, tandis que le job Frédéricton allait enrichir un député, frère ou cousin de ministre, et que le scandale du canal faisait la fortune des chefs les plus marquants du parti libéral, sans en excepter le consciencieux Wilfrid Prévost, et l’immaculé M. Marchand, ce vaillant lieutenant politique de M. Joly. . '
Pendant “ ces vingt ans de corruption et de pillage” auquel le pays a été soumis par le parti conservateur, vous n’avez pu trouver dans le récit lugubre que vous venez d’en faire, que ces deux actes du Pacifique et des Tanneries, qui laissent intacts l’intégrité et le désintéressement personnels de nos chefs. Vous n’avez encore que deux années de pouvoir à Ottawa, et vos sommités politiques sont déjà flétries par des actes et des tentatives de spoliation du trésor public, sans précédent dans notre histoire.
Les faits sont toujours bien plus éloquents que les paroles : lisez donc l’histoire de nos deux grands hommes politiques durant ces vingt ans de “ vols et de pillage” ; Sir George Cartier est mort dans un état voisin de la pauvreté, ne laissant à ses enfants pour héritage que l’honnêteté et l’intégrité du citoyen et la gloire de l’homme d’Etat. Certes, cet héritage en vaut bien d’autres. Sir John A. MacDonald, après trente ans de services politiques rendus à son pays, est forcé de retourner au travail de sa profession, sans que ce pays, qu’il a fait grand, ait songé à lui créer une retraite paisible pour ses vieux jours. Yoilà pourtant les deux hommes qui ont bâti le Grand-Tronc qui enrichissait M. Holton, qui ont créé les lignes océaniques de Sir Hugh Allan avec lesquelles George Brown ne s’est pas appauvri, et qui ont fait la Confédération qui n’a encore ruiné personne, quoiqu’en aient prédit les libéraux du temps.
“ Sir Hugh Allan,” nous a ditM. Laurier, “avec les $300,000 qu’il dépensa dans les élections générales de 1872, voulait acheter le contrat du Pacifique et faire sa fortune au détriment des intérêts du peuple,” et du même trait M. Laurier, sans y penser, sans doute, vient nous dire en parlant des extrava-
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
gances du parti conservateur à Ottawa, que le gouvernement de Sir John A. Macdonald, “ voulait nous imposer la construction d’un Pacifique dont le coût dépassera, d’après les calculs de l’ingénieur Sandford Eleeming, au-delà de $150,000,000.” C’est vraiment trop fort ! Le contrat pour la construction du Pacifique donné à Sir Hugh Allan n’était que de $30,000,000. en argent et 50,000,000 d’acres de terres estimés à une piastre de l’acre, savoir $80,000,000 pour une entreprise que M. Laurier estime, d’après M. Fleming, devoir coûter au moins 150,000,000, et c’est avec ce contrat qu il voulait “ faire sa fortune au détriment des intérêts du peuple.” Soyez sérieux et honnête, M. Laurier, ou au moins, soyez prudent dans vos facéties. Il est vrai, que M. Laurier, s’étant aperçu, mais un peu tard, de l’erreur qu’il commettait, nous a dit qu’après les $80,000,000 dépensées, en y ajoutant le sacrifice de sa fortune privée qu’il estime à $15,000,000, Sir Hugh Allan, qui n’aurait pas pu terminer le chemin, aurait bien su se faire donner de nouveaux millions par un ministère ami, comme la compagnie du Grand Tronc l’avait fait. C’est une raison bien malhonnête et maladroite pour excuser sa reculade ; aussi personne autre que M. Laurier lui-même n’y a été pris.
Cette explication de M. Laurier ressemble beaucoup à celle qu’il vous donnait pour justifier l’imposition de $3,000,000 de taxes nouvelles imposées par le ministre des finances, M. Cartwright, lorsqu’il avait hérité, de son prédécesseur, d’un surplus dans la caisse publique. M. Laurier avait oublié que ce surcroît d’impôt était nécessité en forte partie par la création d’au-delà de trois cents places nouvelles que les affamés politiques de quinze ans avaient exigées comme compensation à leurs services désintéressés, par la remise de près de $3,000,000 que le gouvernement devait faire à la compagnie du Northern Raüway , par l’augmentation de tous les salaires contre laquelle ils avaient jadis tant crié, par l’établissement ruineux d’une Cour suprême, ce fastueux hôpital de leurs invalides, et enfin, par le paiement princier qu’ils devaient faire de la trahison de l’ex-sénateur Foster au détriment d’un chemin de fer bas-canadien.
J’arrive maintenant à l’affaire des Tanneries qui a fait les frais des trois quarts du discours que M. Joly nous avait promis
DISCOURS
sur les grandes questions politiques du jour. A défaut de programme, ça été son catéchisme politique.
M. Joly, et après lui M. Laurier, vous ont fait un épouvantail de cette affaire des Tanneries, en en faisant retomber la responsabilité jusque sur le cabinet de Boucherville. M. Joly a eu assez d’aplomb pour venir vous dire que c’était dû à son initiative si le gouvernement s’était décidé à demander la nomination d’un comité d’enquête pour cette affaire. Pardon, M. Joly, mais n’en déplaise à votre vertu, le ministère Ouimet, dont je faisais partie, avait spécialement demandé cette enquête dans l’acte de résignation qu’il avait donné au Lieutenant-Gouverneur en lui remettant ses portefeuilles, et avant que votre vigilance vertueuse n’eût dit son premier mot, le ministère de Boucherville en avait fait un des premiers articles de son programme, dans le discours du Trône, lors de la session dernière. S’il n’y a pas eu erreur, j’aurais droit de dire qu’il y a eu déloyauté dans l’assertion de M. Joly lorsqu’il vous a dit que cette enquête n’a été accordée que sur ses pressantes instances.
Puisque nous en sommes sur cette qijestion des Tanneries, qu’il me soit permis de relever un mot échappé à M. Joly pendant son discours. Dans son désir de trouver des crimes dont il puisse accuser les chefs de notre parti, et dans son désespoir de ne découvrir que le contraire, M. Joly s’est écrié, en parlant de la part que j’avais prise à cette transaction des Tanneries, que si je n’avais pas été impliqué personnellement dans cette affaire d’une manière à ternir mon caractère d’homme politique, c’est que j’avais été “ singulièrement protégé par la Providence.” C’est un mot malheureux pour M. Joly, et dont je prends note pour m’en servir à l’avenir. En attendant, qu’il me permette de lui dire que cette Providence, qui m’a si bien protégé, a singulièrement négligé ses amis du canal ; et s’il a des prières à dépenser pour son prochain, M. Joly fera bien de les garder pour assurer aux chevaliers du puff cette protection providentielle qui m’a si heureusement servi. Non, Messieurs, veuillez le croire, je ne répudierai pas cette protection dont M. Joly a voulu vous faire rire, car elle se trouve toujours sur le chemin de l’honnête homme, tandis qu’elle se détourne sans cesse des pharisiens politiques qui prêchent la moralité tant que leur cupidité n’est pas en jeu.
Qu’on n’aille pas dire, comme M. Joly l’a fait dans une motion ridicule dont je vous parlerai dans un instant, qu’il n’y a pas eu de preuve contre moi et contre mes collègues, mais qu’il y aurait pu et dû y en avoir. Le gouvernement dont nous faisions parti avait demandé une enquête, et il a eu, je ne crains pas de le dire hautement, une persécution. On a nommé contre nous, à frais énormes, les conseils les plus vigilants. On a fait ce qu’on ne fait pas aux plus vilains des criminels : on a appelé, pendant plusieurs semaines, par annonce publique spéciale, tous ceux qui voulaient venir se porter témoins à charge contre nous. On a demandé, pour notre démolition, des “ soumissions” à tout ce que les haines personnelles, les animosités politiques et les jalousies de parti nous avaient suscité d’ennemis dans la province. Tous ont été invités à venir faire leur œuvre de dénigrement contre nous, avec promesse d’être grassement payés de leurs pas et démarches par la province ; 147 témoins, c’est M. Joly qui les a comptés, ont répondu à l’appel ; le secret des délibérations et confidences du Conseil exécutif a été levé pour ne laisser place à aucun soupçon de protection ; les délateurs du gouvernement, sortis du sein du cabinet même, sont venus faire part des moindres circonstances qui avaient précédé et accompagné cette transaction. Qu’est-il sorti de tout cela ? Un cri de rage impuissante de nos ennemis, avec la preuve éclatante de l’intégrité personnelle des ministres si violemment accusés. Vraiment, il fallait une “ protection” bien puissante pour échapper à ce naufrage que nos adversaires personnels et politiques avaient eu tant de facilité à rendre fatal.
Nous avons eu cependant, au milieu de cette clameur immense où l’injustice et la haine ont eu une si large part, une grande consolation, et c’est celle-ci. Puisse-t-elle servir de leçon à nos ennemis politiques. C’est que le sentiment de l’honorabilité est tellement inhérent à l’esprit du conservateur bascanadien qu’on a préféré demander l’abdication de ses chefs politiques plutôt que de les voir exposés une seconde au simple soupçon d’un acte malhonnête. Ce n’est pas au cri forcené des factieux que le gouvernement s’est effacé; c’est devant la manifestation, sans doute exagérée, mais certainement honnête, de ces scrupules honorables de leurs amis politiques qu’ils sont descendus du pouvoir en demandant une enquête rigoureuse
sur la transaction qui avait donné naissance à ces soupçons. Bien différente fut leur conduite de celle des chefs libéraux que l’opinion et les tribunaux viennent de condamner. Leur presse et leurs amis n’avaient pas, jusqu’à présent, trouvé un seul mot de blâme pour eux. Chez nous, l’ombre d’une accusation a provoqué l’action de nos amis dans une demande d’enquête ; chez eux, la répudiation individuelle n’arrive qu’après la sentence du tribunal ; et encore, elle n’arrive qu’au loin, où les accusés et leurs dupes ne l’entendent pas, car à Montréal et dans ses environs, on prône, comme des immaculés, les condamnés du canal.
Que M. Joly me permette, à ce moment, de lui donner la raison principale qui m’amène ici aujourd’hui. Je n’ai pas été un admirateur enthousiaste du caprice de l’honorable député de Lotbinière, lançant son défi quasi féodal, qui a tant surpris les hommes politiques de notre province. Le chef du cabinet de Québec a cru devoir accepter ce défi bizarre, pour ne pas laisser le moindre prétexte à la mauvaise foi, qui aurait pu prendre son refus pour de la crainte. Quant à moi, j’ai considéré, en dehors du devoir que j’ai à remplir envers mon parti de le défendre chaque fois qu’on l’attaque, que l’endroit et le moment étaient bien choisis pour venir demander à M. Joly de me rendre compte de la motion absurde que l’on voit consignée au rapport du comité de l’enquête des Tanneries, comme ayant été proposée par lui et rejetée par ce comité.
Cette motion, l’honorable député n’a pas eu le courage de la soumettre à la Chambre, lors de l’adoption de ce rapport par le Parlement. Le rejet de cette motion par le comité était la condamnation de M. Joly. Mais il lui restait un recours, la Chambre réunie pour considérer le rapport du comité. La Chambre, adoptant sans protestation de M. Joly et à l’unanimité ce rapport, réprouvait et répudiait cette motion qu’à juste titre, je crois, j’ai qualifiée de ridicule et d’absurde.
Je vous la présente dans toute sa beauté primitive. M. Joly y disait ceci, en parlant de moi : “ Le comité reconnaît que la preuve n’établit pas que Thon. M. Chapleau ait pris une part à la transaction, mais cependant le comité croit qu’il en connaissait l’existence et qu’il l’a encouragée.”
Yoici donc un avocat qui prétend à la célébrité, un député
siégeant comme juge d’un de ses collègues, qui ne craint pas de venir dire hautement, comme l’expression de son jugement, qu’après avoir fait l’enquête la plus rigoureuse qui ait été vue depuis longtemps, il n’a pu trouver de preuve contre l’accusé, mais que, pour assouvir sa haine de partisan, il fait fi du serment qu’il a prêté, de “ rendre un vrai verdict suivant la preuve,” et déclare, bien que la preuve n’ait pas été faite, qu’î7 croit encore à la culpabilité de ceux dont il avait été l’accusateur avant d’en avoir été le juge. Car, il ne faut pas oublier, Messieurs, qu’avant de se laisser choisir comme membre du comité qui devait nous juger, M. Joly n’avait pas craint de déclarer en Chambre que nous avions “ honteusement trafiqué ” du domaine public. Ah ! je comprends que son courage de partisan ait faibli devant la Chambre, car il a dû comprendre et apprendre alors ce que je puis dire ici : c’est que s’il eût soumis cette motion ridicule au Parlement, il eût vu ses partisans les plus dévoués l’abandonner dans cette démarche insensée.
M. Joly savait que je lui demanderais aujourd’hui raison de cette attaque injustifiable contre mon caractère d’homme public, et d’avance il a cru devoir s’exécuter par cette plaisanterie de mauvaise grâce, que si je n’avais pas péché dans cette affaire, j’en devais remercier la Providence qui m’avait singulièrement protégé. L’excuse est digne de l’attaque et me dispense de répondre. Le public jugera l’une comme la Chambre a déjà jugé l’autre.
M. Joly a une drôle de manière de conclure à la culpabilité du ministère Ouimet dans cette affaire des Tanneries. Il vous a dit et répété dix fois qu’il fallait bien que le ministère fut coupable, puisqu’ avec une majorité de près de trente voix en Chambre, il s’était cru obligé de résigner sur cette affaire. Cependant, si le ministère eût été assez osé pour aller devant les Chambres demander une enquête tout en conservant le pouvoir, quels hauts cris M. Joly n’eût-ils pas poussés pour dénoncer ces ministres audacieux, demandant une enquête impartiale avec une Chambre dont ils auraient eu le contrôle absolu. Les circonstances ayant été changées, et le ministère accusé ayant laissé la Chambre libre, en remettant à d’autres les clefs du pouvoir, M. Joly change de raisonnement et prend pour un aveu de culpabilité l’acte qu’il aurait réclamé à grands cris lui-
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même, savoir : l’abandon du contrôle de la Chambre pour que l’enquête se fasse sans pression ministérielle. Malheureusement pour M. Joly, et c’est peut-être ce qui le fâche, le ministère Ouimet n’a pas cru devoir le consulter sur la conduite qu’il devait suivre dans l’épreuve à laquelle il était soumis ; nous avons laissé liberté entière à l’accusation, tout en protestant hautement de notre innocence. La preuve nous a déjà rendu un commencement de justice, les tribunaux et le temps, qui fait juger sans haine comme sans passion, feront le reste.
Mais assez de ces scandales et de ces épouvantails que l’on promène devant le public pour démolir 1$ grand parti conservateur, le vrai et seul parti national bas-canadien. Ouvrons plutôt l’histoire de notre pays.
M. Laurier nous a dit que c’était à ses fruits qu’on jugeait de l’arbre, et qu’un parti ne pouvait être jugé que par ses actes. C’est là le terrain sur lequel je suis heureux de rencontrer nos adversaires.
Il y a vingt ans qu’on entend répéter sur des tons peu variés les mêmes chants de réprobation contre ce parti conservateur “ corrupteur et corrompu ” ; alors on nous prédisait la ruine de notre nationalité, l’abaissement de nos institutions, la décadence de notre commerce, la taxe directe et la banqueroute. Cependant, le pays a marché en dépit de ces clameurs vides, et de province sans importance que nous étions alors, nous sommes devenus une puissance dans l’empire Britannique. Le budget de notre fière métropole commerciale égale aujourd’hui celui du Canada à la date de l’Union ; nos institutions sont florissantes ; l’éducation s’est répandue partout ; notre commerce rivalise avec celui des grandes nations ; nos chemins de fer relieront bientôt les deux océans qui baignent nos côtes ; nos vaisseaux sillonnent toutes les mers ; la prospérité règne partout. La banqueroute, loin d’être à nos portes, a fait place à la richesse publique, et la taxe directe n’est encore que dans les rêves mensongers de ces faux prophètes qui s’appelaient alors, comme aujourd’hui, les soi-disant “ libéraux.” Nos chefs politiques conservateurs ont fait faire tous ces progrès à notre beau Canada avec le concours intelligent et la confiance de la nation, et en dépit de l’opposition incessante et factieuse du libéralisme. Je n’entends pas discuter ici chacun des progrès
DE L’HOK J. A. CÏÏAPLEAU
que nous avons accomplis depuis vingt ans ; je me contenterai d’affirmer, sans crainte d’être jamais contredit par l’histoire de notre province, que le Bas-Canada s’est acquis, grâce aux efforts et à l’énergie indomptables de nos chefs conservateurs, une position éminente au milieu des diverses autres provinces réunies par la Confédération. On s’est plu pendant vingt ans à dénigrer, à maudire le chef politique dont le Bas-Canada a le droit d’être fier, parce que ce chef avait identifié son nom avec la grande cause conservatrice dans la politique de notre pays. Après sa mort, sa mémoire même n’a pas trouvé grâce devant ses accusateurs. Pourtant, la grande âme de Sir G. E. Cartier n’avait jamais rien tant aimé que la gloire et le bonheur de son “ Bas-Canada.” Ici, comme à l’étranger, tous ceux que la haine politique n’aveuglaient pas, avaient reconnu l’ascendant extraordinaire et dominateur de cet homme sur sa province et sur les destinées du pays entier.
Tous souvient-il de ce cri qu’un fanatique ennemi de tout ce qui nous est cher, à nous, Bas-Canadiens, le redoutable George Brown, jetait en 1858, à la province d’Ontario ameutée contre nous ? No french domination ! pas de domination française ! s’écriait ce tribun violent. Ne vous rappelez-jvous pas que ce cri planait au-dessus de toutes les clameurs politiques, que^ce sentiment de supériorité pour le Bas-Canada dominait toutes les grandes questions politiques d’alors ?
Ne vous souvient-il pas que, malgré les dissidences d’opinion, tous les Bas-Canadiens ressentaient un mouvement d’orgueil, d’orgueil légitime en entendant résonner, jusque dans les murs de la capitale de l’empire britannique, les paroles de commandement de cet homme d’état, que ses amis comme ses adversaires étaient forcés d’admirer et de respecter. The little french man , le petit Français, tel était le nom que l’on donnait au chef bas-canadien que l’on fêtait à "Windsor, pendant que George Brown rugissait impuissant à Toronto.
Et je vous le demande encore, Messieurs, en vous priant de mettre de côté tous vos ressentiments, tous vos préjugés politiques ; je vous le demande surtout à vous, braves cultivateurs qui ignorez toutes les roueries de la politique, mais que l’on cherche si souvent à tromper, ne vous semble-t-il pas que ce temps où le Haut-Canada criait à la suprématie bas-canadienne
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sont déjà bien loin de nous ? Et aujourd’hui que la mort a emporté notre grand chef, et que la tourmente politique a placé ses ennemis au pouvoir, ne vous semble-t-il pas que nous entendons déjà un bruit sourd et menaçant qui nous avertit que la province de Québec est en danger, que le Haut-Canada règne en despote et que bientôt il nous tyrannisera, si toutes nos forces ne se réunissent pour empêcher cette oppression ?
Ce sentiment qu’éprouve la nation, en dit bien plus sur la vraie situation politique du pays que les discussions les plus longues et les plus habiles sur la valeur des hommes et dos partis.
La province de Québec a-t-elle aujourd’hui besoin de consulter ses écrivains, ses journalistes, ses députés, pour savoir quelle est la mesure de son influence dans la Confédération ?
D’où partent les chants de triomphe et d’où viennent les cris de souffrance?
Quel est le parti, quel est l’homme qui impose sa volonté en faveur de notre province de Québec, naguère encore si puissante et si fière ?
Est-ce un Letellier, pour qui le népotisme est le synonyme de l’administration de la chose publique, et qui, du moment que l’interminable liste de ses cousins et arrière petits cousins a pris place dans le budget de la Puissance, se repose des soucis de la famille en faisant prêter $100.000 sans intérêt, pendant dix ans, à une secte russe, aux Mennonites de Manitoba, tandis que nos émigrés canadiens-français souffrent et sont dans la détresse ? Pourtant, ces étrangers n’avaient guère droit à cette largesse, prise sur les deniers destinés à subvenir aux besoins de notre race, lorsque M. Letellier, leur faisait déjà donner sur la caisse publique $70,000 pour frais de transport à Manitoba. Combien, avec ces sommes énormes, un ministre véritablement patriote et bas-canadien aurait-il pu faire émigrer, dans ce Nord-Ouest, de familles canadiennes-françaises lassées de manger le pain de l’exil aux Etats-Unis, et qui seraient allées renforcer cette vaillante poignée de métis français que la province d’Onlario est en train d’annihiler sur les bords de la Rivière-Rouge.
Est-ce un G-eoffrion, se faisant l’avocat officiel et officieux des compagnies de chemins de fer d’Ontario, pour frustrer de ses justes réclamations la compagnie du Chemin de fer de colo-
nisation du nord de Montréal ? Cette compagnie bas-canadienne ne demandait pourtant au gouvernement fédéral, que Taccomplissement des promesses que venait de lui faire le premier ministre, de l’aider dans la construction d’une ligne destinée à relier le chemin du Pacifique au réseau des lignes de voies ferrées de notre province de Québec ?
Est-ce un Lucius Seth Huntigton, se prélassant avec indolence dans son fauteuil et dans sa grasse sinécure de président du conseil, et riant sous cape, en palpant dans son gousset yankee, les guinées des bénévoles capitalistes anglais et écossais auxquels il a su soutirer si habilement un double honoraire— bagatelle d’un demi-million — pour avoir acheté et vendu, en qualité d’agent, des mines qui valaient à peine l’intérêt du montant de sa fastueuse commission ?
Est-ce un Fournier, descendant en trébuchant du ministère de la Justice au département des Postes, pour arrêter un de ces jours, cette dégringolade politique sur un des fauteuils bourrés de nos tribunaux ?
Non, Messieurs, l’autocrate des Canadas, c’est l’homme dont M. Laurier a eu le triste courage de vous faire l’éloge, c’est l’hon. Alexander Mackenzie. Un froncement du sourcil de ce Jupiter inculte, fait baisser la tête aux quatre ministres que la province de Québec s’est donnés comme successeurs de Sir George Cartier et de ses collègues. Un signe de la main les fait se lever ou s’asseoir, une parole de sa bouche attache ou délie leur langue. Sa volonté détermine leur opinion et modifie leurs principes dans le sens qu’il lui plaît de leur donner.
En vain dit-on à ces représentants de la province de Québec que, pendant deux ans, ils ont fait une guerre à outrance au gouvernement de Sir George Cartier pour obtenir l’amnistie de nos frères de Manitoba, et la liberté de l’enseignement catholique pour la minorité du Nouveau-Brunswick; en vain leur montre-t on leurs votes enrégistrés en faveur de ces demandes ; en vain leur dit-on que les conservateurs du Bas- Canada vont leur reprocher ces votes qu’ils ont donnés ensemble ; l’autocrate a dit u non ” et tous, d’un commun accord, secouant la tête et oubliant les intérêts de leur province et l’honneur de leur race, disent “ non ” avec lui.
S’agit-il de faire remise d’une somme de $3,000,000 due au
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gouvernement de la Puissance par un chemin de fer haut-canadien, le Northern Bailway , on représente que c’est une injustice envers la province de Québec, qui devrait au moins avoir une compensation pour ce don gratuit. On démontre au premier ministre, que lui et ses collègues, alors simples députés, ont voté, il y a à peine deux ans, contre cet octroi déguisé à une compagnie déjà riche. Le maître dit : “ Cela sera, ” et les représentants de la province de Québec s’inclinent et disent : “ Que votre volonté soit faite. ”
S’agit-il encore d’accorder $1,440,000 à une autre compagnie haut-canadienne, le Canada central , pour lui permettre d’aller rejoindre le terminus du Pacifique ; des voix patriotiques partent du Bas-Canada et demandent à nos ministres d’accorder un semblable octroi à une compagnie de chemin de fer de la province de Québec, le Chemin de fer de colonisation de Montréal, qui offre réellement plus d’avantages pour cette jonction avec le Pacifique. Les promesses formelles sont faites ; mais au moment de législater, le Maître dit encore “ non, ” et les ministres canadiens s’inclinent encore et disent “ non ” avec lui.
Le parlement de Québec réclame les droits de notre province par une adresse énergique qu’il vote à l’unanimité et qu’il transmet au gouvernement fédéral. Appelé à répondre à cette requête, le maître prétend ne pas l’avoir vue, et charge un de ses fidèles, l’hon. M. Holton, de dire aux communes du Canada, que cette requête n’est que le râle suprême d’un “ parlement déshonoré et moribond. ” Et vos ministres bas-canadiens s’agenouillent encore et proclament que “ Dieu est Dieu, et que MacKenzie est son prophète. ” Pourtant cette requête était en partie l’œuvre de M. Joly, qui, maintenant, ne trouve plus un mot à redire de la conduite de ses chefs dans la perpétration de cette infamie.
Des millions sont appropriés pour de nouvelles améliorations publiques, pour des hâvres,des canaux, des jetées etc., etc., dans la Puissance ; on jette en pâture quelques milliers de piastres à la province de Québec. Nos ministres bas canadiens sont là pour régler le partage et ne trouvent pas un mot pour faire rendre justice à leur province.
Yoilà ce que nous valons à Ottawa ; voilà ce que vos mi-
nistres ont fait de l’héritage de grandeur, de prospérité et de domination que leur avait légué Sir George Cartier dans la Confédération !
On mesure la force d’une province, dans le mouvement politique de la Puissance, par l’importance des portefeuilles qu’elle se réserve dans le ministère fédéral. Sir George-Etienne Cartier avait assuré à notre province le portefeuille des Travaux- Publics, sous la direction si énergique et si habile de son collègue l’hon. M. Langevin. A lui-même, il s’était réservé celui de la Milice, dont l’importance politique était immense entre ses mains. Les finances étaient administrées par un homme que le Bas-Canada pouvait réclamer comme un de ses meilleurs amis, Sir Francis Hincks, actuellement président d’une de nos grandes institutions financières de Montréal.
Aujourd’hui, les Finances, les Travaux-Publics ont été donnés au Haut-Canada ; la Marine et les Pêcheries sont restées aux provinces maritimes, avec la Milice qu’elles nous ont enlevée. La Justice nous était restée, comme dernier service de complaisance au chef libéral, M. Dorion, qui s’en débarrassa bientôt, ainsi que du fardeau trop lourd de la vie' politique, pour endosser l’hermine, et son successeur, M. Fournier, vient de céder cette dernière épave du pouvoir aux mains du chef ambitieux d’Ontario, l’honorable M. Blake
N’avouerez- vous pas avec moi, Messieurs, que la page historique de la province de Québec que l’on écrit depuis deux ans à Ottawa sera bien triste à lire pour ceux qui viendront après nous ?
Voilà comment je résume les travaux, et, par conséquent, la valeur des deux partis politiques qui ont lutté dans la Province depuis vingt-deux ans.
Vingt ans de combat du parti conservateur avaient créé la force et la gloire de notre province dans la prospérité générale de notre pays ; deux ans de pouvoir du parti libéral ont scellé pour longtemps notre faiblesse, peut-être pour jamais notre déchéance. Voilà comment j’apprécie l’œuvre des deux partis qui sont actuellement en face l’un de l’autre, et je n’ai pas de doute qu’en mettant tout préjugé de côté vous l’apprécierez de même.
On a parlé souvent d’une fusion possible et désirable des par-
DISCOURS
tis politiques pour réunir les forces de la province dans la grande lutte qu’il nous faudra bientôt livrer si nous ne voulons pas être engloutis tout à fait. Cette union a été offerte par Sir George Cartier à M. Dorion^en 1858, à l’époque où le Bas- Canada était encore dans toute sa puissance. Ce compromis, proposé dans l’intérêt de notre province et de notre nationalité, était, nous le savons,, “ franc et sans dol, ” comme la noble devise du défunt baronet. Il fut refusé par M. Dorion, qui dût céder alors à ce qu’il croyait être l’honneur de son parti.
Si cette union était désirable, l’occasion n’était-elle pas belle pour les libéraux de l’offrir à leur avènement au pouvoir, il y a deux ans ? Qu’ont-ils fait, au contraire ? Leur presse autorisée n’a cessé alors, comme elle ne cesse aujourd’hui, de prodiguer l’insulte et l’injure à tout ce que nous avons eu de respecté et de justement honoré dans notre parti. Croit-on que c’est avec un pareil système de dénigrement pour les hommes et les pouvoirs qui ont gouverné le pays depuis vingt ans, que l’on formera le peuple à des idées de rapprochement et de fusion ? Pense-t-on que c’est en insultant à nos gloires politiques que l’on créera une tradition qui est la seule science élevée des peuples ? Rien n’échappe à la censure de ces démagogues, pas même ce que nous avons de plus sacré dans nos institutions. Le respect du pouvoir est traité d’utopie, et c’est avec de telles notions que l’on prétend instruire un peuple. L’instruire pour la révolution, oui, mais pour le véritable progrès, jamais ! Pour moi, Messieurs, permettez-moi de vous le dire, et ce sera mon dernier mot ; je déplore sincèrement l’abaissement où nous ont conduits les doctrines et les faiblesses de ce parti ^soi-disant libéral, et je souhaite à votre comté, comme à notre province, un retour général aux saines idées conservatrices, et comme conséquence, l’union de tous les bas-canadiens qui, lorsqu’ils s’interrogent et se comprennent bien, sont tous essentiellement conservateurs.
Discours prononcé à une assemblée tenue 1 Lévis, le 10 MARS 1878, POUR PROTESTER CONTRE LE COUP-D’ÉTAT Letellier.
Messieurs, — Plusieurs fois déjà, vous m’avez appelé à assister à vos assemblées politiques, et en recevant hier une nouvelle invitation de votre part, je me suis dit que j’étais en dette envers vous ; j’ai oublié le mauvais état de ma santé, qui, par malheur m’a trop souvent empêché de répondre aux désirs de mes amis lorsqu’ils me conviaient à prendre part à leurs luttes, et je me suis décidé à venir aujourd’hui vous prêter mon concours.
Je ne regrette qu’une chose, Messieurs, c’est de ne pas être à la hauteur des circonstances. Plusieurs d’entre vous ont lu dans les journaux des choses très flatteuses sur mon compte, et peut-être devrais-je vous avouer que j’ai été, plus que vous, empressé à prêter l’oreille à ces flatteries ; cependant, je vous assure que je me sens bien inférieur à la cause que j’ai à défendre. C’est la liberté du peuple qui est en jeu. Il s’agit de savoir si le peuple sera gouverné par un seul homme, ou bien si le peuple se gouvernera lui-même ; il s’agit de savoir si la volonté d’un seul sera substituée à la volonté de tous ; il s’agit de savoir, en un mot, si le Lieutenant-Gouverneur règne ou gouverne. Je prétends, au nom du parti conservateur dont je me fais gloire d’être en ce moment le représentant au milieu de vous, que les principes de la constitution anglaise, le gouvernement responsable existent encore chez nous ; que les grandes luttes qui ont fait l’honneur de notre nationalité, depuis les temps de Bédard jusqu’à ceux de Cartier, n’ont pas été poursuivies en pure perte, et que le contrôle légitime du peuple sur ses' propres affaires est encore un droit sacré, quelque soit l’homme qui ose y porter atteinte.
Il y a quelques jours, j’avais l’honneur d’être un des conseillers du chef de l’état. Je devais cet honneur à la confiance du peuple exprimée par la voix de ses représentants. Le cabinet
DISCOURS
de Boucherville pouvait compter sur les deux tiers des votes dans l’Assemblée législative. Tout à coup, je me vois renvoyé des conseils du chef de l’état. Pourquoi ? Avais-je perdu la confiance du peuple ? Non. Avais-je forfait à mon devoir ? Personne ne le prétend. J’étais congédié par la volonté, par l’acte absolu du Lieutenant-Gouverneur. La seule et unique question qui vous sera soumise est donc de savoir qui a le droit de faire et de défaire les ministères, le gouverneur ou le peuple ?
Aussi je vous prie d’oublier jusqu’au nom des anciens ministres. Je viens de vous dire que j’ai été congédié ; oubliez cela; l’amitié dont vous m’honorez ne doit pas avoir part au jugement que vous avez à porter. Oubliez les noms de M. de Boucherville, de M. Angers et de tous leurs collègues ; ne vous demandez pas quel peut être notre intérêt personnel dans ce combat ; ne rapetissez pas la question jusqu’à notre taille ; ne songez qu’à une chose, aux grands principes de droit constitutionnel dont vous avez à faire l’abandon ou . la revendication. Fussions-nous de grands coupables, fussions-nous défalcataires, voleurs, la question n’en resterait pas moins la même. Il n’y a qu’un juge des ministères, c’est vous, le peuple, et vous avez droit de maintenir au pouvoir qui vous voulez. C’est là la vraie question.
Chaque page de l’histoire du Canada est vivante des combats livrés pour obtenir des autorités anglaises la consécration de ce principe de gouvernement. La liberté n’a pas toujours régné dans notre pays ; il a fallu du temps et du courage pour l’établir. Je vois devant moi des enfants et des vieillards : les vieillards ont été les témoins des luttes pour la liberté, et les enfants voient, sans doute, avec étonnement et surprise le commencement d’une agitation inusitée ; les uns et les autres ont aujourd’hui un intérêt commun, les vieillards celui de conserver le fruit de tant de travaux, les ‘enfants celui de conserver l’héritage de leurs pères. Est-ce que je me fais bien comprendre, Messieurs ? Est-ce que ma voix arrive jusqu’à votre cœur ? Pénètre-t-elle jusqu’à ce repli où l’honneur et la fierté du citoyen libre ont leur siège ? Oui, je le pense. Je vous demande de revendiquer la première de vos libertés politiques, de maintenir le gouvernement responsable chez vous, en un mot, si vous voulez bien me permettre cette comparaison, d’affirmer
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
votre Credo politique comme le prêtre vous demande, au pied des autels, de réciter votre Credo religieux, et je proclame d’avance qu’il ne se trouvera pas parmi vous un seul renégat.
Je m’empresse ici de faire une déclaration que m’impose un grand principe conservateur. Le conflit actuel semble être engagé entre les députés, d’une part, et le Lieutenant-Gouverneur, de l’autre. Il n’en est pas ainsi ; la lutte se fait entre le parti conservateur et le parti soi-disant libéral. Le cabinet de Boucherville a été mis à la porte — c’est le mot — par le Lieutenant-Gouverneur, mais ce dernier n’est pas justiciable du peuple ; il est un chef d’état suivant le droit parlementaire anglais, c’est-à-dire qu’il règne mais ne gouverne pas, que sa responsabilité est toujours couverte par celle de ses conseillers, la Couronne ne pouvant avoir tort. Ceux qui ont fait le mal, ceux qui ont porté une main criminelle sur le premier de nos droits, ce sont les nouveaux ministres qui, du moment qu’ils ont été nommés, sont devenus responsables de tous les actes, sans exception, accomplis par le Lieutenant-Gouverneur depuis l’heure où le cabinet de Boucherville a cessé d’exister. C’est un principe absolu qu’il ne peut y avoir d’interruption dans la responsabilité ministérielle, et c’est pour cela que l’acceptation d’un portefeuille a un effet rétroactif en matière de responsabilité. Monsieur Joly a été assermenté vendredi à midi ; eh bien ! il est responsable du renvoi du Cabinet De Boucherville et de tout ce qu’a fait le Lieutenant-Gouverneur depuis l’instant de ce renvoi. Je sais bien que le député chargé d’annoncer à la Chambre la formation du nouveau cabinet, a prétendu le contraire ; mais je suis persuadé qu’il rougit maintenant d’avoir soutenu une telle hérésie, une prétention aussi manifestement contraire aux premières vérités du catéchisme politique.
Qu’il soit donc bien compris que je no m’attaque pas à la personne du Lieutenant-Gouverneur, mais aux ministres responsables de ses actes, qui sont les seuls accusés que vous avez à juger. Conservateurs, respectons l’autorité, respectons la constitution ; partisans du principe fédératif de nos institutions, conservons, au lieu de le détruire, le prestige qui s’attache à la position du chef d’une province indépendante.
Son Excellence l’honorable Luc Letellier de St-Just est complètement hors de cause ; le coupable, c’est M. Joly, c’est le
DISCOUKS
nouveau ministère. Le conspirateur, celui qui s’est adressé à Ottawa pour ourdir ce complot contre les immunités populaires, c’est encore M. Joly ; c’est lui qui est censé être allé ’ aboucher avec George Brown, à Montréal, pour prendre de ce grand ami de notre province le secret de notre bonheur politique ; c’est lui qui est allé chercher des inspirations auprès de M. MacKenzie pour trouver le moyen d’escamoter le pouvoir à Québec. Vous avez lu dans les faits divers des journaux que Son Excellence avait voyagé de Québec à Montréal et à Ottawa. Pour moi, j’ignore cela, la constitution ne me permet pas de le savoir; mais ce que je sais très bien, c’est qu’il y a des ministres responsables dans cette province, et qu’ils sont appelés à rendre compte des conseils insensés ou criminels qu’ils ont donnés à Son Excellence.
Quels sont les faits ? Les voici, tels que je les trouve dans les documents officiels soumis à la Chambre et qui sont maintenant du domaine public.
Le 26 février, à quatre heures et demie de l’après-midi, le cabinet de Boucherville a reçu une lettre de Son Excellence demandant les raisons qui avaient engagé le gouvernement à soumettre à la législature le bill pour contraindre les villes de Québec et de Montréal, ainsi que trois ou quatre autres municipalités, à payer le montant de leur souscription pour le chemin de fer de Québec à Ottawa. Dans cette lettre, le Lieutenant Gouverneur se plaint aussi de ce qu’une mesure créant un nouvel impôt “ avait été proposée à la législature sans avoir été soumise à la considération préalable du Lieutenant-Gouverneur.”
Le 2*7 février, au matin, le premier ministre portait lui-même à Spencer Wood, la réponse du cabinet au Llieutenant-Gouverneur.
Cette réponse dit que la loi du ch emin de fer trouvait sa justification dans le refus des municipalités de payer leurs souscriptions. Ces souscriptions, on le sait, se montaient, pour les seules villes de Montréal et Québec, au chiffre énorme de près d’un million et demi. “A défaut de cette somme, disait le premier ministre, les travaux auraient été suspendus, l’intérêt de l’argent déjà dépensé sur le chemin, — plus de sept millions de piastres, — aurait été perdu, et le gouvernement aurait été obligé de contracter un nouvel emprunt et, par conséquent, de
faire peser une charge injuste sur des municipalités qui n’avaient pris aucun engagement et ne devaient retirer aucun avantage immédiat de la construction de ce chemin.”
Le premier ministre justifie ensuite sa conduite envers le Lieutenant-Gouverneur et les Chambres, et termine par ces paroles :
“Je prie Votre Excellence de croire que je n’ai jamais eu l’intention de m’arroger le droit de faire passer des mesures sans avoir son approbation, et que dans la circonstance actuelle, ayant eu occasion de parler avec Elle de la loi concernant le chemin de fer provincial et n’ayant pas reçu l’ordre de la suspendre, je n’ai pas cru que Yotre Excellence verrait dans cette mesure aucune intention de méconnaître ses prérogatives que personne plus que moi n’est disposé à respecter et à soutenir.”
Après lui avoir remis cette lettre, le premier ministre eut une conversation avec le Lieutenant-Gouverneur, qui reconnut alors la bonne foi de l’honorable M. de Boucherville et de ses collègues au sujet des mesures en question, et termina en disant “ que la seule difficulté qui restait était la question du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, et qu’il donnerait une réponse le lendemain, 28 février.”
Le lendemain, le premier-ministre retourna à Spencer Wood pour porter les documents que le Lieutenant-Gouverneur lui avait demandés. Une nouvelle conversation s’en suivit, et en partant M. de Boucherville dit : “Si je comprends bien, vous hésitez pour savoir si vous sanctionnerez le bill du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental ou le réserverez; ” Le lieutenant-gouverneur répondit : “ C’est cela.”
Jusque-là, nous pensions que le seul résultat du malentendu qui paraissait avoir existé entre le premier ministre et Je chef de l’exécutif, serait la demande par ce dernier de réserver, pour la considération du gouverneur-général, le bill du chemin de fer. Nous ne pensions pas que la volonté des deux Chambres, si explicitement exprimée dans les discussions qui avaient eu lieu depuis le 29 janvier dernier, serait ainsi méconnue et méprisée. Aussi, ce fut avec un sentiment pénible de surprise que, le 2 mars, nous reçûmes le Mémoire officiel du Lieutenant-Gouverneur, démettant M. de Boucherville de sa position de pre-
DISCOURS
mier ministre, et renvoyant par là même tons les membres de son cabinet.
Ce document, Messieurs, formera une des pages les plus tristes de l’histoire politique de notre pays. Je dois déclarer sincèrement que je regrette qu’elle soit signée par un homme de ma nationalité, et je plains de toute mon âme ceux qui ont conseillé le Lieutenant-G-ouverneur en cette circonstance.
Dans ce mémoire, le lieutenant-gouverneur reconnaît de nouveau la parfaite bonne foi de M. de Boucherville ; il exonère tout particulièrement les honorables MM. Angers et Church, qu’il admet n’avoir “ rien fait sciemment qui ne fût conforme aux devoirs de leur office .”
Après avoir discuté longuement les circonstances dans lesquelles le premier-ministre avait fait soumettre à la législature les deux lois du chemin de fer et du nouvel impôt, il termine ainsi :
“ Le Lieutenant-Gouverneur, après avoir mûrement délibéré, “ ne peut accepter l’avis de M. le premier-ministre au sujet de u la sanction à donner au bill du chemin de fer intitulé : “ Acte u concernant le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et “ Occidental.
“ Pour toutes ces causes, le Lieutenant-Gouverneur ne sau- .u rait clore ce mémoire sans exprimer le regret qu’il éprouve à u l’idée de ne pouvoir continuer à le maintenir dans sa posi- “ tion à l’encontre des droits et des privilèges de la Couronne.”
En présence de ce renvoi formel, le premier-ministre, M. de Boucherville, écrivit tout de suite la lettre suivante qu’il remit lui-même au Lieutenant-Gouverneur à Spencer Wood :
u A Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur de la province de Qu'ebec.
“ Excellence,
“ J’ai l’honneur d’accuser réception de votre mémoire dans “ lequel vous concluez ne pouvoir me maintenir dans ma posi- “ tion de premier-ministre. Il ne me reste d’autre devoir à “ remplir que de me soumettre au renvoi d’office que Votre “ Excellence m’a signifié, tout en protestant de mon profond
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
“ respect pour les droits et privilèges de la Couronne et de mon “ dévouement aux intérêts de notre province.
J’ai l’honneur d’être,
De Votre Excellence, etc.,