C. B. de Boucherville
Voilà dans sa nudité ce coup d'état unique dans notre histoire. Aux plus mauvais jours des Craig et des Metcalfe, rien ne s’est vu de semblable. C’est qu’alors les conseillers de ces gouverneurs absolus possédaient au moins la science politique et diplomatique ; mais quand on sait que les documents à l’allure césarienne que je viens de vous lire, ont été inspirés par des hommes qui professent un libéralisme avancé, on est tenté de se demander si c’est la mauvaise foi ou l’ignorance qui a prédominé dans leurs conseils.
Vous voyez donc, Messieurs, que nous n’avons pas résigné. En langage officiel, nous n’avons pas été “ continués dans noire position ” ; en langage ordinaire, nous avons été congédiés, mis à la porte.
Maintenant je pose cette question : d’après le droit parlementaire anglais, le chef de l’état a-t-il le droit de congédier un cabinet qui possède évidemment la confiance des représentants élus du peuple ? Je réponds : JSTon.
Je n’ai pas l’intention, Messieurs, de faire ici de l’éudition ; mais je me permettrai de vous lire quelques citations d’un auteur qui est une autorité en pareille matière. Je lis dans Bagehot, Constitution anglaise :
l- Dans le cas où il s’agit de démissionner un ministre qui u plaît au Parlement ou de dissoudre ce Parlement en faisant “ appel au peuple, le pouvoir de recourir à ces mesures gra- “ ves n’est pas de ceux qu’en général un monarque héréditaire, “ quel qu’il soit, est à même d’exercer avantageusement.
“ Aussi ce pouvoir, s’il n’a pas disparu complètement, est u presqu’ entièrement sorti des usages constitutionnels. Rien “ ne paraîtrait plus étonnant au peuple anglais qu’un coup d’Etat au moyen duquel la reine détruirait soudainement un “ ministère qui aurait pour lui la confiance d’une majorité par- “ leme n taire. Ce pouvoir appartient, en théorie, à la Reine,
DISCOURS
“ cela n’est pas douteux, mais il est tellement tombé en désué- “ tude, que si la Reine voulait l’exercer, on serait aussi“effrayé “ qu’à la nouvelle d’une éruption volcanique dans Primrose
“ Hill
“ Un roi d’Angleterre ne saurait dissoudre le Parlement “ contre la volonté et contre l’intérêt d’un ministère qui est au “ pouvoir. Sans doute le Roi pourra renvoyer un semblable “ ministère, et le remplacer par une autre administration dont “ il prendra l’avis pour dissoudre les chambres ; mais même “ avec ces précautions, en agir ainsi à l’égard d’un ministère “ qui aurait une forte majorité dans le Parlement, ce serait un “ coup de tête presqu’impossible à supposer. On n’imagine “ pas que la reine Victoria elle-même, malgré la popularité et “ le respect dont elle est environnée à un plus haut degré peut- “ être que tous ses prédécesseurs, se permette jamais de recou- “ rir à une pareille mesure. Que penserait-on s’il lui arrivait “ soudain de tenir ce raisonnement : Les whigs sont en majoriu té dans le parlement actuel, mais je crois que le pays est “ favorable au ministère tory, puis dissoudre le Parlement pour “ voir si le pays n’élira pas un parlement contraire aux idées “ dominantes du Parlement actuel ? Que penserait-on ? Aucun “ Anglais ne peut rêver à une catastrophe de cette nature et “ qui lui semble appartenir aux phénomènes d’un monde tout “ différent de celui qu’il habite !
u Dans la pratique, le souverain se croit obligé, en Angle- “ terre, de suivre l’avis du ministère que la Chambre des Com- “ munes veut maintenir au pouvoir. Toute prérogative con- “ traire à ce principe est tombée en désuétude. Un souverain “ peut accorder et accorde en effet à un ministère la possibi- “ lité de renouveler par un appel aux électeurs la majorité qui “ lui fait défaut dans la chambre des Communes ; mais frap- “ per par derrière, pour ainsi dire, et égorger au moyen d’un “ appel au pays, pris pour complices, le ministère que soutient “ un Parlement en pleine existence, voilà une éventualité qui “ n’entre plus aujourd’hui dans les calculs, bien qu’autrefois il “ y ait eu des faits de cette sorte à enregistrer dans nos anna-
“ les
“ Actuellement la Reine ne peut guère refuser à un ministre “ que la majorité abandonne dans le Parlement, le droit de dis-
“ sondre la Chambre des Communes ; elle ne le peut pas plus “ qu’elle ne peut, sans le consentement du premier ministre, u dissoudre un Parlement où le premier ministre a la majo- “ rité. ”
Voulez- vous une autorité plus connue de vous tous ? je veux parler de notre G-ouverneur-général, si populaire et si aimé, Lord Dufferin. Voici comment il s’exprimait en 1873, dans un banquet qui lui était offert à Halifax, au milieu des discussions provoquées par l’affaire du Pacifique, alors qu’on lui demandait de congédier ses ministres :
“ Messieurs, je comprends trop bien mon devoir pour laisser “ surprendre mon jugement ou mes sympathies par l’esprit de “ partisannerie. Lorsque je cause avec vos hommes publics, “ il ne m’arrive presque jamais de demander à quel parti po- “ litique ils appartiennent ; je ne vois en eux que des personu nés s’élevant, chacune selon son mérite, en servant son pays. “ Ma seule étoile polaire, mon seul guide dans l’accomplisseu ment de mes devoirs et dans mes relations officielles avec les “ hommes publics, c’est le Parlement du Canada. Le fait est “ que je suppose que je suis le seul au Canada dont la foi en la “ sagesse et l’infaillibilité du Parlement soit inébranlable. Chau cun de vous ne croit au Parlement qu’autant que le Parle- “ ment vote selon ses désirs et ses convictions. Moi, Messieurs, “je crois au Parlement sans m’occuper de quel côté il vote, “ et ne donne ma confiance qu’aux seuls hommes que la volonté “ libre du Parlement confédéré du Canada me donne comme “ conseillers responsables. Qu’ils soient les chefs d’un parti “ ou d’un autre, peu importe ; c’est là un fait indifférent au “ G-ouverneur-général. Tant que le Parlement les maintient “ au pouvoir, il est obligé de leur donner une confiance illimi- “ tée, de s’en rapporter à leur avis et à leur loyauté, et de les u aider franchement de ses conseils. S’il arrive que dans les “ vicissitudes des luttes de partis, ils sont remplacés par d’autres, “ il accueille leurs successeurs avec la même bienveillance et “ la même considération. S’il a formé des liens d’amitié per- “ sonnelle, il est libre de les conserver. Comme tout être rai- “ sonnable, il ne peut s’empêcher d’avoir ses opinions sur le' “ mérite des différents partis. Mais ce sont là des faits du “ domaine spéculatif, abstraits et n’ayant aucun effet pratique
“ sur ses relations officielles. Comme chef d’un Etat constitu- “ tionnel, engagé dans l’administration du gouvernement par- “ lementaire, il n’a pas d’amis politiques, encore moins a-t-il “ besoin d’ennemis politiques.”
Mais pourquoi tant de citations, pourquoi insister sur un point de doctrine absolument élémentaire ? IST’est-il pas triste, en 1878, quarante ans après là conquête du gouvernement responsable dans le pays, c’est-à-dire après quarante ans de luttes plus ou moins violentes, d’être encore obligé de discuter pour faire admettre le grand principe de la souveraineté parlementaire. A qui devons-nous cet état de choses ? quels sont ceux qui osent ainsi déchirer le pacte des libertés populaires ? C’est le parti qui s’appelle libéral. Quelle immense dérision ! Quelle, profanation d’un titre porté par des hommes qui, au milieu de leurs erreurs, avaient au moins le mérite de paraître aimer sin- . cèrement la liberté. Ah ! je comprends qu’un grand nombre de personnes sincères soient décidées à rejeter ce titre. Je sais qu’il y a dans cette ville des hommes de cœur qui ont exprimé hautement leur détermination de briser avec un parti qui n’a de libéral que le nom, et cette scission dont vous êtes témoins n’est que le commencement d’une réaction terrible qui va éclater dans toute la province.
Je vous ai rappelé le droit constitutionnel. Allons plus loin : demandons-nous s’il existe un prétexte qui ait pu autoriser une déviation de la règle ordinaire. Et qui prendrons-nous pour juge ? Ce sera le Lieutenant-G-ouverneur lui-même. Yoici comment s’exprime Son Excellence dans sa lettre du 1er mars :
u Le Lieutenant-Gouverneur, prenant en considération ce “ qui lui a été communiqué verbalement (le 27 février) par M. e< le Premier-Ministre, et prenant aussi en considération la lettre “ que le Premier-Ministre lui a alors remise, est prêt à admettre “ qu’il n’y a pas eu intention, chez M. le Premier-Ministre, de “ méconnaître les prérogatives de la Couronne, et qu’il n’y a eu “ de sa part qu’une erreur de bonne foi dans l’interprétation qu’il “ a donnée aux paroles du Lieutenant Gouverneur, dans l’entre “ tien qu’ils ont eu le 19 février courant, paroles qui ne com- “ portent point le sens d’autorisation que le Premier y a atta “ché.
“ Avee cette interprétation, et les instructions qui ont été, en
DE L’HON. J. A. CH APL EAU
“ conséquence, données par le Premier aux honorables mes- “ sieurs Angers et Church, ces messieurs n'ont rien fait sciem-
“ ment qui ne fût point conforme aux devoirs de leur office
“Le Lieutenant-Gouverneur croit devoir faire observer que, “ dans son mémoire du 25 février courant, il n’a, en aucune “ façon, exprimé l’opinion qu’il croyait que M. le Premier ait “jamais eu l’intention de s’arroger le droit de faire passer des “ mesures sans avoir son approbation, ni de méconnaître les pré- “ rogatives du représentant de la Couronne.”
Voilà donc, d’une part, des autorités qui prouvent que le Lieutenant-Gouverneur n’avait pas droit de démettre ses ministres possédant encore la confiance de la Chambre, et, d’autre part, le témoignage du Lieutenant-Gouverneur lui-même sur la bonne foi de ses ministres. Je conviens que la bonne foi n’exclut pas l’erreur, et j’irai même jusqu’à supposer un instant que nous nous sommes trompés. Eh bien ! il me semble qiie, même dans ce cas, nous avions droit à plus d’égards de la part du chef de l’état. Les auteurs qui ont écrit sur le droit constitutionnel appellent le chef du cabinet “ le premier ami ” du souverain. Or, lorsque cet ami a pour premier mérite sa bonne foi, et pour second mérite l’appui des deux tiers de la représentation nationale, le souverain doit y réfléchir avant de briser une pareille amitié.
Mais au fait, quels sont nos torts ?
Le premier, tel que le formule le Lieutenant-Gouverneur dans son Mémoire , c’est
“ Que l’on a mis le Lieutenant-Gouverneur, sans intention “ malveillante, mais de fait, dans une position fausse, en l’ex- “ posant à un conflit avec les volontés de la Législature, qu’il “ reconnaît toujours être souveraine, lorsque ses volontés sont “ exprimées par toutes les voies constitutionnelles.”
Or, cette faute n’en est pas une. Nous sommes en Chambre, nous étions dans le cabinet les représentants légitimes du peuple : s’il y a eu conflit entre la volonté du Lieutenant-Gouverneur et la volonté du peuple exprimé par nous, c’est que le Lieutenant-Gouverneur l’a bien voulu. Ce dernier n’a pas pour mission d’imposer ses volontés au Parlement ; c’est le peuple qui, lui, a le droit incontestable de faire prévaloir ses volontés dans la législation. Il ne devrait y avoir jamais de confli
DISCOURS
entre le chef de l’état et le peuple, mais s’il en surgit, c’est au chef de l’état à se soumettre.
Est-ce que je proclame ici une doctrine révolutionnaire ? est-ce que j’exagère les droits du peuple ? ISTon, Messieurs, et mon titre de conservateur suffirait seul à éloigner ce soupçon de l’esprit de mes adversaires. Mais je connais l’histoire d’Angleterre, je sais que présentement le souverain anglais règne aussi glorieusement que jamais, mais gouverne moins que jamais, et je ne demande qu’une chose, c’est que dans notre pays, c’est-à-dire sur le sol d’Amérique, au milieu d’une société démocratique, où les gouvernants, grands et petits, sont issus du sein du peuple, on ne s’exagère pas les prérogatives de la Couronne plus que ne le fait la reine d’Angleterre qui, elle, a hérité ses droits d’une tradition séculaire. Or, Sa Majesté laieine Victoria, qui règne depuis quarante-un ans, n’a jamais exercé le droit de veto.
Au reste, Messieurs, s’il m’était permis de mettre M. le sénateur Letellier de St-Just en contradiction avec le Lieutenant Gouverneur actuel de la province de Québec, voici les paroles que je citerais, paroles prononcées au Parlement d’Ottawa le 13 août 1 8*73 :
“ La prérogative royale ne saurait être employée dans le but “ de gêner les libertés populaires ; au contraire, cette préroga- “ tive doit obéir aux événements et doit s’exercer dans l’intérêt “ du peuple régulièrement représenté. S’il en était autrement, “ il faudrait autant se dispenser du Parlement et forcer le “ peuple, à coups de bâtons, à obéir au commandement de la u Couronne, sans aucun respect pour la représentation natio- “ nale.”
Cette citation vous prouve encore une fois ce que je vous disais tout à l’heure, que les conseillers actuels du Lieutenant- Gouverneur ne connaissent pas l’histoire politique de leur pays.
On nous fait un autre reproche ; je le trouve formulé en ces termes dans le Mémoire :
“Le Lieutenant-Gouverneur, après avoir mûrement délibéré, “ ne peut accepter l’avis de M. le Premier- Ministre au sujet de “ la sanction à donner au bill du chemin de fer intitulé “ Acte “ concernant le chemin de fer Québec, Montréal, Ottawa et Oc- “ cidental.”
DE L’HON. J. A. CHAPLEATT
Pour toute réponse, il me suffira de constater : 1. Que le cabinet de Boucherville n’a jamais conseillé Son Excellence sur ce sujet, pour la bonne raison qu’il a été congédié avant d’en avoir l’occasion ; 2. Que si cette occasion lui avait été offerte, le cabinet de Boucherville aurait conseillé à Son Excellence de déférer la sanction de cette loi au Gouverneur-général, comme notre constitution lui en accorde le droit ; il aurait, suivant les termes des explications ministérielles insérées dans les Votes et Délibérations de la séance de vendredi, 8 du courant, “ recom- “ commandé qu’elle fût réservée pour la décision du Gouver- “ neur-général.”
Et le Lieutenant-Gouverneur n’a-t-il pas constaté la même chose lorsque M. de Boucherville disait : “ Si je comprends u bien Yotre Excellence, la seule difficulté qui reste mainte- “ nant est de savoir si vous sanctionnerez ou réserverez ce bill,” et que Son Excellence répondait : “ C’est cela.’’
De deux choses l’une : ou le Lieutenant-Gouverneur se proposait de réserver ce bill, et, dans ce cas, il était disposé à accepter le conseil de ses ministres, ce qui était une raison de les maintenir au pouvoir, au lieu de les en chasser ; ou bien il voulait imposer son veto à cette mesure, et, dans ce cas, il s’est donné à lui-même un démenti formel, lorsque, le jour de la prorogation, il a simplement réservé le bill pour la considération des autorités fédérales.
Autre grief: on nous reproche d’avoir autorisé “ des dépenses “ énormes occasionnées par des subsides très considérables à “ plusieurs chemins de fer, alors que la province était chargée “ de la construction de la grande voie ferrée de Québec à Otta- “ wa, laquelle devait primer les autres, et cela lorsque l’état de “ nos finances nous forçait à des emprunts disproportionnés a avec nos revenus.”
Ce reproche est puéril, et j’oserais dire, fortement entaché de ridicule. Les dépenses dont il est ici question sont relatives aux chemins de fer du sud, c’est-à-dire le Lévis et Kennébec , le Québec-Central et l’ International , soit pour le passé, soit pour l’avenir. Quant au passé, le Lieutenant-Gouverneur a sanctionné lui-même cette mesure l’année dernière ; quant à l’avenir, il a sanctionné hier même une loi qui, après tout, n’est que la
DISCOURS
continuation de la législation de l'an dernier au sujet de ces chemins de fer.
On se demande par quel procédé de logique on est arrivé, après nous avoir reproché cette législation et en avoir fait un motif de notre renvoi d’office, à sanctionner cette même loi purement et simplement. Peut-être s’est-on aperçu au dernier moment que cette législation n’imposait à la province aucune dépense additionnelle et qu’elle ne faisait qu’autoriser, sous une forme noüvelle, le service de la subvention attribuée à ces chemins de fer par une loi antérieure.
Un autre grief non moins sérieux, c’est “ l’augmentation des salaires du service civil.’’ Mais où donc les conseillers de Son Excellence avaient-ils la tête, lorsqu’ils lui dictaient ce singulier réquisitoire ? Tout à l’heure je' discutais les premiers éléments du catéchisme politique et je m’étonnais que les nouveaux ministres les eussent ignorés ; m’en voilà rendu à leur rappeler les statuts de l’an dernier, en vertu desquels cette augmenta tion devenait obligatoire cette année. Cette loi n’était du reste que le corollaire d’un autre statut qui oblige chaque employé du service civil à verser cinq pour cent de son salaire dans un fonds de retraite.
D’ailleurs, je me demande en vertu de quel droit on a pu conseiller à Son Excellence de s’ingérer dans les détails infimes du service civil, lorsque les Chambres, auxquelles le détail de ces dépenses est communiqué, d’après la loi, dans les quinze premiers jours de la session, n’avaient fait entendre aucune plainte à ce sujet. Le chef de l’Etat doit être au-dessus de pareilles misères, car lorsque ses conseillers l’entraînent sur ce terrain, ne l’ exposent-ils pas à des représailles désagréables et offensantes pour sa dignité personnelle ? Que dirait-on, par exemple, si quelqu’un s’avisait de le chicaner sur le service de Spencer Wood ?
Le Lieutenant-Gouverneur fait aussi à son premier-ministre le reproche général de ne pas avoir suivi ses recommandations sur les diverses questions de législation et d’administration qui se sont présentées depuis l’an dernier. Je trouve exorbitant que l’on ait conseillé à Son Excellence de faire cette critique, qui est la négation formelle du gouvernement responsable. Comment! l’on sait que le Lieutenant-Gouverneur a été choisi
parmi les hommes qui ont servi dans les rangs de la politique active, qu’il est sorti tout chaud des luttes acharnées de 1873; et l’on voudrait que cet homme fût l’inspirateur et le guide absolu de la politique provinciale ? Autant vaudrait dire que le parti dominant dans les Chambres de la législature de Québec devrait forcément se plier aux idées, aux préférences, pour ne pas dire aux caprices, de l’homme qui nous serait envoyé tous les cinq ans par le cabinet fédéral !
Etant données les sympathies politiques bien connues de l’ancien sénateur, n’aurait-on pas dû plutôt conseiller au nouveau lieutenant-gouverneur la réserve la plus prudente dans toutes les questions sur lesquelles son parti politique s’était prononcé ? Croit-on que ce sera un enseignement salutaire pour le peuple et un titre de respect pour l’autorité, que de voir chacune des prétentions d’un parti se reproduire aussi fidèlement dans le réquisitoire du chef de l’Etat chassant un ministère soutenu par la majorité des représentants et de la Chambre haute ?
Quelle différence entre cette attitude et les grands principes énoncés par les hommes d’Etat anglais. Lord Derby, écrivant à un gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, lui recommandait la neutralité dans les luttes politiques de cette province, et lui disait :
“ Je recommande ce mode d’action, afin qu’il soit bien no 11 toire que tout transfert du pouvoir politique d’un parti à “ l’autre, n’est pas le résultat d’un de vos actes, mais le résultat “ des vœux exprimés par le peuple même. J’attache à ceci une “ grande importance, et je vous donne en conséquence instrucu tion de ne point changer votre Conseil exécutif tant qu’il ne “ sera pas parfaitement clair qu’il ne peut, avec toute l’assis- “ tance qu’il est en droit d’attendre de vous, administrer le “ gouvernement de la province d’une manière satisfaisante et “ commander la confiance de la législature.”
Le comte de Grey, appréciant l’intervention de Lord Metcalfe renvoyant son cabinet en 1843, s’exprimait ainsi:
1 • L’effet de cette intervention fut de le mettre en hostilité “ directe avec un des grands partis qui divisaient la colonie. “ Bien que, pour le moment, il eût réussi à former une admi- “ nistration, comme le parti dans les bras duquel il s’était jeté “ n’avait qu’une faible majorité dans la Chambre, l’avantage
DISCOURS
“ qu’il avait obtenu se trouvait chèrement acheté par le fait “ que l’opposition en Parlement n’était pas dirigée seulement “ contre les conseillers du Gouverneur, mais contre le Gouver- “ neur lui-même, et contre le gouvernement anglais dont il était le représentant.
“ Mais ce n’est pas tout ; le Gouverneur, par sa rupture avec “ un parti, se trouvait placé beaucoup plus qu’il ne l’eût désiré, “ à la merci dè l’autre parti qui le soutenait, et perdait toute “ autorité d’empêcher les écarts de modération que pourraient “ faire ceux avec l’aide desquels il était forcé d’administrer.” C’est aussi l’avis de May :
“ Comme le souverain qu’il représente, le Gouverneur se tient “ à l’écart et au-dessus des partis, et il gouverne par des con- “ seillers constitutionnels qui ont acquis de l’ascendant dans la “ législature. Il laisse les partis rivaux se livrer bataille entre u eux ; et, en admettant le parti le plus fort dans ses conseils, “ il met le pouvoir exécutif en harmonie avec les sentiments u populaires.”
Ces idées ne sont pas, d’ailleurs, applicables au représentant du souverain seulement. En parlant d’un souverain constitutionnel, un auteur distingué, Hearn, nous dit :
“ Dans les matières de législation générale, le roi, quelles “ que soient ses vues personnelles, ne consulte que les vœux, “ tout erronés qu’il les croit, de ses sujets, quand ces vœux ont “ été formés en connaissance de cause et clairement exprimés “ par la Chambre des communes.”
Et comme dit quelque part Bagehot :
“ Un roi de bon sens et de sagacité dira à ses ministres : “ Sur vous retombe la responsabilité de ces mesures. Ce que “ vous jugerez le mieux, il faudra le faire ; et je lui donnerai “ mon support effectif. Mais pour telle et telle raison, votre “ mesure est mauvaise, et telle autre chose est préférable. Je “ ne m’y oppose pas, parce que c’est mon devoir de ne pas m’y “ opposer; mais je vous avertis.”
C’est ainsi que George IY se contentait d’exprimer sa répulsion pour ses ministres en termes quelquefois peu mesurés ; mais, comme on le faisait remarquer alors, “ le Roi aime mieux donner des conseils à ses ministres que de les renvoyer.”
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
Messieurs, pourquoi citer* tant d’autorités ? Pourquoi aller fouiller dans les annales du peuple anglais, ce peuple modèle de tous les gouvernements constitutionnels ? On ne trouvera nulle part de précédent pour excuser l’acte que l’on vient de commettre.
Ce que l’on a voulu faire ici, ce que l’on a fait, n’est ni plus ni moins que l’escamotage du pouvoir par des ambitieux impuissants à arriver par les voies constitutionnelles. Le peuple n’était pas avec ces hommes, la représentation nationale les repoussait ; alors ils ont trompé le représentant de l’autorité pour s’emparer d’un pouvoir qu’ils ne pouvaient mériter. Les clefs du pouvoir appartiennent au premier ministre à qui le Souverain les donne, sur la manifestation de la volonté du peuple. Ces clefs du pouvoir, le premier-ministre doit les remettre au souverain lorsque la confiance publique fait défaut à son cabinet. Le souverain lui-même peut les lui demander, lorsque la représentation populaire en exprime le désir ; mais, dans aucun cas, il ne peut les lui arracher, les lui voler, disons le mot. C’est ce que l’on fait pour nous ; mais que l’on prenne garde, les conséquences seront terribles quand le peuple viendra revendiquer sa souveraineté législative. Alors on pourra dire avec autant de vérité qu’on le disait, il y a quelques mois, en Europe, qu’il faudra “ se soumettre ou se démettre.”
Il est vrai qu’à défaut de moralité, on a voulu avoir de l’habileté, de la finesse. Avec la dissolution du parlement, on va jeter au peuple un appât que l’on croit sans doute irrésistible. On lui dit, à ce peuple que l’on sait bon et crédule, que c’est pour son bien que cet événement a lieu ; que c’est dans son intérêt que l’on viole ainsi la constitution ; que c’est pour l’exempter d’être lourdement taxé que l’on a chassé un ministère prévaricateur. La taxe ! voilà l’appât que l’on attache à l’hameçon pour y faire mordre le vulgaire. Cet appât est bien choisi, si l’on croit que le peuple de cette province n’est composé que de badauds ; mais on se trompe ; les électeurs sont assez intelligents pour ne pas se faire prendre à une amorce aussi grossière.
Regardons les choses en face. Quelle est donc cette taxe que l’on paraît redouter si fort? Voyons d’abord si l’imposition d’une taxe était nécessaire, et examinons ensuite si cette taxe
DISCOUES
est aussi lourde qu’on voudrait le faire croire ; demandons-nous enfin si le bouleversement que l’on fait subir à la province, les dépenses extraordinaires qui en résulteront, ne coûteront pas plus cher que l’impôt dont on nous effraie. Je ne parle pas du coup fatal porté aux institutions politiques qui nous sont si chères ; cela ne s’estime pas à prix d’argent chez un peuple qui a du cœur.
La taxe en question est devenue nécessaire par suite des grands travaux que le gouvernement a entrepris ou qu’il a encouragés pendant ces dernières années, et cela, à la demande de tous les hommes politiques, sans acception de parti. Plus de sept millions ont été requis pour le chemin de fer provincial sur la rive nord, et près de deux millions de piastres comme prime d’encouragement aux entreprises particulières du même genre au sud du St-Laurent. Ces grandes entreprises ne sont pas encore terminées ; quelques-unes ont même besoin de secours nouveaux pour être menées à bonne fin. Voudrait-on, comme on l’a si maladroitement conseillé au Lieutenant-Gouverneur, que ces secours leur fussent refusés? Voudriez-vous cela, vous surtout qui avez fait de si grands sacrifices pour une de ces entreprises ? Voulez-vous que l’état ferme ses coffres et, sous le prétexte spécieux d’une économie mesquine, qu’il laisse en péril cette œuvre nationale ? Non ! et ce n’est pas l’impôt de quinze centins qui vous ferait renoncer à cette belle entreprise.
Cette taxe porte sur les contrats dont la valeur dépasse la somme de deux cents piastres, mais seulement sur l’excédant de ces deux cents piastres. Ainsi, une transaction de $300 paierait 15 centins de droit, les premières deux cents piastres étant toujours exemptes. Et puis, les testaments, les contrats de mariages, les donations entre-vifs en ligne directe, ne tombaient pas sous le coup de cette loi.
Calculons un instant; il y a plus de 700 paroisses dans la province de Québec. Cette taxe, d’après les calculs les plus exacts, devait rapporter environ $175,000. De ce montant, les deux tiers, ou à peu près, pesaient sur les banquiers, courtiers, agents de change, agents d’immeubles et spéculateurs de toute sorte ; c’est-à-dire, sur la classe que la taxe n’atteint presque jamais. Et encore cette taxe n’était-elle que tempo-
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
raire ; elle ne devait durer que jusqu’à l’issue favorable de l’arbitrage des deux provinces qui va se décider bientôt en Angleterre, et jusqu’à ce que le chemin de fer provincial nous donne les revenus que nous en espérons. Yoilà à quoi se réduit ce grand épouvantail pour lequel on viole nos libertés représentatives et l’on jette la province dans une agitation dont on ne saurait prévoir les conséquences.
Yoici une session violemment interrompue et dont une grande partie de l’ouvrage sera à recommencer. Je n’exagère pas en portant cette dépense au chiffre de $40,000 puis les élections générales, dont le coût officiel ne peut être de moins de $35,000; ajoutez à cela l’interruption inévitable dans le fonctionnement des départements publics par l’installation de ministres nouveaux et inexpérimentés ; ajoutez encore la perte de temps et les dépenses nécessaires que cause aux citoyens individuellement l’événement d’une élection générale : mettez ces dernières dépenses et cette perte de temps au chiffre minime de $50 par paroisse, et dites-moi s’il n’y a pas là une perte sèche au moins égale à la taxe dont on vous effraie et qui eût été employée fructueusement, sans les haines les désordres et les scandales inhérents aux agitations politiques comme celles dont nous allons être témoins.
Et nous n’avons pas compté, ce qui pourtant sera la plus lourde perte pour la province, les intérêts que chaque jour accumule sur le capital engagé dans nos entreprises de chemins de fer, dont l’exécution va être nécessairement retardée par le coup de main que des ambitieux et des envieux viennent d’exécuter. Neuf millions de piastres sont engagés dans ces entreprises. Supposez un retard de trois mois seulement, et vous arrivez au joli chiffre de $135,000 ; et je ne parle pas ici des dommages indirects causés par ces retards qui reculeront peutêtre d’un an, à cause de la saison mauvaise, la complétion de ces grands travaux.
Il est bien permis d’avoir des aspirations politiques ; mais quand il faut payer ce prix pour les réaliser, on a bien le droit de dire que cette ambition dépasse la folie et touche au crime.
Et n’allez pas nous dire que nous sommes la cause de tous les désastres en ne nous soumettant pas au nouveau régime, au
DISCOUBS
ministère qui s’est installé dans les sièges qu’on nous a dérobés. Les hommes de cœur, et ceux-là sont tout le pays, nous mépriseraient si nous subissions la honte d’un tel attentat sans protester au nom du droit, au nom de la constitution, au nom de la liberté de la représentation nationale. A ceux-là qui ont méconnu le droit, méprisé la constitution et foulé aux pieds la liberté parlementaire, à ceux-là seuls la responsabilité de ces désastres.
On vous a, parlé d’impôts. Demandez donc, Messieurs, à ces gens qui crient si fort contre les taxes du gouvernement local quelles sont les taxes que ce gouvernement vous impose ? Car après tout, il ne faut pas être injuste. Voulez- vous me le dire, vous qui m’écoutez en ce moment ? Vous payez la taxe sur le thé, sur le sucre, sur le tabac, sur presque tout ce que vous consommez ; mais à qui payez-vous cette taxe ? Au trésor fédéral à Ottawa. Presque toutes les ressources provinciales proviennent du subside fédéral et du revenu des terres de la Couronne. La seule taxe de quelque valeur que nous ayons est la taxe des aubergistes et celles des procédures judiciaires. Ceux qui aiment à boire et ceux qui aiment à plaider sont ceux qui portent presque tout le fardeau des impôts dans cette province.
Si vous ajoutez à cela un léger droit pour payer les frais d’enregistrement, vous avez toute la liste des taxes provinciales. Je défie qui que ce soit de me contredire ; la province de Québec est l’état le moins taxé qui existe, si l’on considère la perfection de son système administratif. Est-ce donc cette légère taxe de quinze centins qui nous rendrait si malheureux ? Cette taxe, nos adversaires l’imposeraient eux-mêmes, ou la remplaceraient par une taxe équivalente, si par un hasard sur lequel ils ne comptent pas eux-mêmes, ils se maintenaient dans leur usurpation.
Je vous parlais tantôt d’un leurre à l’aide duquel on essaiera de tromper la vigilance du peuple dans cette grande lutte qui va s’engager sur le terrain de ses libertés ; je vous ai démontré que ce cri de la taxe n’avait rien de sincère et que ceux qui le poussaient entraînaient la province dans un abîme cent fois plus dangereux. Maintenant je vous signalerai l’autre piège que l’on va tendre à votre crédulité, à votre bonne foi.
“ l’économie, le retranchement dans toutes les branches de l’administration. ”
Voilà le programme éternel des gouvernements qui n’en ont pas ; voilà la panacée, “ la tisane guérissant de tous maux, ’r que les charlatans politiques vendent sur le marché des dupes. De tout temps ce gluau a pris des moineaux. “ Semez de la graine d’idiots, disait un malin, il poussera des actionnaires. ” Sous le nouveau régime, on veut semer de la graine de charlatan, espérant qu’il poussera des votes.
On les a vus à l’œuvre ces gouvernements de retranchement, d’économie ; on les a vus en 1863, en 1874 ; on les voit encore aujourd’hui à Ottawa. En 1863, le peuple, dans son mépris pour ces petits hommes, les avait baptisés, avant de les chasser, du nom de “ gouvernement de bouts de chandelle. ” Leur économie, en effet, n’avait consisté qu’à retrancher quelques centaines de piastres à nos institutions de charité, et à jeter sur le pavé quelques messagers ou employés sans fortune et sans protection. Le gouvernement inauguré à Ottawa en 1874, s’est aussi affublé de cette défroque usée de “ l’économie et du retranchement. ” Quel a été le résultat de ce grand programme ? Plus de trois millions de taxes nouvelles, plusieurs centaines d’employés additionnels, et un déficit énorme augmentant tous les jours.
Et le gouvernement qu’on voudrait imposer aujourd’hui à la Province ne serait que le pâle reflet de ses aînés de 1863 et de 1874. Bien de large dans les vues politiques de ces hommes ; rien qui puisse conduire un pays dans les voies sûres du progrès. De la contradiction, du dénigrement et du charlatanisme ; voilà où commence et où finit leur décalogue politique.
Ne les a-t-on pas vus l’autre jour, lorsque la Chambre d’ Assemblée se levait indignée pour protester contre la violation de ses droits, ne les a-t-on pas vus répondre à ces élans superbes de l’indépendance parlementaire par des exceptions à la forme, des points de routine, des questions d’ordre ? Et quand la chambre fut appelée à venir s’entendre congédier au milieu d’une session inachevée, un des leurs était encore debout, les yeux fixés sur la pendule, parlant contre le temps pour étouffer a dernière protestation de la chambre.
DISCOURS
Souvenez-vous de cette parole d’un profond politique : “ Où finissent les grandes questions commencent les petits partis, ” et ne permettez pas au petit parti rouge de faire disparaître dans ses mesquineries, dans sa politique de bouts de chandelle , la gravité du problème soulevé par l’escamotage du pouvoir, si audacieusement pratiqué par ses chefs. Il n’est pas ici question d’une misérable taxe de quinze sous, ni du salaire de quelques pauvres employés, ni des dépenses d’un commissaire de chemin de fer, ni même d’un tracé du chemin : ce sont là de petites choses bien dignes d’un parti qui n’a jamais eu dans le pays d’autres points d’appui que le préjugé, ce préjugé vulgaire qui ne vit que de petitesse ; mais il s’agit de choses autrement grandes et sérieuses. Comme je vous le disais en commençant — et je finirai par la même pensée — c’est la liberté du peuple qui est violée, c’est le premier de nos droits qui est menacé. Qu’importent, après tout, certaines fautes d’administration ? Elles sont toujours réparables, lorsque la représentation nationale conserve sur le gouvernement le contrôle légitime que lui attribue la constitution. Ce qui peut être un mal irréparable, c’est l’abandon de ce contrôle, c’est la violation de la souveraineté nationale. Que devient le principe que “ le peuple gouverne, ” s’il est permis à un seul homme d’enlever le gouvernement des mains auxquelles le peuple l’avait confié ?
A tout prix, sauvez ce principe du naufrage ! Qu’il soit pour nous un point de ralliement ! Oublions, un jour au moins, nos divisions locales, nos querelles de clocher, pour nous unir autour du drapeau de la constitution. Que nos cœurs grandissent avec les circonstances, et ne craignons pas de demander à notre passé, à ce passé plein de généreuses luttes, des inspirations pour nous guider dans c e combat nouveau que l’on nous force d’accepter. Le premier qui ait réclamé la responsabilité ministérielle dans ce pays est celui que l’on a appelé le grand Bédard, et celui qui a le plus fait pour introniser chez nous ce régime de la liberté est aussi un des nôtres, Lafontaine aidé de ses nobles amis, Morin et Baldwin. Et vous rappellerai-je le nom de Cartier, continuateur de ce grand œuvre, hier encore notre chef, le vrai type du politique conservateur, prudent et actif, adversaire des démagogues autant que défenseur fidèle des libertés constitutionnelles ? Voilà quels étaient nos gui-
des dans le passé, quels doivent être nos modèles dans le présent.
Messieurs, j’oublie un nom, celui de Papineau,
Lui, le puissant tribun que la foule en démence Saluait tous les jours d’une clameur immense ? . .
Sa voix, sa grande voix aux sublimes colères, Sa voix qui déchaînait sur les flots populaires Tant de sarcasme amer et d’éclats triomphants, Sa voix qui, des tyrans déconcertant l’audace, Quarante ans proclama les droits de notre race,
Vous connaissez cette poésie, dont l’auteur est vôtre propre député aux Communes d’Ottawa, et je le lui demande à luimême, comment Papineau a-t-il mérité d’être ainsi chanté par une voix libérale, si ce n’est en luttant corps à corps durant la moitié de sa vie contre des gouverneurs de province, despotes au petit pied qui ne se contentaient pas de régner, mais qui voulaient aussi gouverner à leur guise.
Dans cette lutte, Papineau a bien mérité de la patrie, et, malgré les fautes de sa vie, son souvenir vivra comme celui d’un grand champion des libertés populaires.
Plût à Dieu que le parti libéral qu’il a fondé respectât ses enseignements ! Que dirait donc Papineau, lui, l’expulsé des gouverneurs, s’il voyait maintenant ses héritiers devenus les défenseurs et les complices de l’expulsion de ceux en qui le peuple avait confiance ? Que dirait-il ? Il ferait entendre un de ces accents terribles dont l’écho est venu jusqu’à nous, et s’écrierait :
“ Faites taire la voix de Spencer Wood, et laissez parler la grande voix du peuple ! ”
Discours prononcé à Lévis, le 1er novembre 1878, définissant LE PROGRAMME DU GOUVERNEMENT. (EXTRAITS.)
Messieurs,
Nous avons combattu avec courage et sincérité et nous vous apportons en Ce moment le drapeau enlevé à l’ennemi. Ce drapeau, nous avons le droit de nous l’approprier, et je vous le présente comme celui du nouveau ministère : c’est un drapeau d’union, de conciliation, d’apaisement.
Il y a, Messieurs, un intérêt qui doit primer tous les intérêts de parti, comme tous nos intérêts personnels, c’est celui de l’état. Avant de savoir si le parti conservateur ou le parti libéral gouvernera la province, il importe de connaître si la province sera gouvernée avec intelligence et de manière à garantir à ses habitants la paix et la prospérité.
Je suis homme de parti; je ne passe pas, du moins je le crois, pour reculer devant la lutte, sur quelque terrain qu’on me la présente ; mais je sais qu’avant tout il faut à la province un gouvernement capable d’administrer les affaires publiques.
Avons-nous eu ce gouvernement depuis que M. Joly est au pouvoir ?
Je laisse à tout homme de bonne foi de faire la réponse. Je vois dans cette assemblée un grand nombre de libéraux, mes adversaires d’hier, mes amis de demain, je l’espère. Or, je me trompe fort si les libéraux eux-mêmes n’ont pas regretté de voir M. Joly soutenu, la plupart du temps, par la seule voix de l’Orateur. Je comprends qu’ils n’aient pas proclamé sur les toits la peine qu’ils éprouvaient; s’ils l’avaient fait, ils auraient peut être manqué à leurs devoirs de bons partisans; mais, quoi qu’il en soit, je crois que l’opinion générale du pays est qu’il n’était guère convenable pour M. Joly de garder le pouvoir dans de telles conditions.
Eh bien ! Messieurs, en ma qualité de chef du nouveau gou • vernement, je fais appel à la bonne volonté de tous pour m’aider à fortifier une administration dont la seule ambition est de mettre fin au conflit dont nous sommes témoins depuis trop
DISCOURS
longtemps et aux embarras financiers dont nous allions être les victimes.
J’ai fait le même appel à M. Pâquet, et j’ai trouvé en lui un homme disposé, comme moi, à étudier les affaires du pays avant celles du parti.
Ici, je touche un point délicat, et je sais que je marche sur un terrain brûlant ; mais je désire m’expliquer très franchement devant vous. L’honorable M. Pâquet, en acceptant un portefeuille dans le ministère actuel, a-t-il trahi ses amis ? Non, car je ne sache pas qu’il ait eu à faire l’abandon d’un principe ni d’un seui projet qui intéresse la province ou en particulier le comté qu’il représente.
Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, l’empressement que l’on a mis à accuser M. Pâquet de trahison me fait plaisir dans un certain sens, car j’y trouve l’indice d’une réaction spontanée en matière politique. Le parti conservateur a été victime de la trahison. Nous en avons tous recueilli le triste fruit et l’opinion publique s’est émue à juste titre d’un état de choses où les promesses les plus sacrées finissaient par être considérées comme de vains mots. Loin de moi l’idée de réagir contre cette noble indignation, ma vie politique toute entière protesterait contre cette tentative de ma part, mais cependant, Messieurs, il ne faut pas confondre entre la trahison et le devoir.
Tous trahissez quand vous abandonnez lâchement des amis qui auraient raison de compter sur votre appui, vous trahissez lorsque vous frappez votre allié sans le mettre sur ses gardes.
Mais vous faites votre devoir lorsque, après avoir prêté main forte à vos alliés, après leur avoir donné le concours de toute votre énergie et de tout votre talent, vous en arrivez à leur donner des conseils et même à leur faire des remontrances, et lorsque ces remontrances sont mal reçues, lorsque vous êtes convaincu que l’intérêt public réclame votre intervention active, vous accomplissez la dernière partie de votre devoir et, voilà, je le comprends, la chose pénible, en avertissant vos amis que le moment est venu de briser l’alliance. Yoilà le devoir que l’honorable M. Pâquet a su accomplir dans l’intérêt public. Et je tiens à vous dire que pour accomplir ce devoir, il n’a eu à sacrifier aucun des principes qu’il a formulés devant vous avec la sincérité et l’éloquence que vous lui connaissez.
DISCOUES
Je tiens également à vous dire que moi-même je n’aurais pas voulu demander à l’un des représentants du peuple d’entrer dans le gouvernement en sacrifiant des principes. J’ai tendu la main franchement à M. Pâquet et il m’a tendu la sienne avec la même franchise. Nous nous sommes entendus honnêtement sur les questions d’intérêt public telles que nous les comprenons l’un et l’autre.
Je dois vous dire qu’il m’a été difficile de décider M. Pâquet à accepter un pîortefeuille. Il comprenait comme moi la nécessité de former une administration qui, tout en sauvegardant les intérêts locaux, rétablirait l’équilibre dans notre budget. Mais il ne m’a pas caché qu’il savait que le parti libéral ou plutôt qu’une portion du parti libéral ne manquerait pas de le dénoncer et dans la presse et sur les hustings comme traître à son pays, et que ces dénonciations, quoique mal fondées, produiraient peut être un certain effet dans un certain public et seraient par là même une cause de faiblesse pour le nouveau gouvernement.
Je le déclare, Messieurs, j’ai été, tout d’abord, frappé de cette réflexion de la part de M. Pâquet ; j’ai respecté ce scrupule chez lui — mais il m’a semblé ensuite que je devais insister pour obtenir son concours dans la formation d’un ministère dont l’objet principal, dans ma pensée, était de réunir toutes les bonnes volontés pour ramener au milieu de nous la paix si profondément troublée par nos luttes.
M. Pâquet a cédé à mes instances et je suis persuadé qu’en cela il a obéi aux motifs les plus patriotiques. Je lui ai demandé de braver la calomnie et l’injure. Il y a consenti et il vient aujourd’hui soumettre sa conduite au verdict populaire, convaincu, comme je le suis moi-même, que la bonne pensée qui l’a animé trouvera un écho dans le cœur du peuple, et que dans le comté de Lévis, parmi les conservateurs comme parmi les libéraux, il y aura assez d’hommes bien pensants pour juger de sang-froid sa conduite et pour l’approuver.
Quant à moi, Messieurs, aux libéraux je dis : M. Pâquet n’a rien sacrifié, et aux conservateurs, je déclare que M. Pâquet est digne de travailler avec nous. Son talent, son honnêteté, sa droiture bien connus sont pour nous des garanties parfaites.
L’idée qui m’a inspiré en offrant un portefeuille à l’honorable
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
M. Paquet a présidé également à la formation du cabinet tout entier. Vous dirai-je que ce cabinet est le meilleur possible? Non, puisque j’en suis moi-même ; mais je vous affirme que tous les ministres sont des hommes de bonne volonté. Je vous dirai même tout naïvement que nous ne sommes pas des ambi tieux. Chacun de nous était prêt à céder sa place à plus capable que lui ; les circonstances seules nous ont imposé la mission que nous avons acceptée. Plusieurs hommes distingués qui font partie de la chambre ou qui en faisaient partie avant les dernières élections avaient, sans doute, plus de droits que nous à diriger les destinées de la province. Si je ne leur ai pas cédé ma place ou si je ne les ai pas associés à l’œuvre que j’ai entreprise, veuillez me croire que j’en suis peiné tout le premier.
Maintenant, Messieurs, vous vous attendez sans doute que je vous dise quel est le programme du nouveau gouvernement. Je suis prêt à répondre à votre attente dans une certaine mesure. Le gouvernement n’est formé que d’hier et je n’ai pu consulter mes collègues sur tous les détails ; mais voici ce que je puis vous dire d’une manière générale.
Le gouvernement se propose un double but : d’abord, il nous faut courir au plus pressé, c’est-à-dire prendre les moyens les plus immédiats de mettre l’ordre dans nos finances ; ensuite, il faut développer les ressources naturelles du pays, ce qui est un autre moyen de combler le trésor public.
Parmi les premiers moyens, je trouve ceux-ci :
lo Vendre le Chemin de ferdu nord;
2o Formuler certaines réclamations contre le G-ouvernement fédéral ;
3o Liquider le fonds d’emprunt municipal ;
4o Diminuer les dépenses. Cette dernière promesse est tout à fait banale aux yeux d’un grand nombre depuis que la politique d 'économie et de retranchement a été mise à la mode par mes honorables prédécesseurs. Ces derniers, en fait d’économie, avaient promis mer et monde ; pour ma part, je vous dirai simplement : nous ferons ce que nous pourrons. Afin d’économiser, nous n’abolirons pas une place ici pour en créer deux là-bas ; et même si nous enlevions au Procureur-général son secrétaire pour en donner un au Solliciteur-général, nous n’oserions pas demander aux journaux amis de proclamer que nous
DISCOURS
avons sauvé la province de la banqueroute. Mais si nous trouvons quelques réformes à opérer dans le service public ; si, en particulier, nous trouvons qu’il est possible de diminuer les dépenses du Conseil législatif, nous ne faillirons pas à notre devoir.
Quant aux moyens à prendre pour développer les ressources du pays, nous aurons à étudier les suivants entre autres :
lo Encourager la fabrication du sucre de betterave ;
2o Encourager la fabrication du fromage;
3o Encourager l’exploitation de nos mines de phosphates;
4o Réviser les lois générales sur les mines ;
]Nou8 avons un système d’instruction publique qui, bien que n’étant pas encore parfait, a déjà donné des résultats étonnants. En conséquence, le gouvernement ne se propose pas de changer l’organisation actuelle, et il croit qu’en laissant cette organisation suivre son cours régulier, il contribue encore d’une manière certaine au développement des forces vives de la nation.
Voilà, Messieurs, notre programme dans ses lignes générales. Je crois qu’il répond aux vœux de la très grande majorité des électeurs de cette province.
Discours prononcé au concert du Club Cartier, 1 Montréal, LE 3 DÉCEMBRE 1880.
Votre éloquence, Monsieur le président, nous a ravis et transportés dans un royaume meilleur que celui que nous croyons habiter, puisque, d’après la place qui m’a été assignée, le Premier est le dernier.
Si j’étais à la Chambre de Québec, mon ami, l’ex-commissaire des terres de la Couronne, le député de St- Jean, dirait que je lui ai volé un calembour. Je ne lui en tiendrais pas rancune ; personne, du reste, ne serait étonné, car on sait que ces malheureux conservateurs n’ont jamais fait de leur vie autre chose que voler les libéraux.
Mais une chose qu’ils n’ont pas volée, c’est le pouvoir ; ils l’ont gagné et rudement gagné. Ils n’ont jamais requis le vote despotique de l’autorité souveraine pour justifier une usurpation odieuse ; ils ont demandé au peuple de leur donner l’autorité que le peuple a le droit de leur donner, et cette autorité ils l’exercent pour le bien du peuple, et avec l’assentiment du peuple.
Monsieur le président, je ne serais cru de personne si je disais que je suis venu ici ce soir sans préparation, et pourtant je dirais la vérité. C’est ce qui arrive aux hommes politiques ; c’est souvent quand ils disent le plus vrai qu’on les croit le moins.
Je suis venu sans autre préparation que l’accord sympathique de ma pensée avec la vôtre, certain d’avance que la parole répondrait à l’appel du cœur.
Je suis venu, Monsieur le président, vous remercier, vous féliciter, vous encourager, vous conseiller.
Je n’ai peut-être pas le droit de vous parler comme un ancien, bien qu’il y ait déjà vingt-un ans, dans ce mois même, que je suis entré dans l’arène politique, que j’ai goûté à cette vie d’amertume qui ne laisse guère qu’une consolation, grande, il est vrai, pour celui qui songe à la postérité, mais bien vaine
DISCOUBS
au milieu du combat : celle de croire que peut-être quand vous ne serez plus, quand les passions politiques se seront refroidies comme votre cendre portée en terre, on reconnaîtra que vous avez voulu faire et que vous avez fait le bien.
Celui dont votre club porte le nom, n’a eu que cette consolation.
Il est tombé sous les coups de l’ingratitude, il a été maltraité» méconnu, incompris. C’est après que la mort nous l’eût ravi que son pays lui a rendu justice, que ses ennemis même ont reconnu que son départ laissait un vide dans la nation ; qu’il avait été un grand citoyen, aimant son pays et mourant, comme il avait vécu, pour lui.
Je viens ici, Monsieur le Président, comme représentant de* la province de Québec. Sur mes épaules on a placé un fardeau bien lourd. Notre province occupe dans la Confédération une position aussi importante que délicate. Dans ces grandes luttes pacifiques qui vont se livrer sur le territoire immense qui comprend toute la partie nord du continent américain, d’un océan à l’autre, le rôle de la 'province de Québec est un rôle important, un rôle difficile.. C’est à moi et à mes collègues dans le gouvernement qu’est dévolu le devoir, la tâche ardue de représenter cette province, et de lui garder, au milieu des autres provinces qui forment la confédération, la place à laquelle elle a droit ; et cette' place, Monsieur le Président, jen’hésite pas à le dire, c’est la première.
C’est sur nos bords que la civilisation est d’abord apparue, avec la France. C’est par la route de notre fleuve que la liberté nous est venue de l’Angleterre. C’est par les Normands de Québec que les Saxons du Canada ont reçu ces leçons de liberté constitutionnelle que les Saxons d’Angleterre avaient appris des Normands qui venaient de France.
On s’est bien battu sur cette terre de Québec. Pendant audelà d’un demi siècle, les deux plus puissantes nations du monde se sont rencontrées sur ces champs héroïques pour savoir laquelle des deux y serait maîtresse. La France, un jour d’oubli, un jour de malheur pour elle, nous a laissés sans défense ; et ceux de ses derniers enfants qui sont morts pour nous en héros, ont laissé sur cette grande terre de Québec des hommes qui ont gardé leur mémoire et le souvenir de leurs vertus ; des hommes-
qui ont fait de ce petit peuple de 60,000 âmes au moment de la conquête, une nation d’un million et un quart de Canadiens- Français, auxquels trois à quatre cent mille frères aimés, disséminés dans les Etats-Unis d’Amérique, sont prêts à venir porter secours, si jamais l’occasion s’en présente.
C’est cette province de Québec qui aujourd’hui m’a délégué pour venir ici vous féliciter sur l’organisation de votre société^ sur vos ti avaux, sur le courage qui vous anime, sur cet esprit d’harmonie qui vous fait marcher la main dans la main avec vos compatriotes parlant une autre langue, harmonie qui nous procure, en ce moment, cette double jouissance, d’entendre les plus éloquents de nos jeunes compatriotes d’une autre origine venir ici lutter d’éloquence et de patriotisme avec vous.
Oui, Monsieur le président, j’ai été heureux de voir, par la manière dont on a répondu à l’invitation du Club Cartier, la bonne entente qui existe entre tous mes compatriotes et je suis venu vous dire, au nom de la province de Québec, de rester unis, de rester laborieux, de rester disciplinés et soumis comme vous l’êtes.
La jeunesse quelquefois s’égare ; la jeunesse quelquefois s’oublie ; dans l’enthousiasme du triomphe, elle peut croire que c’est elle qui doit donner la vraie note des aspirations de la nation. Il ne faut pas trop la blâmer; c’est l’exubérance de son dévouement qui parle. Et s’il est un homme qui admire ces dévouements, même avec leurs fautes, c’est bien moi. Mais la sympathie que j’ai pour ces guerriers de la jeunesse me permet de leur dire; prenez garde! quand le mot d’ordre sera lancé, quand les chefs paraîtront et qu’ils donneront le commandement, rappelez-vous une chose : il n’y a pas d’armée si brave qu’elle soit, qui puisse gagner une bataille contre un ennemi aguerri, si elle n’est pas disciplinée ; rappelez-vous cette maxime que pour savoir bien commander il faut avoir su bien obéir.
Pendant quinze ans j’ai fait la lutte comme vous, obéissant aux chefs, murmurant quelquefois, comme ces vieux grognards de la grande armée qui rechignaient au bivouac, mais qui, devant l’ennemi, savaient vaincre ou mourir sur un ordre de leur chef. J’ai fait cette guerre comme vous, avec moins de talent que vous, mais en montrant toujours l’exemple de la
DISCOUKS
discipline, de la soumission aux chefs. On ne discute pas plus un ordre de son capitaine que de son colonel ou de son général ; on obéit d’abord, ce n’est que lorsque la victoire est gagnée, qu’on peut demander si l’on n’auiait pas pu faire encore mieux que l’on a fait ; mais on a la victoire et l’ennemi est en fuite.
Cette doctrine n’est pas nouvelle, vous l’avez pratiquée avant aujourd’hui et vous la pratiquerez dans les combats que vous aurez à livrer à l’avenir. Il faut avoir une confiance entière en ceux qui nous représentent dans les grands conseils de la nation. C’est là l’appui dont nos chefs ont besoin ; il faut croire en eux, en leur parole. Il faut toute votre confiance au chef que vous avez entendu ce soir, et sur les épaules duquel est tombé le manteau de sir George Etienne Cartier, celui qui fut si longtemps et si bien le vrai représentant de la province de Québec. De vous, de votre dévouement dépendra en grande partie que ce manteau soit noblement porté.
Il ne faut pas oublier que vos chefs ont encore de rudes travaux à faire.
On me dira peut-être, Monsieur le président, que tout le monde s’entend bien, que les finances sont dans une situation prospère, que nos exportations augmentent considérablement, c’est-à-dire que la balance du commerce se déclare de plus en plus en notre faveur, que nous allons ouvrir à l’émigration européenne notre territoire du Nord-Ouest, que les revenus provenant de l’impulsion donnée au commerce par cette éclosion de tout un monde qui s’ouvre aux nations de l’Europe, seront suffisants pour payer la dette créée par la construction du chemin de fer du Pacifique.
Cela est vrai, mais dans la grande marche de la Confédéra. tion, mais dans cet immense progrès, il faut conserver à la province de Québec la place qui lui appartient, et c’est à vous, jeunes gens, que cette œuvre incombe. Pardonnez-moi, Messieurs, si je vous appelle jeunes gens. Je ne suis pas un vétéran, mais je puis parler de jeunes gens à ceux qui ont dix ans de service de moins que moi. C’est à vous qu’est dévolue cette tâche, à vous, je devrais dire, à nous.
Dans cette marche de progrès, dans cette marche de la civilisation, que devons-nous faire? Nous devons garder notre
rang, et notre rang, je l’ai déjà dit, est le premier. La province de Québec est glorieuse par son passé, elle est fière de son présent, elle est confiante dans son avenir. Mais pour accomplir sa destinée il faut qu’elle soit unie.
Je prononce là un mot qui peut paraître une hérésie polilique. Pour moi, c’est la vérité du jour, c’est le mot d’ordre de l’avenir, c’est le secret de notre destinée, et je suis sûr que tout le corps électoral est avec moi quand je parle ainsi. Messieurs, que fait la nation qui veut se protéger contre des voisins qui pourraient devenir ses ennemis ; elle s’arme, elle paie les dépenses d’un budget militaire. Notre province n’a pas de budget militaire à payer comme les nations européennes ; son armée est une armée pacifique, elle n’a pas besoin de soldats qui ' ne rapportent rien à l’état et qui font souffrir les industries. Mais il faut qu’elle défraie son budget, non pas à faire des soldats, mais à payer sa gloire future ; c’est-à-dire, il faut qu’elle fasse les sacrifices nécessaires pour pouvoir lutter avec avantage contre ses voisins. Cette lutte ne se fera pas par la guerre, mais par le progrès, par l’industrie, par la liberté des institutions. Yoilà pourquoi je vous dis : Soyons unis !
Je l’ai dit, ce mot, quand j’ai été appelé par le représentant de la Souveraine, à prendre dans mes mains les rênes du gouvernement de la province ; je l’ai répété, le lendemain du jour où j’étais appelé au pouvoir ; la politique de mon gouvernement sera une politique d’apaisement, de conciliation et de progrès.
Nous avons demandé à tous les hommes de bonne volonté de se joindre à nous et de nous prêter main forte. C’est là le rôle que le gouvernement de Québec s’est cru appelé à prendre et qu’il a essayé de remplir.
Il y a dans le parti conservateur des traditions et des doctrines. Ces traditions et ces doctrines sont loin de poser l’exclusion des autres et l’entretien des haines comme une condition de son existence. Au contraire le parti conservateur se vante d’être le parti de l’ordre et de la paix ; et ce n’est pas pour lui qu’il recherche la direction des affaires, mais pour le pays dont il protège les intérêts. On ne saurait prétendre que l’union des esprits est contraire à quelques principes religieux, sociaux ou politiques. L’harmonie est un commandement divin,
DISOOUES
un élément de perfection sociale et un gage de force politique. Sans doute qu’il y a à lutter dans le monde contre toutes les idées fausses et toutes les pratiques condamnables, et je ne voudrais pas d’une paix qui fût la trahison ou la lâcheté ; car il ne peut y avoir de compromis avec les mauvais principes. Mais nous avons besoin de toutes nos forces pour prendre dans la Confédération le rang et l’importance que nous devons avoir et pour appliquer notre énergie au développement des ressources nationales, qui sont immenses.
Yoici les capitaux étrangers qui, pour la première fois peutêtre, prennent le chemin de la province de Québec. Ce courant ne s’établira réellement que si les choses vont bien et que notre état politique inspire de la confiance aux capitalistes européens. Il y a assez, là seulement, pour absorber toute notre puissance d’action ; et, plutôt que de nous déchirer en luttes stériles, mettons-nous à acquérir ces armes de la richesse qui sont si utiles dans les grandes luttes.
A vous, jeunes gens, les chefs de l’avenir, de préparer ces bienfaisants résultats dont vous jouirez plus que nous autres, Je vous souhaite surtout de ne pas connaître ces heures sombres où l’on reste écrasé sous le fardeau de sa propre responsabilité ; alors que l’on retrouve sa province, sa patrie, pauvre, isolée, mal vue peut-être des autres, manquant d’encouragement, de sympathie et de moyens d’action, prête à tomber dans l’abîme, et sur les bords même de cet abîme encore enserrée dans les étreintes d’une lutte fratricide. Moi, je l’ai vue, ma belle province de Québec, déchirée par les haînes les plus violentes et tourmentée par les besoins les plus impérieux. Je voyais partout autour de moi, sous le sol que je foulais, dans ces immenses forêts qui font notre orgueil, dans ces terres d’une intarissable fécondité, dans ce majestueux St-Laurent qui est la clef du Canada ; dans ces âmes bien trempées, cette remarquable intelligence, ces bras infatigables, je voyais, disje, des promesses de grandeur et de puissance pour mon pays, tandis que la réalité ne m’offrait par contre, que des ruines, que de la misère et de l’impuissance. Au milieu de cette abondance inexploitée, j’ai vu, comme dans un épouvantable cauchemar, briller les lueurs fauves de la banqueroute et c’est alors que, recueillant tout ce qui me restait de force et de courage,
j’ai poussé le cri de désespoir qui était le cri du salut. J’ai appelé autour de moi tous les hommes de bonne volonté. Et les hommes de bonne volonté sont venus ; et pour l’honneur de ma province, j’ose croire que d’autres encore comprendront la sincérité de mes vues, l’honnêteté de mes motifs, et montreront que chez les hommes à idées larges le patriotisme sait étouffer à temps l’esprit de parti.
Je vous l’assure, la situation était difficile, et il nous fallait de l’audace pour entreprendre notre réhabilitation financière, car nous devions avant tout rétablir notre crédit. Ce fut le premier mot de mon programme. Messieurs, je ne puis pas faire ici l’éloge de mon gouvernement, mais ce que j’ai promis a été accompli. Demandez ce que vaut maintenant, à Londres, le crédit de la province. Un ami me disait ces jours-ci : “ Pouvez-vous m’enseigner où je trouverai des effets, des bons de la province de Québec ; je voudrais en acheter et je serais content de payer un peu au-dessus du pair.” Je lui répondis qu’il pourrait en trouver aux Etats-Unis. “ Oui, répliqua-t-il, mais les Américains ne nous les vendent qu’à IJ ou 2 pour cent de prime, et c’est trop pour moi quoique ce ne soit pas trop pour les bons de la province.” Yoilà où en est notre crédit aujourd’hui.
Le rétablissement de notre situation financière est opéré. Et comment, Messieurs ? Comme chef du gouvernement de la province de Québec, j’ai fait appel à une puissante institution monétaire, la plus puissante que nous ayons ici ; elle m’a refusé. Je lui demandais des termes raisonnables, et elle m’a offert des termes que je n’ai pu accepter. J’ai alors demandé à l’honorable Trésorier-provincial s’il pourrait emprunter à Londres. L’honorable Trésorier m’a répondu : “ Je puis avoir telle somme pour nos bons.” Je lui dis que je croyais pouvoir obtenir mieux, et j’ai eu beaucoup mieux en effet. Non seulement j’ai trouvé un meilleur prix pour nos bons, mais j’ai eu la bonne fortune d’ouvrir un marché nouveau à la province de Québec, d’attirer vers elle un capital qui ne la connaissait pas encore ! Les bons de la province ont été cotés à 106 et 107 en Angleterre et ils valent aujourd’hui 102 et 103 à New-York.
Et cette opération, Messieurs, nous a valu encore l’établissement, chez nous, du Crédit-foncier. Cette institution est ap-
DISCOURS
pelée à faire toute une révolution dans la province de Québec, et la province de Québec doit la défendre. Elle doit voir à ce que cette grande institution ne soit pas attaquée, ne soit pas détruite dans son germe, afin qu’elle puisse porter les fruits que nous sommes en droit d’attendre d’elle. C’est encore à vous, Messieurs du Club Cartier, que revient cette défense, c’est un des rôles que vous aurez à jouer, et j’espèïe que là comme ailleurs, le succès couronnera vos efforts.
J’avais promis que nous ferions, non pas en paroles, mais en action, une réduction dans les dépenses du gouvernement ; nous l’avons faite. J’en ai personnellement été très peiné à cause des amis qui devaient en souffrir, mais nous n’avons pas hésité à faire cette réduction des dépenses, dans les bureaux de l’Assemblée législative et du Conseil législatif. Nous l’avons faite à regret, mais nous l’avons faite ; quelles que'soient nos sympathies personnelles, nous ne les avons jamais laissées commander à nos consciences.
Il nous fallait tout mettre en ordre après le bouleversement qui avait suivi le coup d’état du 2 mars 18*78; nous avons commencé à le faire, et nous avons confiance que nous réussirons. Yoilà pourquoi, Messieurs, je vous dis ,avec tant de conviction, avec tant d’anxiété : “ Unissons-nous pour profiter de ce qui nous arrive, car le rôle de notre province est aujourd’hui si beau et l’avenir si brillant ! ” Ceux qui peuvent nous aider nous connaissent maintenant. Us savent que nous sommes vigoureux, industrieux, laborieux et honnêtes, et qu’en développant nos ressources, ils serviront leurs propres intérêts. Cettë première partie du travail est faite. L’emprunt français et le Crédit-foncier sont des œuvres éloquentes, et je vous le dis, Messieurs, avec toute l’intensité du sentiment dont je suis capable, et soyez sûrs que j’en suis bien profondément pénétré, reléguons à l’arrière-plan ces luttes violentes que nous aimons peut être, mais qui sont stériles, pour mieux nous occuper de ces mille intérêts sans lesquels un peuple ne peut grandir et dont les autres provinces savent si bien s’occuper. Cette fin ne peut être obtenue qu’avec le concours des jeunes gens, toujours généreux dans leur enthousiasme irrésistible, dans leur fougue, toujours armés pour
le combat et qui iront jeter le désarroi dans les rangs de l’ennemi, s’il veut entraver cette grande entreprise.
J’ai soulevé le voile qui cache l’avenir de la province de Québec. Me serait-il permis d’y jeter un coup d’œil en passant ? Non seulement c’est l’agriculture qui prend un nouvel essor, mais je vois toute une révolution dans l’industrie. 11 est vrai que la législature provinciale n’a pas le contrôle des intérêts industriels. Cependant nous avons créé l’industrie des phosphates, qui commence à s’établir.
Nous voulons doter aussi le pays de deux industries purement agricoles, la manufacture du sucre de betterave, produit du sol, et la manufacture des engrais artificiels qui sera la régénération du sol. Le gouvernement de la province de Québec encouragera toutes les manufactures de la province de Québec pour aider nos amis d’Ottawa à nous conserver la place qui nous appartient dans la confédération et à continuer l’œuvre de notre ancien chef, sir George Etienne Cartier.
Messieurs, je ne voudrais pas faire passer un nuage sur les figures riantes et sympathiques qui m’encouragent en ce moment, mais je ne puis me dispenser de vous parler de mon ancien ami, de ce maître qui était tout pour moi, de celui dont je suivrai toujours les conseils, et que j’essaierai toujours de suivre, de loin peut-être, mais d’aussi moins loin que je pourrai, de sir George^Etienne Cartier. Yoilà un homme, Messieurs, qui a droit à l’admiration, qui a droit au souvenir, à la reconnaissance de ses compatriotes.
On lui a donné des éloges, il les méritait, et personne ne le reconnaît plus que vous. Et n’a-t-il pas eu pour unique pensée l’union, la conciliation parmi ses compatriotes ? N’était-ce pas le but de sa vie ? Ses aspirations n’ont-elles pas été résumées dans ces lignes sorties de sa* plume : “ Avant tout, soyons Cana diens.”
Avant tout, soyons de notre province, soyons ce que nous devons être ; soyons les hommes de notre pays, avant d’être ceux de notre parti.
La vie qu’il a menée a été toute de travail, toute d’abnégation ; nous avons triomphé par lui, et ce n’est qu’après sa mort qu’on a reconnu son mérite, qu’on s’est aperçu que c était lin grand homme.
DISCOURS
Celui qui vous a parlé tout à l’heure, qui a passé des années dans la politique à côté de cet homme illustre et qui lui succède aujourd’hui, pourrait vous dire les déboires qu’il a recueillis.
L’homme politique ne jouit d’aucun succès ; sa vie est une lutte pleine d’amertume, et si je ne craignais d’attrister le sympathique auditoire que j’ai devant moi, je réciterais quel-, ques vers qui semblent avoir été écrits pour le grand patron de votre club.
Ecoutez :
ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours ;
Orateur, il entasse efforts, travaux, discours ;
Il marche, il lutte. Hélas! l’injure ardente et triste,
A chaque pas qu’il fait, se transforme et persiste.
Nul abri. Ce serait un ennemi public,
Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,
Qu’il serait moins traqué de toutes les manières,
Moins entouré de gens armés de grosses pierres,
Moins haï. — Pour eux tous et pour ceux qui viendront, Il va semant la gloire, il recueille l’affront.
Le progrès est son but, le bien est sa boussole ;
Pilote,. sur l’avant du navire il s’isole ;
Le marin, pour dompter les vents et les courants,
Met tour à tour le cap sur des points différents,
Et, pour mieux arriver, dévie en apparence.
Il fait de même ; aussi blâme et cris ; l’ignorance Sait tout, dénonpe tout : il allait vers le nord,
Il avait tort ; il va vers le sud. il a tort.
Si le temps devient noir, que de rage et de joie ! Cependant, sous le faix, sa tête à la fin ploie,
L’âge vient ; il couvait un mal profond et lent,
Il meurt. L’envie alors, ce démon vigilant,
Accourt, le reconnaît, lui ferme la pnupière,
Prend soin de le clouer de ses mains dans sa bière ;
Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit,
S’il est vraiment bien mort, s’il ne fait pas de bruit ;
S’il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme Et, s’essuyant les yeux, dit : C’était un grand homme !
Oui, c’était un grand homme. On l’a insulté, on l’a vilipendé, on l’a méconnu pendant sa vie, et quand il a été cloué dans sa bière, on s’est écrié en s’essuyant les yeux : C’était un grand
homme. On ne l’avait pas compris, et sur les hustings politiques, vous avez entendu ses anciens dénonciateurs vous dire, à Vous, qui descendez de lui, à vous qui suivez ses traces : “ Cartier était un grand homme ; vous, vous êtes des pygmées, vous ne connaissiez pas ses tendances, vous ignoriez ses idées, vous ne l’avez jamais connu.”
Au nom de ce grand homme, au nom de sir Georges Etienne Cartier, cessons donc ces luttes stériles, rallions nous donc autour de ceux qui veulent si ardemment le bien de notre pays. Nous voulons que dans cette lutte du progrès que les circonstances nous offrent, tout le monde s’unisse et s’entende. Nous vouions que tout le monde aide la province de Québec à accomplir ses destinées. Un jour viendra, et il est proche, où il faudra que la province de Québec soit une, ou elle ne sera rien du tout. Je ne demande à personne défaire des concessions de principes, de renoncer à des convictions chères ; tout ce que je demande, c’est la bonne volonté et l’appui cordial de tout le monde. Que l’on soit bien convaincu que mes paroles ne sont pas une manœuvre politique. Non, je ne veux qu’une chose, une chose qui devra s’accomplir, c’est que pour la province de Québec, avant tout, en dépit de tout et malgré tout, nous soyons Canadiens.
Nous avons fait l’apaisement, prenons maintenant pour devise : “le progrès dans la paix,” cette “ tranquillité de l’ordre.” Serrons nos rangs pour les luttes de l’avenir ; n’oublions pas qu’être prêts pour la guerre est une garantie de paix :
Si vis pacem, para bellum.
Nous avons à conserver à la province de Québec sa place dans la confédération, cette province de Québec, si fière de son passé, si confiante dans son présent et si assurée de son avenir, pourvu qu’elle reste unie. C’est par là que notre province retiendra son rang, et vous, Messieurs, vous verrez la page brillante qu’il sera donné à une nation comme la nôtre d’écrire dans l’histoire de l’Amérique.
Discours prononcé le 8 janvier 1880, au banquet donné a l’honorable J. A. Chapleau, par le “ Junior conservative club ” de Montréal.
Monsieur le Président, Messieurs,
En me levant pour répondre à la santé qui a été proposée par votre digne président, je me sens tout à la fois fier et surpris. Je suis fier de cette grande démonstration qu’on me fait; je suis fier de cette réception grandiose, non pas parce qu’elle est adressée à moiinême, mais surtout au parti libéralconservateur de la province de Québec dont je suis un des humbles membres. Jé suis fier d’appartenir au grand parti conservateur auquel j’ai dévoué toute mon énergie et tous mes efforts, durant les vingt années qui viennent de s’écouler. Je suis fier de voir les témoignages de sympathie que mes collègues et moi avons reçus d’une extrémité de la province à l’autre, et j’attribue le succès du parti à vous, Messieurs, à l’énergie et aux efforts que vous avez déployés. Le souvenir de cette grande démonstration ne s’effacera jamais de mon souvenir, non qu’elle s’adresse à moi personnellement, mais je considère, que c’est plutôt à la province de Québec, à mes amis, à mon pays.
J’ai dit en commençant que vous me prenez par surprise, M. le président, et voici pourquoi. Je comprends bien que les conservateurs de la métropole du Canada se sont réunis pour souhaiter succès au gouvernement, et non à moi-même ; en ceci rien ne m’étonne ; mais ce qu’il y a de remarquable, c’est de constater que les efforts de mes adversaire^ pour détruire mon caractère, tant dans ma vie publique que dans ma vie privée, n’ont eu d’autres résultats que de réunir ici, ce soir, l’élite de la société de la province de Québec.
Yoilà vingt ans que je combats les ennemis du parti auquel j’appartiens et que je considère comme les ennemis de la province, les ennemis de mon pays ; et voilà pourquoi je leur ai fait
DISCOUBS
une guerre acharnée ; je ne m’en repens pas et le jour viendra où ceux contre lesquels j’ai lutté me rendront le témoignage qu’en ce faisant, j’ai agi de bonne foi. Parmi eux, il s’en trouve beaucoup dont j’ai été l’adversaire, qui s’unissent maintenant à moi pour promouvoir le bonheur de la province de Québec. Messieurs du Junior Conservative Club , j’accepte vos applaudissements avec plaisir et avec orgueil parceque je sais que vous partagez avec moi les honneurs du triomphe. Vous devez partager avec moi, parce que vous, la jeunesse de cette province et de cette ville, avez contribué pour beaucoup au triomphe de la cause du grand parti libéral-conservateur dans la province de Québec.
C’est vous, Messieurs, qui êtes l’avant-garde de la grande armée conservatrice, attendant que le moment se présente pour vous, comme malheureusement il s’est présenté pour moi, où une responsabilité plus grande vous sera dévolue, où vous serez la vieille garde, les généraux et les officiers commandants de notre grand parti. Messieurs, ce succès vous appartient. Je me sens chez moi au milieu de vous.
Le temps n’est pas encore éloigné où, jeune homme, je partais à chaque campagne politique avec une bourse légère, mais ayant en revanche un bagage politique considérable, pour combattre les ennemis de notre parti. Dernièrement j’étais au club Cartier, aujourd’hui je suis au Junior Conservative Club , et je me sens avec des amis. Je ne crains pas de dire que ces deux associations, étant unies comme elles le sont actuellement, sont une garantie du succès des conservateurs, une garantie du succès politique futur de la province de Québec et du Canada.
Notre province est peut-être la plus difficile à gouverner de toute la confédération, et cette tâche exige le concours de nos hommes les plus éminents pour être remplie avec succès.
Nous sommes divisés quant aux croyances. Nous sommes aussi divisés quant à la nationalité, et ces deux éléments doivent être réconciliés. Si l’on voulait s’entendre, cette tâche deviendrait facile, et cette tâche je l’ai entreprise dans cette province où je suis né. Dès ses commencements, Québec eut à traverser de grandes difficultés. La population se composait presque totalement de Canadiens-français, et pour que cette pro'
DISCOURS
vince devint une colonie anglaise, il a fallu surmonter des obstacles sérieux.
Nous avons été abandonnés â nous-mêmes, sans secours, par une cour de philosophes et de libertins, malgré les efforts d’un grand pays et d’une grande nation pour soutenir les combats qu’elle livrait alors dans l’Amérique du nord. Si je m’exprime en termes sévères en parlant de ce que nous sommes habitués à louanger, de notre mère-patrie, ce n’est nullement pour déprécier nos ancêtres dans cette province du Canada, parce que les familles qui ont fondé la Nouvelle-France et qui ont livré les derniers combats sont des plus honorables familles françaises qui aient existé. Elles ont reçu de leurs ennemis mêmes le témoignage de cette honorabilité, car jamais la délicatesse française n’a eu de plus grands admirateurs que parmi ceux qui ont fait la conquête de ce pays en 1760. Oui, M. le président, au commencement de notre histoire nous avons eu des difficultés ; nous n’étions que quelques milliers et l’on nous a délaissés ; nous n’avions aucune tradition ; nous étions abandonnés. La fusion de deux races lorsque l’une est une nation conquise et l’autre un peuple conquérant, est une tâche difficile à accomplir. Nos ancêtres l’ont entreprise, et le succès a couronné leurs efforts. Us ont lutté pour leur liberté, ils ont lutté pour leur religion qui leur avait été garantie par les traités conclus après la conquête, et cette lutte, ils l’ont soutenue pendant des années jusqu’à ce qu’enfin les savants hommes d’état de l’Angleterre reconnussent que la meilleure politique à suivre dans l’Amérique du nord était de réconcilier ces deux éléments de race et de religion. Nous en avons une preuve éloquente dans les actes de 1*774 et 1791 qui accordèrent à la population française du Bas-Canada tout ce que les traités leur avaient garanti. Mais, M. le président, ils appartenaient à la grande race française, ils étaient vaillants et généreux ; et l’Angleterre fut récompensée par la loyauté de ses nouveaux sujets lorsqu’elle voulut ramener à l’obéissance ses colonies rebelles dans la Nouvelle-Angleterre.
Les colons canadiens-français dont la conquête était toute récente, repoussèrent les promesses fallacieuses auxquelles avaient succombé leurs compatriotes en 1775. Permettez -moi de vous lire les remarques faites à ce sujet, il y a quelques
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
années, par le brave chevalier qui est à ma droite, sir Charles Tupper :
“ Qu’un certain nombre de personnes en Canada aient combattu longtemps pour leurs privilèges constitutionnels, qui ont été libéralement accordés depuis, admettons-le, mais l’accusation de manque de loyauté a été démentie par toute notre histoire* Dès 1 776, les avances de Franklin, Chase et Carroll, envoyés par les états révoltés pour affaiblir chez les Canadiens leur sentiment de fidélité à l’Angleterre, furent sans succès et ces émissaires furent forcés de retourner dans leur pays sans avoir pu atteindre leur but
Les luttes de 1812, 1813 et 1814 — lors de l’envahissement général du Canada — ont démontré le courage indomptable et la loyauté des Canadiens qui, refusant les offres de l’ennemi, le refoulèrent en dehors des frontières, sauvant encore cette fois, le Canada menacé.”
Oui, M. le Président, nous voulions obtenir ce que l’Angleterre pouvait nous donner : un gouvernement responsable. Il a fallu attendre pour l’obtenir, de le dis avec orgueil pour ma nationalité; le premier homme qui préconisa le système du gouvernement responsable en Bas Canada, fut M. Pierre Bédard? un Canadien-français. Il ne réussit pas d’abord, mais il rencontra quelques années après, un homme à l’âme patriotique qui osa réclamer de l’Angleterre les privilèges du pays et lui demander de nous mettre sur le même pied que les sujets britanniques : j’ai nommé M. "Robert Baldwin qui trouva un secondeur dans M. Lafontaine.
Ces deux hommes illustres avaient étudié l’histoire de leur pays, ils connaissaient à fond les luttes qui avaient eu lieu entre les deux races ; connaissant les difficultés du passé, ils prévoyaient les résultats heureux qu’amènerait l’union des deux races jouissant des libertés que nous possédons aujourd’hui. Ils savaient d’avance les grandes choses que pouvait accomplir dans l’Amérique du ord, l’union des descendants des deux plus grandes nations de l’univers.
Voisins d’une république jeune et prospère, ils voyaient d’avance dans les résultats de cette alliance la paix, la prospérité et la gloire de l’empire britannique. On dit qu’ils étaient inspirés par ces vers du grand poëte Shakespeare, dans la tra-
no
DISCOURS
gédie de Henri Y, où le roi de France accorde la main de sa fille au roi d’Angleterre et où il dit :
Take her, fair son, and from her blood raise up Issue tome, that the contending Kingdoms Of France and England, whose very shores look pale With envy of each other’s happiness,
May oease their hatred; and this dear conjunction Plant neighbourhood and Christian-like accord In tfieir sweet bosoms ; lhat never Avar advance His bleeding sword ’twixt England and fair France.
C’était là le rêve sublime de Lafontaine et de Baldwin, et je suis convaincu que ce rêve se réalisera ; que nous verrons ces deux races, nobles toutes deux, s’aimer et se respecter réciproquement.
Baldwin et Lafontaine ont eu de nobles successeurs. Je regrette, et je crois que tous mes amis ici présents regrettent comme moi, l’absence de notre bien-aimé, de notre honoré, chef que nous posséderons encore longtemps, je l’espère, le très honorable sir John A. Macdonald. C’est sur ses épaules qu’est tombé le manteau de Baldwin et de Jjafontaine, ou pour m’exprimer plus clairement, il l’a reçu de ces deux vétérans de nos victoires politiques passées, et il l’a noblement porté depuis cette époque pendant une carrière politique de 35 ans, dont il a passé vingt-cinq au pouvoir, s’efforçant d’établir ce que ses successeurs, ce que vous, messieurs du Junior Conservative Club , essayez d’accomplir, une union réelle et sympathique des deux races de cette confédération. De concert avec son ami — son frère siamois comme il l’appelait— le grand patriote et homme d’état sir George E. Cartier, il a travaillé constamment à atteindre ce but. L’un d’eux a été accusé de trahir ses compatriotes au profit de l’élément français, et l’autre a été accusé de trahison envers les siens en faveur des Anglais, ce qui prouve clairement que tous deux étaient dans la bonne voie, et que tous deux travaillaient ardemment pour leur pays. L’histoire, qui doit être impartiale et qui doit au moins être véridique lorsqu’elle parle dun citoyen qui n’est plus, a été contrainte de dire que l’homme d’état que nous avons perdu avait fait son devoir sous ce rapport, et une des pages de l’histoire politique du Canada qui sera la moins révoquée en doute à ce sujet a été
écrite — au moins en partie — par un jeune homme sur les épaules duquel l’on a dit aussi que le manteau de Baldwin était tombé. Je veux parler de l’honorable M. Laurier. Il a proclamé que sir George Cartier avait été un grand patriote, mais que les conservateurs d’aujourd’hui n’étaient pas ses descendants en politique et qu’ils avaient renié ses traditions. Nous nions cet avancé, et nous espérons que lui-même continuera les traditions de sir George Cartier et de l’ami de sir George, sir John A. Macdonald. La jeunesse qui aime son pays et veut le faire prospérer, peut s’unir pour continuer les traditions de l’ancien parti libéral du Canada.
Vous êtes tous anxieux, j’imagine5 de savoir quelle est la politique du gouvernement dont je suis le premier-ministre, quels sont nos principes, quel est notre programme.
Il a été dit, je crois, dans le commencement, que nous étions un gouvernement de conciliation, de modération et de paix. Nous sommes par dessus tout un gouvernement de modération. Nous sommes aussi discrets qu’un gouvernement peut l’être et la seule chose que je puis faire est celle-ci. On vous a dit beaucoup de choses à propos des mots : “ Modération et conciliation.” Tous savez que certaines personnes ont trouvé l’expression mauvaise, mais ce qu’il y a de certain c’est qu’elle n’a pas été employée pour satisfaire quelques individus. Le mot “ conciliation” avait été prononcé et la masse intelligente des électeurs de la province de Québec l’avait compris et apprécié avant que nous en eussions fait la partie première de notre programme. Nous eûmes à combattre longtemps. L’esprit de parti était soulevé dans la province de Québec et c’est dans la dernière lutte qu’il se montra avec le plus d’acharnement et de violence. Dans le mois de mars 1878, la province de Québec fut le théâtre d’un malheureux et pénible événement. Le coup ne partit pas d’ici, il fut porté d’Ottawa. Le gouvernement MacKenzie existait alors. Le vaste projet de la protection avait été placé à la face du pays. L’importation continue des marchandises américaines sur nos marchés ruinait nos manufactures, diminuait la fortune nationale et laissait l’ouvrier sans ouvrage. Un cri se fit alors entendre : le pays demandait la protection de nos manufactures. La masse des électeurs se déclarait en faveur de ce programme. Le gouver-
DISCOURS
nement MacKenzie n’approuva pas ce mouvement. Il était trop orgueilleux pour reconnaître qu’il se trompait et que le pays avait raison de demander une politique protectrice. Il •était trop faible pour résister à la pression qu’exerçait sur lui la république voisine dont l’influence l’avait aidé dans les élections de 1873, et pour lui refuser la continuation de la politique fiscale qui avait eu pour les industries du Canada des résultats funestes. Le gouvernement MacKenzie aimait trop ardemment le pouvoir pour l’abandonner avant d’en être chassé par la voix du peuple. Pour s’attacher à ce pouvoir qui lui échappait, il eût recours à un stratagème et malheureusement notre province fut choisie pour l’exécution du complot. Un homme fut nommé lieutenant-gouverneur ; je ne veux pas être sévère pour un adversaire tombé; je ne frappe mes ennemis qu’en face. Cet officier avait reçu ses instructions : il le déclara publiquement et il venait les remplir. Le gouvernement qui avait la confiance du peuple fut renvoyé : événe-
ment regrettable, non parce que la vie publique est facile, car l’homme d’Etat rencontre plus souvent des épines que des roses sur son chemin, mais parce qu’au gouvernement renvoyé succéda un autre ministère. Ke vous attendez pas, Messieurs, •à ce que j’aille parler sévèrement du cabinet qui remplaça le gouvernement De Boucherville. L’hon. M. Joly reçut le pouvoir de la main qui l’avait enlevé, je ne dirai pas illégalement, mais violemment de ses adversaires. Il a fait ce qu’il a pu, et il y a une chose que l’on peut dire de M. Joly, c’est celle-ci : si son arrivée au pouvoir fut le résultat d’une fraude politique, il soutint avec courage l’homme qui lui avait donné •ce fardeau à porter. Il est vrai qu’il commit de grandes fautes dans son administration ; je ne suis pas venu ici, ce soir, pour les discuter. Je l’ai fait pendant deux années ; j’ai convaincu la Chambre et le pays qu’il avait commis des erreurs et des bévues, mais comme je viens de le dire, ce n’est pas ici l’occasion de blâmer sa conduite. D’ailleurs nous connaissons tous la manière dont les intrigues que je viens de mentionner se sont terminées. M. Langevin se rendit en Angleterre et sa mission eut un plein succès. M. Joly fit alors un appel au peuple au moyen d’une véritable série d’assemblées politiques qu’il prit grand soin de tenir
seul et qui amenèrent sa défaite dans le parlement. Je fus alors appelé à former un gouvernement, et c’est dans ce temps là qu’il fut dit en Chambre par mon honorable ami le député de Bonaventure, l’hon. Commissaire des terres de la Couronne et par mon honorable ami et collègue, le Solliciteur-général, que le pays était dégoûté de cette guerre acharnée entre les partis ; qu’il désirait la paix ; qu’il demandait l’avancement de la nation et voulait ce qui était nécessaire au succès de nos institutions. J’acquiesçai à la demande du peuple, et en le faisant— je dois le dire loyalement et franchement en face de mes collègues et de mon pays — je ne renonçai à aucun des articles du programme que je m’étais tracé. Je n’avais pas à me retirer du parti que j’avais défendu depuis nombre d’années ; je n’avais rien à abandonner, mais je me suis dit : Le parti conservateur est assez fort, assez généreux pour favoriser l’union des divers éléments qui m’entourent, union qui aura pour résultat la prospérité du pays. Le parti conservateur est assez fort pour dire : “ Ralliez-vous autour de nous, mais ne nous demandez pas d’abandonner un seul de nos principes.” Nous ne fîmes aucune concession, mais je dis à nos amis : “ Si vous voulez la conciliation, si vous voulez la paix et une trêve à ces violentes luttes politiques, je serai avec vous.” J’oserai dire que les deux tiers du pays m’ont compris et sont aujourd’hui avec nous, avec notre gouvernement.
Notre programme est celui-ci : Nous désirons aider au développement des ressources de notre province, nous voulons favoriser l’avancement de nos industries et elles sont en grand nombre. L’agriculture n’a pas considérablement progressé. Il est vrai que les vastes plaines de l’Ouest fourniront bientôt d’immenses quantités de blé au marché européen ; mais si notre province ne peut en faire autant, elle peut nourrir une population vingt fois plus nombreuse que celle qui l’habite aujourd’hui. Nos industries agricoles et manufacturières n’ont pas encore dit leur dernier mot. Mais prenons nos ressources,, autres que celles-là, elles ne font que commencer à croître et,, sans vouloir me poser en prophète, je dirai que, probablement avant le mois de juin prochain, plusieurs centaines de mineurs exploiteront les mines d’or du district de la Beauce.
Nous avons dans la vallée de l’Ottawa une vaste région à
DISCOTJBS
coloniser et à peupler, œuvre que le gouvernement actuel ne peut s’empêcher de favoriser. Nos mines de phosphate, demeurées inexploitées depuis quelques mois, reprendront bientôt, je n’en doute pas, une nouvelle activité qu’encouragera le gouvernement. On parle depuis quelque temps de la fabrication du sucre de betterave. Je puis dire aujourd’hui, M. le président, que non seulement une compagnie est établie, mais qu’elle aura bientôt une rivale, et qu’avant longtemps de nouvelles fabriques viendront développer cette industrie naissante. De vaste champs où pourront se déployer les efforts de notre législature et de notre gouvernement, s’ouvrent aujourd’hui devant nous.
Nous avons déjà fait beaucoup pour l’avancement de l’éducation, et cela par esprit de conciliation. On n’a jamais autant parlé d’un homme en Canada qu’on l’a fait pour mon collègue d’autrefois, l’hon. M. de Boucherville. Je prononce son nom avec orgueil, et devant cette assemblée, composée en grande partie de protestants, je dirai qu’il a fait pour vous, protestants de cette province, plus qu’aucun gouvernement libéral n’a jamais osé faire, en vous accordant la faculté de disposer vousmêmes des fonds nécessaires à l’éducation de vos enfants.
Dois-je attaquer d’autres questions brûlantes ? Parlerai-je de notre chemin de fer provincial qui, au dire de certaines personnes, a été un fardeau trop lourd pour nous, chose que je n’admets pas d’ailleurs, car je considère que notre province n’est pas surchargée. La province de Québec est la moins taxée du Canada, de l’Amérique du Nord, oserai-je dire. L’Ontario paie pour l’administration de la justice, pour le pénitencier, pour ses prisons, pour ses cours et ses asiles d’aliénés, au moyen de taxes municipales, tandis que Québec est la seule province qui ne paie rien directement pour ces services, lesquels sont payés à même le trésor! public. Si la dette du chemin de fer est tellement grande que les revenus de la province sont insuffisants à payer l’intérêt, il faut y apporter remède. Il a été dit par la voie de certains journaux que j’étais en faveur de la vente du chemin de fer au gouvernement fédéral. Telle n’était pas ma pensée, mais j’ai dit que le temps viendra où le gouvernement fédéral s’apercevra que pour protéger les intérêts du Canada il lui sera nécessaire de
s’assurer l’usage de ce chaînon destiné à relier l’Intorcolonial au Pacifique. Je puis dire ceci, et je le dis sans crainte, que la province de Québec, en autant qu’elle pourra s’en exempter, n’est pas disposée à céder ce chemin de fer à aucune compagnie étrangère. La province de Québec dépensera jusqu’à la dernière de ses ressources et le dernier de ses millions pour le conserver à sa population. Nous devrons peut-être — et si cette nécessité existe, je n’hésiterai pas à m’y soumettre — confier le chemin de fer à quelque compagnie ou compagnies pour l’administrer et l’exploiter, mais s’il nous est possible de l’exploiter nousmêmes, nous le garderons jusqu’au jour qui, je l’espère, n’est pas éloigné, où l’on trouvera nécessaire de relier ce chemin de fer à la grande voie ferrée de la Puissance du Canada. Nous nous efforcerons de bien remplir nos obligations et nous ne ferons rien qui puisse embarrasser la politique de nos amis à Ottawa.
Il n’y a aucune nécessité pour moi de traiter les questions d’indépendance et d’annexion. Ces questions sont actuellement discutées dans certains cercles, et les arguments dont on se sert aujourd’hui sont encore les mêmes dont on se servait il y a des années. On dit: Quel avantage y at-il pour le Canada et l’Angleterre de conserver le lien qui unit ces deux pays? Que penserait-on d’un enfant qui, ayant atteint sa majorité, voudrait obstinément demeurer sous le toit paternel, contre le gré de ses parents, et en dépit de l’occasion qui se présente de prendre place parmi les peuples de la terre ? Le Canada est-il un enfant ? Le Canada est-il dans une position telle que cette comparaison puisse lui être appliquée ? Que sommes nous en Canada ? Les fils du Canada sont surtout les fils de ces braves et vaillants pionniers qui, il y a deux cents ans, ont traversé l’Océan pour donner à leur roi, à leur Dieu, un empire qui formait alors au delà des deux-tiers du continent américain. Les enfants du Canada appartiennent aux familles des invincibles soldats de Montcalm, Amherst et Wolfe. C’étaient des guerriers ; ils se sont combattus ; ils ont appris à se respecter réciproquement dans les luttes politiques ; ils sont les fils du Canada ; ils ont dressé leurs tentes sur ce territoire, ils ont scruté ensemble les traditions de leur passé, et ils ont trouvé dans l’histoire de leur pays assez de gloire pour
DISCOURS
en orner leurs drapeaux. Ils ne demandent pas à l’Angleterre cette protection paternelle due à l’enfant; ils lui demandent seulement une part de l’influence bienfaisante du grand soleil politique que je puis appeler la constitution anglaise, afin de vivre comme des citoyens libres et comme des alliés dans leur propre patrie. Us ne sollicitent de protection spéciale de la mère-patrie que pour lui offrir leur aide en cas de danger pour l’empire, et lui offrir les services de cette noble milice mentionnée dans la santé à laquelle ont si habilement répondu les deux braves colonels dont nous avons entendu la voix ce soir. Le Canada demande seulement qu’on lui accorde la liberté de défendre l’empire, si l’empire était attaqué, et d’être défendu par l’empire s’il était lui-même attaqué. Ce n’est pas du tout l’enfant qui veut se réfugier sous le toit paternel. Le Canada pourra nourrir toute la population de l’Europe entière dès que son grand Nord-Ouest sera colonisé, grâce à la protection de l’Angleterre. Nous voulons être les représentants de l’idée conservatrice, de l’idée monarchique sur ce continent. Nous n’aspirons pas à devenir un sujet de crainte pour nos voisins. Non, nous voulons sympathiser avec eux, et je suis certain que la partie intelligente de la population politique des Etats-Unis partage l’idée que j’exprime en ce moment. Nous voulons vivre en bonne intelligence avec eux, mais nous ne voulons pas être politiquement incorporés avec eux, pas plus qu’ils ne voudraient être incorporés avec nous. Nous leur avons demandé la réciprocité de commerce ; nous l’avons obtenue, et nous avons été satisfaits, parce que les deux pays en ont retiré des avantages. Après que le traité fût rompu, ils ont élevé une muraille de Chine entre eux et nous, et ils ne nous blâment nullement de les avoir imités lorsqu’il était de notre intérêt de le faire. Nous voulons être leurs amis, et nous serons pour eux les meilleurs des amis aussi longtemps que nous demeurerons sujets loyaux de Sa Majesté' la Reine Victoria.
Messieurs du Junior Conservative Club, dans vos actions politiques, rappelez -vous ceci : considérez le passé, sachez en tirer des enseignements profitables et ayez pour vos chefs qui ont construit le grand édifice de la confédération, une grande vénération et un grand respect. Regardez-les et voyez combien ils ont travaillé et combien ils ont souffert ; voyez quelle
DE L’HOK J. A. CHAPLEAU
faible rémunération ils ont reçu de leurs peines ; voyez de quelle manière ils ont travaillé, et si parfois vous êtes tentés de vous laisser aller au découragement et au mécontentement, rappelez-vous et répétez ces mots patriotiques du poète :
Sail on, O ship of State ! ’p“
Sail on, O Union strong and gr< at !
Humanity, with ail its fears,
With ail the hopes of future years,
Is harging breathless on thy fa te !
We know what Master laid thy keel,
What Workman wrought thy rihs of Steel,
Who raade each mast, and sail and rope,
What anvils rang, what hammers beat,
In what a forge and what a heat Were shaped the anchors of thy hope !
Fear not each sudden sound and shock,
Tis of the wave and not the rock ;
Tis but theflapping of the sail,
And not a rent made by the gale !
In spite of rock and lempest's sroar,
In spile of false lights on the shore,
Sail on, nor fear to breast the sea !
Our hearls, our hopes are ail with thee, üur hearts, our hopes, our prayers, our tears Our faith triumphant o’er our fears,
Are ail with thee, are ail with thee !
Discours-programme prononcé a Ste-Thérèse, le 3