‹ Honoré DaumierChapitre 7 sur 7 · RATAPOIL · texte numérisé non relu

RATAPOIL

(Musée du Luxembourg.)

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car elle côtoie sans cesse la banalité, celle du bonheur domestique (collection de Mme Bureau).

En outre de ses tableaux et aquarelles, Daumier a laisse quelques sculptures : une statuette (fondue depuis en bronze) de Rat a poil, dans le costume que nous avons décrit plus haut, et deux bas-reliefs assez importants, les Emigrants ( à M. Geoffroy Dechaume fils), large et sombre scène d'exode traitée en ébauche, mais où les beaux volumes, les plans vigoureux, les accents énergiques des nus dénoncent un précurseur de Constantin Meunier. Il avait également, lorsqu'il dessina ses portraits en buste de la Caricature et du Charivari, commencé par les modeler en terre, d'après les croquis faits pendant les séances de la Chambre des Pairs. Mais ces trente-huit maquettes, n'ayant pas été cuites, se ravinèrent sous l'action de la température. Ces mutilés figurent dans la collection de M. Paul Philipon, où M. Dayot a pu en faire photographier dix, pour son album des Journées révolutionnaires , et M. Gustave Geffroy les a étudiés dans l'Art et les artistes, en complétant et rectifianl les identifications.

Nous avons suivi Daumier à travers les diverses étapes de son existence, dans les manifestations successives de son génie satirique et plastique : il nous reste à raconter ses derniers jours, et à caractériser en quelques mots sa personnalité intellectuelle et morale et sa place dans l'école française. Sur la ligne de Pontoise. un peu au delà de l lsle- Adam, au cœur d'une des vallées les plus fraîches et les plus boisées de l'Ile-de-France, se trouve le petit village de Val-

mondois. Daum ier, se sentant vieillir, avait été pris de ce grand besoin de repos, de silence, de contemplation solitaire qui ramené peu àpeu les hommes vers la nature, en attendant qu'ils s'y confondent à jamais. 11 y loua, au bout • le la rue principale, une petite maison. L'atelier, situé au fond du jardin, en pente assez raide, était formé d'un grand hangar clos et vitré ; dans cette belle pièce lumineuse. Daumier travaillait à son œuvre peinte, l'augmentant chaque jour, sans aucun souci de vente, sans autre préoccupation que de se satisfaire soi-même. 11 ('tait, là, tout près de ses pluschèrs amis. Jules Dupré fixé à l'Isle-Adam, Daubigny qui résidait à Auvers, Geoffroy Dechaume, Boulard. Souvent Corot survenait à l'improviste, ou bien c'était, arrivant déplus loin, une lettre de Millet, ou de Théodore Rousseau, les deux ermites de Barbizon. Daumier se partagea longtemps entre le quai d'Anjou et Yalmondois ; puis, en J 878, l'état de sa vue lui commandant un repos absolu, il n'habita plus que ce village. Il pouvait désormais s'y reposer en sécurité; cette maisonnette, à laquelle ses ressources très limitées (il vivait, à peu près exclusivement, depuis qu'il avait quitté le Charivari, d'une pension de 2 400 francs sur l'Etat, que ses amis lui avaient obtenue) lui firent craindre un moment d'être forcé de renoncer, l'admirable Corot, par un de ces actes de munificence discrète dont il était coutumier, l'avait achetée à son intention. Il lui en lit un jour, avec son rire d'enfant, la douce surprise.

Ses derniers jours s'écoulèrent dans cette calme demeure , aux côtés de Mme Daumier, vrai type de ménagère tranquille

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et simple. La vue de Daumier s'affaiblissait toujours davantage, il ne pouvait plus travailler ; le seul incident qui anima un peu sa solitude découragée fut une exposition de ses œuvres, organisée, au printemps de 1878, chez Durand Ruel. En dépit de l'appel très chaleureux adressé au public parla Presse, l'heure n'était point venue, encore, de la grande consécration populaire. Parmi les motifs qui contribuèrent à distraire les badauds, M. Alexandre cite les obsèques de Pie IX et le séjour à Paris d'une estudiantina de Séville, qui y menait grand tapage. Quelques mois après, Daumier, frappé tout à coup de paralysie, expirait au bout de deux jouis, le 11 février 1879, sans avoir repris connaissance. L'Etat lit les frais des obsèques; l'artiste fut inhumé à Valmondois, où un cippe surmonté d'un buste par Geoffroy Dechaume fils, consacre son souvenir , en attendant que -Marseille, jusqu'ici trop oublieuse d'un de ses plus illustres enfants, lui accorde, sur une de ses places, l'hommage imposant qui lui estdû. Le corps de Daumier. pourobéir a un désir qu'il avait exprimé, a été. à une date que nous n'avons pu éclaircir, transporté au Père-Lachaise, où il repose à proximité de Corot et de Daubigny. Mais sa pierre, qu'aucune effigie ne décore, est envahie par la mousse, et le nom est de\ enu presque invisible. 11 y aurait là aussi, sous une forme plus modeste, un devoir de piété artistique à remplir.

Le rang de Daumier dans l'art, ses pairs, à défaut du public, le lui ont assigné de son vivant, par leur enthousiasme pour son œuvre, par leur empressement autour de lui. Entre confrères, à la vérité, on est parfois prévenu,

il leur arrive de plier leurs jugements à leurs goûts personnels, aux mouvements de leurs amitiés, aux suggestions de leur amour-propre. Mais lorsqu'une génération nouvelle s'est approprie, en renchérissant encore, la laveur qu'ils témoignaient à un des leurs, il n'y a plus de doute à conserver sur ses titres. C'est le cas pour Daumier. La Gentennale de 1900, l'exposition de ses œuvres peintes à l'Ecole des Beaux-Arts, l'année suivante, ont été pour sa mémoire deux consécrations triomphales. L'homme qui arrachait à Daubigny., devant les Raphaël du Vatican, ce cri : « On dirait des Daumier ! », par quoi le paysagiste entendait marquer, non certes une ressemblance d'idéal ou de style, mais un même sentiment du grand, une même manière ample et aisée d'agencer les sujets et de manier les formes, cet homme a pris place, à l'heure qu'il est, parmi les têtes de l'École française. Tout le monde en convient à F envi ; il n'en a pas moins fallu que collectionneurs d'Outre-Manche et critiques d'Outre-Rhin nous donnassent l'exemple. Et cependant, si I on songe que cet émule de Hogarth dans la critique des mœurs, ce rival de Goya dans la satire politique, portait en lui un peintre d'humanité égal peut-être à Millet pour la puissance du caractère, son supérieur incontestable pour la maîtrise de la couleur, n'était-ce pas obtusion pure de marchander à Daumier la réparation suprême, le laurier, ami des tombeaux ?

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