‹ Honoré DaumierChapitre 6 sur 7 · LES AMATEURS · texte numérisé non relu

LES AMATEURS

(Peinture.)

HONORÉ DÀUMIEIt. 87 Après le soulèvement de juin, si rudement réprimé par r Assemblée nationaleet Gavai gnac ,1e de voir, pourDaumier, changeait de côté. Les Banqueteurs daubèrent sur la popularité exagérée faite aux gardes nationaux sauveurs, sur les adulations écœurantes que leur prodiguait la gratitude bourgeoise, et sur les tournées de toasts trop copieuses qui les renvoyaient à leurs foyers, dans un état peu digne de pères de famille respectables. Un apaisement relatif s'étant produit dans les esprits, tournés momentanément vers les débats constitutionnels de l'Assemblée, Daumier, revenant au genre de travaux qui lui avait valu ses premiers succès, commença l'importante série des Représentants représentés. Ce sont des portraits eu action, les députés étant souvent ligures à la tribune, mais les accessoires grotesques v sonl réduits au minimum, et le parti pris de déformation grossissante fait place à une recherche, souvent tout objectivé, de la ressemblance. Il esl malaisé défaire un choix dans celle galerie d'une centaine de personnages (car Daumier la poursuivit sous l'Assemblée législative) ; nous citerons pourtant les mieux réussis.

Tout d'abord le dameret président Marrasl . en marquis de l'ancien régime, la main aujabol et l'épée eu verrouil; Thiers eu petit caporal, les mains croisées derrière l<i dos. dans la pose familière du « grand homme » : Grémieux voûté, lippu, crépu, affreux; Taschereau, portraicturé la tète tournée en arrière, par allusion à sa Revue rétrospective. dont les révélations sur les dépenses secrètes du dernier règne avaient fait grand bruit ; Pierre Leroux portant sur

l'épaule ses « aphorismes sociaux » sous la forme de vessies; Antony Thouret charriant péniblement un ventre monstrueux; Passy, ministre des Finances, secouant des sacs vides; l'énergumène Lagrange échevelé et tordu par une bourrasque invisible, Changarnier, astiqué, souriant, confil dans sa propre admiration. Ce sont ensuite David d'Angers, dans une pose pensive et géniale ; Buffet au masque osseux, aux yeux clignotants : Jules Favre, le visage en croissant concave, sous des cheveux pleureurs ; Montalembert, béat et rasé comme un marguillier ; Molé en vieux beau corselé à badine ; Hugo, juché sur la pile de ses œuvres, sibyllin sous un front en coupole; Berryer promenant une personnalité massive et un air dégoûté ; Jérôme Bonaparte, au masque de César Polichinelle ; le général Laïiitte, défiant de la moustache un invisible ennemi. Toutes ces figures sonl traitées d'un dessin cursif et très sûr, mais il y manque 1rs beaux modelés, la fermeté, la consistance et aussi l'enveloppe lumineuse des portraits exécutés de 1833 à J 835.

La présence assidue de Daumier aux séances de la Chambre l'avait mis en goût, le trantran de la vie législative lui inspira deux autres albums : Physionomie de l'Assemblée ci Idylles parlementaires . Ni l'un ni F autre ne sont de sa meilleure veine. Le premier représente le bi ouhahades votes, l'ensommeillementdes longues séances, les intrigues des couloirs, les potins de la buvette, à l'aide d'une foule de petits personnages grouillants, que l'artiste a eu la fâcheuse idée de surmonter de têtes énormes. Kslce pour souligner le caractère de fantoches, de marionnettes

ridicules qu'il attribue à ses modèles ? L'invention, dans tous les cas, est antiplastique au premier chef, et on ne verra pas sans regret Daumier y revenir, sous l'Empire, à maintes reprises. L'autre série est meilleure, bien que d'un comique trop facile. Nos honorables y sont représentés nus, comme des demi-dieux ou des personnages de la fable, et c'esl évidemment un spectacle assez hilarant, que Dupin aîné, dans le simple appareil, poussant la charrue à travers les guérets, ou Buffet, enNarcisse, contemplant amoureusement son image dans l'onde pure. 11 y a aussi un Dupin et un Taschereau, en faunes polissons aux aguets, une équipe de moissonneurs incarnés par Thiers, Berryer et Molé. un immense Boulay de la Meurthe, en Zéphyre, qui ne sont point méprisables. Mais, outre le côté un peu équivoque de ce genre d'exhibitions, le comique du caractère et de l'expression primera toujours de haut des travestissements aussi arbitraires.

Cependant Louis-Napoléon, à peine promu à la présidence de la République, avait commencé ses menées contre la Constitution ; sous des formes hypocrites et se couvrant de protestations qui ne trompaient, (railleurs, que les complaisants, il conduisait sous main, à la faveur du pouvoir que l'assemblée lui avait si imprudemment confié, une campagne d'abord occulte, puis de plus en plus avouée, de propagande et de corruption. La droite, qui avait d'abord soutenu le prince, par peur des révolutionnaires, prenait peu à peu ombrage de sa conduite: mais par un retour naturel, autant, hélas ! que funeste,

des choses, le jour où, revenue de ses illusions, elle convia les républicains à une action commune, un vote de rancune lui répondit par le rejet de la loi dite « des questeurs ». La restauration impériale ne rencontrait plus désormais d'obstacle, le coup d'Etat était dans l'air.

Durant cette période critique de notre histoire, la sagacité politique de Daumier ne fut point un instant en défaut. 11 distribua d'abord impartialement ses coups sur la coalition de la « rue de Poitiers », dénoncée, invectivée dans d'innombrables lithographies où Thiers, Berryer, Guizot, Montalembert et Mole se concertent, s'excitent, se congratulent les uns les autres, avec le fréquent renfort de deux grotesques : Louis Veuillot, de l'Univers, reconnaissable à son masque troué comme une écumoire, et le Dr Yéron, du Constitutionnel, que le dessinateur, assouvissant sa haine invétérée pour ce journal, et d'ailleurs secondé par la nature, doue à plaisir des difformités et des affublements les plus bouffons : ligure sphéroïdale — tout ie contraire d'un visage — entre un casque à mèche et une cravate à cacher des écrouelles. Maisbientôt sa haine lucide et ses coups bien assénés se concentrent, sinon sur le prince conspirateur, que la législation de la presse soustrait a ses coups, du moins sur ses acolytes et ses émissaires.

La société du 10 décembre poursuivait dans les départements une campagne active, intimidant et llattant tour à tour les populations rurales, soucieuses d'ordre matériel, mais aigries parles fameux quarante-cinq centimes et la crise agricole. Dans les villes, les mêmes compagnons battaient le

pavé, avec des vociférations, jouant à l'occasion du gourdin et jetant le désordre dans les fêtes publiques. Daumier a incarné ce personnel d'agitateurs à gages dans une figure inoubliable, dotée du nom expressif de Ratapoil. Il montra tour à tour le louche individu dans tous les incidents de ses tournées, insinuant ou comminatoire, doucereux ou l'injure à la bouche, mais toujours reconnaissante à ses souliers avachis, à son pantalon frangé, à sa redingote élimée, un tromblon à cassures coiffant son masque de couperose à l'œil éraillé, à la moustache poisseuse du rogommedes tournées. VainseffortsJjravounMmpuissanle ! Le destin avait prononcé. Le coup d'État, attendu de tous, s'effectua sans autre résistance qu'une protestation légale des députés, quelques barricades à Paris, quelques tueries dans la Nièvre et ailleurs, et le pays sanctionna la force victorieuse par sept millions et demi de suffrages.

Les compositions de Daumier durant toute cette période, si elles portent hautement témoignage tant de sa lucidité et de sa vigilance civiques, que d'une verve indignée éclatant en inventions d'une drôlerie vengeresse, dénotent une tendance, déjà marquée dans ses récentes séries parlementaires, vers une exécution plus rapide, un dessin plus sommaire. Ce sont, à tout prendre, des improvisations, produits d'une hâte fiévreuse; il n'en reste pas moins que Daumier contracta, dans ce genre de travail, une manière un peu lâchée, qui ne fit que s'accentuer par la suite, et enlève beaucoup de leur valeur aux innombrables planches exécutées sous le second Empire et sous la troisième Répu-

blique. Nous le constatons à regret, si l'invention ne faiblit pas chez l'artiste, s'il sait trouver pour sa pensée des moules plastiques souvent heureux, des symboles animés d'un raccourci puissant, il apporte dans son dessin une facture de plus en plus abstraite, qui fait peu à peu de ses personnages, non plus des êtres de chair individuels et vivants, mais des sortes d'entités purement schématiques.

Cette évolution, chez Daumier, eut une autre cause : la lourde servitude que le second Empire, durant sa période autoritaire, fit peser sur la Presse; nécessité, pour fonder un journal, d'une autorisation préalable ; avertissement à la moindre incartade, discrétionnairement appréciée ; suspension en cas de récidive, qu'un décret pouvait changer en suppression pure et simple. Voilà donc une entreprise toujours sous le coup d'un arrêt de mort. Que tenter, sinon pour vivre, du moins pour durer ? Se faire petit, insignifiant, tout ignorer des événements et des personnalités politiques ; se rabattre sur les faits divers, les modes, les épidémies, les ridicules privés (avec une prudence extrême, pour ceuxci), le temps qu'il fait, les prédictions astronomiques... A quel artiste digne de ce nom le cœur n'eùt-il failli, à un tel régime? On plaint Daumier, réduit à commenter l'invention de rhippophagïe, l'imposition de la muselière aux chiens, les maladies de la vigne ; à lutter de plaisanteries faciles avec Cham, sur la potichomanie ou la fureur des tables tournantes, à visiter à sa suite le camp des tureos à Saint-Maur, ou à emprunter à Henry Monnier son Joseph Prud'homme, pour lui faire débiter, devant la mer tour à tour grondante et

apaisée, des fadaises emphatiques ou d'ineptes axiomes.

Cependant mil huit cent cinquante quatre donna à la Presse une secousse galvanique : la guerre était déclarée à la Russie, et l'Empire, acceptant tous les concours, laissait, jusqu'à nouvel ordre, libre carrière aux journaux, dans la question d'Orient, Daumier s'en donna à cœur joie ; deux ans durant, le Charivari ne fut rempli que de cosaques mangeurs de chandelles, de moujiks enrôlés à coup de knout, de petits Turcs tirant la moustache, ou enlevant ses hottes de sept lieues, au farouche Nicolas fer. Il lit de celui-ci une ligure inoubliable, à la fuis burlesque et terrible. 11 le stéréotypé, une fois pour toutes, sous celle forme : une grosse tète aux courts favoris blancs- frisés, aux yeux globuleux, au menton abrupt, coiffée d'un bizarre casque renflé où s'épluie l'aigle russe, une cuirasse flanquée de graines d épinard aux épaules, une culotte de peau et des hottes. Ses lils les grands-ducs, figurés, au pied de la lettre, en oiseaux de nuit, lui formaient un cortège pittoresque et sinistre. Ce furent encore quelques beaux jours pour la grande caricature.

Quatre .mis aprè's. à la nouvelle de la guerre d'Italie, Daumier, une fois de plus, emboîtait le pas à nos soldats, exaltant les exploits des zouaves, ridiculisant les kaiserlicks et leurs généraux empanachés, toujours surpris ou en retard. La paix rétablie, mais l'Europe demeurant profondément troublée parles ambitions contraires des nationalités diverses, l'ingéniosité de Daumier s'évertua à trouver, huit fois par mois, des motifs, des symboles nouveaux pour

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évoquer celte paix armée si précaire, cet équilibre européen si menaçant, malgré les artifices surannés de la Diplomatie, transformée en douairière à béquille. Il faut admirer sa fécondité heureuse à renouveler un thème si aride. Il nous montre, au jour le jour, l'Europe debout, en équilibre instable, sur la sphère d'une bombe enflammée, accoudée, dans une pose gracieuse de naïade, sur la pointe d'une baïonnette ; la Paix, renouvelant l'anecdote de Turenne, dort couchée sur un canon ; Galilée marche a tâtons, très surpris du nouvel aspect de la terre, parmi des pointes de baïonnettes ; Mars repose, les yeux ouverts, sur des matelas faits de sacs d'or, image transparente de la cherté du système des armements préventifs; la Paix, exquise figure ailée, un rameau de laurier à la main, voltige entre des toiles d'araignée tendues de toutes parts, et l'artiste de lui crier: Attention ! Le Temps balaie de sa faux les protocoles de la diplomatie, en 1867, « de quoi faire joliment des cartouches! »

Les nuages s'amoncelant entre la France et la Prusse, le Père Rhin, appuyé sur son urne, « commence à s'intéresser à la lecture des journaux » ; le Temps, vieillard curieux, regarde, au fond d'un obusier, ce qui en va sortir. Mais la Mort, ({lie l'artiste faisait tout à l'heure, — rappel ingénieux du refrain de Bûrger — passer à bicyclette devant les tombes des grands morts de 1868: Rossini, Berryer, etc., va tenir enfin ses grandes assises. La guerre franco-allemande vient d'éclater. Daumier, fidèle cette fois encore a sa mission d'entraîneur d'hommes, fait saluer le mobile qui rejoint les drapeaux, par un voltigeur de 1792 ; la République procla-

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niée, l'appel en masse décrété, les gardes nationaux en blouse s'ébranlent, escortés par les femmes, qui leur tendent leurs enfants . « L'Empire, c'est la paix », telle est l'exclamation sarcastique qui lui échappe, rappelant les promesses du discours de Bordeaux, devant les cadavres et les maisons incendiées. Dans le zigzag d'un éclair, un foudre Vengeur est tombé sur l'aigle impériale et l'a écrasée, c'est le livre des Châtiments. L'année 1871 vient de s'ouvrir, une femme la symbolise, vêtue de noir, se cachant le visage devant les cadavres qui jonchent la terre, « épouvantée, dit Daumier, de l'héritage ». Et l'unité allemande, fruit de notre défaite, s'accomplit, matérialisée par un lourd rouleau chargé de pavés, qui égalise en un sol uni les corps du Wurtemberg, du Hanovre, de la Saxe, etc.

Dès l'ouverture de l'Assemblée nationale, les partis s'y disputent le pouvoir : un Basile, armé d'un casse-tête, s'avance, suivi d'une bande de grands chapeaux, en même temps que les casques à pointe s'éloignent : « une invasion remplace l'autre ». Et, tandis qu'un paysan, la truelle à la main, reconstruit sa maison avec cette réflexion : a C'est pourtant pas pour ça que j'avions voté oui ! » la France au lit, la tête bandée, voyant les politiciens dévaliser ses armoires, dit, avec une contraction pénible, admirablement rendue par l'artiste, de son corps immobilisé: « Ils croient donc déjà que je suis morte ! » Cependant les droites, impatientes d'une restauration monarchique, cherchent, en l'attendant, à désarmer la République, que Daumier figure en statue sans bras, avec cette légende : « La Répu-

blique de Milo,ou l'idéal de la droite. » El concluant, par une image saisissante, ses adjurations pacifiques aux factions rivales qui se disputent un pays mutile, il place sur le bureau parlementaire une sonnette en forme de casque prussien. « pour rappeler à rassemblée que le territoire est encore à libérer ».

Nous avons suffisamment, croyons-nous, exprimé par l'énumération des compositions les plus frappantes de Daumier, pendant nos années d'épreuves, l'esprit élevé, serein, détaché de toute passion sectaire, comme de toute animosité individuelle, qui guidait l'ancien satirique de la Caricature,, dans cette période ultime de sa vie. Par l'apaisement et l'indulgence, il avait atteint à la grandeur. El c'est la grandeur, effectivement, que respirent toutes ces compositions si puissamment synthétiques, où une âme parle aux âmes avec si peu de fracas et de gestes. La substance s'est comme volatilisée dans ces oeuvres ultimes, l'idée y apparaît presque à L'état pur, avec le minimum d'individuation. Plus d'hommes matériels, pour jouer les terribles parlies où se débat l'existence de la France, puis le sort de ses libertés, mais desimpies signes graphiques sans physionomie propre, accompagnés de quelques attributs conven t io nnels . Ma n i festemen t son métier n'intéresse pin s Daumier ; s'il s'exprime encore volontiers lui-même, la langue du dessin l'ennuie et le rebute. Que lui est-il donc arrivé ? Est-

ce fatigue d'un labeur colossal, poursuivi pendant quarante ans et au delà, dont plus d'un tiers — de 1852 à 1868 — sous le bâillon et les menottes? Est-ce débilité des doigts engourdis par l'âge? Aucune de ces causes n'est la vraie; Daumier s'est dégoûté de dessiner, parce que depuis longtemps déjà, il est en proie à un mal délicieux, à une passion qui va peu à peu le dévorer tout entier, celle de la peinture. Dès 1848, il a fait, pour un concours officiel, une composition symbolisant la République dans une femme assise, deux nourrissons aux seins; à ses pieds, d'autres enfants lisaient. Elle n'obtint aucune récompense. L'année suivante, il exposait le Meunier, son fils el l'âne, d'après La Fontaine, que nul ne remarqua. C'était de quoi le renvoyer à ses pierres. Il s'obstina pourtant: le Salon de 18.")| vil de lui des Femmes poursu i r l 'es pi i r des Satgrest el Don Quichotte et Sancho se rendant aux noces de Gamache, celui de 1 8(i I une Blanchisseuse ; en 1869 ce lurent des Amateurs dons un atelier et deux aquarelles : Juges d' assises'&i les Médecins.

Mais on jugerait mal de son effort de peintre par ces apparitions intermittentes. Le vrai est que Daumier ne cessa de produire des toiles infiniment diverses de sujet el de caractère, dont beaucoup ont malheureusement disparu, la plupart à l'étranger (un très beau Christ outragé^ en Angleterre), ha Charivari de 1 8T>7 nous permet une confrontation intéressante entre ses deux métiers parallèles: plusieurs croquis dramatiques y parurent, représentant, qui les spectateurs, qui les interprètes vus de dos au premier plan (un tragédien lapidé de pommes cuites, un Scapin pataugeant

au milieu d'une tirade), ou, au contraire, en perspective, vus de la salle. Ces derniers figurent d'abord un ballet, puis un cinquième acte, avec un personnage poignardé et une héroïne au désespoir. Le vaisseau est dans la pénombre, la scène rayonne de mille feux, au milieu desquels le drame s'échevèlc. Or ce dernier épisode, sa composition, sa distribution lumineuse se retrouvent lit tërâlement dans un tableau passé de la collection de M. Yiau à la Galerie nationale de Berlin. Le parti pris est identique des deux parts : masses moutonnantes, cernées de clairs, du premier plan ; personnages détachés en vigueur sur la pleine lumière de la scène. Mais l'effet est beaucoup plus nourri, plus dense et plus moelleux dans le tableau, où la coloration, bien que très sobre, fournit à l'artiste une gamme de valeurs plus chaude et plus riche que les seuls blanc et noir. Voilà donc pour Daumier, rivé à sa collaboration au Charivari qui était, hélas, pour lui une nécessité vitale, un nouveau motif de se relâcher dans l'exécution de ses dessins, achevés avec une telle hâte qu'il lui arrivait, au dire de ses biographes, d'expédier, pour se rendre libre, ses huits planches du mois dans une seule journée.

Et alors quelles délices solitaires, son esquisse à peine tracée, à faire ses tons et à les appliquer à grands coups sur le panneau, qui se diapré peu à peu de nuances chaudes, vives, mordantes, évoquant non plus seulement les contours, mais donnant la tache réelle des êtres dans le plein jour ou la pénombre ! Daumier ne songeait point au public, échappant ainsi aux sujets imposés, aux compromis subis

à contre-cœur, aux échéances de livraison, à tout ce qui fait, pour certains sensitifs, un supplice de leurs rapports avec les amateurs aussi bien qu'avec les marchands. Et il peignait ce qu'il voyait de sa fenêtre, hommes du peuple baignant leurs marmots dans la Seine, laveuses ployées sous leur paquet de linge humide, ou bien au cours de ses flâneries dans les rues : ménagères faisant leurs provisions, dans un va-et-vient bigarré de tartans et de jupes; flâneurs arrêtés autour de quelque étalage en plein vent d'estampes ou de romances ; hercules forains jonglant avec des poids, devant leur baraque bariolée : bousculades de voyageurs aux abords des trains de banlieue; joyeux drilles s'égosillant, un verre à la main, au seuil des cabarets.

Entrait-il, par hasard, au Palais de justice, tout proche de sa maison, il s'y nourrissait d'expressions et de pantomimes, pour une série d'aquarelles sur la vie judiciaire ; nous avons dit son goût pour le théâtre et on vient de voir ce qu'il en rapportait. Parfois, il échappait au réel, et laissant s'amalgamer au hasard sesrêveries el Ses souvenirs de lectures, il brossait quelque scène empruntée aux classiques : consultation du Malade imaginaire, chevauchée de Don Quichotte et de Sancho par les chemins creux de la Manche, l'Ane et les Voleurs d'après La Fontaine; une hantise mythologique prenait corps dans un Phorbas détachant Œdipe de l'arbre. Ce sont des transpositions très libres, où l'imagination de Daumier en use à son aise avec le thème originel ; si le chevalier de Triste Figure et son corpulent écuyer, sur leurs montures respectives, se

bornent à exagérer Je contraste de leurs anatomies antithétiques, la scène du Malade n'a rien d'hilare, bien au contraire : le docteur en bonnet pointu, qui tient le pouls du malade, roule des yeux d'halluciné, et celui-ci, affolé par l'horrifiante mise en scène, se soulève dans son fauteuil, avec un râle d'épouvante. Mais le sujet était le moindre de ses soucis : il pensait, avec les Hollandais, qu'il est toujours assez nouveau, dès qu'il comporte des formes, des attitudes, un effet d'éclairage ou d'ambiance. Et c'est à ces choses qu'il s'attachait, d'une ardeur infatigable. Deux ou trois hommes, diversement posés dans un intérieur, causant de choses et d'autres, en regardant vaguement quelque part, c'en est assez pour résoudre de passionnants problèmes de technique, caractériser des individus, créer une sensation d'art.

Prenons pour exemple les Amateurs^ vendus avec la collection Georges Feydeau, et arrêtons-nous un instant devant ce tableau. 11 y a quatre choses dans cette petite composition : un décor, un milieu aérien et lumineux, des formes humaines ; le décor est un atelier, aux murailles garnies de peintures jusqu'au plafond ; ce n'est pas une salle d'exposition, car on y voit des meubles, des cadres vides posés par terre, des statuettes et des dessins non rangés. Le jour tombe d'en haut, par un châssis oblique, qui projette la lumière en écharpe ; une femme, arrêtée devant une muraille, à contre-jour, contemple un tableau; trois hommes debout, diversement posés, adossés, accoudés, regardent, sur cette même muraille, une loile placée assez haut. Visiblement,

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l'homme tourné de dos a lancé une observation, et ses deux interlocuteurs dressent la tête, pour la vérifier. Un de ceux-ci, la tête nue, ressemble à Daunlier, le front haut, la chevelure mousseuse et dé jà blanche ; l'autre plus âgé, le chapeau sur le chef, est un collectionneur mondain : sa tenue très soignée, sa désinvolture physique l'affirment. La lumière modèle vigoureusement leurs deux masques et vient s'abattre sur la main du dernier. Des objets placés près de lui sur le meuble, la statuette palpite doucement, l'encadrement blanc d'un dessin éclate. La gamme générale du tableau, sourde, mais transparente, avec les touches claires que nous avons dites, donne l'impression d'un milieu tranquille, renfermé, d'une atmosphère un peu dense, ouatant les bruits et les pas; le groupement, les altitudes disent une société de gens posés, réllécbis, de bonne compagnie, visiblement intéressés par les choses de l'art et les étudiant dans leur détail intime, c'est-à-dire un milieu d'éducation et de culture. En saurions-nous davantage, si nous étions sur les lieux mêmes, et si nous entendions ces gens ( 1 ) ?

Mais le plus souvent, Daumier heurte davantage, finit moins, laisse à dessein à son œuvre un peu d'indéterminé, qui donne de l'ampleur aux formes et de la liberté aux

(1) Ce thème des amateurs d'art a constamment hanté Daumier, à qui il offrait, avec l'échantillonnage amusant des toiles cl des dessins sur les murs, des cartons débordants sur les banquettes, l'occasion de friands ragoûts de tons, sous la lumière enfermée ou frisante. Les plus belles de ces compositions, à notre connaissance, sont l'amateur debout, comme planté en arrêt, devant une tète de femme, de la collection Viau, celui en houppelande, de la collection Esnault-lVIterie, qui se courbe amoureusement sur un carton d'estampes, et celui du Petit Palais de la Ville de Paris, variante du précédent, avec l'homme de profil à gauche, en pardessus et cache-nez.

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mouvements. 11 fait volontiers de la lumière avec de l'ombre, dégradant ou contrastant les valeurs, à la manière des Hollandais et de Decamps. Il affectionne les tons chauds et sourds, les roux, les bruns, les verts d'émail, sur lesquels éclate parfois un jaune ou un bleu vif. 11 lui arrive de les modeler avec la hampe du pinceau, y traçan t des sillons, y laissant des épaisseurs où s'accroche la lumière ; il use peu des glacis, qui amollissent les accents de la forme. Ses noirs sont d'une qualité admirable; jamais minces ni plats, ne taisant point trou, ils ont en eux on ne sait quelle ardeur secrète, comme de roux et d'ors sous-jacenls. Ce métier, celte palette conviennent à merveille à ses sujets : les cires qu'il peint ont les muscles fermes, les chairs pleines, les articulations très écrites. Qu'il s'agisse des amples pectoraux d'un lutteur, de la lourde carrure d'une laveuse, des bras velus et musclés des « forts », la décision et l'ampleur de sa louche leur donnent la masse et le relief voulus.

Certaines de ses figures évoquent invinciblement J.-F. Millet : F Intérieur de xoagon de troisième classe de la vente Doria, son premier plan tout au moins, avec les deux femmes de face, affaissées sur la banquette, fait presque illusion. La vieille, sous sa mante à capuchon, les mains croisées sur l'anse de son panier, dessine une silhouette rigide et simple à grands plans, dont le visage terreux, au nez et aux pommettes saillants, accentue encore le caractère de rusticité. La jeune, molle et ronde, qui baisse les yeux sur son nourrisson endormi, n'offre pas moins d'analogies avec les créations du maître de Barbizon. La couleur sourde et

une cause criminelle. ( Aquarelle. ) (Collection de Mmcf Esnault Peltcrie.)

neutre complète la ressemblance. Par contre, les Chasseurs se chauffant, de la même vente, montrent une composition d'un nerf et d'une personnalité très tranches : on est rentre par un froid sec, après une longue battue dans les plaines ■éventées, on a dîné copieusement et vile, en estomacs presses ; c'est l'heure, maintenant, des bonnes pipes et des histoires de chiens phœnix ou de ((doublés» mémorables, devant Tâtre où flambe un brasier. Son reflet illumine deux des personnages, placés de biais, et découpe en silhouette le troisième, vu de dos ; un des chasseurs tire sur sa pipe pour rallumer, il s'est visiblement interrompu de parler ; l'homme vu de dos attend qu'il reprenne ; seul un personnage plus âgé, sédentaire à regret, que son négligé d'intérieur désigne comme le maître de la maison, rêve mélancoliquement dans son grand fauteuil, se reportant sans doute aux années où il faisait, lui aussi, craquer son canner. Tout cela, l'artiste Ta indiqué avec la précision d'un récit, par In seule éloquence des altitudes et la force expressive des mimiques. On assiste à cette scène, on entend le timbre des voix, mêlé aux éclats de bois sec dans l'aire.

A cette extraordinaire intuition des rapports du geste et du verbe, Daumier sait joindre le don de saisir au vol. sur nature, les mouvements complexes, les allures changeantes, en en décomposant pour ainsi dire les « temps ». Deux exemples suffiront pour l'établir avec certitude : un tableau de la vente Lutz représente une laveuse gravissant l'escalier qui joint la berge au quai; la femme donne la main à une petite fille, dont les courtes jambes ont à peine la hauteur

des marches, et qui se lusse, tirée par sa mère, pour les escalader une à une. Le contraste des deux mouvements, l'un tranquille où le corps garde sa verticale, l'autre fait d'oscillations successives, est d'une vérité illusionnante. Une autre petite toile (à M. Yollard) montre un ouvrier badigeonncur cramponné à sa corde à nœuds, et, tandis que sa jambe droite allongée fait contre-poids, pliant la gauche pour s'élever d'un cran, en penchant la tête, afin de s'assurer où il va mettre le pied. Qui n'a vu dans nos rues ces gymnastiques bizarres, dont il semble presque impossible de fixer un moment ? Daumier y a réussi, sans nul effort perceptible.

Quant à l'expression physionomique, c'est principalement dans ses aquarelles représentant des scènes de prétoire, qu'il y manifeste sa maîtrise incomparable. Voici d'abord un avocat d'affaires (vente Bellino), vieux routier à besicles, qui dépouille, en les commentant, des papiers et lettres. La bouche entr'ouverte, les yeux levés, avec un air (rattente, vers le tribunal invisible, il semble s'assurer que celui-ci a bien saisi son observation, avant d'attaquer un autre grain du chapelet. Un second (vente Yever), chenu et parcheminé, mais respirant l'astuce, une main posée sur la table à laquelle s'adosse l'huissier audiencier, souligne de l'autre l'observation, particulièrement fine et subtile, qu'il soumet «avec confiance» à la sagacité du jury, tandis que toutes les rides de son masque expriment P extrême satisfaction qu'il éprouve de la profondeur de son génie. Dans la troisième (vente Vever), une gloire du barreau, dont le masque mobile et pathétique ruisselle, sous ses cheveux

HONOUÉ D AU M 1ER. Ho

blancs, de larmes véritables (!), étend, les yeux fixés sur le tribunal, ses bras tremblants vers sa cliente, une fine mouche, assurément peu dupe de cette éloquence, etle geste ample de ses manches tordues, libère, « élargit » déjà cette innocente, indignement calomniée, qu'un verdict réparateur va rendre aux embrassements de sa famille. Jamais Lachaud, dans ses plus beaux jours, ne trouva des accents semblables à ceux qu'exhalent cette bouche muette, ces yeux dilatés, tout ce torse frémissant d'indignation et de douleur. Ces aquarelles sont lavées, sur de légers traits de plume, d'encre de Chine et de bleu, des rehauts de gouache donnant les lumières; le travail en est aussi large que simple et semble exécuté d'un jet. Nous y avions renvoyé le lecteur, en étudiant les lithographies des Gens de justice, comme aux manifestations les plus virulentes des sentiments de Daumier à leur égard. La rouerie professionnelle, la casuistique cauteleuse, les mensonges de l'émotion s'y dénoncent, à la vérité, en trails irrécusables, mais l'art, quand il s'élève à cette hauteur, communique à une profession un tel caractère de puissance et de nécessité, qu'il faut la ranger parmi ces forces irresponsables et anonymes qui poussent vers leurs destinées obscures les pauvres sociétés humaines.

Dans la foule des dessins de Daumier, il en est trois au moins que nous nous reprocherions de ne pas citer : le premier est encore un épisode de cour d'assises : l'avocat, debout à la barre, se tourne de coté, pour adresser une recommandation à l'accusé, face rase et louche de criminel, qui se penche pour l'entendre. Le groupe des deux hommes se

silhouette avec une sobriété et une ampleur saisissantes ; mais il y a plus, l'artiste y accuse avec une finesse et un tact rares, une nuance délicate des rapports du délinquant et de son défenseur, cette sorte de solidarité obscure qu'établit entre eux la force des choses et qui, par la communauté du but (l'acquittement) et la coopération des moyens, fait de ces hommes, placés à des degrés si éloignés de l'échelle sociale, un couple momentané d'associés. (Collection Esnault Pelterie.)

Le deuxième dessin représente des forains préludant à leur représentation, dont l'exhibition d'une femme colosse paraît devoir être le « numéro sensationnel ». Le chef de la troupe, chenu et pensif, sous sa perruque et son costume de paillasse, bat du tambour, sans attirer personne, tandis que le pitre, debout sur une chaise, simule avec un bâton la position du port d'armes, en affectant une rigidité comique. Ces grimaces sans témoins, ce tapage solitaire, le masque résigné de ces deux hommes vaquant, l'angoisse au cœur, à leur métier misérable et absurde, font de ce dessin quelque chose d'infiniment poignant. (Collection Esnault Pelterie.)

Enfin, pour reposer les yeux et le cœur, voici une chambre blanche et nette où, près de la haute fenêtre, une jeune mère, devant sa table à ouvrage, contemple un nouveau-né placé sur ses genoux. Par le simple jeu des lumières glissantes, qui enveloppent cette scène si simple d'une atmosphère de paix et de silence, l'artiste l'a élevée jusqu'à la poésie la plus pure et la plus douce, la plus difficile aussi,

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