‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 21 sur 82 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les Robert Macairc. — Mot de Daumier à ce sujet. — Compliments malencontreux. — Les Flibustiers parisiens. — Causes du succès des Robert Macaire. — Les légendes dans les dessins de Daumier. — Comparaison avec Gham et Gavarni. — Les réclamations de Philipon. — Robert Macaire journaliste. — M. de Girardin. — Robert Macaire philanthrope, — financier, — industriel et aventurier. — Le côté faible des Robert Macaire au point de vue philosophique et artistique.

<( .\li çà ! Qu'est-ce qu'ils ont loul le temps à me parler de mes Robert Macaire? C'est peut-être ce que j'ai jamais fait de plus mauvais ! »

Ainsi maugréait Daumier quand un visiteur bien intentionné, mais peu artiste, s'était cru obligé de lui faire compliment de cette série célèbre. C'est un phénomène assez commun que le peintre ou l'écrivain arrive à prendre en grippe le tableau ou le livre qui lui a obtenu le plus bruyant succès. D'abord parce que ce succès se produitau détriment d'œuvres où l'autein- a mis bien j)lus d'efTorts et d'espérances. Ensuite, parce qu'à force de voir son travail rabâché sous toutes les formes, on linit par ne plus penser qu'à ses imperfections, et cette préoccupation est bien plus sensible que la banalité des éloges inévitables. Lorsqu'on parlait à Beethoven de son septuor, il fermait sa porte au nez du malavisé et s'écriait avec colère : « Eh ! ce n'est pas de moi, c'est de Mozart ! »

Daumier aurait également pu dire : « .Vllez porter vos compli-

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raents à Philipon. » Son mouvement d'impatience était excusable, car si les Robert Macaire ont été un gros succès de presse, ce n'est pas eux qui ont mérité à Daumier le plus d'estime et d'admiration de la part des connaisseurs. Certainement il exagérait un peu dans sa boutade. Mais si l'album désavoué n'était pas ce qu'il fit de plus mauvais, ce n'est pas non plus, en toute sincérité, ce qu'il a fait de mieux. Pourtant la vogue en fut considérable; le public s'en montrait si avide que lorsqu'il n'y en avait plus, il fallait recommencer, quitte à se répéter et à tomber dans l'invraisemblable ou dans le forcé. Aujourd'hui encore les gens qui connaissent peu l'œuvre de Daumier ne manquent jamais de dire que la série des Robert Macaire est << son chef-d'œuvre ». Nous allons voir si le mot n'est pas un peu exagéré.

Les Robert Macaire naquirent tout simplement d'une pensée d'opposition ; il ne faut pas voir dans leur conception originelle une idée plus profonde. Le ministère ayant mis des entraves (ou tout au moins le bruit ayant couru qu'il en voulait mettre) aux représentations de la pièce où Frederick Lemaître obtenait un si prodigieux succès, les rédacteurs du C/iarivari décidèrent qu'elles continueraient quand même et que, de la scène, ils les transporteraient dans le journal. Quant à un plan arrêté, il n'y en pouvait avoir. Il suffisait d'inventer un certain nombre d'effets, d'imaginer une bonne suite de filouteries et de cascades comme celles qu'improvisait chaque soir le grand comédien. L'exécution fut confiée à Daumier, dont les Flibustiers parisiens, rentrant dans le même ordre d'idées, venaient d'être pubhés et remarqués.

Ç^Q^ Flibustiers 'soni une assez jolie série représentant les différents vols dont sont victimes les bourgeois naïfs, vol au bonjour.

i; H CM. VIE ET i;f)t:rvRE.

à la lire, an pot, etc., etc. C'est d'un mouvement et d'une expression fort amusants. Dans ces difTérents dessins le dupé a généralement une bonne figure ronde et candide qui essaye de se donner des airs malicieux; le voleur a une face maigre, flétrie, et tandis qu'il tient un discours à sa victime et lui chipe sa montre, il lui sourit hypocritement de toutes ses rides. Il y a peut-être autant de variété et d'observation dans ces six dessins que dans les cent planches des Robert .Macaire et les divers suppléments. Tout au plus pourrait-on y relever encore un peu de timidité, quelque chose d'étriqué dans le dessin que Ton ne trouve pas dans la grande série des Caricatnratia (1), généralement large et rapide. Le premier numéro, paru le 20 août 1830, représente Robert et son compagnon Bertrand se demandant ce qu'ils vont faire, maintenant que le théâtre leur est fermé. << Créons une banque, enfonçons tout le monde !

— Oui, mais, objecte le toujours timide Bertrand, mais les gendarmes?...

— Que tu es bête ! Est-ce qu'on arrête les millionnaires ? » Nous ne voulons pas refaire l'histoire du célèbre mélodrame,

décrire Frederick dans le rôle qu'il avait sauvé d'un désastre et fait sien, rappeler tous les incidents de coulisse. L'Auberge des Adrets et ses interprètes ont leurs historiens et les documents abondent. Qu'il nous suffise de dire que Daumier en a pris très à son aise avec les deux acteurs. Sans doute il les suit dans les lignes générales, mais à son tour il interprète les rôles très largement et très librement. Robert Macaire e( Bertrand, passant par des mi-

(1) Tel est le litre bizarre sous lequel parurent lu plupart ilos Uobert Macaire.

HONOHE DAUMIER.

lieux et des situations très diverses, changent parfois de costume et d'allures, jamais de coquinerie, il est vrai. L'emplâtre ne cache pas toujours un des yeux du maître brigand; mais cet œil ne laisse pas de garder quelque noirceur. De même l'habit décousu, le pantalon rapiécé, les escarpins éculés font parfois place à un vêtement d'une coupe irréprochable, à des bottes vernies d'une finesse et d'un brillant qui éblouissent. Bertrand n'a pas toujours son chapeau à soupape et sa redingote râpée ; le famélique et timide acolyte se remplume quand les affaires marchent et se paie, sur l'argent des gogos, une tenue correcte et digne. On voit même Robert Macaire dans de grandes occasions, raser ses petits favoris, lisser et rejeter en arrière ses cheveux pour qu'on ne pense pas à première vue que cet homme a trop de toupet. En un mot, Daumier a fait les plus grands efforts, en variant les accessoires, pour éviter la monotonie.

Car voilà le mot lâché : la série des Robert Macaire finit à la longue par être un peu monotone. .Je ne disconviens pas qu'il y ait bien de la verve et de l'ingéniosité, mais elles sont appliquées à une situation très tendue qui est toujours la même. Les mille et une manières de plumer les gens se réduisent toujours en dernière analyse à un seul procédé : l'union de l'audace et du mensonge. Quant à la bêtise des dupes, elle est bien une et indivisible.

Pourquoi, dans ces conditions, le prodigieux succès de cette ample comédie en un seul acte? Il tient à trois causes. Deux ont à peine besoin d'être développées. D'abord le courant de vogue qui s'attachait à un personnage de théâtre : c'était l'attrait pour le gros public, qui n'y voyait pas plus loin. Les esprits avisés y cherchaient autre chose : un écho des préoccupations sociales du

LA .lOl'RNKE DU CELIBATAIUK.

N i. u 1- u E i; u i; .> ij L SOI ii .

M. Coquelet, dteignanl sa lumière, termine une journée qui, semblaljjc à la veille et semblable au lendemain, retrace la peinture exacte de la vie du célibataire.

130 HONORE DAl'MIER.

moment. L'esprit des affaires, le goût des spéculations s'étaient réveillés avec une activité remarquable. Le mot de Guizot était devenu le mot d'ordre de toute la classe bourgeoise. Mais, en cherchant les affaires, on rencontre souvent sur son chemin l'homme d'affaires; en voulant faire rendre à ses capitaux des intérêts inusités, on se laisse aller à les placer dans des entreprises chimériques. Gogo (1) est riche, Robert Macaire est pauvre, et comme un homme d'État a dit : « Enrichissez-vous ! » Robert Macaire puisera dans le coffre et dans la crédulité de Gogo. C'est une fièvre de cupidité d'une part, d'ingéniosité de l'autre. Celui qui inventera le piège le plus fantastique, fût-il le plus grossier, la malice la plus éhontée, fût-elle cousue de fil blanc, attrapera le plus de pigeons. Il vendra le plus cher possible une marchandise ou des avantages problématiques, et si à l'échéance on le presse de trop près, il en sera quitte pour lever le pied. On voit qu'en somme la philosophie des Robert Macaire était assez profonde, quoique involontaire. C'était un peu la philosophie de ce siècle lui-même.

Si nous revenons à des considérations moins générales, mais se rapportant plus directement à l'objet de ce livre, nous verrons que la troisième cause du succès était la bonne humeur et la verve, souvent forcées et tirées de longueur, des légendes qui accompagnaient le dessin de Daumier. C'est fort grand dommage au point de vue artistique, niais c'est comme cela. On conçoit dès lors que le dessinateur ne reçût pas sans quelque mauvaise humeur des compliments que d'autres personnes pouvaient revendi-

(1) Dans la Caricature provisoire, Daumier a retracé en quelques planches les c Mésaventures de M. Gogo », mais d'une façon peu saillante.

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quer. On comprend combien mal à propos c'était louer Daumier de l'esprit qu'il avait répandu dans « ses légendes », car l'esprit n'y était pas toujours, et quand il y était, ce n'était pas lui qui l'y avait mis. Ou'il l'eût suggéré par son ingénieuse mise en scène, par les malices cruelles de son ci'ayon, c'était autre chose.

L'occasion est bonne pour vider cette question des légendes, dont les dessins du maître ont été de tout temps afVublés. Nous trouvons dans un remarquable article de M. Albert Wolff (1) des indications justes et sensées que nous n'aurons plus qu'à compléter.

<< Ces légendes faciles, dit l'écrivain, qui ont plus fait pour lui que son art, qui était considérable, ces légendes n'étaient pas de lui. Daumier jetait sur la pierre les hommes et les choses de son temps sans autre préoccupation que celle de l'artiste. Mais un esprit ingénieux s'attablait devant la page et lui trouvait une légende. Souvent, cet homme d'esprit dont le rôle modeste se bornait à dire au public : Vous niiez voir ce que vous aiiez i:on\ jugeait que pour si peu l'œuvre de Daumier lui appartenait. Tel IMiilipon, le créateur de la C«/'/cfl/«/'e. Toutes les fois qu'on parlait, dans un journal, des H(jbert Macairc de Daumier, vile arrivait une lettre de l'hilipon qui en réclamait la paternité, parce qu'il avait composé la légende. Mais au même titre, tous ceux qui avaient passé par le Ciuirirari pouri'aient se prétendre les auteurs de l'œuvre de Daumier. Moi-même, dans mon jeune temps, j'ai été condamné par Louis IFuart à m'attabler devant les lithographies de Daumier et à leur trouver des légendes à cent sous |)ièce ; c'était le prix. »

(I) Le VùjaT<j, i:) février 1879.

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Rien n'est plus exact, et si nous nous en rapportons à Daumier lui-même, nous aurons la confirmation de ces spirituelles remarques. C'est de parti pris qu'il négligeait les légendes, et qu'il se refusait à en reconnaître l'utilité. 11 était dessinateur et tenait à ne pas sortir de son rôle qu'il estimait assez beau. Si on voulait ajouter une explication à son dessin et que l'on jugeât ces béquilles nécessaires à l'esprit du lecteur, c'était l'affaire du journal et cela ne le regardait plus.

«La légende est bien inutile, disait-il en propres termes à ses amis. Si mon dessin ne vous dit rien, c'est qu'il est mauvais; la légende ne le rendra pas meilleur. S'il est bon, vous le comprenez bien tout seuls, et à quoi bon la légende? »

Non seulement ce raisonnement était logique en soi, mais il nous livre tout le secret du talent de Daumier et nous fait comprendre l'artiste d'un mot. Deux de ses rivaux les plus sérieux comme popularité, Cham et Gavarni, procédèrent tout différemment.

Le premier, dessinateur plus que médiocre, ne comptant nullement au point de vue artistique, avait un incontestable sens des événements et de leurs côtés qui pouvaient être tournés en plaisanterie ; il fallait donc qu'il trouvât d'abord un fait-divers qui contînt, de gré ou de force, un élément drolatique, un prétexte à blague et à bouffonne contorsion d'esprit. Ce point trouvé, le croquis n'était plus qu'un accompagnement de convention, dont on aurait fort bien pu se passer avec deux lignes de plus. Le dessin n'était qu'un simple gribouillage, pour l'acquit de la conscience. Aussi Cham s'en débarrassait-il rapidement, en dernier lieu.

Pour Gavarni, artiste infiniment supérieur^ mais abstracteur de

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quintessence, esprit yentleman, musqué et précieux, il était plus littérateur encore que peintre. Certaines pages de lui sont d'une philosophie charmante et qui souvent pousse le raffinement jusqu'à paraître profonde. Mais à quoi doivent-elles ce mérite ? Au dessin? Croyez-vous bien sérieusement que celte petite femme boulotte et gracieuse, avec sa jupe bouffante et ses bandeaux plats, ([ui se vautre gentiment sur un canapé avec un torlillement de chatte, et ce jeune homme correct, bien sanglé, bien cambré, ce Hou, aient autant d'esprit que (lavarni leur en donne? Sans doute ils sont gentils, bien gentils, mais nous ne serions pas étonnés si les mêmes personnages, dans les mêmes poses, disaient des choses toutes différentes et même des choses insignifiantes. Ils ont de l'esprit, tant mieux, mais si le dialogue ne nous l'avait pas dit, nous ne nous en serions jamais doutés. Chez Gavarni, le dessin n'est pas autre chose que le geste avec lequel un aimable fantaisiste lance un joli mot. Thomas Vireloque lui-même, avec toutes ses guenilles, n'est qu'un prétexte et un type de convention. Soyez certains que la société la plus difficile lui ouvrirait ses portes, et il pourrait fort bien faire de bonnes receltes dans les salons, une année où la mode serait à la misanthropie, parce qu'il est surfout un déguisé très réussi. L'accompagnement des légendes est donc, chez Cavarni, un peu moins accessoire, un peu plus varié, beaucoup plus consciencieux et plus agréable que chez Cham, mais dans la tète de l'artiste il ne vient également qu'après coup.

Etvoici où gît la différence grande. Sur les gouailleries de Cham, sur les dialogues recherchés et lestement troussés de Cavarni, d'autres artistes, n'importe lesquels, auraient pu bâtir des croquis

beaucoup plus désopilants que ceux de Cham, des scènes plus variées et plus accentuées que celles de Gavarni. Au contraire, mettez un homme d'esprit en présence d'un dessin de Daumier, et toujours l'homme d'esprit aura le dessous. Son explication ne sera jamais qu'une redite, quand elle ne sera pas une bêtise et un contre-sens. Il dira le plus souvent : <( Vous ahez voir ce que vous allez voir », et c'est en quoi il se montrera le plus sage. C'est que Daumier a pensé en peintre et rendu en peintre. Ce ne sont pas des mots qui se sont présentés à son esprit, mais des images; ce ne sont pas des traits aiguisés, mais des scènes tout agencées, bien dans leurs cadres, des personnages agissant les uns sur les autres, et il les montre au moment précis où ils ne peuvent pas dire autre chose que ce qu'ils ont l'air de dire. C'est en cela qu'il se montre grand artiste et grand caricaturiste. Ce qu'il fait est complet par soi-même ; c'est une œuvre d'art qui porte en elle sa raison d'être et son explication, et toute tentative à côté sera superflue. Des légendes spirituelles et neuves? Mais il en trouvera lui-même quand il voudra; nous en signalerons quelques-unes de son crû qui sont aussi jolies qu'elles sont courtes et sobres. La plupart du temps il n'en veut pas; son dessin s'en passe, comme un tableau de Téniers, de Ruysdaël, de Rembrandt ou de Corot pourrait se passer d'une tirade en vers ou en prose. Kn serions-nous plus avancés si nous lisions au bas de ces toiles la description d'une fête villageoise, d'un buisson tourmenté par le vent, d'un quartier de bœuf pendu à l'étal d'un boucher, d'un bois baigné de rosée et de lumière naissante? (]e que ces maîtres avaient à dire, ils l'ont dit dans leur langue. S'ils n'étaient pas compris, c'est qu'ils

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auraient voulu empiéter sur un domaine qui n'est plus le leur.

Aussi les Hobert Macaire, seule série de E)aumier qui ail vraiment besoin d'explication, est celle dont il avait le droit de se montrer le moins satisfait. Pour toutes les autres œuvres, disons, en bloc, que les légendes sont en général ou inutiles, ou trop longues, ou lourdes, ou prétentieuses, ou vides de sens, ou même complètement à contre-sens du dessin. Elles ne satisfont jamais complètement l'esprit du spectateur; elles empruntent tout leur comique à des effets faciles ou triviaux; les plus développées pourraient se remplacer par un mot, et c'était encore trop cher que de les payer cent sous.

Nous avons dit que Philipon pouvait en partie revendiquer la paternité des Robert Macaire. Voyons ce que nous pouvons sans trop de regrets lui abandonner, bien qu'en matière de collaboration la recherche de la paternité soit parfois difficile.

Toute une partie d'abord lui sera attribuée sans dilficulté : colle où l'on nous présente Hobert Macaire sous la figure d'un journaliste.

M. E. de Girardiu i autant le nommer tout de suite) a été un des plus remarquables esprits de ce temps. Sous son impulsion endiablée et enfiévrée, la presse, après avoir traversé une véritable révolution, est devenue ce quenous la voyons encore aujourd'hui. Quel jugement doit-on porter sur ce mouvement considérable ? Il serait ici hors de propos et téméraire d'ailleurs d'en porter un quelconque. Comme toutes les révolutions de ce monde, il a amené avec lui de grands avantages et en a détruit d'autres qui avaient leur valeur. A tout prendre, sur les innombrables « idées » de

HONORE DAIMIEH.

iVI. deGirardin il y en a eu un bon nombre qui s'imposaient par leur caractère ingénieux et pratique, et plusieurs ont été utiles et fécondes. Suivant le mot connu, .M. de Girardin a fait trop de bien à la presse pour qu'on dise du mal de lui, trop de mal pour qu'on puisse en dire du bien. G'est une opinion qui n'en est pas une, dira-t-on, c'est pourtant la seule raisonnable à une époque indécise comme celle que nous traversons, où la presse telle que l'a créée cet liomme n'a pas encore donné son dernier mol. Nous croyons, quant à nous, que ce mot ne pourra être prononcé que quand on aura déterminé nettement la part des journalistes d'affaires et des journalistes de plume, fait place nette des gens d'affaires compromettants et des écrivains qui ne savent pas écrire. Alors les deux éléments pourront faire assez bon ménage et le public en profitera si les choses tournent bien.

Mais quand la presse se transforma, le journaliste d'affaires était un être inconnu. Les journalistes de plume s'émurent, voyant la place qu'allait conquérir leur nouveau confrère et celle qu'il allait usurper: les uns comme Armand Carrel. par simple dignité professionnelle, parce qu'ils prévoyaient que <( le rôle nouveau du journaliste serait de deviner l'opinion de la foule et de s'y conformer » (1); les autres, par un sentiment beaucoup moins noble, parce que ce changement dans les habitudes les menaçait dans leurs intérêts, s'ils ne suivaient pas le mouvement. Il faut rendre cette justice aux uns comme aux autres, qu'ils ne comprirent absolument rien aux idées du novateur.

Ainsi, ses combinaisons d'annonces et l'abaissement du prix

(l) Jules Simon, article sur Armand Carrel à propos de l'inauguration de sa statue à Rouen.

LHOM.MK ET L'ŒU VHE.

des journaux qui en élail le résultat furent pris pour une utopie, ou pis encore, pour une opération d'une honnêteté douteuse.

Voici, par exemple, le premier des «Robert Macaire journaliste. » Dans son cabinet, M. de Robert Macaire explique son système à un brave gogo : « Le journal nous revient à 23 fr. 50.

i< Robert Macaire ». Fac-similé d'une n([uarellc inédite

Nous le vendons 20 francs ; bénéfice net 3 fr. iiO. Nous avons un millier d'abonnés, donc 3 millions 300,000 francs de dividende ; c'est clair comme le jour ! Qu'on me réponde par des chiffres, ou j'attaque en diffamation! » Dans le corps même du journal, M. de Girardin était désigné très clairement comme l'original de ce petit tableau, et certes, en termes peu aimables.

Une autre planche nous faisail assister à une réunion des actionnaires du nouveau journal. De son air le plus riant, le directeur déclarait que l'entreprise avait dépassé toutes ses espérances. « Le journal a vécu deux mois et dévoré seulement 300,000 fr.... Bertrand, conduisez ces Messieurs à la caisse. » Les actionnaires font une tête désappointée des plus divertissantes. Quant à Robert Macaire, nous dirons qu'en général il est fort remarquable d'effronterie. Daumier l'a créé après Frederick, et ce n'était pas déjà si facile. Dans ses tours les plus audacieux, quand il joue avec les difficultés et les dangers, quand il s'expose à une arrestation immédiate, il garde sa triomphante sérénité; dans ces moments-là son œil brille, ses traits, contractés dans un sourire, indiquent une extrême tension d'esprit. Dans les autres occasions, quand il s'agit simplement d'éblouir un gobe-mouches ou de mettre à la porte un créancier, ce n'est plus qu'un jeu, et alors il pirouette, fait claquer ses doigts, se cambre, prend des airs détachés ou des airs insolents. Le tout aisé, pittoresque et varié à souhait. Mais quoi ! lorsque nous avons vu Robert Macaire et son compagnon de face, de dos, de profd et de trois-quarts, ils n'ont plus grand chose à nous apprendre, et nous découvrons que plus d'une fois l'artiste a dû se mettre la cervelle à la torture pour inventer une nouvelle scène. Alors il tombe parfois dans l'exagération ; le dessin, d'aisé, devient lâché, et pour peu que la légende ait trait à quelque fait du moment devenu sans intérêt, ou à quelque question de boutique, nous tournons le feuillet, très indifférents.

Car, il faut le remarquer, dans les Robert Macaire journahste, la question de boutique tient à peu près autant de place que la question de principe. Si l'on nous montre, par exemple, le per-

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soiinage en charlatan, débitant des actions de son journal à 200 francs, donnant en outre divers objets utiles, et « par dessus le marché sa bénédiction et la manière de s'en servir, » en quoi nous intéresse cette personnalité peu fine? Nous voyons simplement un journal dénigrant les primes de son concurrent. Nous voyons aussi un phénomène curieux et inattendu, un trait de comédie non voulu : c'est que l'adversaire profite de cette polémique ; ces invectives continuelles arrivent à lui faire une excellente réclame qu'il paierait volontiers argent comptant.

Au beau milieu de sa campagne contre Robert Macaire journaliste, voilà le Charivari amené à agrandir son format pour satisfaire aux exigences du public (1). Pour le coup, Robert Macaire a dû esquisser un geste de triomphe, et Bertrand éclater de son rire le plus sournois. Il est vrai qu'on pourrait en être quitte pour dire que le succès de la campagne était la seule cause de cette transformation. La défense eût été vraisemblable, mais un peu puérile au fond ; presque aussi puérile que les ruses attribuées par les caricaturistes au journaliste improvisé. C'est ainsi que tous les trucs de polémique consistent, pour Robert et Bertrand, à battre la grosse caisse sur une discussion convenue entre eux, à afficher des réponses violentes qu'ils ont rédigées de concert et à partager ensuite les recettes des deux journaux soi-disant rivaux. De même la plus grosse vilenie de Robert Macaire est d'apporter au bureau de rédaction un article à fond de train contre un projet de loi, et, sur une observation du comité, de le remporter pour le retoucher en forme d'éloge. Il a bien, il est vrai, fondé un journal industriel

(1) 18 février 1837.

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et va proposant aux boutiquiers à leur comptoir un petit article qui ne leur coûtera (ju'un millier de francs, ou alors un éreintement à plate couture. Mais encore n'est-ce pas l'enfance de l'art ? Fallait-il s'indigner pour si peu de chose et n'en avons-nous pas vu bien d'autres parfois?

Notons pourtant, pour en finir avec Robert Macaire journaliste, un assez joli cri du cœur. Il est chez son huissier et lui donne les instructions pour faire assigner sans retard son imprimeur. << Le polisson se refuse à imprimer mon journal! N'oubliez pas surtout de réclamer de bons dommages-intérêts.

— Mais sur quoi se fonde-t-il ?

— Sur ce que je dois le payer régulièrement, et que je suis en retard de vingt et un mois! Querelle d'allemand! Mauvais prétexte ! »

Le trait est assez amusant et assez nature. Mais franchement la monographie de Robert Macaire journaliste est-elle bien complète et d'une satire bien mordante? Elle nous semble, à nous, un peu simplette.

Les coups adressés aux philanthropes sont plus heureux. Robert Macaire propose cà son âme damnée de faire de « la morale en action... en actions de 250 francs, bien entendu. >> Ils fondent la société du clystère; « les actionnaires seront soignés gratis : un des associés les purgera, l'autre se chargera de les sai- (jner. » Ou bien encore ils donnent des consultations gratuites, mais se rattrapent sur les médicaments.

Si Robert Macaire devient membre du bureau de bienfaisance, comme il est, grâce à ses besoins, le plus pauvre de l'arrondissement, il considère que l'argent des aumônes lui échoit de droit.

[.'HOMME ET I.'ŒUVME. 141

Pour se faire bien noler dans le quartier, il fait porter un sac d'écus. par son groom, au curé delà paroisse; en revanche, il fait rigoureusement consigner à la porte un va-nu-pieds qui s'est permis de solliciter un secours. Ce mendiant, cet inconnu, c'est ÎM. Bertrand! Hobert Macairo perd facilement la mémoire quand il est dans la prospérité. Cependant, le trait est-il bien juste? Bertrand ne connaît-il pas toujours quelques petits » cadavres » qui rendraient son ancien ami un peu plus circonspect? J'aime mieux voir notre homme sous les traits d'un banquier et juré qui vient de gagner un million sur une fausse nouvelle, et qui part pour le Palais, faire condamner n un pppolisson qui a volé dix francs ». Il est assez bien également en fondateur d'une association paternelle, disant avec un geste onctueux : « Laissez venir à moi les petits enfants », et levant le pied avec les fonds versés par les âmes charitables. Mais encore, en cette occasion, nous verrons Daumier prochainement trouver de son crû des accents aussi forts pour tlétrir les pseudo-philantliropes, les exploiteurs faussement bonasses qui tripotent avec l'argent des pauvres, ou se font à peu de frais une popularité.

Les meilleurs traits de la série sont de beaucoup ceux qui ont été imaginés pour railler les tinanciers véreux, les faiseurs d'opérations louches, les placeurs de valeurs interlopes, les lanceurs d'actions bizarres.

Exemples : Robert .Macaire vient de fonder une Assurance contre le vol. Une dame se présente : « Monsieur, on m'a volé lui billet de 1 .000 francs.

— Très bien, Madame, le voleur est de mes amis. Donnez-moi l,oOO francs pour mes démarches, et demain le voleur vous ren-

HONORE DALMIEH.

(Ira le billet et vous remettra sa carte. » Et Robert salue avec une politesse exquise.

» Nous exploiterons la carotte en grand! s'écrie-l-il, quand il vient de fonder un restaurant. Nous servirons le potage on voiture ; nous aurons des tables sur toutes les bornes, nous ferons pleuvoir dans Paris les alouettes rôties!... Nous...

— Avez-vous déjà rt'-alisé quelque chose de ce beau projet?

— Certainement, j'ai déjà réalisé les actions ! »

Bertrand se multiplie; il est un jour chef dans les restaurants en commandite; garçon de bureau chez le banquier .Macaire un autre jour; le lendemain, il passe négligemment sur la place publique, et, par un hasard qui tient du miracle, Robert s'entretient à ce moment même avec un bon pigeon embarrassé d'une créance de 500,000 francs. <( Tenez, vendcz-Ia donc trois cents écus à M. Bertrand, un capitaliste, un imbécile. Ce sera pour vous une affaire magnifique! » Daumier a donné, dans ce numéro, à Bertrand un air inditrérenl en apparence, une physionomie innocemment attentive qui fait, avec la ligure navrée du gogo et l'expression chafouine de l'aventurier, le plus comique des contrastes.

Un jour, l'usinier Robert Macaire vient de voir brider ses fabriques, par une fatalité inconcevable, le lendemain du jour où il avait été assuré. Ici le dessin est une pure merveille d'expression. Le directeur de l'assurance regarde son visiteur d'un o'il méfiant ; Robert Macaire, sérieux, les yeux grands ouverts et le visage imperturbable, quoiqu'un peu inquiet pour ses familiers, se dresse sur la pointe du pied, regarde si cela mord. On sent que c'est un coup sérieux et grave ! Ici Daumier domine de beaucoup le faiseur de légendes.

L'HOMME ET L'ÛEUVHE. 143

Ce spirituel montreur de lanterne magique ne comprend pas toujours les alîaires qu'il raille, ce qui fait que la raillerie ne porte pas. Hobert Macaire, par exemple, met en actions les cabriolets de Paris, ce qui n'est déjà pas si bête; Philipon ne trouve pas d'autre inspiration que de répéter une plaisanterie qui a déjà servi : « Augmente tes dépenses, dit le financier au cocher, diminue tes bénéfices et tu te rattraperas sur la quantité. — Sur la quantité de quoi ? — La quantité d'actions, parbleu ! » Eh bien, si le mot fait sourire un instant, nous ne pouvons nous empêcher de penser que l'intelligence du journaliste est ici en défaut. Que ferait un directeur de journal, aujourd'hui ? Il aurait d'abord assez de flair pour deviner que l'affaire est bonne; puis il enverrait son courtier de publicité pour s'entendre avec ceux qui l'organisent; on recommanderait au public une entreprise qui peut lui rendre des services. Quel est le plus sensé? Celui qui fait profiter sa maison d'une occasion légitime, ou celui qui tourne en dérision l'allaire qui réussira sans lui ?

Quant à Daumier, le seul au fond qui nous intéresse, quel rôle lui fait-on jouer ici? Il faut, bien le dire, un rôle secondaire qui n'est pas digne de lui. Il nous dessine avec une certaine verve un Uobert .Macaire qui lient un discours à un cocher ébahi. Quel intérêt présente ce dessin? Il est Vil/ifs/ml/on d'une idée fausse ; voilà de la verve perdue.

Mais ne nous montrons pas trop sévères pour la célèbre série. Dans le nombre des i)laisanleries sur les financiers, il en est d'excellentes. Témoin celle-ci.

On a lancé les actions d'une mine d'or. Bertrand, fort ulaimé, annonce à son patron qu'on n'a trouvé que du sable. « Parfait !

HONOUK DAl MIEU.

Nous allons former une société pour roxploitalion du sable.

— Il y a des gendarmes dans le pays !...

■ — Tant mieux, ils te prendront des actions ! »

Le mot est beau. De même, nous applaudissons quand nous entendons Robert Macaire. actionnaire , redemander les dividendes pris avec sa connivence sur le capital social. « Vous n'aviez pas le droit; je ne sors pas de là. » La leçon est bonne. Nous éclatons de rire, lorsque, commissionnaire en marchandises, il annonce que sa caisse est ouverte à 3 heures précises. Hors de ce temps mathématique, il est trop tôt ou trop tard.

En dernier lieu, il parvientsur la terre hospitalière de Belgique; de là il fait savoir à ses créanciers qu'il leur propose deux pour cent en dix ans. S'ils refusent, ils n'ont plus qu'à se résigner « à la perte de l'espoir et de son estime. » 11 nous est impossible de les plaindre, et c'est même une des raisons qui nous font dire que les Robert Macaire ont été surfaits en tant que satire. Le propre d'une bonne satire n'est-il pas de faire le plus de mal possible à ceux qu'elle attaque? Or, il arrive que si nous rions de quelqu'un, c'est des victimes; quant au scélérat, il nous amuse. Le but n'est qu'à moitié atteint.

Il y a encore toute une partie des Robert Macaire que nous parcourrons plus rapidement que les précédentes, car dans celle-là nous côtoyons le plus souvent la haute fantaisie, le roman, l'impossibilité même. C'est l'ensemble des professions super-coquentieuses qu'exerce l'aventurier et les aventures de toutes sortes dont il se tire avec plus ou moins de bonheur. 11 est tour à tour avoué, avocat, mendiant distingué, libraire, commis voyageur, agent matrimonial, époux lui-même, un jour » complaisant », un

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L'averse.

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aiilrc jour admirablemenl refait par plus forlc que lui, professeur d'iiiduslric, i-emplaceur militaire, magactiseur, architecte, marbrier, auteur dramatique, oculiste, dentiste, préparateur au baccalauréat se chargeant bien de faire recevoir les élèves, mais non de les instruire. ?s"est-il pas non plus |)eintre, parfumeur, marchand de bibles, fondateur d'une religion, cl compositeur de musique?

Certes le but est fort louable, et Philipon avait la noble intention de dénoncer le cabotinage et le banqnisme dans toutes les classes de la société. Encore fallait-il ne pas le faire de cette façon un peu superficielle ou, dans certains cas, un peu trop forcée. Il fallait surtout ne pas délaver la sauce au point de la faire parfois paraître fade. On protitait tellement du succès de la série qu'on fit plusieurs reprises, et qu'un jour même, à court de sujet, ou en ^int à représenter Hobert .^hicaire artiste dramatique et à prendre Frederick Lemaitre comme type : dans deux planches on le voit refuser de jouer à moins que son directeur ne partage la recette avec lui. Le protagoniste des Robert Macairc entrant à son tour dans la galerie, c'est bien le comble de l'ingratitude I

La portée ])hilosophiqne du fameux album est résumée dans nne de ses dernières planches. Daumier a dessiné les deux insé- |)arables coquins en tilbury, très insolents, très gouailleurs, habillés de neuf, prêts à passer sur le corps des promeneurs qui se les montrent au doigt d'une manière peu rassurante.

— Bertrand : « Dis donc, s'ils allaient nous faire un mauvais parti, tous ces meurt-de-faim là? »

— Hobert Macaire : » Qui? La populace? Tu ne la connais pas; Ca crie, ça gueule après les gens riches, comme les chiens après les mendiants, mais ça ne mord pas. C'est pas méchant, c'est bêle, et

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