CHAPITRE VIII
Daumier à l'ouvrage. — Pourquoi sa vie n'est pas lui loman. — Kssai de classification de ses lithographies. — I, 'esthétique de llauniier. — La musique et les musiciens. — Les acteurs. — Los croquis tragiques. — Opinion de Baudelaire.
— Les caricatures tragico-classiques sont-elles un « blasphème »? — Leur but.
— Le public au llicàlrc.
La prodiiclioii considérable de Dauinicr ne l'a pas enipêclic d'èlrc un grand consciencieux. Ces croquis si enlevés, si ra|)idcs en apparence, qui rendaient avec tant de nalurd el de vie les sujets les plus di\ers, étaient le IViiil, en réalité, de longs et patients eiïorls. C'est le propre de l'art véritable de donner aiusi l'illusiou delà nature, delà simplicité et de l'aisance, en dissimulant toutes les peines de l'ouvrier. On peut même dire ipie l'dM n'<d)lieu[ l'extrême simplicité (pi'aii moyen de l'exlrème labeur. Ainsi, les pierres siu' lesquelles travaillait Daumiei- aui'aient pu à elles seules raconter de quelle façon acharnée l'artisle poursuivait la vérité et chcrciiait à la serrer de près. Elles étaient, en (|uelqu(î sorte, toutes rousses des li-aits de l'iisain ell'acés dont il les avait couvertes. Puis, parmi tant d'indications entre-croisées, il démêlait avec une sfu'eté surprenante la ligne qui rendait enlin la l'orme qu'il avait rêvée.
Non seulement, dans une nièruc ((Hupasiliiin, il y avail ainsi uii aclicmiuement vers la l'ornn' délinilive, mais encore, pour satisfaire à l'aclivité de cet esprit, plusieiu's dessins à la fois se trou-
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vaieiit toujours en (raiii. Itieii des artistes de son temps se rappellent la table ronde sur laquelle étaieni disposées les Imil ou dix pierres commencées. Le dessinateur tournait sans cesse, allant de l'une à l'autre, effaçant on ajoutant, tantôt accentuant une intention, tantôt modiliant une expression. Ile cette façon, peu à |)eu, les choses prenaient tournure et arrivaient insensiblement vers ce degré de netteté, de précision et de force que l'on retrouve jusque dans les pages les moins importantes.
Comment Daumier |)ouvait-il concilier un aussi minutieux ellori avec une aussi étonnante abondance? L'explication tient dans un ■mot : c'était un laborieux. Il est arrivé plus d'une fois que les huit pierres commencées furent achevées en une nuit, et que pendant le jour il travaillait à ses lableaux et à ses aquarelles. Ses moments de loisir, il les consacrait à des causeries pleines de gaîté et d'entrain artistique avec ses lidcles amis, ou bien encore à des promenades à travers Paris, à des excursions en famille à la campagne, pour se retremper un instant des fatigues de sa féconde réclusion dans les sources vives de la nature, ou par le contact de ces foules auxquelles il aimait à se mêler pour les observer à leur insu. Et en se reposant, on peut dire encore qu'il travaillait.
On ne s'étonnera donc pas que la vie de Daumier ne soit pas riche en aventures, remplie de traits romanesques et caractéristiques. D'ailleurs, surtout à notre époque où l'on n'obtient un peu de renommée que grâce à des peines incessantes, quelle existence d'artiste présente beaucoup de ces incidents propres à satisfaire une curiosité assez vaine? La vie d'un Millet, d'un Corot, d'un Delacroix se passe à travailler sans s'occuper du reste, travailler sans relâche. Ces grands hommes nous laissent mieux qu'im