I. HOMME ET L'ŒUVRE
bens, que liaphai'l, se complaisent, eux aussi, toujours dans les mêmes têtes, et rien ne serait-il plus faux? Ne pourrait-on pas accuser les personnages de Molière d'être toujours les mêmes, et de parler toujours la même langue? Un violon, sur lequel on exécute dix, vingt, cinquante airs dilîércnts, a toujours le même timbre. l>ira-t-on que l'artiste joue toujours le môme air? 11 n'y aura, pour commettre cette erreur, que les gens dépourvus de tout sens musical.
Telle est au contraire la multiplicité des Ivpes observés et mis en scène par Daumicr, qu'il serait assez dangereux de vouloir, en choisissant un certain nombre de traits communs, indiquer un type général. Il se trouverait qu'on en aurait toujours oublié (pielcju'un qui viendrait démolir cet échafaudage factice. Tout au plus peut-on indiquer les séries où il a le plus particulièrement fixé ce type bourgeois qui comprend tous les âges, toutes les complexions, tous les caractères.
il a posé les premiers éléments dans certaines séries du début, telles que les Types français ou les Croquis ([expression. Les premiers nous donnent l'homme plutôt considéré au point de vue de la profession : c'est le tailleur, le boucher, le charcutier, le coilfeur; bref, tous ces métiers familiei's, tous ces auxiliaires de notre vie citadine, étudiés dans leur (Costume, leurs occupations, leurs tics. Celle série n'a guère (ju'unc valeur documentaire, car, comme art, elle est d'une exécution mince et d'un caractère chargé. Elle peut être toutefois placée au même rang que les études précises et s|)iriluell(>s de Cai-Ic ^'ernet sur les petits métiers de la rue. Il y a comnuj cela luie foule de renseignements sur le côté matériel de notre existence qui pourra
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servir aux historiens fuliirs, el le répertoire est au moins aussi riche que ceux que nous ont légués les siècles précédents. Mais c'est une face infime des éludes de Daumier. C'était un simple commencement, un essai dans la voie de l'observation familière, au moment oîi les lois sur la presse venaient de rogner les ailes à la satire politique.
Déjà on trouve beaucoup plus de largeur et une verve bien moins étriquée dans les Croquis (T expression, petites scènes à deux ou trois personnages assez poussées. Ces sortes de scènes détachées, croquis volants d'une attitude, d'un geste d'impatience, d'avidité, de tendresse, sont serrées encore de plus près dans les Beaux jours de la vie et dans une série aussi générale que son titre : Tout ce qu'on voudru (I), extraordinaire défilé des mille petits accidents de la vie : fêtes, disputes, raccommodements, promenades, rencontres de créanciers, drames de rue et d'intérieur. Elles atteignent leur perfection dans l'aisance et la sûreté avec une courte série, les Parisiens en 1852, suite de grands croquis superbement enlevés.
Mais pour la recherche du type, les Deau.c jours de la vie (2) nous arrêteront un peu plus longtemps. Ce sont pour la i)lupart des dialogues comportant rarement plus de trois acteurs; les personnages étant de moyenne grandeur et se détachant sur le simple blanc du papier ou sur un fond légèrement estompé, sans préoccupation d'un cadre quelconque, on peut étudier, sans se laisser distraire par les accessoires, la vérité el la variété des types. Tous ceux que vous connaissez, que vous coudoyez jour-
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nellemeiit sont là, depuis le plus jeune jusqu'au plus âgé, depuis le pauvre diable râpé el honteux jusqu'au ricliard épanoui. Il y a de grands dadais qui tentent l'épreuve redoutable du premier cigare, des vieux présomptueux qui adressent galamment, les yeux allumés et la bouclio fondue d'un sourire édenté, des madrigaux à des beautés plus que mûres, el même dé-jà desséchées quelque i)eu. l'ne simple scène portant cette légende : « Ohl... papal... » est de haute comédie; un adolescent aux allures de vainqueur promène à son bras une grisetle, et soudain se heurte à un vieux monsieur aux yeux sévères, à la-barbiche implacable, les bras croisés. Une autre, amusante au possible, représentera un galanlin frappant, la bouche en cœur, à la porte de quelque bonne fortune, et soudain à cette porte brusquement ouverte apparaît un mari noir et tanné en diable, à la mine peu accommodante. Cela est si juste d'expression et de mouvement (jue l'on embrasse d'un coup d'œil les sentiments successifs qui animent les personnages dans l'espace d'un moment : on voit le geste qui a précédé et le geste qui va suivre; on devine quelle grimace de dépit va succéder au sourira, ou quel sourire précédait la soudaine grimace de sur[)rise ou de colère. Mais là encore, où trouver un type général, dniil la descriplion jinisse s'appliquer à tous les autres'.' Chacun de ces dessins est bien à la vérité une synihèse prodigieusement habile et naturelle de centaines d'individus entrevus au cours de nos promenades, mais pas un ne ressembli' à l'autre. Les jeunes gens'.'' Il y en a de timides avec des yeux baissés, de grands nez et des cheveux lisses; il y en a d'autres triom|)hants et potelés, avec des nez retroussés et frisés comme des caniches. Les femmes? Voici des maigres avec des
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nez pointus, des épaules et des coudes qui font saillie sous rétoiïe; voilà au contraire de bonnes commères qui remplissent et tendent leur corsage, et leur petit nez tout rond semble prêt à disparaître entre les joues à la moindre velléité de sourire; celles-ci ont une bouche mince et pincée de pimbêche, celles-là une bouclie épanouie de gourmande, d'autres l'ont maussade avec les lèvres avancées, et d'autres, prétentieuse avec les lèvres qui l'ont le petit cul-de-poule. Les bourgeois? C'est encore plus embarrassant. Choisissez entre les vieux lapins ruminants et timides, les secs el durs aux traits taillés comme à coups de serpe, les réjouis aux contours amoureusement arrondis, avec des fossettes, des yeux qui nagent dans une boule de graisse. Des chauves et des chevelus, des raies et des toupets, des favoris, des mentons rasés, des moustaches en brosse qui se hérissent sous des nez de gardes nationaux, qui voudraient avoir des allures belliqueuses. Que sais-je? L'assortiment est immense, et c'est, en un mot, l'imprévu sans cesse renouvelé de la vie.
Pourtant, un trait assez commun à la plupart des bourgeois de Daumier, quand ils ne sont pas poussés à bout par quelque circonstance extraordinaire (et encore!), c'est leur expression générale de placidité et de doux étonnement. Ils ne sont pas toujours bien malins, même lorsqu'ils clignent la paupière d'un air astucieux, mais ils sont si braves gens! Leurs bons yeux ronds sont à ileur de tête, leur bouche s'élargit et se serre d'un air de gravité, leurs narines se dilalent par l'habitude qu'ils ont de tout faire avec conviction, et surtout, chez un grand nombre, les sourcils sont extrêmement relevés comme chez les personnes qui font de grands efforts pour comprendre les choses les moins compli-
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qiiées. Voilà quelques-uns des caractères généraux des personnages, mais ils sont sans cesse modifiés par mille nuances imperceptibles, et pourlant significatives, il faut y ajouter la rondeur un peu solennelle des manières, les maintiens décents et corrects inspirés des principes de la Civilité puérile et Iionnêtn. Pardonnezleur quelque peu de gaucherie en faveur de leurs bonnes intentions; ils ne peuvent pas, car leur vie, en somme, est laborieuse, avoir approfondi les raffinements de la disliiiclion. Pour eux, le comiitp il faut, cet idéal bourgeois de rélégance, est le seul but où ils aspirent. Aussi, nous remarquons qu'ils sont d'une correction très méticuleuse dans la tenue; leur cravate ne fait pas un pli compromettanl, leur redingote est digne; tout l'ensemble de leurs personnes est « propret ».
Quelle erreur ce serait de les prendre pour des frères, ou même pour des cousins éloignés de Joseph Prudhomme ! Ils n'ont rien à voir avec ce magnifique fantoche. Prudhomme est une figure apocalyptique; il incarne l'alfolement de la gravité. Ils seraient les premiers à rire de son accoutrement, de son faux-col, de ses lunettes et de son chapeau à grands bords. Autant Prudhomme est fictif et exceptionnel, autant ils sont naturels et ordinaires. Certes Joseph Prudhomme est une étonnante invention de fantaisiste observateur du détail, mais les bourgeois que nous étudions le dépassent de toute la différence qu'il y a entre la fantaisie et la vie. L'élève de Brard et Saint-Omcr pose toujours pour la galerie, eux ne se sentent pas observés et n'agissent ou ne parlent (pie |)our eux-mêmes. 11 n'a (|u"uu seul tic : rcmphasc qui se rengorge; qu'une seule manière de penser, qu'une seule attitude; ils en ont mille dans une heure. Il n'a pas une seule passion;
HuXOni:: DAI MIER.
ils les ont toutes. Prudhomme est drôle jusqu'à la boufl'onnerie, et à la longue il doit calculer ses effets. Les bourgeois de Daumier sont mieux que drôles; ils sont vérit.iblement comiques. Suivant la fine observation de Baudelaire, « un être n'est comique qu'à la condition d'ignorer sa nature. » Or. il est impossible de pousser plus loin qu'eux cette ignorance. S'il faut leur trouver une parenté littéraire, nous savons bien où nous la chercherons. C'est dans cette veine large et franche d'observation gauloise qui a donné naissance à tous nos vieux fabliaux et à nos meilleures comédies de mœurs. Les bourgeois de Daumier ont pour ancêtres tous ces bonshommes honnêtes, naïfs dans la vie privée, roués parfois en alfaires, gobeurs toujours dans l'ordre politique: c'est M. Guillaume dans la farce de Maistre Pathelin, de même que ce chicanier est le prototype des Get^s de justice, de notre caricaturiste. Ce sont encore les types qu'on voit disséminés dans les fables de La Fontaine, plutôt que dans ses contes un peu artificiels. C'est -M. Jourdain, ou .M. Thibaudier. ou M. Dimanche, ou tous ces Gérontes, ces Argans, ces Chrysaldes qui malgré leurs travers sont bons pères de famille, bons époux, et furent, en 1830, bons gardes nationaux. Enfin ce sont les bourgeois qu'on rencontre dans les pièces de Regnard, de Dancourt, pour arriver en dernier lieu à ceux de Labiche. Ceux-ci sont les plus proches parents des crayonnages de Daumier. M. Perrichon, Marjavel et Célimare n'ont pas plus de conviction et de bonhomie : pareillement ils sont à leur aise dans leur milieu bien observé et bien approprié. Labiche au théâtre et Daumier dans le journal ont suivi une voie parallèle si l'on s'en tient aux simples scènes de la vie familière. Les bourgeois de Labiche et ceux de Daumier ont cette dilîérence
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avec ceux des siècles précédents qu'ils sont moins passifs, plus raisonneurs, et plus pénétrés de leur importance sociale. Ils se meuvent aussi dans un cadre beaucoup moins conventionnel. De même que, dans les comédies de Labiche, aux quatre fauteuils traditionnels du tliéàlre classique a succédé un décor minutieux et précis, salons, boutiques, jardin « d'agrément '>, gares de chemins de fer ou casinos, de même Daumier, avec son sens exquis du paysage et de la mise en scène, nous fait entrer dans la plus profonde intimité avec ses personnages.
Cette préoccupation du milieu vaut la peine qu'on s'y arrête. Aussi bien, cela nous permettra de développer et de compléter les rapides indications que nous avons données sur llaumier paysagiste et coloriste.
Les intérieurs d'abord. La chambre à coucher tient une place importante : c'est là en effet que l'on prend le temps de penser à l'avenir, de discuter des choses qu'on doit sacrifier dans le jour à la besogne quotidienne. Celle chambre où éclosent les espérances, où éclatent les scènes de jalousie, où l'on mouche les marmols en faisant des conjectures sur leur vocation, est simple, peu luxueuse, mais respire généralement l'ordre et l'économie. (In n'y connaît pas le bibelot, ou bien alors des bibelots de pacolille, qui répondent peut-être à de vagues aspirations artistiques, mais combien travesties ! En revancbe les meubles sont solides o( L'utretenus avec conscience; le lit en acajou avec ses rideaux de calicot aux longs plis honnêtes sous lesquels ou ronllc si bien en songeant aux échéances; la pendule à sujet sur la cheminée; aux murs l'indication d'un ou deux portraits de famille dans des cadres ovales; enfin deuv faulcuils, lui guéridon, el au coin du