‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 4 sur 82 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les deux rires. — Les caricaturistes sans le vouloir. — Les dieux de la caricature. — Conversation avec un artiste. — Honoré Daumier. — Valeur historique et artistique de son œuvre. — La récompense des caricaturistes.

Après tant d'écrivains qui ont délini et analysé la caricature, il serait oiseux de disserter longuement sur celte forme de l'art. Pourtant, au moment d'écrire la vie d'un homme qui lui dut une réputation considérable, qui a dépensé à son service la meilleure partie de ses forces, d'un artiste que les plus sévères et les plus illustres ont considéré comme un égal, pour ne pas dire comme un maître, il nous parait utile encore de montrer, en peu de mots, que la caricature, trop souvent dédaignée, presque toujours méconnue, peut se réclamer des manifestations les plus élevées de l'esprit humain.

C'est un grand malheur d'être né avec le don de faire rire ses semblables. Avec toutes les qualités d'une âme fière, sensible, répugnant à toutes les injustices el à tous les ridicules, on courra

HONORE DAIjMIER.

le risque d'être par la l'oule confondu avec les pitres sans conscience et sans vergogne. Le bâton de maréchal, pour cet écrivain qui cingle et déchire, pour ce dessinateur qui fait transparaître, h travers les difformités physiques, les laideurs morales, sera un simple brevet d'amuseur. Le public est porté à croire, parce qu'il rit facilement, qu'il est facile de faire rire. Il ne distingue pas entre le beau rire qui est fait d'indignation, et le rire presque animal qui ne vient que de l'inditTérence ou de l'ignorance.

Le premier s'attaque à la force, aux préjugés triomi)liants, aux parvenus, aux méchants ; le second s'exerce aux dépens de la faiblesse et du malheur. L'un aide à la victoire des bonnes causes, et n'est qu'une forme de la raison; l'autre souille jusqu'à l'honnêteté et jusqu'à l'amour. Alulheureusement, la pauvreté de la langue a donné le même nom : caricature, au dessin satirique et vengeur d'un Daumicr, et à l'immonde assemblage de traits sans forme, sans pensée, sans pudeur, qui s'adresse aux plus bas instincts et aux plus grossiers spectateurs.

Entre ces deux rires rien de commun, pas plus qu'entre une parade de tréteaux et une comédie de Molière. Il savait bien, celuilà, combien élevée et délicate est la mission des grands peintres du ridicule, et il y avait au moins autant de tierté que de découragement dans cette parole : « En vérité, c'est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens. » Il leur faut, à ces honnêtes gens, un rire qui les réconforte et non un rire qui les dégrade. Derrière la moquerie, ils aiment à sentir de la bonté, car ils savent que tout, dans celte vie, se conclut par la douleur. Une seule chose, pour eux, ne mérite pas de pitié : la lâcheté et l'injustice. Mais alors, combien le railleur s'élève! Quelle dignité il

i;iIOMME ET i;œuvRK.

peut |ireridrc soudain! Indiilgunt, a])ros tout, aux petits travers que son terapérament lui fait sentir plus vivement que le commun des liommes, il devient le plus terrible des exécuteurs, et ceux qu'il cloue au pilori de sa colère y demeureront éternellement attachés.

C'est que la puissance du rire est aussi grande que celle de l'effroi, autre source des émotions artistiques. Si profondément que nous remue le drame, la comédie a sur nous une i)rise au moins égale. Quant aux sentiments mixtes que l'art peut éveiller dans nos esprits, rallendrissemcnt, par exemple, ou la joie, ils peuvent aussi bien se produire par ie rire que par la peur. .\ous verrons en elTet, dans ce livre, plus d'un cas où des pensées tendres^ émues, accompagnent un premier mouvement d'hilarité. Peut-être même une image grave ou triste n'aurait-elle pas aussi sûrement provoqué une larme discrète.

Tous les développements sur la caricature peuvent, en somme, se ramener à deux mots célèbres: le premier, de lîabelais, qui en définit la tendance : « Mieux vaut de ris que de larmes escrire, pour ce que rire est le propre de F homme » ; le second, de Beaumarchais. qui en précise les procédés : « Je me Inite de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer » ,

Ces deux hommes, joignant l'exemple au précepte, nous ont laissé en litlératiu'e des caricatures à jamais durables. L'un a préparé le monde moderne, en sapant impitoyablement les institutions du moyen âge ; l'autre a aidé à l'éclosion du monde nouveau, par ce lever de i'ideau de la Révolution : Fitjurol Ces deux exemples suffiraieni à prouver que la caricature est une force. Nous voulons insister sur ce point qu'elle doit être une œuvre d'art.

Tous les liommes, surtout ceux qui se laissent vivre sans penser,

ont un idéal vai;uc, une sorte de besoin, d'instinct sentimental qui les porte vers « l'agréable » et le « joli ». JNous ne disons pas le beau, car le beau est trop austère, trop simple, presque trop commun. Le beau, nous le coudoyons à tous les instants sans nous en douter. Nous passons à côté de lui, indifférents, car il fait partie de notre vie de tous les jours, et nous le cherchons dans les objets où il n'est pas, dans les exceptions et dans les mensonges.

L'homme qui, avec une certaine facilité de main, s'applique à flatter cet instinct, à chatouiller cette manie, est à peu près certain de conquérir le nom d'artiste, tandis qu'on le refusera longtemps à celui qui se tue à nous dire la vérité. Nous ne marchandons pas nos éloges à ceux qui nous flattent. S'il nous faut décerner une médaille (puisque la médaille est notre unique manière de témoigner notre admiration), nous n'hésiterons jamais entre celui qui nous exhibe des ApoUons et celui qui nous décrit des charbonniers. C'est tout simplement parce que nous nous croyons plus près de l'Apollon que du charbonnier. Nous admirons de confiance des Madones ou des Vénus, à cause de leurs traits réguliers et de leur absence d'expression, mais nous ne songeons pas que ces Vénus et ces Madones, si elles sortaient de leur cadre, seraient peut-être des personnes prodigieusement bêtes.

Que nous apprennent sur la vie ces figures majestueuses et poncives? Quelle pensée nouvelle et piquante font-elles naître dans nos esprits? Quelle émotion provoquent-elles dans nos cœurs? Le vieil Ésope, qui fut lui-même une vivante et pensante caricature, a trouvé un mot pour désigner ces têtes superbes, où il ne manque que la cervelle. Cette parfaite régularité, loin d'être

L'HOMME ET L'ŒUVRE

profitable à l'art, finirait par être sa mort, car on ne concevrait plus la beauté en dehors de certaines règles de convention, en dehors de « canons » sacro-saints, qui contraindraient les artistes à d'éternelles recopies. Heureusement les esprits indépendants, les penseurs et les chercheurs ont vile fait d'enclouer ces canons-là.

L'œuvre d'art ne peut être qu'une exagération de certains traits caractéristiques. Représenter l'homme tel qu'il est est presque impossible et tout à fait inutile. Les artistes ne peuvent songer qu'à le reproduire plus beau ou plus laid que la réalité. Le faire plus beau est un mensonge, le faire plus laid- est une leçon. Lequel vaut mieux? La question ne sera jamais tranchée, car il n'y a pas dans le domaine de la pensée de solution absolue. Mais on peut faire remarquer, toutefois, que les artistes qui montrent l'homme en beau ne feront jamais que des figures décoratives, ('eux qui, au contraire, sortt épris des traits caractéristiques de la nature, pensent et font penser. N'est-ce pas un but plus noble, et, malgré les apparences, plus délicat?

Entendons-nous sur un point. Nous serions mal compris si on croyait que nous prêchons à l'écrivain ou au peintre de ne chercher et de ne collectionner dans la nature que les difformités et les horreurs. Ce serait un goût dépravé, pas autre chose. Mais quand une laideur se rencontre, il ne doit pas faire un détour ; il peut l'accepter franchement, elle deviendra belle par la force même des choses, par la seule sincérité de l'exécutant. Et, comme le travail d'art n'est en résumé qu'un travail d'élimination bien entendue des détails inutiles, et d'accentuation personnelle d'un petit nombi'e de détails caractéristiques, l'artiste se trouvera tout

lONOllE DAIMIER.

simplement avoir fait plus laid que nature, tout en ayant accompli une œuvre belle.

V^oulez-vous un exemple à ra})pui de ce raisonnement qui n'est point un paradoxe? Allez au Louvre, dans la salle des Primitifs. Vous trouverez là, sans mentir, la plus belle collection de caricatures qui se puisse imaginer. Il y a des ascètes qui seraient risibles de maigreur s'ils n'étaient si resplendissants de foi; il y a des Vierges, vulgaires comme des paysannes, et sublimes comme des mères ; des « donateurs » agenouillés dans de ferventes prières, qui sont empêtrés et balourds ; des bienheureux dont les faces mal équarries respirent cette confiance intérieure de ceux qui ne songent qu'au monde meilleur; des maudits qui ne paraissent pas être de trop mauvais diables. Tout cela est empreint d'une beauté particulière, et bien des grands artistes sont venus rêver de longues heures devant ces œuvres naïves. Ce ne sont, au pied de la lettre, que des caricatures. Il en est une surtout que je vous recommanderai : c'est un petit tableau, de Ghirlandajo, qui ne contient que deux figures : un vieillard, un enfant.

L'enfant est un de ces blonds bamh'ini dont on baiserait avec tendresse les joues rondes et fraîches, dont on caresserait des heures les longues boucles jaunes. Son profil est si gracieux que l'on oublie de critiquer la ligne dure et sèche qui le limite, comme coupé au couteau. Cette sorte d'enfant de chœur, coiffé de la petite toque florentine, regarde avec de grands yeux aimants le vieillard qui est une façon de prêtre ou de grand-père. Chose

incroyable, ce spectacle ne le fait pas éclater de rire ni vous

non ])lus.

Cependant, le vieil liomnie. cliauve, avec ses petits yeux, ses

LHOM.ME ET L'ŒUVRE

bajoues flottantes, pourrait être pris pour le type accompli du grotesque dans la figure lumiaine. Ce personnage est pourvu d'un nez... peut-on appeler un nez le prodigieux tubercule, rugueux et rutilant, qui surplombe sa bouche flétrie? Cela tient de la pomme de pin et de l'eczéma ; c'est tout une famille de nez greffés les uns sur les autres; c'est accidenté, imprévu, fantastique. Cet organe, le peintre l'a impitoyablement, minutieusement décrit; il n'a pas omis un bourgeon, un creux ou une saillie. On serait plutôt porté à croire qu'il en a ajouté. Cette trompe inouïe, cette trogne unique, qu'on supposerai! vouée aux risées, est presque un objet de respect.

Ah! mais il y a dans toute cette figure une expression de bonté, de douceur, d'attention attendrie I Celte vieille ruine cocasse et difforme contemple celte fleur humaine avec tant de sérieux et de mélancolie, avec un amour si profond et si rayonnant, que vous ne pouvez pas même sourire devant celte sublime caricature.

-Montez plus haut encore. Consultez les maîtres les plus augustes. Vous verrez que Michel-Ange a tordu de formidables caricatures dans le Jugement dernier^ dont quelques-unes, comme le groupe des cardinaux, sont de violentes satires personnelles, presque un article de journal d'opposition. Vous verrez Rembrandt qui n'a aimé de toute la force de son génie que des souffreteux , des faces ridées, des pommettes saillantes, de petits yeux pétillants ou de grands yeux dilatés par la lièvre. Téniers vous racoulcra parla bouche de ses magots, depuis longtemps réhabilités, toute une nation ol toute une époque. Tous les Hollandais, magnitiqiu's peintres, sont de parti pris de magnifiques caricaturistes.

HONOaÉ DAUMIER.

Dans toutes les écoles et à tous les temps vous trouverez de ces exemples. D'un cùlé, une légion admirable de caricatures de pierre, œuvre d'artistes inconnus, peuple nos vieilles calliédrales. D'un autre, c'est Albert Durer qui, non content de prêcher d'exemple, écrit cette parole hardie et profonde : « Toute recherche de la beauté me semble inutile. « D'un autre encore, Léonard de Vinci, le peintre de l'impeccable Joconde, nous laissera un étonnant recueil où il semble que pas un genre de laideur ne manque au catalogue. Caricatures aussi les portraits d'Holbein si frappants de vérité et si désespérants de précision. N'est-ce pas une série à la manière de notre Daumier, que ces curieuses petites vignettes de la Danse macabre ? En vérité, nous aurions des pages à remplir de ces exemples, et il nous serait trop facile de prouver que presque tous les grands artistes ont été de grands caricaturistes.

Il est pourtant, il faut le reconnaître, des époques dans l'histoire de l'art où les types nobles, la recherche de la pureté des lignes, semblent avoir régné sans partage. Il est même des artistes dont la vie a été vouée h peu près entièrement à ce rêve de créatures supérieures et comme chimiquement pures.

On cite l'époque grecque, sans songer d'ailleurs qu'Apollon, Minerve, Diane traînent à leur suite Thersite , un troupeau innombrable de Faunes, de Silènes, de Marsyas. Qui sait tout ce qui s'est perdu de ces créations comiques, dont il reste encore quelques éparpillements sur des poteries? Le peuple qui applaudissait .Vristophane n'aurait pas été sensible aux beautés d'une caricature pétrie de verve?

Certes, il y a eu un Virgile et un Raphaël dans l'œuvre desquels la caricature est absente. .Mieux vaudrait pourtant que le héros

L'HOMME ET L'ŒUVRE

de VEnéide fût un peu moins pleurnicheur, et se conduisit un peu mieux avec les femmes : il ne serait pas, par moments, une involontaire caricature. Le jour où Raphaël a voulu peindre un possédé, en prose un hystérique, il a fait d'innombrables études, et il a eu si peur d'être trop près de la vérité qu'il ne nous a donné qu'un piètre à-peu-près (1). Quoi qu'il en soit, laissons aux chastes leur admiration exclusive pour l'amant de la Fornarina et pour l'amoureux des jeunes pâtres. Et s'ils nous objectent Racine, nous répondrons par les Plaideurs: Mozart, nous leur chanterons la scène de la clochette de la Flûte enchantée. Si ces deux caricatures modèles, l'une en vers, l'autre en musique, ne les convertissent pas, nous abandonnerons la partie.

Peut-être n'était-il pas nécessaire de faire précéder la vie de Daumier et l'analyse de ses œuvres d'une aussi abstraite dissertation. Cet homme et cette œuvre, simplement montrés, étaient de taille à se défendre eux-mêmes. Mais on n'est jamais trop défendu, quand on est encore méconnu de quelques-uns.

— Quoi, Daumier méconnu ! De son vivant, vous voulez dire? Le prix qu'alteigHenl maintenant de simples feuilles litliographiées, le soin jaloux avec lequel les amateurs gardent ses trop rares œuvres de peinture, les éloges enthousiastes qu'ont semés de lui les critiques les plus sévères, tout cela ne prouve-t-il pas que l'heure est enfin venue où l'on reud pleine justice à cet artiste ?

— Je vous répondrai simplement par le court récit d'une conversation récente.

(1) Les Dt'moninqucs dans l'art, par le D' Charcol.

IIONOnÉ RAlMIEli.

J'étais dans la salle des estampes, à la Bibliothèque nationale, en train d'inlcrroger feuille par feuille l'œuvre du maître. Passe un artiste éminent, pour qui nous avons tous une vive svmpathie et une sincère admiration. Des relations étroites lui ont permis jadis de fréquenter assidûment deux des plus illustres statuaires du siècle, l'un comme parent, l'autre comme disciple. Bref, si je le nommais, on serait étonné, surtout après la reproduction de ses paroles.

« Tiens! vous voilà plongé dans les Daumiers! me dit-il avec ce clignement d'yeux familier, qui indique qu'on se trouve en pays de connaissance. (D'ailleurs comment un œil artiste ne reconnaîtrait-il pas, instantanément à distance, ces croquis d'une allure si personnelle?)

— Oui, répondis-je, cl toujours émerveillé !

— Bah! vous aimez cela, vous?

— Mais... vous ne l'aimez donc pas, vous!

— Voyons, ce n'est pas sérieux!

— C'est tellement sérieux que je prépare un livre en son honneur.

— Ah! voilà une drôle d'idée! Mais Daumier, mon ami, c'est tout ce qu'il y a de plus surfait. Et puis, c'est si oublié; cela n'intéresse plus personne, Dieu merci ! Ce sont des bouffonneries, des plaisanteries au jour le jour, sans profondeur, sans portée.

Ma foi, je fus un moment interloqué et troublé, assez douloureusement, je l'avoue. Je ne pus que hasarder timidement les noms vénérés de Corot, de Daubigny, de Jules Dupré, des magnifiques artistes qui chérissaient Daumier et l'admiraient haute-

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