‹ Honoré Daumier, l'homme et l'œuvreChapitre 5 sur 82 · I.UOMME ET L'.œiIVriK · texte numérisé non relu

I.UOMME ET L'.œiIVriK

ment. Je cilai quelques conlemporains qui le proclamenl uu dessinateur incomparable.

— Eli ! reprit mon interlocuteiu", un peu animé, et exagérant sa pensée comme cela arrive souvent clans les discussions d'art. Eh ! je ne comprends pas comment on peut appeler cela du dessin. Savez-vous pourquoi ceux que vous me nommez clianleut ses louanges? C'est parce qu'ils ont un intérêt personnel à ce qu'il soit un grand dessinateur. Sans cela, que seraient-ils, eux?

Pour le coup, je ne pus réprimer un sourire; je renouvelai seulement l'expression de ma surprise, et j'afïirmai à l'artiste qu'il ne connaissait pas Daumier. En effet, je fis allusion à certaines planches qu'il avait sûrement oubliées...

— Oui, oui, il y a bien cela. Mais c'est de la littérature. Croyez-moi, ne vous emportez pas trop. D'ailleurs, si vous admirez Daumier comme dessinateur, vous ne pouvez pas apprécier les beaux dessins de M. Ingres.

Littérature! M. Ingres! Aïe, les grands mots étaient làcbés ! Cependaul. M. Ingres a fait un jour un bien remarquable portrait, le plus beau qui soit sorti de son pinceau : le porlrait de M. Berlin. Ce gros homme, flasque, carré, entêté, gras, malin, campé lourdement sur sa chaise, les mains épaisses s'emboîtant sur les genoux... c'est une caricature!

N'importe. Pendant quelques heures, je fus ébranlé et anxieux. €c sincère et savant artiste avait mis dans ses affirmations tant de feu et de conviction... Je l'avoue humblement, je craignis un instant de m'élrc (rompe...

Puis, je refcuillclai mes /Ions Bourr/eois dont la bonhomie,

le naturel, rinnocoiite bêtise me remplirent de joie comme devant; je continuai par les Bas-bleus, et je fus de nouveau saisi par la finesse de l'observation et la saine philosophie. Je redemandai les portraits des Juges des accusés d'avril 1834, ces véritables statues vengeresses ; les Massacres de la rue Transnonain , ce drame qu'on ne peut contempler sans une profonde douleur ; les Aclaalités de la guerre de 1870, anathèmes en images. Châtiments au crayon; je me rappelai avec quel enthousiasme ardent m'avait parlé l'illustre peintre à qui cet essai est dédié... Et alors, je demandai, de cœur, pardon à Daumier d'avoir pendant quelques minutes douté de lui.

Si des hommes éclairés méconnaissent et ignorent Daumier comme l'avait fait notre sculpteur, ne pense-t-on pas que ce livre a quelque utilité, et ne convient-il pas une fois de plus, même après des études pleines de mérite, d'élever un modeste monument à un homme qui a laissé une œuvre considérable? Dissiper certaines préventions chez les délicats, faire connaître à une génération qui ne l'a pas connu un des artistes les plus originaux du siècle, et certainement le plus original dans l'art de la caricature, est un but digne de quelques efforts. ^ Nous avons voulu, avant de commencer ce travail, montrer que la caricature pouvait, quand elle est traitée par un homme de génie, être mise au rang des plus méritoires œuvres d'art. Nous avons voulu affirmer qu'elle était à la fois une conception et une arme, le travail d'un philosophe et d'un artiste. Elle répond aux tendances les plus généreuses de l'esprit humain quand elle défend la cause des opprimés; quand elle combat les vices, quelquefois par leurs propres armes, en les montrant si hideux

LllOMME ET LŒL'VRE.

qu'ils n'osent plus s'étaler. Elle a besoin non seulement de frapper fort, mais encore et surtout de frapper juste. Or rien n'est plus difficile que de trouver précisément ce côté faible de la cuirasse. Il faut, pour cette besogne, une péuélraficMi, un désintéressement et un courage que n'ont pas tous les hommes, et qui manquent même à bien des artistes. Il ne doit pas exister seulement un intérêt documentaire et bistorique dans ces gravures fragiles ; s'il n'y avait que cela, ce serait déjà quelque cbose, mais ce serait peu de chose. Un véritable caricaturiste doit avoir un œil perçant et une main prompte; il doit savoir tirer la quintessence du ridicule, sans tomber dans une grossière exagération. Avec un petit nombre de traits, il donne l'illusion de la vérité. Quelle abnégation ne faut-il pas à cet artiste pour se contenter de cette indication sommaire, de cette ébauche périssable! Quelle inépuisable verve ne lui est pas nécessaire pour faire pendant quarante ans la joie des plus difficiles et l'amusement des moins cultivés, pour parcourir toute la gamme des sentiments humains, depuis le sourire jusqu'à l'indignation, en passant par le rire sonore et consolant! Enregistrer, au jour le jour, l'ample comédie d'tme importante fraction de siècle; se faire l'historien fidèle des petites manies et des grands ridicules; encourager les honnêtes gens, et flétrir les coquins au pouvoir; en même temps, faire œuvre d'artiste, c'està-dire faire intervenir l'art dans le plus petit détail, dans une attitude, dans un pli du visage, dans un regard, dans la friperie d'un costume, dans un coin de paysage qui encadre une scène; se montrer un dessinateur scrupuleusement exact du mouvement, un étonnant coloriste avec les seuls éléments du blanc et du

HONORE DAUMIEK.

noir; èlre en un mol un beau peintre cl un beau philosophe; eii vérité, cela mérite quelque attention de la part de ceux qui pensent et quelque reconnaissance de ceux dont on a contribué à. défendre la cause. /

Oui, les grands caricaturistes ont droit, eux aussi, à un petife coin des Panthéons. Ils sont d'ailleurs assez rares pour qu'on leur fasse place de bonne grâce. Ils s'appellent, en littérature, ■hivénal, Rabelais ou Molière, et le prestige des mots alignés est tel qu'on les proclame grands entre les plus grands. Pourquoi refuserail-onle simple titre de grands à ceux qui ont buriné leur siècle en des feuilles volantes? Pourtant ils s'appellent Ilogarth et ils fustigent cruellement les débauchés et les sots. Ils s'appellent (loya, et ils poussent, en faveur de l'humanité et de la liberté, un grand cri de colère enfiévrée. Ils s'appellent même Carie Vernet^ Charlet, Granville, Gavarni, et ils laissent aux curieux des siècles à venir mille petites images exactes, fines, spirituelles, de notre vie, avec tous ses tics, ses mœurs, son grouillement, ses costumes. Rien de tout cela n'est insignifiant.

Cela ne se conserve pas dans les musées, c'est peut-être la seule différence. Eh ! tant pis pour les musées. Ils comprennent mal leur devoir de musées, voilà tout. N'est-il pas surprenant, par exemple, que le peuple ne puisse pas, en entrant au Luxembourg ou au Louvre, contempler au moins la caricature admirable du Ventre législatif? Que si l'on considère ce genre comme inférieur, et indigne d'entrer dans le sanctuaire, ignore-t-on que Daumier a laissé aussi des peintures qui font l'étonnement des vrais amateurs, et des dessins qui font le désespoir d'artistes enviés?

C'est comme cela que l'on a laissé échapper, au plus grand

i; HOMME ET LOEUVIIE.

profit de la spéculation, les œuvres de ceux qui nous maintiennent notre rang à la tète des nations. On a bien laissé partir les Millet en Amérique, ou s'éparpiller dans les collections particulières. Dieu sait ([uand on remettra la main dessus. De la même manière, on laissera se disperser l'œuvre de Daumier. C'est qu'il y a une certaine pruderie, et l'art académitiue no saura jamais se résignera prononcer son nom

Mais il n'est pas besoin toujoiu's d'avoir cet appui pour atteindre la gloire. Les bons esprits retrouveront dans les vieux recueils de la Caricature et du Charivari les merveilleux croquis d'Honoré Daumier et ils en jouiront bien tout seuls en artistes et en pliilosophes.

Ceux qui ont eu le bonlieur de connaître personnellement le maître sont devenus rares, et l'âge se fait sentir. Nous sommes lier d'avoir pu recueillir de leur bouche les indications elles traits qui constituent le véritable intérêt de ce livre. Aussi nous adressons à tous l'expression de notre reconnaissance.

Mous sommes convaincu que nous n'avons pas exalté plus qu'il convient l'intérêt et la valeur de la caricature, considérée comme manifestaliou aitisliquo. Mieux que de plus longs raisonnements, les nombreux exemples que nous allons en voir déliter sous nos yeux en seront, espérons-le, une preuve. Nous avous aussi la ferme croyance que Daumier réunit, à un très liaut degré, les qualités que nous avons (oui à l'iieure exigées d'im grand caricaturiste et d'un iu'Iiste sincère. Si uous avons réussi à inspirer à quehiues-uns le désir de faire avec son œuvre plus ample connaissance, nous sommes certain d'avance qu'ils partageront notre admiration.

Ces quatre ou cinq mille dessins qui composent le bagage de noire artiste doivent, dès maintenant, revendiquer la place qui leur est due. Elles ont été parfois incomprises de son vivant, ces feuilles volantes; plus d'un à l'heure actuelle les a oubliées, ou les ignore. Mais il vient toujours un temps oii la justice est rendue, où les contemplatifs s'extasient devant une partie de l'œuvre, oti les chercheurs, de l'autre partie, font de l'histoire.

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