CHAPITRE II
Origines d'Honoré Diiuniier. — J.-I!. U.iuinirr. — fioCit pivcoco de Daumier pour le dessin. — Ses promenades au Louvre. — Uaumier saute-ruisseau. — Commis de librairie. — Intervention de Lenoir. — Les nez et les oreilles. — Le tempérament de Daumier. — Son apprentissage de la lithographie. — Les premiers éditeurs. — Opinions républicaines. — Les dessins de la SilhoneKe. — Les Virtimcs de la Wvolulion. — Pi'emières planches pohtiques. — Médiocrité des débuts. — Le Palroiiilloliame. — La lithographie. — Daumier à vingt-deux ans.
Deux Ifoils de plume siilHsent pour expliquer et caraclt'riser Daumier. C'est un enfant du peuple et un Méridional.
A sa naissance plébéienne il doit la vigueur, le robuste bon sens, la franchise, l'horreur des conventions et des grimaces, l'amour de la justice, ainsi qu'un grand fond de bienveillance et de bonté; il lui doit aussi des reins exceptionnellement solides au travail. Quant à son origine méridionale, elle a donné à l'artiste la vivacité, l'entrain , la finesse, celte gaîté spéciale toute faite de lumière et de verve, cette rapidité do conception et cette facilité d'exécution, cet esprit assimilateur, en un mot, (jui sont le propre de ses compatriotes. Il est vrai qu'il lui a manqué une des qualités, ou plutôt une des forces principales des hommes du Midi ; l'auiliilion. I']n revanche, il en avait reçu en partage une aulrequi ne leiu' est pas très commune : la modestie. On ne peu! pas être parfait.
Honoré Daumier naquit à Marseille, le 26 février 1808. Son père était originaire de lié/iers, mais sa mère était une Mar-
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seiliaise pur sang. Elle avait toute la fougue, les illusions faciles et les découragements prompts des Phocéennes. Jean-Baptiste Daumier était plus concentré, plus taciturne, mais son esprit n'avait pas moins de tendances à s'envoler dans les projets et dans les espérances. C'était un poète.
Poète à sa façon; une sorte de Reboul, vitrier au lieu d'être boulanger, avec la célébrité en moins; ce sont à peu près les deux seules différences, car il est difticile de supposer que telle élégie ou telle tirade tragique du rimeur de Béziers n'était pas sensiblement égale au trop fameux « Ange au radieux visage » du poète de Nîmes.
Nous n'irons même pas jusqu'à citer les vers dans le mauvais style classique reproduits par M. Champlleury dans la Caricature moderne. Ces sortes de citations ne prouvent pas grand'chose, et n'ont qu'une bien faible valeur pour la recherche de l'hérédité. Honoré Daumier, d'ailleurs, en voulait quelque peu au spirituel écrivain de cette exhumation des œuvres paternelles. Avait-il peur qu'il ne restât certains vieux classiques impénitents, capables de reprocher au caricaturiste, qui avait si démesurément chargé l'antiquité, de n'avoir 'pas suivi un si bel exemple? Nous n'en savons rien. Tout ce que nous voulons retenir, c'est que Jean-Baptiste Daumier avait des goûts et des aspirations supérieurs à ceux de sa classe. Il aimait la lecture avec passion; le hasard lui mettait entre les mains les œuvres de l'abbé Delille et de Jean-Jacques Rousseau; le manque d'éducation première faisait que tout cela s'était entassé au hasard et sans grand discernement dans sa tête. C'était déjà fort beau d'avoir l'ambition de suivre les traces de ses auteurs favoris. Il nous. suffit de
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savoir que c'était un homme intelligent et un brave homme.
Un jour il se décida, comme bien d'autres, à venir tenter la fortune à Paris. Phis riche de rimes (fussent-elles pauvres) que d'argent comptant, la petite famille provinciale connut la gêne et l'isolement dans cette vaste fourmilière d'indilférence. La publication d'un volume de vers, les VeiUccs poclKjiies, ne dut pas beaucoup ajouter à sa fortune. C'est assez dire que le petit Daumier (il avait alors sept ans), bien qu'il fût entouré d'une sincère tendresse, ne devait guère connaître le luxe, n'ayant sous les yeux que le spectacle de laborieux efforts et d'une vie chiche, et devait être appelé de bonne heure à gagner lui-même son pain.
Pétulant, tant soit peu flâneur, avec un penchant tout particulier à barbouiller des bonsliommes, tel se présentait l'héritier des Daumier, de Marseille. La llànerie devait promptement se tourner en précoce esprit d'observation, et le goût des bonshommes en passion très accentuée pour les arts du dessin.
Le voilà, le gagne-pain : il est (ont trouvé! Tant s'en fallait toutefois qu'il fût dès l'abord approuvé sans réserve. Les parents croient rarement au génie de leurs enfants. Jean-Raptiste Daumier ne lit pas exception à la règle. .Après tout, on ne saurait l'en blâmer : il commençait à savoir par expérience (|ue les Muses nourrissent mal leurs fidèles, et il pouvait voir avec quelque inquiétude son fils disposé à suivre une voie semblable à la sienne. Le jeune Honoré, pendant quelque tem|)s, en fui réduil à se cacher |)0iir dessiner. S'il allait, ce (ju'il aiui;iil l'orl, faire un tour au Louvre, et s'il en rapportait (pielqucs croquis d'après l'antique, il n'avait garde de s'en vanter.
Notons en passant ce détail, que le Louvre fut la première école
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de Dauinier, el les Grecs ses premiers maîtres. Elles sont fécondes plus qu'on ne le croit, ces rêveries d'enfant parmi la foule muette des vieux marbres. On ne saurait apprécier l'influence qu'elles ont sur l'avenir d'un esprit, combien elles l'affinenl, combien elles l'élèvent, quelles passions puissantes du beau elles font naître. Tout cela n'est pas austère, sec et mort, mais au contraire s'anime et laisse dans l'imagination des traces vives. Daumier a subi cette fascination, comme Michelet a subi celle des vieux monuments de l'art français au musée disparu des Petits-Auguslins (1). Plus tard les Hollandais et les Flamands furent par lui longuement contemplés et interrogés, Maison peut, sans hasarder une liypothèse trop fantaisiste, penser que sous les marbres taillés par la main des vieux sculpteurs hellènes, le petit gamin de Marseille sentait palpiter l'àme d'ancêtres.
La meilleure preuve de cette affirmation est d'ailleurs dans un croquis enfantin que Kaumier, à l'âge d'homme, aimait à regarder parfois et à montrer à peu d'intimes.
De ses enthousiasmes d'enfant artiste, Daumier dut assez durement retomber dans la réalité. Son père, après avoir pris conseil de quelques amis qu'il avait à Paris, le plaça chez un huissier. La première profession du futur caricaturiste fut simplement la fonction peu enviable de petit saute-ruisseau. C'est ainsi qu'il fit de fort bonne heure connaissance avec les Gens de
(I) <> Que d'àraes ont pris dans ce musée l'étincelle historique, l'intérêt des grands souvenirs, le vague désir de remonter les âges. Je me rappelle l'émotion, toujours la même et toujours vive, qui me faisait battre le cœur quand, tout petit, j'entrais sous ces voûtes sombres et contemplais ces visages pâles, quand j'allais et cherchais, ardent, curieux, craintif, de salle en salle et d'âge en âge... Je cherchais, quoi? je ne sais... La vie d'alors sans doute et le génie des temps » (J. Michelet).
"HOMME ET i;oi-:ivM!:.
justice. On a souvent cherché à expliquer par le procès qu'il eut en 1831 les rancunes toutes sp(''ciales qu'il semble avoir vouées à la gent chicanière. Le détail inédit que nous relatons ici nous montre que cette aversion remontait plus haut.
(".e bon garçon était fait pour porter les dossiers et approfondir les beautés de la procédure comme un écureuil pour rester en cage. 11 ne moisit |)as dans son étude, et avec une obstination très carrée, qui était aussi un des traits de son caractère, il déclara (|u"il lui fallait autre chose.
M. Jean-Baptiste Daumier savait bien quelle était cette autre chose, mais il tit la sourde oreille. Du moins il voulut tenter encore un essai, avant d'en venir à composition. Le cercle des relations une fois de plus cousulté, la nouvelle incarnation de l'adolescent fut celle de commis dans une liiirairie. On avait déniché dans quelque boutique bien obscure un parent du conventionnel Delaunay, libraire de son étal, el qui avait consenti à se charger de l'éducation commerciale du saute-ruisseau réfractaire. Il en fut pour ses frais. M""' Daumier commença sérieusement à se désoler, à répéter à son lils, avec de grands soupirs et un accent prononcé : « Mon pôvre Honoré, tu né sais pas ce que tu veux faire ! tu né le sais pas ! »
.\vec uuc grande douceur, il répondait invariablcmenl : i< .Mais si, je veux dessiner. " Il fallut bien que, de guerre lasse, le terrible mot fût entendu. Le père de Daumier lit appel à un juge dont l'arrêt dut faire palpiter un jeuu(î co'ur.
Ce juge n'était rien moius (|u'.Vlexan(lre Lenoir, le fondabMir du musée des monumcnis français, auquel nous avons fail allusion quelques lignes plus haut ; Lenoir, le courageux et ardent
arclléologuc qui a en quelque sorte altacht'' son nom au tombeau, apocryphe ou non, d'Héloïse et d'Abélard. Consulté sur les promesses que pouvaient présenter les essais de Dauraier. Lenoir répondit sur-le-champ qu'il n'y avait pas à hésiter, et que la vocation do cet enfant était le dessin.
Il s'en faut que ce premier triomphe d'une vocation ait été bien éclatant. Les esprits les plus sûrs d'eux-mêmes éprouvent parfois au début de leur carrière des hésitations, des défaillances qui seraient fatales si le don précieux de la volonté ne les aidait à franchir les obstacles. Les premières leçons de dessin que Daumier dut à Lenoir n'eurent pas d'antre effet que de le rebuter profondément.
Existe-t-il là quelque contradiction inexplicable? En aucune façon. On se rappellera seulement que l'enseignement du dessin était loin de présenter comme aujourd'hui tout l'attrait de la sincérité, de la liberté et de la logique. D'excellents professeurs, ou réputés tels, étaient encore convaincus qu'il était nécessaire de commencer par copier des « nez » ou des « oreilles » avant de se mesurer avec la nature. Ces leçons, à l'heure actuelle, sont appréciées à leur juste valeur, et on ne fait guère de différence entre leur méthode et celle qui consiste à apprendre à nager sur un tapis avant de se jeter à l'eau.
Pour peu qu'un jeune homme fût doué d'un véritable tempérament artistique, il ne pouvait pas se soumettre sans répugnance à un enseignement aussi impatientant. Il n'y a pas de mécanique pour apprendre aux enfants à marcher; de même, il n'est pas de collection de « modèles », si raisonnée qu'elle soit, qui puisse apprendre à dessiner. Ce sont des vérités aujourd'hui
L'HOMME KT l/ŒUVUE.
tellement reconnues qu'il y aurait quelque banalité à insister.
L'erreur grande avait été de mettre un jeune homme bien doué chez un professeur au lieu de le conlier à un artiste ou même de le laisser voler de ses propres ailes. Mais si les parents de Daumier pouvaient commettre cette erreur, si Lenoir s'y était laissé entraîner, il ne pouvait pas en être ainsi de Daumier lui-même.
Sans entrer encore dans une analyse plus minutieuse des facultés de celui qui devait être un si prodigieux artiste, nous pouvons ici donner une simple indication destinée à faire comprendre cette première mésaventure.
Daumier était né observateur, son goût l'attirait passionnément vers la nature, et la tournure de son esprit, avant tout clair et logique, l'éloignait des choses inutiles. Tout se passait dans sa tête; mais il fallait qu'une sorte d'incubation eûtlieu. Alors l'idée se précisait, prenait une netteté surprenante, et l'exécution survenait avec une rapidité inattendue. Nous aurons occasion de revenir bien plus en détail sur cette façon d'étudier et de rendre. Pour le moment ces traits nous suffisent à comprendre pourquoi l'apprenti dessinateur, se sentant déjà capable de marcher par luimême, refusait des béquilles, et pourquoi il se dégoûta bientôt de copier des nez et des oreilles, à la grande inquiétude de ses parents, et surtout de sa mère qui lui répétait : <i Mon pauvre Honoré, tu ne sais pas ce que lu veux faire. »
— Je veux dessiner ! reprenait obstinément l'adolescent.
— Mais Lenoir !
— Oui, Lenoir! mais ce n'est pas ça !
Comme il fallait bien pourtant arriver à -< ça », et que l'âge était venu de se mettre sérieusement en chemin et de « se dé-
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brouiller ». Daumier résolut de chercher un travail qui put le faire vivre sans rester à charge aux siens, mais sans l'éloigner non plus de Tart pour lequel il éprouvait un penchant irrésistible.
C'était alors le moment le plus éclatant du règne de la lithographie. Non seulement on l'aimait pour elle-même, servie qu'elle était par de brillants artistes, et courtisée par des maîtres illustres, mais encore elle était à peu près le seul procédé en vogue pour l'illusti'ation des rares journaux à images. On pouvait prévoir que celte vogue ne faisait que commencer ; nous verrons quelle force elle devait mettre bientôt au service de l'art et de la politique.
Daumier se lia donc avec un lithographe, du nom de Ramelet ; c'est avec lui qu'il apprit les premiers éléments de ce <- métier » artistique. Une fois en possession de cet outil, il ne devait pas tarder à tracer sa voie.
Nousavons m?iiniensintind\qué foi/tes /es éludes qu'afaitesHonoré Daumier. Nous pouvons encore ajouter que tout en s'iniliant chez Hamelet à l'ABC de la lithographie, tout en plaçant, pour vivre, quelques alphabets chez des libraires et quelques illustrations de romances chez des éditeurs de musique, il fréquenta pendant quelque temps l'académie de Boudin, ou il flâna plus qu'il ne travailla bien assidûment. Il n'y a aucune exagération à dire qu'il étudia le corps humain, dont il montra plus tard une étonnante connaissance, bien moins à cet atelier qu'aux bains froids. On voit qu'avec un mince bagage d'instruction , si on doit même donner ce nom pompeux à une série d'écoles buissonnières, on peut devenir un aussi grand artiste qu'après de longues années d'École, Comme nous ne voulons pas faire de ce livre un pamphlet
i; HOMME ET l.lH-I VUE.
contre renseignement officiel, nous n'appuierons pas davantage. Nous avons les noms des premiers éditeurs qui accueillirent les œuvres du débulanl ; mais c'est à peu près tout ce qui nous reste. L'un d'eux fut Béliard, un marchand de litliogra[»hies qui parait avoir eu plus de mérite comme négociant que comme artiste, à en
«Celui-là, 011 peut le mettre eu liberté! il n'est plus dangereux. » (Voir chap. v.)
juger par la forliiiie qu'il lit à vendre des images et par le régime auquel il astreignit le jeune dessinateur. Il lui fit copier quantité de compositions bourgeoises, qui avaient alors la faveur du public, et qui en revanche devaient, par leur caractère sentimental et royaliste, horripiler Daumicr autant comme honune de bon sens que comme ardent républicain.
HONOHE DAUMIKH.
Ce dernier mot mérite quelques commentaires. (Juelles qu'aient pu être les opinions de Jean-Baptiste Daumier, il est certain qu'il a transmis à son fils un vieux fond de philosophie emprunté en majeure partie au Contrat social el au Vicaire savoyard. Ces deux livres de Rousseau n'ont pas été sans influer sur la jeunesse de Daumier, et sans faire impression sur son esprit à la fois méditatif et ardent. Le spectacle des abus sous lesquels allait succomber la monarchie absolue lui avait inspiré pour la liberté une passion tenace, préparée à souhait par ces lectures. La révolution de 1830 avait sans doute été accueillie par lui avec enthousiasme, et comme tous les jeunes gens et les cœurs généreux, il avait subi la fascination des trois (glorieuses. Mais la déception fut chez lui plus prompte que chez bien d'autres qui devaient croire encore longtemps aux idées libérales du nouveau régime. Dès 1830, Daumier fut républicain de nom et de fait, et jamais un seul instant, dans toute sa carrière, ses convictions ne se démentirent. Autant que nous le pourrons, nous exclurons la politique de ce livre, qui n'est qu'une étude d'esthétique et dephilosophie. Toutefois nous ne pouvons passer sous silence de pareilles indications, sous peine de ne point faire un portrait ressemblant. Aussi, reprenant ce mol de républicain, nous le préciserons encore, nous dirons que Daumier fut toute sa vie, non pas avec les exaltés, il avait l'esprit trop sain pour Tètrc lui-même, mais avec les « en avant». Ses opinions politiques peuvent se ramènera un idéal de hberfé, d'humanité et de justice, d'ailleurs beaucoup trop beau pour n'être pas violé à chaque instant. Son âme d'artiste et de penseur n'était pas faite pour comprendre les vilaines petites cuisines de la politique; elle n'admettait pas les nuances et les transactions. Ace
i;ilOMME ET I.ŒUVlii:.
compte, il n'est même pas une république capable de le salislaire. Mais laissons un moment la politique vers laquelle nous allons être bientôt ramenés, et contentons-nous d'avoir l'ait comprendre pourquoi Daumier ne pouvait longtemps s'accommoder de lilhographier chez Béliard des compositions à la plus grande gloire d'une royauté chancelante.
Le second éditeur de l>aumier l'ut lUcouri, (jui lui ])ril quelques fantaisies, à peu près perdues aujourd'hui, mais dont on peut très bien se figurer le caractère en regardant les lithographies publiées en 1830 par le journal la Silli<niette.
C'est là que nous pouvons commencer à apprécier Daumier en toute certitude, car nous sommes en présence de pages signées. Disons-le franchement, ces premiers essais sont bien incertains, bien timides et dépourvus de ioule personnalité.
Le premier est assez curieux. Il est conçu dans la manière de Uaffet, et représente un grenadier, sur le champ de bataille obscurci par la fumée. Le soldat charge son fusil et regarde avec un beau dédain un biscaïen qui va s'enfoncer dans la terre à quelques pas de lui : <i Passe ton c/wmin, roc/io/i! » est la légende. Le type de ce soldat est le grognard classique, à bonnet à poil et à mousiachc épaisse. Evidemment le jeune Daumier a dû, comme les avancés de cette époque, subir le charme de la légende napoléonienne et entrevoir seulement à travers l'Empire l'image bien elfacée, mais enfin une image de la liberté.
('e sentiment est plus frappant encore dans une autre lithogra,phi(! (le petite dimension : k Vieux dra/teaa. Ces! le paysan de la chanson, à la moustache en brosse, serrant sur son cohu' le drapeau tricolore qu'il |)(irlait jadis sur le champ de bataille, sous le
HONORE DAl MIKIÎ.
règne de \' autre, comme on disait pendant la Restauration. De fait, ce paysan de chanson semble lui-même chanter un couplet. Le dessin, tout de chic, avec des maladresses, est des plus médiocres : il n'en est pas moins intéressant, comme point de départ.
Beaucoup plus curieuse déjà est une petite composition intitulée Victimes de la Récolution. Sans être sensiblement supérieure aux petits dessins de genre qui foisonnent à cette époque, elle révèle une certaine entente de la mise en scène et de l'etîet. Il y a même de l'air sous ces arbres des Tuileries où se promènent mélancoliquement deux grisettes, dédaignées par les habitués que maintenant les discussions politiques et la lecture des journaux accaparent. Les deux petites femmes sont agréables, gentiment costumées, avec leur grand bonnet, leurs mitaines, leur petit tablier de taffetas sur la jupe courte découvrant des pieds beaucoup trop petits, de véritablespiedsmaniérésdegravuresde modes. Telle qu'elle est , cette lithographie annonce un aimable dessinateur de Magazine, sans profondeur et sans prétention, avec ce qu'on peut appeler de l'esprit si on n'est pas trop difficile. Amusants contrastes des débuts.
En somme, comme débutant Daumier s'est pendant quelque temps contenté de pasticher. Nous venons de voir des pastiches de Raffet et des ■< modistes ». Voici un pastiche deCharlet. Des ouvriers, d'un dessin un peu brutal et un peu lourd, regardent à un étalage la célèbre caricature du maître que nous venons de nommer : « // a raison^ le moutard, disent-ils, c'est nous qu'a fait la rérolution et c'est eux qui la mangent [la galette). » Au point de vue de l'exécution, il y a encore de la timidité ; le procédé est indécis : à nue tendance à la rudesse dans les lignes, s'allie mal la saj^esse
l.'HOMMh: KT l.œUVRE.
des hachures bien propres. Pourtant les attitudes ont quelque natui'el, et la scène n'est pas mal présentée. On remarquera l'idée toute républicaine qui inspire l'estampe.
Cette idée est plus accentuée dans un dessin médiocre qui représente Louis-Philippe en berger, tondant avec ardeur des moutons à cocarde révolutionnaire :
Pauvres moutons, ah 1 vous aurez beau faire, Toujours on vous tondra,
dit la légende. Déjà Daumier préludait à sa campagne acharnée contre le gouvernement de Juillet.
A la même époque, il frondait le clergé sous la forme d'un gros prélat suant la gourmandise et l'hypocrisie, et qui murmure avec componction, tandis qu'il passe le long d'une borne oîi expire d'inanition quoique maigre misérable : « Dienheureu.r ceux qui ont faim, car ils seront rassasiés. » Ailleurs c'est un banquet d'ecclésiastiques de tout rang, mettant en action le distique fameux d'At/ii/ie : Aux petits fies oiseaux... .\illeurs encore ce sont deux personnages en soutane, à mine de conspirateurs, se cluiciiotant à l'oreille : « Courage ! avec de l'argent nous aiu'ons toujours du pain, n Calembour politique assez faible, n'est-ce pas?
Ces dessins, dont quelques-uns sont à la plume, ne manquent pas, dans leur vulgarité, d'une certaine éloquence. Ils trahissent, à tout le moins, sinon un artiste, (hi moins un conscrit de la polémique tout prêt à se jeter au plus fort de la mêlée.
Tout cela n'est que germes et promesses vagues; cependant on peut y retrouver en quelque sorle les amorces des sujets que l'artiste devait ensuite traiter en maître. Hien ne niauque, pas même
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un essai de portrait caricatural. C'est une charge de ïalleyrand sous ce titre : M. de Bietiauveiit. Le prince de Bénévent est représenté dans les airs, surmonté d'une girouette. En vérité le dessin est mou et le caractère nul. Mais entin, nous devons remarquer que dans la même année Daumier avait déjà tenté la plupart de ses sujets de l'avenir : le genre, la satire politique el sociale, le portrait, .\joutons-y l'actualité en notant la lithographie qui représente trois gendarmes désœuvrés, ne sachant que faire de leurs mains et de leurs corps depuis qu'à la porte de la gendarmerie un garde national est en faction.
Tous ces essais ne pouvaient se produire en pure perte. Ils devaient être remarqués, d'abord parce que Daumier était dans l'âge où l'on a le moins horreur des démarches et le moins peur des refus, ensuite et surtout parce qu'il y avait alors un lin dénicheur de talents avec qui nous ferons bientôt connaissance. Les premiers dessins de Daumier eurent pour résultat de lui ouvrir les portes de l'importante maison Auberl, qui préparait une rude campagne.
La plupart des biographes ont trop négligé de fouiller dans ces débuts : ils sont, comme on le voit, instructifs. 11 est plus qu'inexact de les dater du Gargantua^ dont nous parlerons au chapitre prochain.
.\vanisa collaboration à la Cariraturc, le jeune combattant avait déjà à son actif, outre les dessins que nous venons d'analyser, deux ou trois planches politiques pleines d'énergie. La monarchie constitutionnelle était représentée sous la forme de YAiie chargé de reliques. L'ex-duc d'Orléans était désigné au mépris par un garde national qui, voyant à l'étalage d'un marchand de plâtres l'image
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bien connue de son profil à toupet et à favoris, sècriait avec un mélancolique regret : « Dieu! ai-je aimé cet êlre-là ! »
Enfin il faut citer surtout une page remarquable, la première promesse véritable d'un hardi ot magistral talent. Elle est intitulée : Le patrouillotisme chassant le patriotisme au Palais-Royal. Elle fait allusion aux troubles qui signalèrent, bientôt réprimés, les débuts du règne. Un groupe d'hommes jeunes, aux traits énergiques, à l'attitude pleine d'indignation, est entouré, bousculé, pourchassé par une troupe compacte de gardes nationaux. Ces soldats bourgeois ont une figure placide et un appareil martial; mais on sait la férocité des placides quand ils ont peur. Cette impression est vivement rendue et avec une décision dans le crayon qui ferait croire la planche de quelques années plus vieille. Rien n'est saisissant comme l'effet comique des innombrables bonnets à poil, cohue de couvre-chefs ridicules, pleins de solennité et d'inquiétude belliqueuse.
Ce qu'il importe de faire ressortir, au point de vue de l'art, dans cette lithographie, c'est que... c'est une lithographie. Nous n'avons plus alVaire, en etfet, à un dessin au crayon plus ou moins timidement porté sur la pierre, et gardant l'allure d'un dessin au crayon. C'est une couleur nouvelle, une matière nouvelle, ce sont des effets particuliers de moelleux, de douceur et de force, dont iJaumier use déjà avec facilité, en attendant qu'il en joue avec une virtuosité sans rivale.
La lithographie, aujourd'hui si décime, ou si détournée de ses origines, ne méritait pas l'indifférence dans laquelle nous la tenons. Elle a été détrônée par des procédés (pii ne hii sont pas supérieurs, car ils portent souvent je ne sais quel caractère industriel cpii nuit
HONORÉ DAIMIER.
à la valeur artistique. Comme moyen d'art, elle présente des ressources infinies à celui qui veuf se donner la peine d'approfondir un peu ses secrets. Plus modeste que la gravure, il lui est arrivé parfois d'être plus expressive; mais son humilité a nui à sa fortune. La chromolitliograpliie. qui dérive d'elle, a plus de prétentions, mais moins de droits à l'estime, car elle tranche trop brutalement les difficultés; la plus réussie aura toujours quelque chose de faux et d'endimanché qui choque. Avec plus de tons à sa disposition, elle a moins de couleur; et il arrive ce phénomène bien curieux et bien fait pour provoquer les réflexions d'un artiste, c'est qu'entre une chromolithographie aussi riche que possible en tons éclatants, et une lithographie de Daumier où la simple pâte noire a été mise en œuvre, un coloriste n'hésitera jamais une seconde. En art. la multiplicité des moyens n'est rien; l'invention d'un procédé apporte bien rarement une source d'émotions esthétiques nouvelles. La preuve c'est que tous ceux qui ont été appliqués depuis la lithographie peuvent se diviser en deux catégories : ceux qui ne font que gagner de la rapidité en ajoutant de la sécheresse ; ceux dont le rôle purement mécanique est de donner des fac-similé répondant à notre besoin de renseignements. Mais alors, ce n'est pas une note nouvelle qu'ils donnent. Si parfaits qu'ils soient, ils seront toujours vaincus par un simple chai'bonnage qui ne devra rien à la mécanique, mais tout à la pensée. La lithographie fut une de ces rares découvertes qui mettent à la disposition des artistes une langue spéciale et complète, assez souple et douce pour fout sous-entendre, assez forte et énergique pour tout oser. Couleur et dessin, tout s'y trouve : couleur, car elle parcourt avec facilité toute la gamme infinie des gris, depuis
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l'exlrème vaporeux jusqu'à rextrème vigueur, pour aboutir an noir le plus profond; il semble même que le blanc du papier se rende complice des effets avec une aisance particulière. Dessin, car elle permet, par la légèreté à peine sensible de certaines indications, de laisser deviner les lignes les plus délicates, et par la précision des traits durs, d'accentuer les intentions de force.
On comprend aisément le parti qu'un artiste véritable peut tirer d'un aussi riche instrument. De remarquables talents s'y sont exercés, on les appréciera plus tard et on rendra justice à cette dédaignée. Peut-être même tentera-t-elle encore quelques courageux. En tous les cas, elle ne méritait pas de vieillir si vile; mais quant à mourir, c'est autre chose : Daumier est un de ceux qui lui assurent une longue suite d'années.
Nous aurons mille occasions de noter les innombrables combinaisons que ce moyen d'art, si simple en apparence, a fournies à son génie. Cela complétera une appréciation un peu rapide, mais qui peut-être inspirera quelque intérêt pour l'outil que notre robuste ouvrier trouvait sous sa main et qui lui a sufti pendant de longues années pour édifier un monument unique.
Mais aussi quels progrès rapides et incessants il allait faire depuis les timides balbutiements du début jus(ju'aux années prochaines où il devait parler en maître !
Nous avons vu un petit portrait de Daumier, à cet âge de vingtdeux ans, œuvre d'un camarade inconnu à présent. La comparaison avec les portraits plus familiers qui le représentent vieilli par le labeur et les ans ne laissait pas d'être curieuse. Il y a dans celle physionomie le mélange déjà frappant d'un fond sérieux et d'une surface malicieuse. Les yeux vifs pétillent d'un esprit atténué par