CHAPITRE III
'art et la politique. — Caraotèru du règne tle Louis-IMiilippe. — Ses deux sortes d'adversaires. — La Curicalurc de 1830. — Ch. Philipon. — Ses collaborateurs. — Un mot de Balzac sur Daumier. — Uu conseil de lialzac. — Les dessinateurs de la Caricature : Henri Monnier, — (irandville, — Traviès et M. Maycux. — l'igal. — Passage de Decamps. — La campagne anli-philippiste. — La défense de la Poire. — Gargantua. — Condamnation de Daumier. — Un régime débonnaire. — Vivacité des satires, malgré la condamnation. — M. Gisquet. — Arrestation de Daumier. — Son séjour à Sainte-Pélagie ; ses amis les chenapans. — Influence d'une caiitivilé.
Oii.ind on se place au point de vue souverainement désinicrcssé de l'art et de la philosophie, tous les gouvernements se valent, à peu de chose près. Ils traînent tous à leur suite un hagage sensiblement égal de maladresses et d'injustices, et s'ils tombent, leur chute, simple conséquence de leurs fautes, ne mérite guère qu'on perde du temps à les plaindre. Toutefois, s'il est des degrés dans l'indifférence, on est plus porté à sympatiiiser avec ceux qui ont l'éalisé quelque chose de grand, soit dans le bien soit dans le mal. Le plus sérieux grief que le curieux puisse avoir envers un régime, c'est d'avoir manqué d'un prestige quelconque, prestige du luxe, du raffinement, des conquêtes, de la bravoure, fût-ce même du vice. Après le vandalisme qui détruit les monuments de la pensée, le plus détestable état est le bé(jtismc qui ne fait rien pour en favoriser l'éclosion.
iXous ne nous allardrrons donc pas à faire le procès ou l'apologie du règne Louis-riiilippe ; nous ne discuterons pas s'il
HOXOUK DAIMIKR.
faut blâmer ou non sans restrictions une élite d'écrivains, d'artistes et de penseurs qui lui fit une rude guerre. INous ne chercherons pas s'il y a un moyen terme entre les légitimistes qui accusent ce monarque bourgeois d'avoir « volé une couronne sur le berceau d'un enfant » et les républicains qui lui imputent à crime d'avoir escamoté une révolution. Ce n'est point là l'objet de notre livre. Qu'un grand mouvement artistique et littéraire se soit produit à cette époque et soit le plus caractéristique de ce siècle, c'est ce que l'on ne saurait nier; mais ce qui est certain aussi, c'est que la monarchie constitutionnelle n'y a pris aucune part personnelle. En cela, comme en matière politique, le gouvernement s'est contenté de régner sans gouverner. Quant à la classe au pouvoir, elle s'est préoccupée d'une question autrement importante que toutes les billevesées des peintres ou des poètes, c'està-dire de mettre en pratique le mot de Guizot résumant l'époque: '< Enrichissez-vous ! »
L'histoire est là pour prouver que malheureusement, au moment où ces fortunes s'édifiaient et s'arrondissaient, il y avait des misères noires qui reçurent plus d'une fois, en échange de leurs sourdes revendications, des coups de fusil; que le nouveau gouvernement, en se mettant à la place du précédent, crut avoir déjà fait beaucoup pour le bonheur de l'humanité; que s'il tomba dix-huit ans plus tard, après s'être âprement défendu, ce fut faute d'avoir voulu ouvrir les yeux et les oreilles. Et dans ces conditions, il est difficile de ne pas être, de sympathie, avec les ardents, les généreux, les avides de beau et de neuf, contre les honnêtes égoïstes pour qui le souverain bien de la nation était leur propre tranquillité. La seule circonstance atténuante que
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nous pouvons li'oiivcr en faveur de ce règne qui dut à une révolution sa naissance, et à une autre sa fin, c'est d'avoir rencontre des adversaires d'une valeur infiniment supérieure. 11 faut lui savoir gré d'avoir été la cause récalcitrante d'un superbe mouvement. Mais quant à nous attendrir sur le sort de ce. « brave homme » de roi qui distribuait des poignées de mains à tout venant et invitait les gardes nationaux à sa table, nous avouons que cela nous paraît supertlu.
Les adversaires du gouvernement de 1830 onl été de deux sortes. Les uns, comme Armand Carrel, ont eu recours à la gravité, au raisonnement passionné, à l'éloquence indignée et sombre, en un mot à toutes les armes sérieuses. Les aulres, cscarmouclieurs acharnés, ont employé le vieil engin français, la fronde; ils ont fait la guerre à coups d"épingles, à coups d'éclats de rire, avec toutesles ressources de la verve et rintréjiide gaieté gauloises. Qui oserait dire que de pareils ennemis sont les moins dangereux? Le pouvoir le sentit bien ainsi, et montra son inquiétude par les lourdes mesures de répression qu'il prit plus d'une fois contre ces rieurs : -■•
Un sot par une puce eut l'épaule mordue...
Pour tuer une puce il voulait obliger
Les dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.
Ce mélange de crainte et de sévérité, toutes deux exagérées, prête singulièrement à la caricature : il y a une demi-liberté qui permet aux satiriques de tout oser, en môme temps que les peines fort dures qu'ils encourent leur méritent leur titre d'hommes de courage. Dans les annales de la satire poliliipie, la Cariratitre
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de 1830 restera un niouumenl unique, autant par sa véhémence que par le talent de ses artistes et de ses rédacteurs.
Celui qui avait su léunir autour de lui une aussi remarquable el aussi ardente pléiade, (lli. Philipon, a possédé à un haut degré deux excellentes qualités du journaliste : le tlair, et le diable au corps. Un des premiers, il avait compris la puissance que devait acquérir une étroite alliance de la presse et de l'image; ce que d'autres avaient tenté timidement, il le réalisa tout d'abord dans des proportions beaucoup plus larges. Le journal était une simple feuille de texte, passablement clairsemé, mais d'ailleurs rempli d'une mécbanceté raffinée et tenace. L'illustration ne comprenait pas moins de deux belles planches lithographiques, ou bien une seule planche de dimension exceptionnelle.
L'entrain et l'invention des artistes, stimulés sans cesse par cet intrépide alhimew, ue se ralentissaient jamais. Comme rédacteurs, c'était Balzac, ([ui sous le pseudonyme de comte Alexandre de B... donnait de curieuses études de genre; c'était Louis Desnoyers, qui sous le nom de Hervillc conduisait le feu des plaisanteries et des scies au ministère; enfin et surtout c'était Philipon qui. se tenant dissimulé le plus souvent, n'en indiquait pas moins des idées à ses collaborateurs, commentait avec (iel les images, inventait ciiaque jour un tour [ilus désagréable.
Balzac, allant et venant, toujours affairé, ne faisait qu'apparaître là-dedans. Pourtant il avait remarqué Daumier et s'était écrié, quand il avait vu certaines compositions magistrales que nous analyserons dans les autres chapitres : << Ce gaillard-là, mes enfants, a du Michel-.\nge sous la peau! >■ Tout de suit(\ incme