HOMME HT I.ŒLVRE
ii\anl ce jugement, il avait pris Daumler sous sa proledion, lui (livrant, comme à tout venant d'ailleurs, des conseils pour l'aire l'iirtune. Le premier avait été celui-ci : <i Si vous voulez devenir 1111 j;rand artiste, faites des dettes. "
il est vraisemblable que le jeune litlioi^raphe, s'en tenant à ce premier conseil, ne fut pas avide d'eu avoir d'autres. Il commençait en elVel à èiro soutien lie famille cl il axait l'espril Irop bien (■(piilibré, et trop d'expérience de la gène pour mettre en pratique l'aphorisme tant soit peu paradoxal de Balzac. En supposant que de grands artistes, et Balzac était un des plus frappants exemples, aient été harcelés de dettes, il est permis de ])enser que des hommes de bien moins de talent ont pu avoii' encore de bien plus nombreux créanciers.
D'ailleurs notre artiste aurait-il lrou\é beaucoup à emprunter sur sa mine et sur son avenir, lui qui arrivait jeune, modeste, à peu près inconnu, au milieu d'un groupe d'hommes déjà en possession d'une notable célébrité? Nous ne le croyons guère; d'autant plus que pendant la première année son rôle fut assez effacé. Ceu\ qui devaient bientôt s'écarter et lui laisser la première place étaient, on ne saurait le méconnaître, doués de tempéraments fort intéressants et fort variés. r,'"était par exemple Henri .Monnier, dont les dessins révélaient une observation si exacte et >i cruelle, auxquels ils ne manquait pour être de 1res belles (l'uvres qu'un peu plus d'accent et d'exagération. Le créateur si étonnant de Joseph Prudliommc^ ce type immortel descendant eu droite ligne de M. Jourdain, péchait en effet par trop de souci de la vérité et sa surprenante sléuograpliie en |)ai'aissail par moments froide et terne.
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Après lui venait Grandville, un fantaisiste, au contraire, dont les caprices semblaient inépuisables. Mallieureusement un inquiet, ce qu'on ap})ellcrait aujourd'hui un névrosé, caractère pointu et ombrageux, esprit amer et pessimiste, (j'est lui qui a produit dans la ('aricature^ sans contredit, les plus cruelles compositions, d'une cruauté même qui semble avoir souvent outrepassé le but. Car là où une simple constatation, sereine dans sa liaine, prenait sous le crayon de Daumier l'allure d'une déposition accablante devant la barre de l'histoire, une flèche curieusemeut barbelée et amoureusement envenimée par Grandville ne provoquait pas toujours l'émotion du gouvernement qui ne se sentait pas atteint, tîrandville a pourtant de fort belles pages à .?on actif. Par exemple l'admirable commentaire du mot fameux de Sébastiani : » L'ordre règne à Varsovie! » Hien de sinistre comme ce champ de carnage où monte la garde un cosaque à la pique ensanglantée, fumant tranquillement sa pipe avec l'expression atroce du contentement dune besogne bien faite.
Grandville avait eu également l'idée fort comique et digne d'un excellent caricaturiste, des Processions et des Cortèges. Ces fantaisies étaient autant de prétextes pour faire défder, sous des costumes cousus d'allusions piquantes, tous les hommes politiques en faveur. Toute occasion était bonne : une Fête-Dieu, et ils apparaissaient, suivant leur caractère, en marguilliers, en enfants de eliœur, en suisses, en bedeaux, ou en chantres; un vote du budget, et alors c'était une marche du bœuf gras, avec sauvages, mousquetaires, polichinelles, faisant escorte à M. Gros, gras et bête, et l'on savait Itien quel personnage élait désigné par ce
L'HOMME ET L'ŒIVRE.
nom. Kien de plus amusant que ces pages, pleines d'une verve soutenue de pince-sans-rire. Mais de même que .Monnier nous est gâté par une trop tatillonne recherche du détail minutieux et exact, de même Grandville se perd parfois dans le rêve lancinant d'une originalité trop voulue. C'est ainsi qu'il cherchera le comique en déformant mathématiquement les visages, de façon qu'ils apparaissent comme vus dans des miroirs convexes ou concaves. Ou bien encore, il tentera de créer des elTets nouveaux en donnant aux animaux notre costume et nos mo'urs, en -animant les fleurs, et alors à coté de trouvailles pleines de charme et de finesse, on rencontre une idée trop mince ou trop précieuse qui vous déroute. Toutefois, dans l'ensemble, Grandville était un caricaturiste et un artiste digne du plus grand intérêt, qui mériterait peut-être une étude à part, et nous ne regrettons pas les lignes que nous venons de lui consacrer, dussent-elles faire horsd'o'uvre. Du reste, nous ne croyons pas qu'il en soit ainsi, car celte étude des rivaux de Daumier ne peut que mieux aider à le faire comprendre, en faisant apprécier à sa juste valeur son sens si éclairé du simple et du vrai. Nous reviendrons plus d'une fois sur des comparaisons de ce genre.
Pourquoi ne mentionnerons-nouspas aussi Traviès, quoiqueplus pâle et plus effacé en général? Lue sorte de méditatif un peu dans les nuages, à moins qu'il ne s'agît de faire parler M. Mayeux. Traviès était encore un créateur, et bien que ce type de M. .Mayeux soit évidemment factice, moins profond que M. IVudhomme, et d'une actualité aujourd'liui disparue, ce fut aussi un bien divertissant fantoche. Ce bossu, tantôt débauché, tantôt bourgeois et pudibond, taiilùi garde national, tantôt respectueux, lanlùt fron-
llONOm-: DM MiKIi
(leur de rortlre de (liiosc (I ), émailhiiil ses appréciations deperpéliiels « N. de D. ! » a souvent servi à incarner le l)ourgeois du temps, vantard et poltron ; |)lus souvent encore à présenter sous une forme énerj;ique, à la l'ère Kncliène, l'expression d'un mécontentement populaire. Ihins ses dilVérents rôles, M. Mayeux a obtenu un prodigieux succès qui ne devait pâlir que devant le succès plus formidable encore de Hoberl Macaire, et on doit reconnaître que Traviès a fait jouer à cet Ésope de mauvais lieux inie comédie d'une variété quasi inépuisable.
Enfin, nous nommerons encore Pigal, pour l'opposer, comme chercheur d'études de mu'urs, à notre Uaumier qui devait dans ce genre créer des- types bien autrement philosophiques, l'igal a rencontré au coin des bornes, ou aux barrières, des personnages assez repoussants et les a rendus avec une trivialité qui ne laisse |tas d'être intéressante. .Mais peu de profondeur et un dessin souvent confus et lâché.
Il faudrait encore, ]»our être complet, citer d'autres caricaturistes, hommes de pur métier, mais dont le remplissage n'était généralement pas trop banal. Il faudrait aussi ra[)|ieler que IMiilipon chercliait à attacher à son entreprise de puissants artistes comme Cliarlet, comme Kecamps. Ce dernier, daiis le début -lu'tout, donnait quelques planches d'une hautaine et sombre amertume. .Mais c'en est assez poiu' expliquer le milieu où hauniier allait se monter la tète et s'exciter la verve. Avant de le
(1) Ceci est encore une bimiie [ilaisaiileritî de la diricnture, où le roi, pour éviter les ennuis, était souvent désigné sous le nom de M. Chose. Or le gouvernement affirmait souvent sa préoccupation de maintenir i< l'ordre de choses ■>, jargon (Militique du temps. D'où col ironique Jeu de mots.
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voir à rd'iivre, donnons encore une idée du Ion de la |)ol6mi([ii(r à la Caricature.
Pour l'aire la fiuerre au gouvernemcnl. loutes les armes sonl bonnes, de|)uis Finveclive la plus violente, jusqu'à la parodie la plus boullonne ou la charge d'atelier. C'est qu'on s'adresse à une jeunesse ardente et artiste avant toiil; le journal n'a pas encore été à ce moment profontlémenl répandu dans les masses. A l'ouvrier ([ui passe, on accrochera Fn-il |>ar l'image, affichée à la devanture de la maison Aubert, ou répandue chez les libraires, l'image qui rend pal[)able à tous l'idée révolutionnaire.
Le règne n'a pas duré un an, et déjà l'on ne parle de rien moins que de k ministère se traînant dans la boue », de <i chambre en décrépitude », de « gouvernement fœtus ». Ton aimable, comme l'on voit, (l'est le la de l'indignation. L'ironie est plus réussie. Sous la rubrique de PocJiadcs. ou trouve un clia|)elet périodi(pie de petites épigrammes toujours burlesques, souvent pleines de sens ; exemples :
« Une couronne lient mal sur un faux t(uipcl.
« Au lieu de pépins, la l'oire isurnom grotesque de Louis-l'liilippe; donne des amendes. » Allusion au\ rré(puMdcs condamnalions du journal.
Et celle-ci (pii serait digue d'un Juvéïial ; « La Cliambi'e a voté avant-hier 8,;i9.'i,(HIO fr. pour fournitures d'arlillerii!. Celle fois du moins, le peuple ne |)eul pas dire qu'il ne lui en est rien revenu. »
La « Pochade » aiïecte aussi la forme d'une anecdote.
« M. Thiers, dissuadé de prendre les finances, vu la dil'licidté d(! faire rentrer l'argenl, a répondu : k Soyez. Ii-antpiilles, messieurs, je prendrai tout siu" moi. »
HONORK D.UMIEU.
Ces exemples soiil choisis au hasard et Ton pourrait en citer cent plus drôles encore. Chaque jour c'est une nouvelle invention pour ridiculiser rhôte des Tuileries et sa famille. Souvent ce sont des gorges chaudes sur sa lésinerie. On va jusqu'à imaginer que le roi est affligé d'une petite infirmité.... que la tradition attribue généralement aux gendarmes. Alors, ce sont des plaisanteries sans tin sur ceux qui se prosternent, dans les adresses, « aux pieds » de la majesté royale, sur les dames qui agitent leur mouchoir lorsque le roi passe, non point en signe d'enthousiasme comme l'aflirment les journaux officiels et officieux. Que sais-je encore ? On rime une chanson en apparence faite pour célébrer les vertus et les gloires du règne, et le refrain est la véritable cause de ce revirement inattendu :
I.e roi populaire, l.e roi po Le roi pu Le roi po, po, po Le roi pu, pu, pu Le roi populaire Fera notre affaire.
Tout cela peut paraître enfantin aux esprits graves. Pourtant c'est avec ces enfantillages-là que l'on peut chez nous ridiculiser les hommes et saper les trônes. D'ailleurs, si vous voulez un ton plus soutenu, vous serez servis. Certaines planches représentent la Liberté torturée, crucifiée par les hommes au pouvoir. Uae parodie du célèbre tableau de Prudhon travestit le roi en Caïn qui vient d'assassiner la Liberté. Une plus violente encore représente Louis-Philippe marchant d'un pas rapide, rasant les murs, sur lesquels son ombre portée figure une silhouette de femme coiffée
LllOMMK ET L'ŒUVllE.
du bonnet phrygien, et le poursuivant un poignard ù la main. Il n'est pas jusqu'à M. Mayeux, qui, indigné de voir que malgré les promesses de 1830 la charte n'est pas une vérité, ne tienne d'une main son couteau, de l'autre la poire qui va être son dessert, et s'écrie : « Ah ! scélérate de poire, pourquoi n'es-tu pas une vérité ? "
Un jour, fameux dans les annales de la Cavkalurc, le parquet finit par s'offenser de cette assimilation du souverain à un fruit inoffensif. D'ailleurs l'invention était assez bonne, car la tète, allongée encore parle toupet pointu à la mode de l'époque, était sensiblement [)iriforme. Mal en prit au parquet île ciler IMiilipon. Dans une défense restée célèbre, le journaliste insista sur sa création avec une insolence rare : <( ^'ous nous condamnerez donc demain pour une brioche, pour toute autre cltose grotesque où le hasard aura mis cette triste ressemblance? » Et joiguant tout de suite l'exemple à la théorie, il improvisa une série de croquis se simplifiant progressivement depuis la ressemblance du prince, jusqu'à une véritable poire. Où devait commencer le délit? Le li'ibuual, par la logique, forcé de prononcer un acquittement, vous devinez quelle effi-oyable consommation de poires on fit désormais à la Carïcaliire. Du coup, on éleva, en lithographie, un monument expia-poire sur la place où Louis XVI avait été guillotiné avec l'assenlimcnl du père du roi régnant.
Quelle note nouvelle allait pouvoir apporter Daumier dans cet endiablé charivari ? (C'était le mot propre, à telles enseignes qu'il était sur le point de devenir, comme nous le verrons, le titre spécial d'une autie machine de guerre.) 11 ne pouvait guère, en commençant, que se mettre à l'unisson. C'est ce qu'il lit, et bien
IlONOUE ItAlMII'lî.
qu'il n'eùl aucunement clierclié h faire plus de bruit que le» autres, son début fut plus retentissant qu'il ne l'avait prévu et sans doute voulu.
C'est la planche intitulée Garganlua (1), et modestement signée « Honoré », qui fit cet involontaire tapage. Après les violentes satires dont nous venons de donner une idée, on s'explique peu que ce dessin ;iil attiré sur son auteur les rigueurs delà justice. Un personnage à toupet, ayant une ressemblance assez lointaine avec le roi, est assis, en costume de cérémonie, sur un Irône qu'on devine percé. Une longue planche conduit du sol à la bouche du (larganlua, et de }teti(s personnages vêtus en sénateurs, en députés, en ministres, montent et descendent continuellement, n'ayant d'autre fonction que de déverser dans la bouche de leur maître les pièces d'or de leur liotle : Gargantua digère à mesure et rend par l'orilice inférieur de son individu wne avalanche de décorations, brevets, bâtons de maréchaux, portefeuilles et sinécures pieusement et avidement recueillis par les myrmidons porteurs de hottes. Mais qui les alimente ces Jiottes inépuisables, ces courtisanes ](ourvoyeuses d'une insatiable faim ? Ah ! pour la réponse à cette question, regardez le coin droit de la composition, (le sont des misérables, des affamés qui doivent prélever sur leur pain sec, des ouvriers qui voni verser au (isc une partie de leur salaire. Ce groupe de gens du
(1) Pour l'exaclitude, il fuut dire que le Gargantua ne parut pas, à proprement parler, dans la Caricature. Voici en efTet ce qu'on lit dans un numéro de décenil'ire 1831 : » Nos lecteurs connaissent déjà l'analyse du dessin, bien que la faiblesse d'exécution de celte planche ait empêché de la destiner au journalisme. Celle caricature a passé des carreaux do la maison Aubert, où même elle réjouissait fort les amateurs, dans le portefiMiilie aux réquisitoires. "
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peuple, le vieux soldai estropié, le Iraviiilleur payant el furieux. la femme maigre et hâve, enfant à la mamelle, est la seule partie delà lilhograpliic (|ui, l»ien que traitée dans des proportion< minuscules, révèle un tempérament artistique. Le reste n'est ni plus ni moins fort que la moyenne des caricatures courantes. Peut-être pourrions-nous nous arrêter un instant à l'idée rab(îlaisienne de la digestion royale, mais nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer cette parenté, par la verve abondante et grasse, du grand Tourangeau avec le caricaturiste marseillais.
C'est pour celte charge, relativement innocente, que Daumior fut condamné à six mois de prison. .\e nous hâtons pas trop de nous indigner et de le plaindre. Toute chose a deux côtés, et si peu agréable qu'il fût pour un homme d'art et de pensée de passer une demi-année en compagnie de chenapans, une condamnation politique est le plus souvent pour un journaliste une assez bonne aubaine et, pour dire le mot brutal, une réclame. On nous saura assez de gré de cette impartialité pour nous laisser remarquer que ce gouvernement si débonnaire ne manquait pas de se défendre avec une vigueur qui conlinail plus d'une fois à l'arbitraire. Ainsi, il ne se passait guère de semaine où la Caricature ne fût l'objet de poursuites, de saisies, de maintes menaces brutales et vexatoires : le dépùl obligé, longtemps à l'avance, des dessins à pid)lier, les relards illégaux de la poste, la possibilité de voir mettre la main au dernier moment sur les numéros tout prêts à être expédiés, tout cela n'est pas le fait du plus libéral des régimes, et nous qui sommes maintenant hahiliiés à loules les libertés de la presse, nous pouvons aisément comprendre la colère
et l'animosité de ces croquemitaines, plus persécutés que persécuteurs.
Au surplus, en pareille matière, et toujours à noire point de vue de critique désintt'resséCjles réhabilitations importent peu. Les régimes et les hommes sont ])Our nous ce que les artistes les font dans leur œuvre. Le reste est affaire aux historiens proprement dits. Et encore leur vérité n'est-elle pas toujours infaillible.
Revenons donc à notre condamné. Daumier après sa condamnation obtint quelques délais et demeura un temps assez long avant d'être inquiété; il continua pendant plusieurs mois à prendre consciencieusement sa part de la lutte. Il se contentait, pour ne pas ramener par trop l'altenlion sur sa personne, de signer du pseudonyme de Hogelin, ou d'une simple initiale, ses satires sans y mettre la moindre sourdine.
Continuons à les énumérer, avec commentaires s'il y a lieu. Voici, à plat ventre devant un trône surchargé d'insignes honorifiques, de sacs d'écus, et autres faveurs, la foule rampante des Très humbles, très fidèles, très obéissants serviteurs du royaume, lisez les ministres et les députés de la majorité. Dessin assez faible, mais essai de portraits avec une expression de cupidité et de bassesse.
Le cauchemar de Lafayetlc est un dessin plus médiocre encore. Le général est étendu sur un canapé et dort, oppressé par une énorme poire ; c'est une composition maladroitement exécutée. La tête, en particulier, ne fait guère prévoir le remarquable portraitiste qu'allait être Daumier dès sa lithographie suivante, les Masques de 183i (t).
(1) Parue dans le numéro du 8 mars i8.t2.
E.NFO.Nll: L\ l'AYlH^
K'IIOMMK KT L'œUVRK.
(les » .Mas(nios ■•, dont nous réservons le coninieiilairc pour le rliapitrc suivant, oui été le point de départ d'une série de portraits qui seule suflirail pour mettre Daumier au rang des jirands artistes. Nous ne les mentionnons dès maintenant ([ue pour les mettre à leur date.
Il faut croire que chez Daumier la passion faisait du chemin avec la réilexion : soit rancune causée par une condamnation injuste, soit désir d'en linir au plus vite avec cette peine irritante, sa collaboration devenait plus agressive à cluKpie nouveau dessin. Les aliénés politiques, galerie à la manière de Grandville, sont une suite d'épigrammes violentes. La scène se passe dans une cour de Charenton, on cliaque pensionnaire se livre à sa manie favorite. Le procureur général Persil, celui-là même (pii avait rçcjuis contre Daumier, et (pii s'était acquis une réputation d'impitoyable sévérité, s'amuse dans un coin avec une petite guilloline. Le maréchal Sébastian! jongle avec la nationalité des peuples. Thiers, enveloppé dans un liabil trop grand pour sa taille de nain, et dont les basques trahient sur le sol, joue « au petit drùle qui l'ait le ministre ». (lli. de Lamcth a la monomanie courtisane : il est agenouillé devant une chaise où repose la Poire, objet de sa vénération. (Ini/.ot, en chemise rouge, prêche dans le désert, etc., etc.
Celte planche accuse déjà une facilité et une aisance que nous n'avons pas vues jusqu'ici. Évidemment, pour prendre une expression du métier, « Daumier commence à se faire la main ». il serait superflu, d'ailleurs, de chercher des formules admiratives pour des compositions de ce genre, qui ne sortent pas encore de la moyenne. Nous en dii'ons autant de deux planches très vives
50 HONORE DAlMlEli.
comme intentions, plus que vives même, car dans l'une l'artiste ne craint pas de pendre le roi en effigie, dans l'autre de l'affubler du nom peu respectueux d'un monarque fantaisiste qui a laissé le souvenir d'une forme de gouvernement assez ironiquement célèbre, la pétaudière.
Le premier dessin nous montre un groupe d'ouvriers, d'iiommes du peuple, bissant au bout d'une corde suspendue au plancher d'une grange l'énorme fruit que vous savez. La pensée, on l'avouera, était une bien autre excitation séditieuse que le pauvre Gargantua, mais l'abstention du parquet montre bien la pusillanimité et l'hésitation qu'on chercherait vainement à décorer du nom de clémence ou de débonnaireté. Mais passons. Comme exécution, cette litliograpliie est supérieure aux précédentes ; les ombres sont accentuées avec vigueur, les altitudes des petits personnages sont natu-relles et animées, les accessoires sont traités avec une remarquable variété de coup de crayon. Bref, on voit déjà poindre le lithograpbe habile.
La Réception à la cour du roi Pétaud, lithographie de plus grand format, enluminée, est conçue en charge et contient de fort comiques détails. En grande pompe, culotte blanche, manteaux de velours bleu brodés d'or, les dignitaires, ayant au bras mesdames leurs épouses, défilent devant le trône.
Du monarque on ne voit que la jambe; le reste est dissimulé par les plis majestueux d'un dais de velours rouge. Les acteurs de ce divertissement d'opérette sont, en valets (l'épigramme n'est pas voilée), MM. Dupin, Kératry, Girod de l'Ain; en habits de ministres ou en costumes d'apparat, saluant très courbés, MM. d'Argout, reconnaissable à son nez, le maréchal Soull,
L'HOMME ET L'ŒUVRE
Lobau, Madier de Montjau, tout à fait drôle avec sa petite tète en marteau de porte sur un corps démesurément long, Barthe, Thiers, tout petit et se haussant pour mieux voir par dessus le derrière de M. d'Argout, dout le respect plie l'écliinc jusqu'à terre. Ce sont, comme on dirait familièrement, de » bons types » ; mais la caricature, quoique d'une veine facile, n'atteint pas encore, il s'en faut, la profondeur qu'elle aura plus tard.
Nous arrivons à une image qui peut être considérée comme terminant cette première période de la vie de Daumier. Nous avons nommé la caricature de M. Gisquet assisté de quelques personnages politiques, lavant le drapeau tricolore et se plaignant de ne pouvoir faire partir » ce diable de rouge ». Le préfet de police ainsi mis en scène prit mal la plaisanterie que l'artiste, d'ailleurs, lui avait décochée en connaissance de cause, n'ayant pour ce personnage officiel qu'une sympathie plus que médiocre. Daumier fut « invité » cette fois à subir la peine qui lui avait été infligée quelques mois auparavant, et la Caricature du 30 août 1832 publia cette note, qui a été bien souvent reproduite par les biographes : <( Au moment où nous écrivons ces lignes, on arrêtait sous les yeux de son père et de sa mère, dont il était le seul soutien, M. Daumier, condamné à six mois de prison pour la caricature de Gargantua. »
Bien qu'il soit inlniiment désagréable dépasser la moitié d'une année dans la société des filous, et d'être arraché brusquement à ses amis, à ses travaux, à tout ce qui vous est cher, en un mol, pour changer son existence habituelle contre un régimi; aussi peu souriant que peu confortable, le régime abrutissant de la geôle, Daumier ne soulfril pas trop de cette captivité. Il raconta
HONORE DAIMIKH.
plus tard qu'il avait même pris quelque intérêt et quelque divertissement à ce séjour à Sainte-Pélagie. Il fallait, il est vrai, avoir cette sérénité d'esprit, ce calme philosophique, cette pensée rohuste qui se suffit à elle-même et écarte toute possibilité d'ennui et d'affaissement, toutes qualités que cet liomme intelligent possédait à un haut degré. Bien plus, il était arrivé par sa gaieté paisible et sa résignation ironique à devenir l'objet de l'attention et de la sympathiede ses compagnons les chenapans. Les volcursl'aimaient beaucoup ; l'un d'eux, célèbre coquin du temps, cherchait à provoquer ses confidences, et avait conclu de son silence qu'il ne pouvait être un malfaiteur vulgaire : n Voyons, dis-moi pourquoi tu ne veux pas (ce tutoiement devait infiniment OalterDaumier), pourquoi tu ne veux pas me dire ce que tu as grinché? » Et Daumier, prenant un air mystérieux et profond, répondait avec force : « Tu ne le sauras jamais ! C'est un secret !! <>
Pendant celle humoristique captivité, l'artiste dut faire, à défaut de mieux, maintes études de mœurs dont nous avons plus tard profité. En fait, jusqu'ici, l'artiste n'avait manifesté que l'instinct de l'observation ; après son emprisonnement, il prouva qu'il en avait le sentiment : sentiment presque passionné, constamment en éveil, et n'allant jamais à l'aventure, se fixant toujours sur le côté saisissant des choses et des hommes et gravant ces caractères dans le cerveau de l'observateur avec une exactitude merveilleuse. Ce serait faire injure à l'homme que de supposer son amour de la liberté accru par cette privation momentanée. Les esprits aussi élevés ne se guident pas sur des rancunes personnelles. Pour eux, le principe est tout. Si plus tard sa haine envers les châtiments politiques se traduisit en images puissantes
LHOMME ET LCEIVRE.
et amères, ce n"(Haieiit pa? ses propres mésaventures qui l'inspiraient, mais bleuie malheur de ceux que. moins solides que lui. il avait vus pàtir.
Pendant les loisirs Ibroés que lui faisait la justice royale, il composa, pour se distraire, une série de l'antaisies, d'une conception aimable et spirituellement piiilosophique, qui avait pour litre : rima^matio/i. Hamelet, dont nous avons vu plus iiaut le nom, traduisait lithographiquement ces petits tableaux exécutés à l'aquarelle. Il est regrettable ([ue ces petites perles de sentiment et de fine raillerie aient disparu. L'exécution des lithograpliies est un peu terne et ne devait que faiblement répondre aux originaux. Nous donnerons, en parlant du Cluirivaii où elle parut, quelques détails sur cette série. Elle n'était qu'un délassemeni pour Daumier, un moyen de lutter contre le désonivrement et le dégoût. Mais en même temps s'emmagasinaient dans sa tète de fortes pensées qui ne devaient guère tarder à se produire au jour avec éclat. Ce qui nous permet de faire à coup sur cette analyse psychologique, c'est la différence même des œuvres que ce temps d'arrêt sépare. Daumier était entré à Sainte-Pélagie un garçon aimable et bien doué, ayant encore beaucoup à apprendre et de talent assez inégal. Il en sortit, par un phénomène d'incubation digne d'être signalé, un homme sûr de lui, un artiste à la grilfe originale et puissante.
lO.NORE DAUMIER.
Voici une lettre de Daumier au peintre Jeanron, vendue le 7 novembre 1887 dans une collection d'autographes. Elle montre que, comme nous l'avons dit, l'artiste prenait sa captivité d'une manière assez pliilosophique.
Pélagie, 8 octobre 1832.
Mon cher Genron, je suis forcé à l'écrire ne pouvant aller te voir, car je suis retenu à Sainte-Pélagie par une légère indisposition . J'entend beaucoup de bruit; je suspend ma lettre pour un moment, tu peux aller faire un tour eu attendant.
Me voici de retour, ce n'était rien, ce n'était que des Carlistes qui se battaient, car ces gens-là se battent toujours depuis quelques temps, non pour l'honneui-, mais pour des querelles de ménage, pour de l'argent.
Me voici donc à Pélagie, charmant séjour où tout le monde ne s'amuse pas. Mais moi, je m'y amuse, quand ce ne serait que pour faire de l'opposition. Je te promet que je m'arrangeret assez de la pension Gisquet si, quelques fois, l'idée de mon ijitérieur, c'est-à-dire de ma famille, ne venait pas troubler le charme d'une douce soUtude ! ! ! ! ! ! ! A part cela, la prison ne me laissera aucun souvenir pénible, au contraire ; si, dans ce moment, j'avais un peu plus d'encre, car mon encrier est vidé, ce qui me gêne beaucoup et qui me force à tremper ma plume à chaque instant et ça m'embête ; sans cela, dis-je, je croirais ne manquer de rien. Je travaille quatre fois plus en pension que je ne fesais lorsque j'étais chez mon papa. Je suis accablé et tyrannisé par une foule de citoyens qui me font faire leur portrait.
Je suis mortilîé, désolé, peiné, ve.\é môme de ce que tu as de raisons qui t'empêchent de venir voir ton ami la Gouape dit Gargantua. Il faut que je sois né pour les soubriquets, car dès mon arrivée ici, comme on se souvenait plutôt de ma caricature que de mon nom, celui de Gargantua m'est resté; mais, du reste, tu ne croirais pas que je suis en train de t'écrire depuis vingt-quatre heures, c'est-àdire que, dans ce moment, je reprend ma lettre que j'ailaissée hier interrompue par des visites et ensuite par le dîner que j'ai fait chez Geoffroy, diner dont les suites seront mémorables dans les fastes de la Gouape. M. Pliilipon m'a demandé si je connaissais un paysagiste patriote, je lui ai parlé de Cabat etde HUET; dans le cas où Cabat ne serait pas de retour, je te prie de me répondre tout de suite parce qu'il a quelque chose de fort pressé à faire (Philipon s'entend). Tu n'oublieras pas de donner l'adresse de l'un ou de l'autre afin qu'on puisse leur écrire.
J'atend toujours la visite de I.andon qui devait me venir voir; il n'a qu'à se munir de son diplôme et enfin de tous les papiers qui prouvent son identité pour
l.'IiOMMK ET LORIJVRE.
ciilrer librement à Pélagie. Ça me ferait le plus f,'''''iiul plaisir; tàehf ile le voir [)our l'engager à venir.
J'attend ta réponse avec impalience. U(']M;in(l-iui)i (diil de suite au suji-l de ('.a bal et de Huet.
Mes respects à ta taïuille.
Adieu la (iduape.
Elle est toujours dans ces charmes. Ne me parle pas politique parce que les lettres sont décachetées.