CHAPITRE IV
Elude critique.
Préliiuinaires. — Qucli|ucs mots sur la PnvsiOLoeiB
DL' MAUIACiE.
Je ne sais quand ni où l'idée de la Comédie humaine vint à Balzac. 11 est évident que lorsqu'il siuna son premier livre, le dernier Chouan, ce remarquable penseur n'avait encore aucun projet d'œuvre générale, malgré le travail déjà depuis longtemps commencé de la Physiologie du mariage. 11 faut d'ailleurs regarder cette page comme l'une des plus décisives pour la vie littéraire de M. de Balzac.
Dans la vie des vrais auteurs, dès leur apparition au jour, dès leur marche vers la 'lumière, dès le franchissement du seuil, il est facile et curieux dans
ie nombre de leurs premières pages, d'en observer au moins quelques-unes qui révèlent la nature d'esprit dans laquelle ils grandiront. C'est le privilège des impressions primitives 1 C'est l'expansion fraîche et pure du souffle intellectuel 1 c'est la force gracieuse de la pensée se dévoilant à elle-même, se montrant les formes, les chemins, les sentiers, les horizons, les lointains !
Contemplez la foule des grands esprits dès /a pe^jïe jeunesse de leur œuvre : quelles rêveries ! quels rêves ! quels projets ! quelles vues d'avenir 1 et pendant que sous la pression du premier courage , ils pensent et méditent avec une sève toute-puissante, songez de combien de flatteuses chansons ils doivent charmer les uns leurs plumes, les autres leurs pinceaux ! Le jour où l'homme de génie voit l'en faut de son cerveau, ouvrir l'œil et regarder plein de vie et de chaleur, le soleil qui le doit éclairer, n'est-il pas le jour de la plus magnifique sensation !
C'est à la fois sainte Thérèse pouvant toucher son Dieu, — Michel-Ange contemplant la coupole romaine, — Raphaël sur les bords de l'Anio rêvant la Fornarine pour ses vierges 1 — C'est aussi bien Rabelais évoquant le radieux mythe de la Dive bouteille, que Dante, que Shakespeare, que Gibbon jetant les assises de leur pensée ; c'est encore Horace parlant en
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hingue divine h Lydie iMcn-aimée et découvrant la muse qui l'inspire! Croit-on que dès l'/lrar*?; Molière ne se senlit pas fort du Misanthrope ; que dèsle/foî Lear, Shakespeare ne crut pas à liic/wrd III et que parle Sif/nor Formica, Hoffmann n'entrevoyait pas le Chat Marr?
Ce doit être pendant qu'il préludait à la curieuse élude delà Pliysiologic du mariarjc, alors qu'il cherchait le monde et qu'il commençait à le trouver, que Balzac eut le sentiment de son œuvre de Comédie humaine. Des lettres particulières, des causeries comme en écrivait Balzac à ses éditeurs, pourraient seules déterminer d'une manière fixe une date précise.
Ce grand esprit ardent aux entreprises, facile aux impressions, plié aux labeurs, doué de finesse et de vue, toujours prêt <i soulever le voile pour apercevoir le vrai, n'acceptant ni préjugés, ni conventions, ennemi du faux-goût et du parti pris, aimant la grandeur dans les choses et sachant la trouver sur les scènes les plus humbles comme les plus hautes du thé;\tre social, donnant un relief inouï aux différences les plus délicates, admettant Eugénie Grandet aussi bien que madame de Bauséant, mais saisissant avec largeur les ditVérences relatives de l'une et de l'autre, laissant à ces types chacun sa pari de noblesse et de mérite; ce
grand esprit, dis-je, laisse prévoir sa puissance par les différentes pages du volume commencé en 1824 et terminé en 1829.
Sans assise pas de monument 1 C'est le piédestal qui élève la statue et qui l'expose : c'est sous le portail de l'Eglise que l'âme s'éveille à l'impression du dedans I c'est pourquoi la Physiologie du mariage doit être vivement étudiée : c'est la première pierre que posa le maître
Balzac s'en est pris de bonne heure aux femmes. Il prévit que par elles, la science du monde lui serait plus facile à concevoir.
Je ne sache pas que Molière, Richardson, l'abbé Prévost et Marivaux se soient mal trouvé d'avoir mis les femmes à l'élude : Quant à Balzac , c'est avec elles en partie qu'il a gagné son nom. 11 sut ravir les mille secrets de ces rudes comédiennes et prit place au milieu d'elles pour son génie de peintre observateur et de moraliste audacieux.
Balzac débute ouvertement, sans fausse allure, dans la Physiologie du mariage. Plein d'une confiance hardie, mais nullement téméraire, il arrive diaboliquement avec Panfagruel dans une main et r École des Femmes dans l'autre. C'est là son emblème! 11 trouve drôle de convertir en méditations, aphorismes, axiomes, corollaires et scolies les affaires conjugales
lies grandes dames, etc. Il prouve par raison mathénialiqueqiie pour ce qui concerne son travail physioloj^ique, il n'existe en France que tout au plus huit cent mille femmes. Lisez la méditation II {stalislique cunjv(jale), chapitre aussi curieux que celui des^;/-cdestinés (méditation A^.
Le mariage est une science, a-t-il écrit, mais il démontre que beaucoup se mêlent de savoir et ne sa- ^enl rien. « Combien d'hommes se marient sans
savoir ce qu'est une femme! 11 y a des hommes
enfants toute leur vie, qui s'en vont de la vie les mains vides, ayant végété, ayant parlé amour et plaisir, comme les esclaves parlent de la liberté. » — « Est-ce en restant assoupi dans la vie comme un séminariste dans sa cellule, qu'un homme peut connaître la femme et savoir déchiffrer cet admirable solfège? » C'est ainsi que parmi les railit'urs et pantagruéliques discours, il jette , en style exquis, des enseignements d'autant plus profonils qu'ils ne sont jamais énoncés qu'après l'exemple. Le sage veut indiquer la manière d'échapper au malheur en montrant par quelle faute il est engendré.
Tous ceux qui ont lu la Physiologie du mariage n'ont pas oublié la forme que prend l'auteur pour cnlreren matière. On ne peut que trouver habile cette forme légère et purement amenée. Le jeune écrivain
sait d'avance que ce n'est point pour la femme qu'il écrit, mais à cause d'elle. Il n'a rien à lui apprendre, c'est à l'homme qu'il adresse tous les prolégomènes de sa science, c'est pour lui qu'il met eu ordre et en page les méditations qu'il fit de par le monde. 11 a promené son esprit jusque dans la caisse de la compagnie conjugale, et le numéraire gagné, il le compte et le disperse à l'intention dos « Prédestinés, » car c'est ainsi qu'il nomme l'une des divisions de la grande légion nitde victimée. Et pouvait-il s'y prendre mieux, lui penseur Rabelaisien, lui écrivain dont le franc rire est sérieux, lui physiologiste d'une affaire scabreuse, philosophe enfin de haute philosophie conjugale, ce navire difficile à l'abordage, et sur lequel le passage est peu libre, en raison de la nature malicieuse et bien tissue du capitaine, qui le plus souvent n'est pas l'être au menton barbu appelé homme, mais la sorcière gracieuse et mondaine appelée femme ! En cette affaire c'est la femme qui a la clef de la science, la clef précieuse, la clef d'or incrustée de diamant, — On s'explique ainsi les deux premières lignes de l'ouvrage : « La femme gui sîir le titre de ce livre serait tentée de Touvrir, peut s'en dispenser, elle Va déjà lu sans le savoir. » Connue c'est bien lui dire : vous êtes , Madame , le plus gracieux des Méphistophélès 1
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L'origine de la Physiologie du mariage est assez curieuse; c'est à un mot criminel qu'est dû l'ouvrage. Balzac que la nature de son esprit a toujours porté vers une appréciation pcul-èlre souvent trop minutieuse des choses, qui dans un objet découvrait un monde, dans une ligne dos volumes, dans trois syllabes tout une science, arrête un jour son esprit sur le mot : Adultère I C'était au temps de ses études dedroit français : « Immense dans le code, jamais ce mot n'apparaissait à son imagination sans traîner à sa suite un lugubre cortège. Les larmes, la honte, la haine, la terreur, des crimes secrets, de sanglantes guerres, des familles sans chef, se personnifiaient devant lui et se drossaient soudain quand il lisait le mol sacramentel : Adultère/ »
Ainsi ce serait d'après une observation sentimentalement rêveuse, philosophique h la manière de Novalis, qu'aurait été écrite cette œuvre de haute et savante raillerie : c'était, du reste, ainsi que procédait le curé de Meudon, le bon curé de grande mémoire I
L'empereur s'adressant au conseil d'État dit ceci : « Les lois sont faites pour les mœurs, et les mœurs varient. » Diderot avec sa logicjue fougueuse, écrivit dans une préface célèbre : « Nous parlerons contre
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los lois insensées jusqu'à ce qu'on les réforme, et en attendant nous nous y soumettrons aveuglément. »
C'est Là deux pensées profondes dues à deux grands penseurs, qui tous deux voulaient organiser. Balzac les mit en tète de la Physiologie dumariage. Appuyé sur elles, il fit son travail.
Je serais d'avis que ces lignes fussent l'épigraphe générale de la Comédie humaine. Elles donneraient à comprendre à ceux qui le nient, que Balzac n'écrivait pas des romans, mais des œuvres. J'adresse cela à tous les imbéciles ^
Balzac écrivait pour penser et ne cotait pas sa
' Le mol de Roman est si mal cnlendu dans certaines classes sociales, (juc je suis -forcé, pour être compris de Ions, d'établir une distinction qui provoque les sentiments lilitVaires. C/esl malf,Mc moi. Ne croyez pas (jue tout le monde comprenne Manon L'scaut ^ pas plus que César Biiotlcau, li\res mat,'ni(iqU' s, pourtant!
Quant au principe de l'interprétation du beau par la foule , vous ne pourrez jamais établir que des généralités, et quoique fassent les bavards, ils n'arriveront qu'à bavarder. Rien d'absolu! 11 n'y a que du relatif! Ne comptez jamais sur la foule, comptez î.ur l'élite; faites trêve de sottes paroles et ne dites pas que le isremier venu s'arrClera devant un Titien pour dire : c'est là qu'est le beau ! Combien préfèrent la déplorable littérature de M. Eugène Sue à certaines pages admirables d'Alfred do Vigny, de Musset et de Théophile Gautier. Le Juif errant à la JJaupin, Arthur au Lys dans la vallrc 1 M. Eugène Sue est le type de cette redoutée lillératue <|ui n'est d'aucun art, d'aucune école, d'aucune grandeur.
pensée à tant pour cent. Llaborant ses travaux avec la persévérance d'un bénédictin , il voyait de loin toute une philosophie dans son œuvre, et pressenlaitune généralion intellectuelle qui l'apprécierait à sa haute valeur. C'est là le soleil qui faisait éclore un peu de printemps dans la pensée de l'écrivain. L'esprit a besoin de soutiens intellectuels, ces souliens ne seraient-ils qu'illusoires? Balzac fît bien en comptant sur l'avenir; il eut la force.
Lorsque parut la Physiologie du mariage, ce fut sous ce litre : a Physiologie du mariage ou Méditation de philosophie éclectique sur le bonheur et le
Je Tais observer ici que c'esl la question d'art qui seuie ui'imporle. Je me ris du reste. Ce n'est que la raison littéraire (jui iMc fait ici disigner M. Eugène Sue que je regarde comme le tyjjc l;ien portant de celte vulgaire li'gion représentée par les noms ii'ls (|ue le marquis de Foudras, Xavier de Montépin, la comtesse Dasli, LaLaudelle et autres.
Aujourd'hui est venue l'heure des vérités. Il ne faut qu'aucune fausse camaraderie enchaîne la jeunesse littéraire. On sait <|uel rôle honteux a souvent joué la critique. Nous y aurons tous jiassé, les plus jeunes comme les plus séniles. Lorsque l'initiative sera vigoureusement prise par ceux dont le cœur et l'esprit sont susceptibles d'enthousiasme et d'admiration; ces gens de langue aecorte et effilée ne tiendront plus debout sur leur chancelante tribune; cl tout sera dit! La porte leur est déjà ouverte: Ils n'ont plus qu'à sortir.
Aujourd'hui cpie la littérature paraît devoir gagner au mouvement politique, ce serait par trop naïf de n'en point profiter.
malheur conjugal , publiée par un jeune célibataire. » Suivait cette épigraphe : « Le bonheur est la fin que doivent se proi^oser toutes les sociétcs. »
Le livre eut du succès; vers 1830, il comptait déjà deux éditions. La presse s'en occupa, mais on ne nommait pas l'auteur. On ne pouvait croire d'ailleurs que ce fût un aussi jeune écrivain à qui l'idée fût venue de publier un aussi curieux livre, sous une forme si ingénieusement combinée. Il semblait étrange de traiter ainsi l'union conjugale en statistique, en état de siège, en régime de guerre : l'élude du cha- })itre de la Ltme de miel, des Premiers symiHômes , du Traité de x>oliti(jue maritale, de la Douane, de V Essai sur la police, du Budget, de la Guerre civile,
Pourquoi n'y aurait-il pas de nouvelles hiUes? Les prairies sont encore \ertes, c'est le givre seulement qui les tapisse de blanc. Laissez ia brise tiédie palpiter un peu dans l'air et les vertes teintes renaîtront dmaillées!
La tenue scandaleuse de In critique à l'égard de M. de Balzac dès le temps nicnie de ses débuts, couvre de honte toutes les |)lumes qui n'ont tendu qu'à le décourager. C'est un exemple ! Pour la première fois paraissait, en France, l'allure nouvelle donnée au roman ; certains esprits n'y voulurent rien entendre, mais malgré le luxe de décriomcnts et de dérisions dont chaque matin ils étalaient la somme dans leurs feuilles, ils peuvent aujourd'hui voir ce qui en est résulté et pour eux et pour l'homme d Hit ils décriaient l'œuvre! La plupart des aboyeurs sont tombés; Jl. de Balzac s'est élevé. Qu'on n'oublie i)as que l'Angleterre a
des AUiéSy etc., faisaient monter ;i l'esprit des lecteurs une échelle d'étonnements. On prétendit que le volume était dû à la plume d'un vieillard qui cachait son œuvre sous le nom d'un jeune honune. On se refusait à croire, on ne voulait pas croire que ce fut Honoré de Balzac, célibataire et né en 1799, ne comptant donc que trente ans. Si M. H. de la Touche était encore vivant, j'aurais évoqué un peu quelquesuns de ses souvenirs, Balzac le connaissait déjà, lors que parut le livre de la Physiologie; malheureusement H. de la Touche est mort l'année dernière dans la ^'allée-aux-Loups, près d'Aulnay, sous les abris de celte même demeure charmante, perdue sous le lierre et les sapins, où Chateaubriand, revenu de la Terre-
sojiillé d'abord le nom du poète dont elle p;iie aujourd'hui 20 liv. sterling le moindre autographe. — Lord Byron! Ce doit ôlrc le privilc'ge de la crilifjue d'dclaircr les masses au lieu de hlesscr la vraie poésie et de nier la vraie science. — La crifupic a-t-clle toujours été k la hanleurde son priviége? jene le pense pas.
Aucune grandeur ne reste ignorée ni iiicomiirise; la sociclé n'est pas lellonient mauvaise qu'il ne s'en trouve une jiail as^cz intelligente et désintéressée pour rendre noblement au génie l'épée (pii lui appartient. Malgré tout, il est bon "Uc se garder contre les répiHalion^ faussement acquises. — (.ellcs-là, (jni pour l'iirilinaire sont de convention, ofiTrcnl d'inuncnscs dangers pour l'art. 11 ne fait pas mé'er le crétinismc ave; la lumière , la médiocrité avec lagiandeur! C'en est assez de dit. — Ce n'est d'ailleurs c| .'u". avis.
Sainle, écrivit la délicieuse nouvelle du Dernier Abenceraije. M. de la Touche savait beaucoup, je ne sais s'il a laissé des mémoires : de toute façon, c'est à souhaiter.
Ce fut M. Jules Janin, signant déjà le sacramentel J. J.y non pas au feuilleton, mais à l'article «Variétés» du Journal des Débats, qui fut chargé, dans cette feuille, de la critique de la Phijsioloyie du Mariage. J'ai voulu lire les deux colonnes du fameux causeur : M. Janin s'exclame d'abordsur le titre de Physiologie et l'attribue « aux tendances du siècle qui donne furieusement dans la médecine et dans les titres pompeusement scientifiques». Cette critique insignifiante devient ridicule lorsqu'après de nombreux alinéas, elle déclare que « le livre est manqué parcequ'il est trop complet ». Un peu plus loin, elle fait cependant des aveux et veut bien reconnaître que « l'œuvre se fait lire toui entière sans trop d'efforts ». Puis, revenant surelle-méme, elle termine, vociférante et colère, en décrétant «que le livre est infernal». C'est ainsi qu'alors parlait l'auteur de \Ane mort ou de la Femme (luillotince. — M. Janin serait-il, dès cette époque, V Etienne Lousteau bien connu depuis dans la Comédie humaine ?
Quoi(ju'il en soit, pour qui connaît Balzac,
pourcjui l'a étudié et a voulu le comprendre, il est t'ut entier dans In Pfn'siofnf'jf fJn Mnrionr, on v
HONORÉ DE BALZAC. 7l
voit railleur et austère, l'écrivain original, l'homme qui pendant les années 1818, 1819 et 1820, était réfugié dans un grenier, près de la Bibliothèque de l'Arsenal, et « s'y occupait à comparer, à analyser et résumer les œuvres que les philosophes et les médecins de l'antiquité, du moyen-âge et des deux siècles précédents avaient laissés sur le cerveau de l'homme». Pour son livre, il avait étudié le monde, consulté les vieillards, demandé aux femmes leurs notes délicates. 11 avait eu le bonheur d'avoir pour conseillères deux dames, dont l'une fut l'une des plus humaines, et des plus spirituelles de la cour de l'empereur, et dont l'autre jouait, au temps où écrivait l'auteur, le rôle d'une femme à la mode. C'est une fortune que deux femmes pour lesquelles on a pu ou l'on peut rappeler la phrase de Diderot : « Belles comme les séraphins de Klopstock, terribles comme les diables de MiUon ». Balzac comprit de quelles ressources pouvaient lui être ces deux dames qui touchaient aux limites opposées, l'une de l'âge mùr, l'autre de l'âge gai. — Radieux contraste, du reste plein de science line et d'habileté délicate ! Aussi scra-t-il bien permis à l'auteur d'écrire sans prétentions à la fin de la seconde partie de la Physiologie : « Les principes de haute philosophie conjugale qui animent les moyens de défense indiqués par cette seconde partie de notre
72 LES riiYSIOAOMIES LlîTÉIlAinLS.
livre sont pris dans la nature des sentiments humains, nous les avons trouvés épars dans le grand Ivre du monde ».
Trouvez-vous étrange, par exemple, que soufflé par le diable moqueur, il s'écrie :
«Mais les hommes dont le nez est barbouillé de tabac ;
« Mais ceux qui , par malheur, sont nés avec une éternelle pituite ;
« Mais les maris qui chiquent;
« Mais les gens auxquels un caractère sec et bilieux donnent toujours l'air d'avoir mangé une pomme aigre;
« Mais les hommes qui, dansla vie privée, ontquelques pratiques ridicules et cjui gardent, malgré tout, un air de malpropreté ;
« Enfin, les vieillards qui épousent des jeunes personnes.— Tous ces gens-là sont des prédestinés par excellence! »
Serait-ce à cause de ces lignes que M. Jules Janin dénonce le livre comme infernal? Et que pense de Rabelais M. Janin, s'il l'a lu?
Balzac, d'ailleurs, rappelle, pour n'en blesser aucun, que « la personne présente est toujours exceptée)). jS'est-ce donc pas être poli? N'est-ce pas élrc charmant? A qui le lecteur peul-il en vouloir?
« L'amour est la plus mélodieuse de toutes les harmonies, dit plus loin, M. de Balzac, et nous en avons le sonliment inné. La femme est un délicieux instrument de bonheur, mais il faut eu connaître les frémissantes cordes , en étudier la pose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux ». Qu'y at-il de plus charmant si ce n'est de voir ce curieux jeune sage s'essayer ainsi à peindre les harmonies féminines,... harmonies dont la science lui vaudra plus lard tant de couronnes rehaussées de tant de fleurons. 11 semble, en effet, que l'auteur cherche à poser ici les bases de plusieurs œuvres qui depuis sont apparues pleines d'éclat et de reflets. Certains chapitres de la Physiologie peuvent être regardés comme les thèses quintessenciées de plusieurs types épars dans la Comédie humaine. Je citerai ici quelques fragments qui révèlent copiplètement ^fadame de Sonunervieux, Madame Firmiani, les filles du père Goriot, lady Brandon, etc.. Les quelques lignes suivantes, prises un peu à l'aventure, ne résumentelles pas, sous une forme vaguement flottante, l'idée de certains livres tels que Gloire et Malheur, Une Double Famille, etc. :
« La solitude est une des provinces les plus chéries du diable; et l'on ne saurait croire quel ravage les phénomènes les plus ordinaires de la vie peuvent
produire dans l'âme de ces jeunes filles rêveuses, ignorantes et inoccupées. Les unes à force d'avoir caressé des chimères les autres.... » Au chapitre
des Premiers Symptômes, on lit : « Par fois, votre femme devient tout-à-coup d'une extrême tendresse comme par repentir de ses pensées et de ses projets; par fois, elle est maussade et indéchiffrable; enfin elle accomplit le varium et mutabile fœmina que nous avons eu quelquefois la sottise d'attribuer à leur constitution. » Voici l'une des plus délicates images : « ces symptômes, légers comme de la gaze, ressemblent à ces nuages qui nuancent à peine l'azur du ciel et qu'on nomme des fleurs d'orage. Bientôt les couleurs prennent des teintes plus fortes.» Quant aux lignes suivantes, elles pourraient, à bon droit, servir d'épigraphe heureuse à cinq ou six œuvres de M. de Balzac. Je les extrais de la Méditation XI : « En cuet, lorsque nous vantons ces filles introuvables si heureusement élevées par le hasard, si bien conformées par la nature, et dont l'âme délicate supporte le rude contact de la grande âme, de ce que nous appelons un homme, nous entendons parler de ces nobles et rares créatures dont Gœlhe a donné un modèle dans la Claire du Comte d'Egmont : nous pensons à ces femmes qui ne recherchent d'autre gloire que celle de bien rendre leur rôle ; se pliant avec une
étonnante souplesse aux plaisirs et aux volontés de ceux que la nature leur a donné pour maîtres ; s' élevant tour-à-tour dans les immenses sphères de leurs pensées et s'abaissant à la simple tâche de les amuser comme des enfants ; comprenant et les bizarreries de ces âmes si fortement tourmentées, et les moindres paroles et les regards les plus vagues, heureuses du silence, heureuses de la diffusion; devinant enfin que les plaisirs, les idées et la morale d'un lord Byron ne doivent pas être ceux d'un bonnetier. » Rappelezvous Gloire et Malheur dans les Scènes de la vie privée. Songez aussi à M"*" de Restaud née Goriot I
11 faut lire encore dans la Méditation XI, le remarquable chapitre qui jette quelques lueurs sur les questions diflicilcs de la t ransubsiantiation des idées.
Dans la foule des théorèmes drolatiques, des prolégomènes cornus, des axiomes bigarrés, des scolieset des parailoxes conjugaux, je remarque des idées supérieures , des élans de cœur aussi sincères que profonds. C'est tout-à-la-fois du Pulci et du Ballanche 1
A ceux qui y trouveraient à redire, à ceux qui sourdement gronderaient et feraient rumeur, voici la défense que l'auteur présente, il a prévu le point d'atlaque : « Quant à notre fantaisie, dit-il, de rire en pieu-
rant et de pleurer en riant, comme le divin Rabelais buvait en mangeant et mangeait en buvant, quant à notre manie de mettre Heraclite et Démocrite dans la même page, de n'avoir ni style, ni préméditation de
phrase Si quelqu'un de l'équipage en murmure...
Hors du tiliac, les vieux cerveaux à bourrelet, les classiques en maillot, les romantiques en linceul, et vogue la galère ! »
Malgré cette modestie de ne se point reconnaître de style, Balzac en avait bien un, et un déjà prononcé, fa(;ile à saisir et très-lucide. On voit qu'il en a coûté à l'auteur quarante volumes de simple essai , avant d'atteindre les sommets de la Physiologie au mariage. Avant d'être Balzac , il avait été Saint- Aubin : avant d'avoir écrit les délicieux chapitres des Derniers Symptômes^ des Compensations^ de la Paix conjugale, des Principes de stratégie, des Manifestes..., où il est dit : la vie de la femme est dans la
tête, dans le cœur ou dans les passions avant
d'avoir pu narrer si facilement les curieux récits qui émaillent le livre, il avait péniblement élaboré des mauvais romans comme ceux de X Israélite, de Dom Gigadas, de rHcritière de Birague, gros d'erreurs et d'énormités vulgaires. Il est heureux pour l'autour des Parents pauvres et ô!" Eugénie Gr^nc/fi de n'avoir pu s'initier au succès qu'à l'heure riche de lumières
HOKORÉ DE BALZAC. 77
vives où, à la jeunesse de l'esprit, l'homme peut joindre celle de la force.
M. de Balzac donna le plus grand soin à son livre delà Physiolofjiedu Mariage, ilavait mesuré l'élcndue de la lutte fatale qu'il aurait à soutenir avec lui-même si le livre n'cHait pas compris et restait sans succès. J'ai pu lire dernièrement l'une des lettres qu'il écrivit à M .Levavasseur, le premier éditeur de la Physiologie du Mariage. Cette lettre, préférable à tout commentaire, explique quelle vive affection Balzac témoignait aux conceptions de son cerveau. On ne peut pas être plus Père 1
J'extrais quelques lignes ;
« Mon pauvre malheureux éditeur, la plus belle « fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. — Je 0 travaille toute la journée à la Physiologie. — Je ne « donne que six heures de nuit (de 9 à 2) aux scènes a dont je n'ai qu'à corriger les épreuves et ma cona science est nette.
a Je suis tout prêt à envoyer la copie nécessaire 0 pour terminer le 15 si vous voulez; mais ce serait a l'assassinat le plus odieux que nous eussions vous, « Canel et moi, commis sur un livre.
a 11 y a en moi je ne sais quoi qui m'empêche de « faire consciencieusement mal. Il s'agit de donner « de l'avenir au livre
a Si, comme le Nodier, car le Nodier est un sous- « genre dans l'histoire naturelle de la littérature, 'je « flânais, je faisais des prospectus, des vieux souliers, « des parties de billard, si je buvais, mangeais, etc., « mais je n'ai pas une idée, je ne fais pas un pas, qui a ne soit la Physiologie , j'en rêve , je ne fais que a cela. — J'en suis féru. — Je comprends toute votre « impatience commerciale , car la mienne est déa cuple.
« J'ai la copie sur mon bureau mais je suis arrêté « par une histoire à raconter, par des idées à trouver, « par... — Il y en aurait jusqu'à demain à dire par «f quoi. — L'auteiu" de cet ouvrage-là est entre un « succès et l'échaftmd à chaque ligne. — Je n'en ai jaa mais si bien compris l'importance.
« Je voulais faire une plaisanterie et vous m'êtes o venu demander un matin de faire en trois mois ce « que Brillat-Savarin avait mis dix ans à faire. Il ne 0 parlait que de godaillerie et moi je parle de ce qu'il « y a de plus sérieux en France. — Il avait un sujet « neuf, et moi le sujet le plus usé.
« Il y a un miracle, dont je me vanterai ; c'est que « le premier volume de la Physiologie a été refait tel a qu'il est du 1«^«" septembre au 10 novembre 1829, « car le 10, Vite 7}îissa est du premier volume sera « dite.
« Ne croyez pas que cette IcUrc soit une excuse, je a travaille aussi ardemment et d'une manière aussi « suivie qu'aucune créature humaine le puisse. — a Mais je ne suis ([ue le très-humble serviteur de la « Muse et cette calin-Ui a des moments d'humeur. Ne a vous désespérez pas, car le 15 je vous dirai fr-nna chement sur quoi vous pouvez compter. Ce n'est « qu'alors que j'aurai sondé l'étendue de la plaie dans « le second volume »
Ce que Balzac dit ici pour sonlivre delà Physiologie (lu Mariage, il l'a dit et pensé pour tous ses autres livres. — Partout, le même esprit d'attachement, d'attention et de paternité intellectuelle !
Bcgard en arrière.— Balzac, réforiuatonr littéraire. CiicnérHiiic:^.
J'ai voulu savoir ce qu'était le Roman français au temps où M. de Balzac s'appelait encore Horace de Saint-Aubin et écrivait à titre d'essais la mauvaise littérature dont VIsraclite et Dom Gigadas peuvent être regardés comme le prototype.
En 1828, etiirâcesàDieu,commeneaientJts'ét('indre
les dernières flammes liltéraires de M. d'Arlincourt, cependant l'on imprimait encore une troisième édition du Renégat, et un ermite de Metz prétendu auteur d'un conte moral, traduisait (n vers les discours à'Agobar et (yEIzida. Le Journal des Débats annonçait aussi une troisième édition d'Ismalie ou la Mort et l'amour, roman-poème par le même M. d'Arlincourt, lequel n'a même pu parvenir à pasticher un illustre modèle, vicomte comme lui... M. de Chateaubriand.
C'était encore le temps où nombre de femmes appelées bas-bleu , s'occupaient aussi de mettre en prose , le plus souvent mauvaise , les plus incroyables discours sur les éternelles thèses d'Amour et de Mariage. Lorsque ces pitoyables romans n'étaient pas caverneux, qu'il n'y avait ni cape, ni épée, ni brigands, ni chapelles sombres, ni mystérieuses unions consacrées par un prêtre h cheveux blancs dans les voûtes et les caveaux du manoir, ils abondaient alors en dissertations amoureuses et en devises insipides. C'était ou de la madame de Montolieu ou de la madame de Saint-Surin : Saint-Clair des Iles et VOjnnion et l'Amovr. Les titres ne s'appuyaient que sur l'amour : C'était le Dernier amour, par madame Bastide, la Femme ou les six amovrs, par madame Yoïart, etc....
Madame de Batz écrivait Léopold, madame Barthclemy-Hadot Ernest de Vendôme, madame Guénard VHomme au masque de fer, madame Allard de Thérase Gertrude, madame de Bou V Apparition, madame de Beauliea Geneviève dans les bois. Une demoiselle Deleyre faisait des Contes dans tm nouveau genre. Quant à M. Baour Lormiau , il venait d'achever Duranti ou la Ligue en province, livre illisible. — M. Raban donnait Suzeite, M. Ancelot V Homme du mondCy etM. Horace Raisson, qui collabora avec Horace Saint- Aubin et Viellerglé , s'occupait de mettre au jour sa Marie-Stuart. On en était à la neuvième édition d'un roman de Ducray-Dumenil, Alexis ou la maison dans les bois, et Paul de Kock (c'est lui que je trouve le plus sérieux de tous ces noms ) , était déjà connu par la Laitière de Montfermeil, Mon voisin Raymond et André le Savoyard. — Un des illélrés du temps écrivait un livre sous ce titre burlesque : Han-Chiou- Choaam ou l'union bien assortie, roman chinois. Je néglige tous autres détails.
En 1829, un homme de talent très poétique et très remarquable, M. de Vigny, avait déjà fait paraître Cinq-Mars /c'est l'un des meilleurs livres de l'époque.
Comme je n'ai à parler ici que du roman, je me tais sur le magnifique mouvement littéraire qui s'effectuait alors. Je dirai ailleurs, dans un autre
essai et à propos d'un autre homme, tout ce que furent ces luttes intellectuelles; les documents très curieux et très complets que je possède, ne seraient ici d'aucun à propos. M. de Balzac qui n'a été d'aucuae coterie est une figure exceptionnelle prêtant peu au cadre en question. Le mêler dans la bataille serait manquer à toute exactitude historique.
Il est donc facile de reconnaître que les seuls romans français dont on pouvait sérieusement parler élaientalors^^o//;/iepar Benjamin Constant, Delphine eX Corinne p^v madame de Staël, Manon Lescaut par l'abbé Prévost, Gil Blas par Lesage, Cinq-Mars par M. De Vigny, et quelques livres de Charles Nodier. — Je mets Chateaubriand à part et ne parle ni des Martyrs , ni des Natchez , ni de René, qui sont tout autre chose que des romans.
La nouvelle littérature étrangère se répandait alors très vivement. En 1829 , M. Gérard de Nerval avait traduit Faust, on pouvait lire Wilhem Meister; Waltcr-Scolt, traduit par Dcfaucompret, courait toutes les tables; Hoffmann qu'interprétait M. Locve-Veimar faisait déjà école. Jean Paul Richter était lu! On entrait vivement dansTadmirablelittératuredu Vicaire de Wakeficld et de Trislram Sliandij.
Mettez à côté de ces noms justement célèbres, quelques-uns de ceux énumérés plus haut, mettez
HONORÉ DE DALZAC. 83
comme exemple M. d'Arlincourt ou M. Baour Lormian, ou M. Ancelot de l'Académie française, puis comparez 1.... Ne serait-ce pas le cas de se voiler la fac« ou bien de rire au point d'ameuter un peuple de passants? — Telle cependant sera toujours la destinée de certains noms que les hazards auront ébruité pour la satisfaction bourgeoise de quelques sotsi
Revenons à Balzac, écrivain qui, malgré des erreurs, est tout aussi haut que Diderot: n'hésitez d'ailleurs pas à le placer près de Sterne.
Ce ne fut ni dans d'horripilantes inventions, ni dans d'atroces contours, ni parmi tous les dégoûtants oripeaux dont j)out disposer une imagination irritée, ni dans un certain nombre de thèses pitoyables, faussement morales et bonnes à tout prendre dans la bouche de sacristains-femelles, que M. de Balzac a cherché des procédés pour son œuvre 1
Peut-être api'ès avoir lu les Années d'apprentisstage de Wilhem-Mcister, peut-être après qu'il eut connu Sterne, Balzac comprit-il tout le côté magnifique du Réalisme dans le roman. La vie réelle, la société t<.'lle quelle, le monde avec ses accessoires, la représentation des sentiments et des désirs, l'action des passions dirigée selon l'humeur et la nature des individus, poélicjue avec les uns, illusoire, intéressée, instructive, brutale, exquise, délicate avec les autres.
le drame du cœur et du corps, l'agilalion des idées selon les lètes, sont là les études qu'il voulut laisser sur le dix-neuvième siècle.
Certaines fois, dans Ferragus par exemple, et dans Vautrin à certains égards, il s'oublia et alla trop loin; mais demandez à lIofTmann de quelles excitations le cerveau est capable, lorsqu'une idée multiple le poursuit et l'anime ? Et d'ailleurs , j'ai tort d'entrer ici dans la critique de caractère.
Développer une nouvelle appréciation du but vers lequel tendait l'esprit de Balzac, travaillant à son œuvre, me semble inutile. On sait maintenant ce qu'il voulait : peindre la comédie du temps! Avant de rien commenter, et comme limite à ce chapitre, je veux rappeler que, comme portraitiste, Balzac futHolbein et que pour la science des groupes dans les scènes de la vie, il fut Chardin. Avec lui, le roman quitta les dérisoires défroques. 11 redevint sérieux et reprit son ^rai rôle. Balzac a fait pour tous ce que l'abbé Prévost fit pour deux. La plupart des individualités sont aussi vraies que celles de Mcnion Lescaut et Desgrieux, c'est sous le môme soleil qu'il faut les voir. J'en appelle à Gobseck, à Engénie Grandet, k Madame de Mortsauf y à Balthasar Clacs.
La vie intime est nombreuse, son théâtre est la maison, ses acteurs sont la famille ; évitant d'être pénétrée, elle se cache et se couvre de voiles qu'il est pou facile de soulever; elle est comme les forêts du Nord, si vastes et si serrées que l'écureuil peut faire sept milles sans descendre à terre.
La société comphquée ainsi qu'elle l'est au xix« siècle, présente à son peintre d'extrêmes difficultés sous le rapport dos ménagements lumineux. La femme, dans le cercle social français, joue le plus grand rôle, mais ce rôle csl secret ; c'est ce qui explique l'influence si caraclérislique de la vie intime sur la vie publique.
Combien de désastres ont eu pour principe soit une moue féminine, soit une crise nerveuse, soit un coupd'oeil lancé avec audace et adresse 1 Combien d'orages bouleversent de grandes machines administratives dont la cause est une femme qui peut-être ci l'heure où tout se remue selon son rêve, est posée devant la glace d'un boudoir, se coquettant les cheveux et combinant de provocantes allures! La femme qui, dans la comédie de ce monde, pourrait d'après les apparences, ne sembler qu'un personnage secondaire
et simplement comparse, me représente un foyer d'où partent soit des lueurs, soit des rayons. L'homme s'agite, la femme le mène! C'est ce qu'il faut comprendre, c'est ce qui ne peut souffrir de débat contradictoire. Il serait facile de prouver que de grands mouvements politiques sont souvent dûs aux habiletés, aux élans et aux stratégiques menées d'une femme, dont la passion est plus ou moins vraie, plus ou moins naturelle.
Tout dans la vie se rapporte ou à l'intérêt ou h la passion ou au dévouement : Ces trois mots disent tout, dévoilent tout, et sont la clef précieuse. Ce sont les lettres qui, selon qu'elles sont combinées, ouvrent la serrure secrète et révèlent les petitesses ou les grandeurs du manège qui s'est tramé dans la maison. Il n'y a donc pas d'erreur à dire que la comédie humaine au xix^ siècle n'est que l'histoire de la vie intime — et j'étends ce mot jusqu'au sens le plus général.
Balzac devait donc pour mettre en jeu les personnages de son drame, soulever les voiles aussi bien du boudoir et du salon que ceux de la mansarde et du grenier. Son esprit, placé sur les sommets de son œuvre, et saisissant avec la rapidité d'un vol d'aigle, la fac^ de ses lutteurs^ devait comprendre qu'il aurait à poursuivre la foule des sentiments et des inslincls ,
HONOIŒ DE BALZAC. 87
toutes les choses qui se choquent : noblesse et laideur, atrocités et sacrifices, bouges et salons, ombres et lumières, rayons et ténèbres , jeunesse vive et vieillesse froide, âme franche et cœur en dessous, orgueil et ésoïsme, imprécations et prières, humilités et tumultes, l'artiste à côté du bourgeois, la poésie vis-à-vis le positivisme.
Tels furent les athlètes qu'il dut voir dans l'arène! Balzac songea aussi que c'était non-seulement du seuil de la maison, mais même de l'endroit oi!i se réfugie la vie intime qu'il fallait partir.
Le monde renferme de sublimes abnégations comme d'épouvantables égoïsmes, la maison est le foyer des petits drames dont l'action se continue <i l'ombre des murs, à l'embrasure dos croisées et dont les dénouements sont souvent terribles. C'est dans la maison que les milieux et les extrêmes de la vie se développent et s'achèvent. C'est là que se forment les douces espérances, que se dessinent les angéliques sourires, que s'accentuent les prières, que se satisfont mille passions diverses. La maison est le gîte de la misère aussi bien que le lieu où le luxe s'étale : La maison c'est enfin la vie qui se trame, qui agit et
qui réalise. Les fleurs ainsi que les décombres de la
vie , vous les voyez là, les unes toutes baignées
de parfum et de fraîcheur, les autres pantelantes de débris et de secousses.
C'est là que la femme se livre ou qu'elle lutte.
C'est là que d'autres rêvent la fortune, la renommée, ou les choses qu'ils n'ont pas.
C'est là que se combinent les mystérieux moyens d'une impitoyable ambition.
C'est là aussi que l'artiste songe à son œuvre.
Et c'est là enfin que naissent les désirs, les mille désirs humains, sources des drames 1
Il fallait donc songer que la maison, c'est Vhomme! Imbu de cette image et par un noble effort de sa pensée , combinant l'idée et le réel , Balzac en a formé un tout que plus tard, il a nommé la Comédie- Humaine
M. de Balzac, voulant dramatiser une époque, devait nécessairement mettre en jeu pendant plus d'un volume des personnages choisis. Il devait pouvoir en travailler les types d'une façon illimitée. Les gens qui lisent un roman pour un roman, les natures d'étroite intelligence , ceux qui ne voient par exemple d'autre
intention à Sterne que celle d'amuser etde se faire trouver drôle, n'ont pas senti la grandeur du parti que ]>rcnait Balzac en rappelant sur la scène des personnages présentés déjà dans des situations différentes.
Encore une fois, c'était la vie qu'il modelait! Estce que dans la ^ie, l'homme ne se montre que sous une même face et que sous un même jour? Est-ce (jue l'individu gentilhomme qui tout-à-l'heure parlait d'amour chez M''^^ de Nucingen, ne peut pas avoir affaire, peu de jours après, chez l'usurier Gobseck et se trouver aux prises avec cette tarentule humaine ? Est-ce qu'une pécheresse ne peut pas devenir une s<rur Marie des Anges? Y a-t-il obstacle h ce que ^[me Firmiani hier soir chez elle et donnant fête à l'élite du grand faubourg, soit aujourd'hui ailleurs, là, où sa passion la mène? Pourquoi hier folle de joie, roulant éperdue dans les ivresses de la vie, aspirant l'air à pleins poumons, trouvant tout grand, tout riche, tout sublime, tout céleste, tombez-vous aujourd'hui la tête voilée de vos mains, noyée dans les pleurs, et Vàme gonflée de tout ce que le malheur a de surprises fatales ! Pourciuoi jeune fille hier et mère aujourd'hui ! Pourquoi solitaire, vous si mondaine 1
Est-ce que la morale s'agite pour ne pas se transformer? Caméléons et camcléones, puisque vous sa-
vez changer de leinles et de nuances, il faut bien savoir aussi vous voira droite et vous voir à gauche I 0 La vie n'est-elle pas un travail, un métier qu'il faut se donner la peine d'apprendre? » M. de Rastignac était-il devant M">e la comtesse de Restaud, rue de la Victoire, ce qu'il était chez maman Vauquer, tenant pension bourgeoise au quartier du Panthéon et reccvant',Vautrin?
Il faut être juste et ne jamais croire l'homme un être absolu, mais seulement et parfaitement un être relatif. Il y a des femmes qui ne sont que des comédiennes, il y a des hommes qui ne sont que des comédiens 1 Montrez les et tenez la toile levée, le temps voulu 1 Voilà donc pourfjuoi l'auteur des Parents pauvres dut montrer ici Lucien de Rubempré tel qu'il ne devait pas être là.
M. de Balzac, pourvoyeur minutieux pour tout ce qui était de son art, cherchant à peindre un être sans en oublier les plus minimes harmonies celles de nom, de figure, de vêtement et d'habitudes et le voulant complet, alla trouver les noms de ses personnages dans le plus extrême réalisme. Dire ce qu'on
peut compter de personnages en scènes dans la comédie humaine est quelque chose d'énorme. Lorsque Balzac qui procédait par des moyens observateurs tout-h-fait personnels, rencontrait n'importe où, un nom qui pût s'adapter harmonieusement à son œuvre, il se hâtait de l'inscrire pour l'ajouter h la suite de son devis dramatique.
Fanjat , Camusot , Malifat , Rémonencq , Schûlz , Marneffe, Sauvageot, ÉlienneLousteau, LéondeLora, de Bauséant, Gobseck, de Restaud, de Trailles, Crevel, Hulot, Pons, de Langeais, Claës, Gamard, Bridau, Bianchon, Grandet, Desmarets, de Mortsauf, Gigonnet, Nourrisson, Roguin, etc., sont d'admirables noms parfaitement en rapport avec ceux qu'ils indiquent. On ne peut être plus vrai, plus réel ; à tout instant, il est facile de remarquer combien le créateur de tant de personnages se tourmentait pour arriver à la perfection des peintres flamands 1 M. de Balzac cxjmme tout grand homme eut contre lui d'acharnés détracteurs aussi bien que d'ardents prosélytes. Il avait horreur de la critique stipendiée des journaux. L'idée qu'on vint d'un coup de plume fantaisiste, chercher à détruire un ou plusieurs livres qu'il avait mis des mois à écrire, lui était intolérable et lui donnait la fièvre ; lorsque Balzac composait ; il ne vivait qu'avec ses personnages il les choyait,
92 LES PHYSIONOMIES LITTÉMIRES.
il les touchait et les relouchait, il les contemplait, il ne voyait qu'eux et ne connaissait qu'eux , il se révoltait aussi de les voir tomber entre les mains d'un premier venu qui les pouvait mal mener selon son caprice.
Balzac avait la jalousie d'un grand artiste 1 c'était un artiste avec toutes les passions et les illusions habituelles ! Il aimait son œuvre !
On a reproché à l'écrivain une immense abondance de style, un trop grand développement dans les détails, une sorte de complaisance, souvent ridicule à s'arrêter devant un futile objet, pour en décrire la couleur, le teint, la longueur, l'âge, les qualités, le but, la place ; on lui a fait observer combien il y avait de ce qu'on appelle de la délayure dans la phrase, etdece qu'on pourrait nommer aussi àeVembompoint dans les mots. Je ne nie pas la justesse de certaines de ces critiques, M. de Balzac commettait un peu l'erreur du parti pris et du système , il prenait trop pour base le celé descriptif, celle résolution d'être ainsi partout et en tout, l'a jeté peut-être dans quelques errements ; quoiqu'il en soit, je défendrai vivement ce remarquable peintre, ce voyant, comme l'a appelé très spirituellement M. Philarète-Chàsles , je le défendrai contre les amertumes d'une critique poussée trop loin par ceux qui l'ont soulevée, critique
dont on a abusé et que chacun a répétée presqu'ù plaisir.
Croit-on que si Balzac n'avait eu pleine confiance dans la perfection et la vie de l'art flammand, il eut cherché avec tant de vigueur à peindre tels quels les personnages et les scènes, a Souvent, disait Félix Davin, l'auteur n'a encore décrit que l'intérieur d'une chambre, d'une arrière-boutique, d'une cuisine, d'un boudoir, que sais-je et déjà l'intérêt arrive, le drame palpite, l'action est entamée ; de l'arrangement de ces meubles, de la disposition de ces intérieurs, de leur minutieuse description, s'exhale une révélation lumineuse du caractère de ceux qui les habitent, de leurs passions, de leurs intérêts dominants, d
C'est en effet là le degré de perfection auquel en vint l'auteur d'Eugénie Grandet. Il avait observé que Craësbeke ou Téniers et tous les maîtres de la même école n'avaient jamais manqué de placer dans leurs tavernes , soit des pots à bière à moitié droits, souvent privés d'anses, soit des femmes à figures positives, jolies ou laides, gracieuses ou grossières, sales ou propres, — c'est-à-dire, qu'ils avaient foi dans la manière fidèle et exacte de rendre la nature : Il l'observa si bien , que du livre de la Comédie- Humaine, il en a fait presque un délicieux musée, en outre d'une splendide peinture sociale.
94 LES PinSlONOMIES LITTÉRAIRES.
Luxueux comme Velasquez dans la représentation du grand , il groupe avec hardiesse , étale les draperies, ménage les jours, ou la lueur d'un lustre selon que besoin s'en trouve; mais la vérité y est toujours, et rarement le bon goût fait défaut, quoi qu'en ait dit M. Jules Janin, qui fut l'un des plus violents détracteurs de Balzac. 11 est vrai que M. Janin n'a jamais su pardonner à l'auteur de la Comédie - Humaine^ le livre d'un grand, homme de province à Paris tout aussi bien que le type du rédacteurfeuilletoniste Etienne Lousteau.
« 11 est perdu le temps des magnaminités , s'écrierait Erasme 1 » —
N'est-ce pas ici l'heure de le dire? Pourquoi entre les gens de lettres, ces sortes de jalousies, de haines et de concessions qu'il faut regarder comme fatales? Pourquoi ces louanges ou ces outrages que l'on écrit faussement chaque jour et que dictent les prétendues nécessités des relations du monde. Rien ne prêtera plus le flanc à la critique avenir du Xix^ siècle littéraire que cette immense camaraderie qui a fait de la littérature actuelle, une sorte d'auberge où chacun vient demander chopine, selon la monnaie qu'il possède.
Tous les malins, si l'on en croyait ce qui s'édite et ce qui s'énonce , il viendrait d'éclore un Dante, un Shakespeare, un Titien, un Delacroix, un Balzac, un Hoffmann, c'en est dérisoire ! Quand donc les choses et les hommes seront-ils pris pour ce qu'ils valent.
La hame contre un écrivain remarquable se forme le plus souvent dans le public, selon l'opinion eu vogue ou selon des affaires toutes personnelles.
11 se rencontre des gens tout prêts au sarcasme pour certains hvres dont jamais ils n'ont retourné trois feuilles.
C'est la critique quotidienne qui est responsable de tout ce grabuge. La critique a le plus magnifique rôle entre les mains. Qu'elle lise Diderot : c'est-là son maître. Quant au détestable poète puriste mis dans nos mains juvéniles , alors que nous n'en sommes qu'à nos années d'apprentissage, c'est là le plus grand mal littéraire qu'on puisse nous faire, esprit bilieux, versificateur raide et ganté, l'âme égoïste et jamais ouverte aux impressions grandioses, victimant Lafontaine , Boileau était une de ces natures lettrées sans doute, mais faites pour ne rien comprendre à l'art cl nier les grands esprits nationaux.
11 n'aimait pas Rabelais , il n'eût pas admis Chateaubriand.
Il faut que la jeunesse lutte contre cet écrivain qui lui est soumis si à tort, et qu'on lui impose comme s'il était le frère de Corneille, de Molière et de Voltaire.
Puisque j'ai signalé M. Jules Janin comme l'un des premiers qui aient vivement attaqué Balzac , je dois dire, chose curieuse, que c'est l'un de ses confrères au même journal — le Journal des Débats, — qui a pris à honneur de juger avec conscience le remarquable romancier. M. Philarète Châsles, qu'on doit regarder comme un homme vraiment et précieusement littéraire, comme un de ces critiques savants fort rares par le temps présent, lutta vigoureusement pour Balzac en toutes circonstances; il avait vu quel homme ce pouvait être, il le proclama dans d'excellentes appréciations sur la Peau de Chagrin en particulier, sur les Études philosophiques en général.
Je dirai en passant que M. Châsles est plein de richesses. En ce qui concerne les notes, les documents, les historiettes, le petit langage de notre époque littéraire. Je tiens de lui les anecdotes les plus intéressantes sur Balzac et autres gens de haute lignée. Contrairement à M. Sainte-Beuve, qui du reste est un excellent appréciateur, il voit le monde sous plusieurs [faces, cause avec lui et obtient ainsi nombre de piquants récits ; M. Châsles connaît
beaucoup d'hommes, beaucoup defemmeset beaucoup de choses. Pourquoi ne ferait-il pas les Mémoires liltéraircs secrets de cette époque? Qui sera le Bachaumonl ou la madame d'Epinay d'aujourd'hui? Ce ne sera pas M. Sainte-Beuve, malgré tout son talent de critique. M. Sainte-Beuve ne voit rien et ne sait rien que par les livres, et quand il se met à la fenêtre deux fois le mois pour croire encore au monde, c'est beaucoup. M. Sainte-Beuve d'ailleurs est un des hommes qui ne sont pas de leur temps, il appartient au xviii'- siècle et au directoire, malgré les j^ortrails contemporains. Une remarque assez piquante et qui me ramène à mon sujet, c'est que Balzac et Sainte- Beuve, faits à coup sur pour s'entendre, ne s'entendaient pas du tout. L'un a dans ses romans tous les défauts de l'autre dans ses critiques. Balzac en effet, qui du reste a voulu narguer, — c'est le mot, — nar* guer, dis-je, M. Sainte-Beuve dans plusieurs de ses livres, et entr'autres d'une façon charmante et très habile dans : l'n Prince de la Bohême, laisse <i son style les mêmes fautes que celles dont il ivcuse l'auteur de Port-lioijul. Balzac est parfois plantureux, Sainte-Beuve l'est systématiquement. En littérature, ce n'est pas un cas de morl, ce n'est qu'une faute vénielle, mais c'est une faute.
CDAPITBE VI.
Détails analytiques.
L'œuvre de ces Esquisses deviendrait par trop longue et trop difficile s'il me fallait étudier un par un, depuis le Bal de Sceaux jusqu'aux Parents pauvres, les différents ouvrages de Balzac. Je ne veux plus voir le penseur qu'aux prises avec son œuvre et tout sera dit. N'esl-il pas curieux de suivre pas à pas l'auteur de la Comédie humaine développant les figures, les actes et le caractère de ses personnages, à travers les péri-péties de la vie ?
« Ce n'était pas une petite lâche , dit-il, dans sa préface générale, que de peindre les deux ou trois mille figures saillantes d'une époque , car, telle est , en définitive , la somme des types que présente chaque génération et que la Comédie humaine complète. Ce nombre de figures, de caractères, cette multitude d'existences exigeaient des cadres, et, qu'on me pardonne cette expression, des galeries. De là, les divisions si naturelles, déjà connues de mon ouvrage en science de la vie pri\'ée, de province,
parisicnno, poliliqiie, militaire et de campagne. Dans ces six livres sont classées loiiles les Etudes de mœurs qui forment l'histoire générale de la société, la coUeclion de tous ses faits et gestes, eussent dit nos ancêtres. Ces six livres répondent d'ailleurs à des idées générales. Chacun d'eux a son sens, sa signification et formule une époque de la vie humaine. » Voilà comment il indique la division de son œuvre.
Les Scènes de la Vie privée, de la Vie de province et de la Vie parisienne sont donc les trois premiers actes du drame. Dans les Scènes de la vie privée, chacune a ses teintes et ses horizons si soigneusement distingués que ce qui est de l'une ne peut se mêler h l'autre. Les Scènes de la vie de province, qui la plupart pourraient très-bien passer pour des scènes de la vie privée, sont étudiées de façon à ce que les tons soient particuliers et caractéristiques.
L'horizon, dans les Scènes de la vie privée, est aussi étroit qu'il est large dans les Scènes de la vie parisienne. Dans les premières, on suit les petits sentiers de la vie intérieure, les petits nœuds qui se dénouent en famille et révèlent souvent de grosses misères et des bonheurs infinis. C'est le voyage autour des sentiments, des intérêts, des impressions, des contrastes et des tumultes intimes : — c'est le
Bal de Sceaux, c'est la maison du Chat qui pelote, c'est le charmant conte de la Bourse.
Les scènes de la vie privée, ne sont-elles pas le cadre où se peuvent rencontrer certaines natures qui, unies d'abord par toutes les apparences d'un bonheur avenir, se choquent ensuite par un contact trop vif, trop constant, trop intime. Voyez la fille du vendeur de drap de la rue Saint-Denis, s' éprenant d'un artiste qui lui-même l'adore; après les luttes l'union se sera faite, la fille du drapier Gabriel se sera nommée madame de Sommervieux , mais quel tumulte réservent à ces deux natures , les destinées réelles! Quel choc pour l'âme tout étroite de la fille du drapier avec celle si vive , si immense, si folle de l'artiste, — de Caroline Gabriel avec M. de Sommervieux !
Quant à l'étude de la femme trop vertueuse dans Une double famille , quant aux réflexions sur un contrat de mariage, dans /a Fleur des pois, et quant h la magnifique lettre du marquis Henri de Marsay au comte Paul de Manerville dans le même livre, je ne puis et ne veux en rien dire, pas plus que des Mé~ moires de deux jcmics mariées. — C'est trop vrai , c'est trop nature. Une autre scène de la vie privée, c'est Eugénie Grandet, l'immortelle résignée si adorablement comprise et pour l'histoire de laquelle
Balzac semble avoir fait appel aux nuances les plus fines de sou talent de conteur.
La société parisienne, mélange de tumultes intimes et publics, aftluence de grands mystères, de grands scandales et de grandes vertus, représente un de ces vastes cirques tel que Rome en édifiait. Au lieu de bétes sauvages luttant dans l'arène devant une foule crieuse, ce sont des hommes de toute nature ébattant leurs intérêts, leurs passions, leurs secrets. Ici, contrairement aux influences de province, tout s'y développe et y croit , favorisé par l'omJjre de l'inconnu : l'idée, le sentiment, les passions, la vie privée, la misère, le bonheur, se revêtent de proportions presque géantes. Les ficelles humaines y ont de l'esl>ace et se peuvent détendre; le drame de l'intérêt s'y peut jouer, de façon monstrueuse et presque grandiose. Si Paris est une centralisation nationale, s'il est le cercle d'où partent les rayons, lesquels abuulisssent en tous sens jusqu'à des limites convenues, il est aussi la centralisation de ce (ju'on pourrait appeler les manèges humains. Il faut le dire sans réserve : Le vice et la vertu sont à Paris ce que Paris est à un bourg. Le juste milieu dans les causes et les effetss'y rencontre peu, c'est tout ou rien. Il n'y a (jue les extrêmes 1 Et jamais l'occasion ne fut meilleure pour dire que a les extrêmes s'y touchent. »
Paris, dans la Comédie humaine, voulait donc une place qui ne fut qu'à lui , et non seulement dans les scènes de la vie parisienne , mais encore dans celles qui en dépendent, Balzac a dû atteindre aux dernières limites du Réalisme. Ici la lutte devait paraître effrayante à celui qui voulait la décrire. Les scènes de la vie parisienne au xix* siècle exigeaient de l'écrivain non seulement du courage, mais encore une vaste puissance. La Maison Nvcingen, V Interdiction , le Père Goriot, les Parents pauvres, César Birotteau, Splendeur et misère des Courtisannes, sont d'étonnantes pages.
Les scènes de la vie parisienne : c'est madame de Bauséant vis-à-vis de Rastignac; madame Marneffe devant Crevel, Hulot et Wenceslas (je m'expliquerai plus loin sur les parents pauvres); c'est César Birotlcau, cet honnête homme, victime du trop de sens de notre époque; Du Tillet, Nucingen, grands par l'argent ; madame Rabourdin , la femme du chef de bureau à l'un des plus importants ministères, décidée à parvenir plus haut et asseyant ses ambitions sur le jeu d'un adorable rôle devant le secrétaire-général Des Lupeaulx ; c'est Etienne Lousteau, journaliste du feuilleton vivant de pair avec Bixiou , Lora, Finot, Blondet, ses compagnons du même devoir; la mère Nourrisson, marchande à la
toilette, comédienne sans le savoir; Popinot, épicier devenu ministre; maître Roguin, notaire, dévoré par une passion et faisant faillite, c'est Vautrin étourdissant Rastignac par d'inflexibles maximes : « La vertu, c'est l'argent. » Les scènes de la vie parisienne : c'est aussi le Gobseck de la rue des Grès, prêtant monnaies sur diamants h madame de Rostand, née Goriot, demeurant rue de Provence 1
C'est encore.... mais ouvrez la Comédie humaine: Lucien de Rubempré, le plus pur des cœurs à Angouléme , le plus fin des roués à Paris, et tant d'autres, vertueux , dévoués, sacrifiés!... De la rue du Faubourg Saint-Germain à la rue Mouffetard , du faubourg Sainl-Honoré au faubourg Saint-Denis, traversé par la Chaussée d'Antin , c'est là que Paris palpite. — Arrétez-vous devant certaines demeures, sous les ogives de certaines églises, montez certains étages, ouvrez certaines portes, pénétrez certaines alcôves, feuilletez quelques livres, regardez, écoutez, vous aurez le mot de tout Paris, » ce cadre des goûts, des vices et do toutes les choses cfl"rénées qu'excitent les mœurs particulières aux capitales cù se rencontrent h la fois l'extrême bien et l'extrême mal. 0
M. de Balzac est le Juvénal de tout ce mouvement,— c'est plus que le peintre et le statuaire
d'une société vivante, c'en est l'iiistorien et le moraliste 1
Ce dont la vie parisienne dispose en grand, la vie de province, vue à l'intérieur, le possède en moindres proportions. Les passions curieuses, le plus souvent naïves, et pour l'ordinaire d'une froideur bêle, s'y ébattent comme des pies dans les prés ; tout s'y raconte, tout s'y discute, tout s'y mesure. En général, ce qui passe pour étrange est étroit. Malgré tout, les conséquences du drame provincial sont souvent plus terribles que celles du drame parisien. L'inconnu n'y déploie pas ses voiles, le plus souvent il y fait jour partout, depuis l'allée sombre d'une maison en décombres jusqu'au couloir de la demeure d'un bourgeois riche.
Pour la nature d'esprit dont Balzac était doué, la province avec ses intérieurs , son monde , ses passions naissantes, ses étrangers, ses indigènes et son allure tout originale, lui offrait de délicieux modèles renfermés dans des cadres plus humbles que ceux de la vie mouvante et incessante de la vie parisienne. Des types curieux s'y rencontrent, ainsi: l'illustre Gaudissart, le chevalier de Valois d'Alcnçon, la vieille fille, le bon curé de Tours, l'abbé Birotleau, chanoine, ruede la Psalette , et frère du fameux parfumeur Birotleau, adjoint au maire du 2« arrondissement à Paris.
La province est aussi le refuge de quelques ûmes fatiguées par les secousses trop vives du malheur ou du plaisir. Pour l'ordinaire , ce sont les quartiers siloncieux des villes que ces victimes préfèrent pour y laisser mugir les derniers flots du fleuve de la vie! Leur histoire, habitaellement mystérieuse laisse toujours de précieux, chapitres aux annalistes des passions 1 C'est ainsi que Balzac choisit à une lieue de Tours, le faubourg de Saint-Cyr pour y appeler M«»«^ de Wilemsens, autrefois cette même lady Brandon entrevue au bal chez M'"*" de Boauséant, c'est l'histoire si délicate et si exquise connue sous le nom de la Grcnadière. La comédie du père Grandet dont j'ai dit deux mots à propos des Scènes de la vie privée, est encore une scène toute provinciale; elle est admirable aussi bien ({\ï Ursule Mirouël, que Béat rix, que Pierrette.
Dans les Seènes de la vie de campagne, rélude du médecin , du curé et des paysans trouvaient naturellement leur place. On connaît le livre du Médecin de cfiwy;rt(/wf; c'est l'histoire de l'homme qui, pour oublier les agitations et les erreurs de sa jeunesse, se réfugie dans l'une des bourgades du pays de Grenoble, non loin de la riche vallée du Grésivaudan. (Ju'y fait-il, qu'y veut-il faire sinon se régénérer par l'œuvre du bien , trouver le !)')nhcur, conseiller,
guérir, tout ce qui vil autour de lui ? Que de grandeur dans la parole du médecin Gonestas faisant le récit de sa viel Que d'élévation dans ses penséesl et quelle création charmante que celle de la Fosseuse, ce souvenir vivant des premières amours, cette mystérieuse
image, cette nature douloureusement voilée
11 me semble que Balzac eût mieux fait de mettre au nombre des scènes de la vie de campagne, le Ltjs dans la vallée. Le cadre n'était-il pas bien autrement convenable que celui des Scènes de la vie de Province. Le caractère des personnages, la nature des paysages et des milieux, l'action qui s'y passe n'onl-ils pas une entière affinité avec la vie de campagne, vie douce et dont l'animation est solitaire? Le Lys dans la vallée n'est-il pas un épisode de la vie parisienne transportée dans un château de la Touraine — même grandeur, mêmes proportions pour l'élite des personnages et pour la distinction de leur individualité, le cadre seul est changé. Au lieu de salons, de bals, de fêtes, et de splendeurs à la mode , c'est l'immense nature avec tout son cortège, ses harmonies, ses murmures, ses chansons, ses bruissements, ses fcuillées, ses horizons émus et animés par les caprices du soleil. Sous les voûtes de ces temples quel drame s'y passe...? celui de l'amour plntor'q''e.
Madame de Morlsauf aimée, contemplée et comprise par Félix n'est-elle pas le symbole de la satisfaction tardivement accordée à une àme jusqu'alors déserte et qui pourtant aspirait au bonheur. N'esl-elle pas la brise que réclame la fleur, ou encore la note cherchée pour la fm du thème mélodique? n'est-elle pas le poème et le rhylhme rêvés ?
Qu'on se figure le Lys dans la vallée paraissant au xvni« siècle, un peu avant la Nouvelle Héloise ; — combien il se serait trouvé de princesse de Conli et de madame d'Epinay ! — Le Lys da?is la vallée est une admirable étude de l'amour platonique parvenu à ses derniers élans. Rien n'est plus harmonieusement fini que l'analyse de l'âme adolescente, s'ouvrant aux premiers mouvements du plus pur amour concentré sur une femme déjà mère, mais encore jeune. L'exaltation lyrique, le délire de l'Ame, le voyage de l'imagination dans des sphères idéales, toutes les phases de voluptés suprêmes que donnent la contemplation de la jwrsonne aimée, tous les symptômes, enfin, particuliers au platonisme dans l'amour, y sont exprimés, dépeints, analysés avec celle sorte d'attention que le médecin dépense pour un cas morbide aussi rare qu'étrange.
Madame de Morsauf était pour Félix ce qu'était la Béalrix du poète de FlorcDce, la Laure sans tache du
108 LES PHYSIONOMIES LriTÉnAiriES.
poète vénitien, «la mère des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent, le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscurité comme le lys dans les feuillages sombres. » Car c'est ainsi que Balzac fait dire à l'amant ce qu'était l'amante. La diction du Lys dons la vallée est celle d'un cœur et d'un cerveau exaltés par les vicissitudes d'un sentiment dont le bonheur trouve aussi bien sa part dans les orages que dans le calme splendide des sereines matinées. L'amour platonique a pour symptôme l'exaltation, il porte au lyrisme et donne à l'âme les plus étranges secousses : Balzac en a voulu suivre ce qu'il appelle ingénieusement les petits faits î\\ec toute l'abondance de sa méthode ordinaire; il n'omet aucun de ces détails dont l'absence nuit souvent à un livre. Le L?js dans la vallée renferme de magnifiques pages ; l'une des plus belles est celle où Félix raconte la promenade dans la prairie de Clochegourde avec madame de Morsauf épouvantée par ses chagrins intimes et les épanchant par une sublime confidence dans le cœur du jeune homme témoin incessant de la vie intérieure au chcUcau. « Combien elle me parut grande, dit Félix, cette femme, avec son oubli profond du moi, sa religion pour les êtres b.lessés, faibles ou souffrants, avec son dévouement allégé de chaînes légales ! Elle était là, sereine sur son bûcher de sainte et de mar-
lyre !.... J'admirais sa figure qui m'apparutau milieu des ténèbres, quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une mystérieuse signifiance qui me la renditcomplètement sublime.... Celte pensée m'éleva soudain à des hauteurs élhérées, je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes et je m'expliquai les peines de mon enfance par le bonheur immense où je nageais ».
C'est alors que du fond de son éme délirante , Félix s'écrie plein d'amour pour tout ce qui souffre :
« Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse Harlowes ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous qui êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous plaignez jamais! vous seuls pouvez connaître l'infini de la joie au moment où pour vous un cœur s'ouvre, une oreille vous écoute, un regard vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs, les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non. pas oubliées sont autant de liens par lesquels l'i^me s'attache à l'âme cx)nfidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les alléclioiis trompées, elle explique les chagrins antérieurs....,
les anges seuls disent le nom nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers martyrs , saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue pour moi, pauvre, seul.... ! »
Balzac n'a pas abusé de ces sortes de monologues intimes, il a bien fait, ce lyrisme dans un roman doit subir de nombreux ménagements, il ne faut en user qu'à point et qu'au bon moment. Chaque chose a son heure, aussi bien dans les livres que dans la vie.
Je voudrais pouvoir citer d'autres pages du Lys dans la vallée : ce livre conçu dans un temps où mille circonstances fâcheuses semblaient s'être rencontréespour troubler l'esprit de l'auteur, ainsi qu'on peut en juger par l'historique du procès auquel il donna lieu, est cependant l'un des plus fraîchement écrits. Il semble que pour fuir loin de la tourbe poussiéreuse du moment , Balzac ait voulu vivre au sein de toutes les harmonies les plus douces et les plus délicates. Adorant la Touraine, son pays, il y mit en scène ce beau livre, tout au long, ce n'est que paysages pris sur le fait ; c'est tout un ravissant poème dont les chants sont amour, jeunesse et nature.
C'est à la campagne, peu d'heures avant l'adieu du soleil, en été, dans les prairies qu'il faut lire le Zy5
dans la vallée. Je me somiens d'en avoir ouvert les pages pour la première fois, dans un chéteau qui n'est pas loin de la Tourainc et où la plus exquise hospitalité m'élail donnée ; le livre m'était tombé par hasard sous la main, je venais de quitter le collège, Balzac ne m'était connu que par le Médecin de Campagne et la Femme de trente^ ans. C'était en septembre, je ne l'ai pas oublié, lorsque la chaleur était devenue moins vive, je prenais le sentier qui aboutit à des bois de sapins et de chênes que divisent des prairies faisant face au château. Je vois encore cet endroit , il est dans la direction de l'avenue. Là , couché sur des fenaisons et protégé par les ombres des branches feuillues, j'ai lu relu, étudié le Zy.î dans la vallée, avec toute l'exaltation de la dix-huitième année ! Le tableau des paysages de Touraine , les soirées d'automne si mélodiquemcnt dépeintes et si animées par les seuls habitants de Clochcgourde, M. de Mortsauf caractère bizarre, Madame de Mortsauf nature divine, et ses deux enfants, Jacques et Madeleine, puis Félix, âme tout entière au cantique des cantiques, laissaient à mon esprit les mêmes jouissances qu'il avait éprouvées alors que plus enfant, il s'était épris de Paul et Virc/inie et du Vicaire de Wakefield.
Lorsque rien n'a été sacrifié à l'harmonie des premières lectures , il en reste des impressions qui
ne s'en vont qu'avec la dernière heure , j'ai lu le Lys dans la vallée comme il convenait de le lire, sous le soleil, ai-je dit, aux instants les plus silencieux de la nature, dans les plaines et au bruit de la brise dans les feuilles, je ne l'oublierai jamais et cependant, pour laisser à la critique toute son impartialité, je mets ceci en axiomes :
Un jeune homme qui n'a pas vingt ans et dont la physiologie de ses passions les accuse vives, ne peut lire le Lys dans la voilée sans que pour son âme, il en résulte une lésion quelconque :
Une jeune fille dont le sang est froid et qui ne voit dans le soleil que des rayons simplement faits pour éclairer, peut lire le Lys dans la vallée la veille de son mariage, aussi bien que la Nouvelle Héloïse, aussi bien que Corinne, aussi bien qnAdolph/; , aussi bien que Werther, aussi bien que René. En fait de nature humaine, je nie l'absolu et ne crois qu'au relatif. — Et maintenant si le lecteur pensait que j'ai eu tort de rappeler ici des souvenirs personnels, je lui réclamerais indulgence et le prierais de ne plus me croire peccable.
Pour en finir avec les Scènes de la vie decampagnr, un mot sur les Paysans : un romancier justement célèbre, et auquel Balzac dédia les Mémoires de deux jeunes mariées, en l'appelant : « Cher Georges », enfin
HONORK DE lîAI./.v:. 113
l'autour do Ae/m <.pii, depuis quolquos années, persiste h nieltro en scène tous les paysans possibles, s'est trompé, je crois, en les traitant, pour la plupart, do personnages à sentiment. Balzac vit que dans Us balances des paysans le poids de l'intérêt dominait tous les autres; ce n'est pas le paysan avide d'argent, c'est le paysan amonrcux de la terre, intéressé à sa terre, à son bœuf plus (ju'h sa mère (jue Balzac comprit. Il eut raison. En composant les Paysans, l'autour du Père Goriot n'avait nullement l'idée de faire des bergeries à la façon de llacan ou du père Véuière.
On sait que c'est à propos de ce livre que l'auteur écrivit ces trois lignes courageuses : « Rousseau mit en tète de la Nouvelle Héloïse : « J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai publié ces lettres. » Ne pvis-je pas vous dire, à limitation de ce grand écrivain : J'étudie la marche de mon époque et je publie
cet ouvrar/e. » // s'af/if ici d'éclairer non pas le
lér/islateur d'aujourd'hui , 7nais celui de demain... a
La description d'un oiiàloau et d'un paysage dans la Bourgogne, au début du livre, est un merveilleux fouillis, c'est bien là ce qu'on pourrait appeler le coinfortable dans la nature. 11 y a un frémissement de fouilles, un bourdonnement de mouches, une voix de biiso, une abondance de ravons, de n^flets et d<' mi-
Il4 LES PHYSIONOMIES LITTÉR-^IKES.
roiLemenls qui dénotent une vigoureuse puissance d'harmonie descriptive dans la plume, auteur de ces groupes. Balzac avait saisi le caractère prédominant des paysans, il les avait étudié comme il avait étudié l'avare Grandet , h fond ; et il usa pour eux de la même force de scalpel que pour l'étude analytique de César Birotleau. Je trouve naturel qu'il n'ait pas fait du paysan, un personnage à manchettes et à idées sentimentales , qu'il n'ait vu en lui qu'un trèspetit nombre de sujets à idylle, et qu'il n'y ait pas reconnu naïvement et exclusivement une chamnière et 7)1071 cœur. Par cela même qu'il est plus vrai, le livre en est plus ferme : les Paysans auraient pu être une charmante bergerie; ainsi compris, ils sont une des grandes pages de la Comédie humaine. Cela vaut mieux.
Certains critiques tartuftcs se sont donné beaucoup de mal, ont pris grande peine , ont fait suer l'encre par tous les becs de leurs plumes pour prouver que le but des livres de Balzac ne pouvait et ne devait être qu'immoral. Ceci est à voir :
Un M. Romain Gornul a même sourdement essayé de prétendre que le fond des œuvres de cet auteur, abondait en socialisme. La critique devenant ici ridicule je ne m'y arrête pas et la méprise. On sait jusqu'à quel point Balzac poussait au contraire le
UONORÉ DE BALZAC. 115
respect pour l'autorité, et coml^icn il accusait tout ce qui manquait de forme et sentait le petit dans un gouvernement. L'auteur de la Comédie humaine était sensible aux reproches d'immoralité qui lui lurent violemment adressés dès le jour où s'étendit le bruit de son nom et de ses livres, il s'inquiétait et par moment le doute le tourmentait : dans la plupart de ses préfaces, c'est avec virilité qu'il lutte contre les faux-moralistes qui le provoquent, et, chose assez curieuse, qui du reste peint bien l'homme, il voulut un jour répondre par une sorte de statistique, par un tableau dressé contenant le nombre des types vertueux d'un côté et celui des types criminels de l'autre auxquels jusqu'alors il avait donné vie.
J'ai trouvé ce tableau avec quelques lignes qui le précèdent dans la première édition du Père Goriot (Préface édit. lS3-i ou 35 — Le tout est à propos des femmes.) Je le cite au chapitre VIII.
M. de Balzac ayant donné pour litre ù son œuvre la Comédie humaine, était d'accord avec lui-même en n'ometlant ni Vautrin, ni les filles du Père Goriot, ni Grandet, ni le général Hulot, ni Philippe Bridau, ni Gobseck, ni Uastignac, ni madame MarnelTe, ni Dutillel, ni Nucingen. Le malheur veut qu'il n'y ail pas chez l'homme que de la candeur et de l'innocence. Les sages de l'antiquité, tous les philosophes se sont
116 LES PHYSIOINOMIES LITTÉRAIRES.
en tout temps occupé des deux grands principes du bien et du mal. Zoroastre en fit une étude psychologique à la portée d'un très - petit nombre d'intelligences, est-ce parce que M. de Balzac s'est appliqué à être compris d'un plus grand nombre que vous le provoquez? La réponse la plus simple qui puisse d'ailleurs être faite à ces sottes attaques est de mettre en relief les noms seuls des natures magnifiques dont Balzac a raconté la vie et disséqué le souffle intime : j'en appelle au livre de César Birotteau, à la femme du père Grandet, à Joseph Bridau, à Ursule
Mirouët, à Pierrette, au Médecin de campagne
L'histoire de César Birotteau n'ayant qu'un but, qu'une idée, celle de rétablir son honneur involontairement terni est une image supérieurement accusée d'un sentiment d'autant plus vertueux qu'il est plus rare aujourd'hui.
INon, Balzac ne se complut pas davantage à modeler le mal que le bien , seulement il avait coutume d'achever ses personnages et de les finir avec le soin le plus extrême, avec l'attention la plus concentrée; il en résultait que lorsqu'il avait point une nature perverse, il s'en était acquitté avec une telle précision, avec tant de vérité, avec si peu de concession que le lecteur en subissait presque l'effroi dont il n'est pas maître lorsqu'il médilc la Macbeth de Shakespeare.
Pourquoi le mal a-t-il toujours plus de relief pour la curiosité de l'homme que le bien? Pourquoi le récit d'un crime entraine-t-il l'attention avec plus d'aisance que l'histoire d'une action vertueuse?
L'auteur de la Comédie humaine mit-il plus de soin à analyser les délicieuses figures d'Eugénie Grandet et de madame Claës, que celles de la Mère Nourrisson et de madame de Restaud? Ehl non... mais le mal, encore une fois, pour une toile, est un des repoussoirs qui ont le plus de vigueur et le plus d'accent. Les tons en sont plus chauds. Voilà pourquoi on l'observe davantage.
M. de Balzac n'a jamais nié aucun des bons sentiments humains.
11 n'a pas plus nié les bons que les mauvais. Il n'a pas vu dans les hommes que des voleurs ; il n'a pas trouvé dans les femmes que des prostituées ; il n'a pas mis l'enfer partout ; il n'a pas dressé en tous sens les tentes du désespoir et de la négation; il n'a pas fait de la terre qu'un bagne immense et du ciel un tapis franc.
Je réponds encore ici à M. J. Janin, d'après une de ses étranges tirades, et je ne crains pas de lui dire avec le publiciste Louis Veuillot, que le jugement qu'il a cru prononcer sur Balzac, lors de son Lundi sur Mercadet, est prodigieusement comique. Evidemment
il y a du parti pris, du système. C'est profaner la littérature, c'est l'avilir; c'est en faire un tapis franCy ici le mot est valable. Je renvoie d'ailleurs à un seul livre de la Comédie humaine, à V Envers de l'histoire contemporaine écrit en 1845, et je demande qui défendra plus noblement sa propre cause. Si vous prétendez que Balzac travaillait à saper les fondements de la société en exposant le mal qui la rongeait, accusez aussi Juvénal, accusez Molière, accusez Rabelais, accusez Bossuet. Toute la question se résume d'ailleurs en ce peu de mots : Qu'est-ce que le vrai dans les arts? Doit-on le mettre au ban littéraire ? Fautil le nier?
La réponse ne me regarde pas, mais je ferai observer que si je défends le principe, je ne défends pas l'abus. Il est évident qu'à pousser la théorie du vrai jusqu'à ses limites extrêmes, on en viendrait à reconnaître tout simple et comme une conséquence naturelle les turpitudes littéraires du marquis de Sade. La raison d'art simplifie d'ailleurs la question. Il s'agit de savoir comment la chose est faite, et si un Caprice du grand monde, par M. de Fondras, peut-être mis au même rang que la Femme supérieure , par M. de Balzac. Dieu nous garde de confondre!
Je suis loin de nier que Balzac ait exagéré certains sentiments ou qu'il ait trop développé ce qu'on
«OMiRÉ UK lîALZ.U;. 1 lU
|)(>ulcn nommer la mise en scène. L'hnbiludc qu'avait ce penseur de voir les choses de troj) près, les lui faisiiit voir trop bien. Souvent, il y a excès. Ainsi, je ne trouve pas naturels les monceaux d'or accumulés en tous sens dans certains livres. Il y en a trop, et c'est heureux lorscjue l'esprit n'en sort pas avec le vertige. IVut-èlro y a-t-il trop d'ardeur , trop de feu, trop de brillant dans ces masses métalliques qui passent et repassent soit pour s'enfouir soit poin* s'éehai)per. C'est un bas relief danj^ereux I L'n peu moins d'or et le naturel y gagnerait. Sous cet aspect, il y a dans la Comédie humaine des épisodes horriblement dramatiques. L'auteur a cru voir dans notre époque, une époque un peu régie par le capital, par l'intérêt,' par la rente , la hausse et la baisse. Se serait-il trompé? Par ces trop rapides analyses, j'en suis venu jusqu'aux Etudes philosophirjtics. A l'exceplionde la Peau de Char/ri», de Massimilia Doni, de Louis Latnbcrt, de la Hedierchc de l'absolu et dequeUines autres (euvres, Balzac n'aurait pas dû classer ces éludes parmi celles de la Comédie humaine. Séraphila est un charmant livre, mais le type n'est pas de ce monde. Il aurait fallu éviter cotte contradiction qui est trop flagrante pour n'être pas sensible. Les Etudes philosophiques en général s'accordent peu du reste avec lidéc première «le la Comédie humaine.
120 LES PHYSIONOMIES LITTÉUAIRES.
L'auteur aurait dû en faire un livre à pari , cela n'ôtait rien à la majestueuse allure des œuvres et laissait à la Comédie humaine sa splendide unité.
On a remarqué dès les premiers essais philosophiques de Balzac , qu'il tendait à soutenir la thèse sini;ulière de la lutte des causes avec les effets, de Vidée en duel avec le sentiment. Dans le Chef-d'œuvre inconnu, a-l-on dit, c'est l'art qui tue l'œuvre, dans Louis Lambert , c'est la pensée qui tue le penseur, dans Y Auberge rouge, il y a analogie entre l'idée du crime et le crime même, (\3x\sV Enfant maudit, c'est un être débile tué par la terreur, dans le liéquisitionnaire, c'est la mère tuée par le sentiment maternel; dans Adieu, c'est le bonheur tuant l'épouse.
M. Philarète Chasles, dans la remarquable préface qui fut imprimée en tète de la seconde édition de la Peau de Chagrin, observait avec raison qu'il n'y avait pas de donnée plus tragique que celle de l'homme se suicidant à mesure qu'il se civilise, et c'est là du reste la thèse de la Peau de Chagrin, étonnant livre dont l'épigraphe est presqu'aussi éloquente que les quatre volumes dont elle est la base. Tout le trouble d'un siècle exprimé avec une magique habileté et une impossible richesse d'élocution et de pensée, n'est-il pas révélé par ces terribles lignes contournées, ravies au livre de Sterne et reproduites en tète de la Peau
HOiNORÉ DE BALZAC. 121
(le Cltayrin avec tant de bonheur et d'à-propos. Je ])arlerai de Raphaël et de Pauhne au chapitre des Types. Le livre mystique de Séraphita est trop en dehors de tous les autres pour qu'il n'en soit pas légèrement question dans ces lignes générales.
En 1834, la comtesse Rzewuska, femme dont l'esj)ril supérieur avait compris le remarquable génie de M. de Balzac, lui demanda une œuvre mystique.— Halzac lui répondit par l'envoi de Seraphita-Seraphitûs.
Tout aussi fantastique que Manfred, ce livre en est le contre-pied; comme dans Faust y on y fait ascension sur les sommets d'une montagne, mais ce n'est pas au Broken, au milieu des cris et des sarcasmes, c'est au Falberg , en Norwège, au milieu des fleurs aériennes, dans le silence, sous les voûtes bleuissantes et avec le spectacle de l'immensité majestueuse de l'infini. Minna , symbole de l'amour ter' rcstre , s'y élève avec Seraphilùs, autre symbole (le l'amour intelligentiel. Tous les deux parlent le langage mystique et parcourent les plus hauts degrés de l'Idéalisme : loin de douter, loin de voir les hommes bas et vils comme Manfred les voit, Seraphitùs les rehausse :« Sérai)hilùsélendant les bras vcrsChristiania (jui se voyait comme un point à l'horizon, dit : Vois I
« Nous sommes bien petits, répondit Minna.
— « Oui, mais nous devenons grands par le sentiment et l'intelligence, reprit Seraphitùs. »
Balzac, dans ce livre assez incompréhensible comme ensemble, mais admirable comme poésie Swedenborgienne et détails de sentimentalisme religieux, a complètement mis de côté son parti pris d'analytique humaine. C'est le vague, l'âme, l'essence, le rêve, tous les sentiments vaporeux qu'il travaille et soulève. Le livre de Seraphitùs ne souflï'c pas l'analyse. C'est à croire, en le lisant, que l'auteur s'est porté à lui-même le défit de l'écrire. L'épopée, le fantatisque et le réel s'y donnent la main lour-àlour. S\vedenborg est pour beaucoup dans ce livre. La mise en scène , toujours grandiose , abonde en ravissants tableaux. La Nature et Dieu y sont adorés. Les élans de l'extase la plus infinie s'y mêlent aux cris de l'âme quintessenciée et spiritualisée au dernier point. AVilfrid, Sernphita-Séraphilùs, .Minna, qui sont les personnages du livre, sont des sxmboles, l'un désire, l'autre spiritualise, et le troisième aime, autant que femme peut aimer. — Séraphita-Séraphilùs dit quelque part : « Je sens par l'esprit, je respire par le front, je vois par la pensée. »
Je ne voulais citer que peu de lignes du Livre Mystique, mais voici que la pkis mélodieuse des pages revient i\ mon souNcnir et murmure conmie luie
HONORÉ DE BAtZAC. 123
abeille suivant clans l'air liéde de l'été les ondulations parfumées : —
La scène se passe en Norwège , en face des horizons les plus mystiques du globe , sur le Falberg. Minna et Séraphitùs sont ensemble. Après quelques inspirations de Séraphitùs :
— « Gomment as-tu trouvé le temps d'apprendre tant de choses ? dit la jeune fille.
— Je me souviens, répoudil-il.
— Tu me semblés plus beau que tout ce que je vois.
— Nous sommes un des plus grands ouvrages de Dieu. Ne nous a-t-il pas donné la faculté de réfléchir la nature, de la concentrer en nous i)ar la pensée, et de nous en faire un marchepied pour nous élancer vers lui ? Nous nous aimons en raison du plus ou du moins de ciel que contiennent nos âmes. Mais ne sois pas injuste, Minna, vois le spectacle qui s'étale à t«s pieds, l'Océan se déroule comme un un tapis, les monl^ignes sont comme les murs d'un cirque, l'éther est au-dessus comme le voile arrondi de ce lhé<\tre, et d'ici l'on respire les pensées de Dieu comme un parfum. Vois? les temj)étes (jui brisent des vaisseaux chargés d'hommes ne nous semblent ici que de faibles bouillonnements, et si lu lèves la tète au-dessus de nous, tout est bleu. Voici comme iin diadème d'étoiles. Ici disparaissent les
nuances des expressions terrestres. Appuyée sur cette nature subtilisée par l'espace, ne sens-tu point en toi plus de profondeur que d'esprit ? n'as-tu pas plus de grandeur que d'enthousiasme , plus d'énergie que de volonté? n'éprouves-tu pas des sensations dont l'interprète n'est plus en nous ? Ne te sens-tu pas des ailes? Prions.
Séraphitùs plia le genou, se posa les mains en croix sur le sein , et Minna tomba sur ses genoux en pleurant. Ils restèrent ainsi pendant quelques instants ; pendant quelques instants l'auréole bleue qui s'agitait dans les cieux au-dessus de leurs têtes s'agrandit, et de lumineux rayons les enveloppèrent à leur insu.
— Pourquoi ne pleures-tu pas quand je pleure? lui dit Minna d'une voix entrecoupée.
— Ceux qui sont tout esprit ne pleurent pas , répondit Séraphitùs en se levant. Comment pleureraisje? Je ne vois plus les misères humaines. Ici le bien éclate dans toute sa majesté; en bas, j'entends les supplications et les angoisses de la harpe des douleurs qui vibre sous les mains de l'esprit captif. D'ici, j'écoute le concert des harpes harmonieuses. En bas vous avez l'espérance, ce beau commencement de la foi ; mais ici règne la foi, qui est l'espérance réalisée 1
— Tu ne m'aimeras jamais, je suis trop imparfaite , tu me dédaignes , dit la jeune fille.
— Minna , la violette cachée au pied du chêne se dit : « Le soleil ne m'aime pas, il ne vient pas. » Le soleil se dit: « Si je l'éclairais, elle périrait, cette pauvre fleur! » Ami de la fleur, il glisse ses rayons à travers les feuilles de chênes, et les affaiblit pour colorer le calice de sa bien-aimée. Je ne me trouve pas assez de voiles et crains que tu ne me vois encore trop : tu frémirais si tu me connaissais mieux. Écoute, je suis sans goût pour les fruits de la terre; vos joies, je les ai trop bien comprises ; et comme ces empereurs débauchés de la Rome profane, je suis arrivé au dégoût de toutes choses, car j'ai reçu le don de vision. — Abandonne-moi, dit douleureusement Séraphitûs,
Puis il alla se poser sur un quartier de roche, en hussant tomber sa tète sur son sein.
— Pourquoi me désespères-tu donc ainsi ? lui dit Minna.
— Va-t'enI s'écria Séraphitûs , je n'ai rien de ce que tu veux de moi. Ton amour est trop grossier pour moi. Pourquoi n'aimes-lu pas Wilfrid ? W'ilfrid est un homme, un homme éprouvé par les passions, qui saura le serrer dans ses bras nerveux , qui te fera sentir une main large et forte. Il a de beaux cheveux noirs, des yeux pleins de pensées humaines, un cœur (jui verse des torrents d»- lave dans les mois
126 LES PHYSIONOMIES LITÏÉKAIRES.
que sa bouche prononce. Il te brisera de caresses. Ce sera ton bien-aimé, ton époux. A toi Wilfrid. Minna pleurait à chaudes larmes.
— Oses-tu dire que tu ne l'aimes pas? dit-il d'une voix qui entrait dans le cœur comme un poignard.
— Grdce, grâce, mon Soraphilùsl
— Aimes-le, pauvre enfant de la terre où la destinée te cloue invinciblement, dit le terrible Séraphilùs en s'emparant de Minna par un geste qui la força de venir au bord du sœler d'où la scène était si étendue qu'une jeune fille pleine d'enthousiasme pouvait facilement se croire au-dessus du monde... »
Les chapitres des Adieux ei des Nuées du sanctuaire exigent la plus extrême délicatesse d'esprit pour être bien saisis. Il faudrait pouvoir lire ce livre sur le Falberg même, en face des neiges, au-dessus du monde, auprès des nuages et couché sur les fleurs du Nord. Je ne m'explique pas comment et pourquoi Balzac a laissé Séraphita s'introduire dans la Cofnédie humaine. Le livre est de la famille de ceux de Swedenborg et de Saint-Marlin; il n'a rien à faire avec César Birotteau, avec le Cousiti Pons, et un Ménage de garçon.
Les Scènes de la Vie Militaire, sont ce qu'il y a de
moins complet dans l'œuvre de Balzac. On peut même rciiarder celte partie des études de mœurs comme nullement commencée. Les Chouans qui sont le premier ouvrage qu'il ait signé laissent vivement à désirer, et c'est la seule des scènes de la vie militaire (jui soit terminée. Ine Passion dans le Désert , autre scène du même cadre n'est qu'un très-simple détail, doux ou trois pages, voilà tout.
Et cependant, il eût été curieux de voir les vastes pages de l'Empire dérouléespar l'auteur de la Comédie Humaine. L'immense physionomie du général Bonaparte, et sa magnifique individualité excitaient à haut point la verve admiratrice de Balzac. Je ne sais si comme moi le lecteur se souvient ( premières pages de la Femme de Trente Ans), de la superbe description d'une revue de la vieille garde sur le Carrousel, on voit que le narrateur qui écrit est lui-même ému on présence du pyramidal souvenir qu'il retrace: « Un jwtit homme assez gras, dit-il, vêtu d'un uniforme vert, d'une culotte blanche et chaussé de bottes à l'écuyère, parut tout-ci-coup en gardant sur sa lêle un chapeau à trois cornes aussi prestigieux que cet homme lui-même, Le large ruban rouge de la Légion-d'Honneur floitait sur sa poitrine. Une petite épée était à son côté : Ihomme fut aperçu par tous les yeux et ii lu fois do tous les points dans la place.