LL-.S J'11VS10>0MIES LIÏTÉUAIUES
Aussitôt les tambours battirent aux champs à ce
belliqueux appel, les âmes tressaillirent, les drapeaux saluèrent, les soldats présentèrent les armes par un mouvement unanime et régulier qui agita les fusils depuis le premier rang jusqu'au dernier dans le Carrousel. Des mots de commandement s'élancèrent de rang en rang comme des échos. Des cris de : vive l'empereur 1 furent poussés par la multitude enthousiasmée. Enfin , tout frissonna , tout remua, tout s'ébranla. Napoléon était monté h cheval. Ce mouvement avait imprimé la vie à ces masses silencieuses, avait donné un élan aux aigles et aux drapeaux, et une émotion à toutes les figures. Les murs des hautes galeries de ce vieux palais semblaient crier aussi : vive l'empereur 1 Ce ne fut pas quelque chose d'humain, ce fut une magie, un simulacre de la puissance divine, ou mieux une fugitive image de ce règne si
fugitif »
Le génie de Balzac était consciencieux ; il devait donc comprendre et admirer tout ce qui portait en soi la grandeur. Le général Bonaparte et ]ihis tard l'empereur Napoléon , sont deux figures qui sous une même ;\me piélcnt le plus à la splendeur du rêve ol de l'image. Les actes héroïques et mémo invraisemblables de son époque qui rendront immortelle la France guerrière, l'allure canx^e forme et vi\e des
hommes et de leur chef, les grandes misères connues et les superbes drapeaux remportés dans l'intervalle de 1796 à 1815, ce qui enfin rappelle les temps du Directoire, du Consulat et de l'Empire laissait le champ vaste à l'imagination brillante du vigoureux écrivain.
M. de Balzac devenait superbe, me disait dernièrement le docteur Nacquart, son médecin, lorsqu'il exposait soit à table, soit au salon, ses projets littéraires pour les scènes de la Vie de V Empire. Balzac, en effet, causait volontiers — et avec quelle dignité du reste ! — de cette partie de son œuvre qui depuis longtemps lui brûlait le cerveau et n'attendait qu'un éclat décisif pour se montrer pleine de vie. Ses amis le pressaient d'écrire quelques unes des compositions qu'il avait le mieux en tète, l'illustre auteur répondait naïvement qu'il y avait temps pour tout et que d'autres livres peut-être plus importants attendaient le moment fortuné de l'apparition au soleil ! Eh bien ! ces projets d'ouvrages ont partagé le sort fatal : Ils sont restés dans le coffre intelligentiel dont parle Sterne — le coffre d'où s'échappe en rayons le feu de Prométhée, dont l'éclat lorsqu'il n'est pas entretenu pour l'avenir, se perd à l'heure où l'homme jette ses derniers regards sur les choses de la vie. Parmi les livres que Balzac voulait écrire avant tous
les autres, s'en trouvait un dont le titre bizarre laisse à l'esprit autant de regrets que de promesses, c'était : Histoire et aventures cVvne idée heureuse. Qu'était ce livre? Que pouvait-il être? 11 préoccupait vivement l'imagination du penseur, sans doute y était-il question de la physiologie de l'intelligence, d'une anatomie philosophique, d'une monographie cérébrale avec classifications, ordres, genres et sous-genres — divisions bien aimées de Balzac et pour lesquelles il dépensait une entière prédilection et un soin extrême: (voyez la Théorie de la démarche — Monographie de la presse parisienne. )
U Armée sons Vienne devait former la seconde partie des Scènes de la vie militaire.
L'auteur possédait de merveilleuses notes, il avait vu tous les champs de bataille, il s'était adressé aux vieux généraux, aux vieux soldats, et aux dames bien en cour au temps de l'Empire. 11 faut regretter vivement l'absence totale de ces livres qui rend incomplète la Comédie humaine.
Voici ce que Balzac disait lui-même en expliquant le but et la division de son œuvre capitale : « Après « avoir peint dans trois livres la vie sociale, il restait R à montrer les existences d'exception qui résument « les intérêts de plusieurs ou de tous, qui sont en « quelque sorte hors de la loi commune : de là les
cr Scènes de la vie politique. Cette vaste peinture de « la société finie et achevée, ne fallait-il pas la mon- « trer dans son état le plus violent, se portant hors de « chez elle; soit pour la défense, soit pour la con- « quête ? de là les Scènes de la rie militaire, la por- (f lion la moins complète encore de mon ouvrage, « mais dont la place sera laissée dans celte édition ff afin qu'elle en fasse partie quand je l'aurai termia née. » (Ces lignes étaient écrites en juillet 1842).
Les Études de mœurs se résument donc en scènes de la vie de province, parisienne, politique, militaire et de campagne.
Après ces études vient la seconde partie de l'ouvrage : les Études philosophiques surmontées ellesmêmes des Études analytiques, lesquelles ne contiennent que la Physiologie du mariage. Peu de temps avant sa mort, l'auteur travaillait à la Pathologie de la t'ic sociale, à Y Anatnuiie des corps enseignants et à la Monographie de la vertu, ouvrages adhérents aux Etudes analytiques.
Avec quinze ans de plus dans la vie, Balzac aurait certainement laissé son œuvre entière.
Son esprit entreprenant ne lui disait jamais le dernier mot pour un livre, ce livre fut-il mis au jour depuis vingt ans. Ce serait erreur de croire que Balzac écrivait ^ilo : très peu d'auteurs ont autant de fois
corrigé la même épreuve. Il bâtissait toujours, retournait sa phrase et la modelait sans pour cela que cette phrase rappelât le précepte inapplicable en fait d'art que le seigneur Boileau fut si heureux d'avoir
mis en deux vers : « Vingt fois sur le métier, etc
polissez- le sans cesse et le repolissez, etc » J'ai
vu plusieurs manuscrits et plusieurs épreuves de M. de Balzac, on ne peut rien imaginer de plus surchargé et de plus augmenté. C'est peut-être un vice, pour un écrivain, que ce système de trouver rarement assez finie la description d'un objet, d'un type ou d'un sentiment ? Avec moins de bonne volonté et d'habitude à surcharger ses copies, peut-être Balzac aurait-il évité les défauts d'abondance descriptive desquels vraiment il s'est rendu parfois coupable.
En somme ce qu'il est bien de voir avant tout, c'est l'ensemble. Eh bien! en admettant qu'avec le temps Balzac eût retranché Séraphita, Jésus-Christ en Flandre, sur Catherine de Médicis pour en faire des volumes séparés, en présumant qu'il eût adouci quelques types trop hasardés et peu certains, l'unité du Hntc qui alors se serait trouvée parfaite, eut fait de la Comédie humaine un de ces livres que les curieux recherchent et ouvrent en tout temps pour y apprendre la nomenclature morale et Physionomesque d'un siècle ou d'une époque.
HONORÉ DK D.VLZ.VC. 133
Je laisse à penser ce qu'eut été l'œuvre, terminée.
Balzac espérait vivre assez pour corriger plusieurs éditions. Lorsque pour la dernière fois, et sans le savoir, l'auteur de la Comédie humaine a pris la plume, il avait écrit quatre-vingt-quinze ouvrages; d'après les cadres tracés par lui-même, il lui en restait encore cinquante-deux à composer 1 Je compte l>armi ces derniers, le Député d'Arcis et les Paysans^ volumes inachevés.
CIIAPITUE VIÏ«
Fanilliarl(4^!9. — Quelques tuotn snr rhomme.
Avant d'examiner /Vcrjfflm sous ses autres aspects, pourquoi ne pas mettre un peu l'homme en évidence ?
Je me réserve de publie run volume que j'appellerai le livre des Documents inédits sur M. de Balzac. Que les secours sur lesquels je compte ne me fassent aucun défaut, et je serai alors en état de donner un recueil aussi curieux que complet.
Puisque la forme et le fond de ce chapitre me laissent assez libre à l'endroit des familiarités, je
134 LKS PU\Slù.N0.»ili:8 LiTTÉK.MRES.
n'hésite pas à faire un appel à tous les bienheureux
propriétaires-coUcclionncurs de lettres, de billets el iVanas : si parmi ces précieuses collections il se trouvait quelques pièces, serait-ce mémo des lambeaux, provenant de la plume d'Honoré de Balzac, écrivain du xixe siècle, auteur de la Comédie humaine et de Mercadet, — qu'ils m'en adressent une copie certaine et avouée. Je leur en fais la prière. Pourquoi ces patients amasseurs me refuseraient-ils? Ne me ferai-je pas d'ailleurs un devoir d'indiquer le carton de l'obligateur, moi l'obligé ?
C'est par \Qspetifrs choses qu'on connaît un homme. Un mot, un seul mot prononcé ou écrit, aux heures e^ dans les circonstances de la vie intime, révèle souvent tout l'homme public, qu'il soit diplomate ou écrivain, ou qu'il exerce la pire des professions.
A quoi servent les Mémoires de Madame d'Epinay. sinon à mettre à nu Grimm , Jean-Jacques, Diderot el plusieurs autres illustres?
Saint-Simon, ce brillant causeur, ce modèle de la conversation écrite, ce vrai et admirable puriste, sans parti pris, sans système, usant du plus beau langage français, n'a-t-il pas rendu un notable service au XVIF siècle en le racontant comme il l'a fait? Il ne négligeait pas l'anecdote, le petit mot, le lever du rideau, tout en conservant la plus sereine dignité?
Les allemands croient très-bien au besoin de connaître leurs penseurs autrement que par les œuvres qu'ils écrivenl, ils en veulent savoir la vie, la nature de cœur, la façon d'ùtre.
Je me prends souvent à regretter d'être aussi jeune, lorsque je médite le Genre de travail pour IC' quel s'est ouverte l'une des cases de mon cerveau. Il me fimdrait vingt années de plus dans la vie pour bien connaître et saisir le mouvement individuel des hommes littéraires dont j'entreprends l'histoire et la critique. Que de choses je n'aurais pas laissé fuir! Dans quels détails, dans quelles coulisses, passez-moi le mot, j'aurais voulu pénétrer. On me trouve peut-être ambitieux, mais pourtjuoi, pourquoi, je le répète, un des hommes du temps de ces luttes htténiires, un de ceux bien réjiandus parmi les beaux esprits, et bel esprit lui-même, ne frappe-t-il sa mémoire et n'en évoque-t-il les souvenirs-fantômes concernant les grands de la pensée et du style qu'il peut avoir eu pour familiers?
Quel(|u'un qui hantait souvent la maison de Goethe en a dit tout ce qu'il savait, pourquoi ne pas agir de la sorte à l'égard de nos hommes'.' N'est-elle plus, la foi dans ce qui est grand et dans ce (jui rayonne? La sécheresse, ou plutôt les brises d'hiver, ont-elle laissé peur morts les sentiments de curiosité et de seconde
vue , si nobles parfois et surtout en pareilles occasions.
Si, comme MM. Philarète Chàsles, Théophile Gautier, Léon Gozlan , Jules Sandeau, Laurent Jan, Edmond Téxier, j'avais connu Balzac , j'aurais déjà décrit quelques pages sur la vie de l'illustre écrivain, j'aurais fait une histoire piquante, choisi un épisode que j'eusse appelé, je suppose. Les Jardies, maison favorite de l'auteur. Avec de la bonne foi , de bon style et pas d'erreur, le chapitre serait charmant. Montrez Balzac , qui alors était dans le plein de sa grandeur, montrez-le avec ses illusions, ses projets étranges, ses gros rires, sa permanente sagacité, sa soif de richesses et son horreur du petit ; n'omettez pas le jeu de sa face et la mobilité fixe de son visage rendu si vivace par le noir de sa brillante prunelle ; rappelez ses théories, ses manières pour entrer dans la question, ses causeries favorites, ses jugements de httérature et de salon, ses goûts, que sais-je, moi... tout ce qui fait que la \ie est la vie... je le dis encore, le chapitre sera exquis I
J'espère un jour, — ne riez pas, — mettre au nombre de vties Physionomies littéraires, M. Paul de Kock, qui par ce temps est une physionomie curieuse : eh I bien, racontant Paul de Kock, je m'en voudrais de ne pas entrer dans le détail de sa maison de Romain-
ville. C'est à Romainville que ce Désaugiers du roman, l'auteur de Monsieur Dupont ei de La jolie Fille du faubourg^ s'enva le dimanche quand le soleil donne ; il y passe ses loisirs et y retrouve la gaité de ses livres. Partout ailleurs M. de Kock est assez triste, car il n'est pas 4ans son bois de Romainville, ni près du petit théâtre qu'il y a fait construire pour y jouer la comédie avec ses amis.
Que l'on songe au nombre énorme de lettres que Balzac a dû écrire : en admettant que le quart puisse seulement ne rien craindre de la publicité, je laisse à penser quel curieux livre de correspondance ce pourrait être, correspondance toute française, toute ronde , entièrement Balzacienne , fuyant la pose , pleine d'enfantillages immenses et de jugements superbes, tout cela dit en l'air, au trot de la plume, avec cette facilité épistolaire habituelle aux esprits qui donnent trop de temps à la réflexion et trop de contention à l'esprit lorsqu'ils créent une œuvre. J'ai lu plusieurs lettres de Benjamin Constant, intelligence très-sérieuse: je ne saurais dire le charme que j'ai pris à les lire : ce n'est ni préparé, ni visé, ni revisé à la Sévigné. Ce n'est pas talon rouge, c'est Gaulois: cette expression peut aussi caractériser Balzac , qui notez-le-bien, était autant par la tournure de son esprit que par celle de sa personne, très Gaulois. J'ai
138 LES PHYSIONOMIES LITTÉRAIKES.
lu quelques parties de son courrier ordinaire, il y a un peu du genre et du ton de l'auteur d'Adolphe. Ce n'est pas du Voltaire, c'est autre chose, c'est d'ailleurs du Balzac.
Cet homme avait de curieux espoirs : constamment le besoin d'ube fortune colossale le tourmentait ; c'était devenu chez lui presque manie, il avait la conviction, et un jour il le disait sérieusement à Henri Heine, qu'un riche hollandais de sa connaissance lui enverrait du fond de Harlem ou de Rotterdam , un amas de valeurs en rubis ou en émeraudes , qu'alors il ferait ci, il ferait ça; il en parlait à l'aise, comme un enfant, le rire aux lèvres, la flamme dans l'œil. 11 faut l'avouer sans crainte : Balzac s'est conduit souvent comme un enfant; il avait l'enfance qui caractérise le vrai génie.
Ce désir de pouvoir un jour agir en nabab lui faisait concevoir les plus étranges projets : l'un des plus curieux est celui du monopole des arts. 11 avait eu l'idée de trouver une raison sociale de tant de millions, et d'acheter à l'aide de ce capital , moitié en caisse , moitié en cours, tous les objets d'art les plus célèbres que les hasards laisseraient en vente. Un Apollon du Belvédère se serait-il olYert, il l'eût acheté, et l'eût mis i^i l'enchère vis-h-vis des nations rivales. L'Angleterre, je suppose, eut offert tant, la France
HONOKÉ DE BALZAC. 139
plus, la Hollande davantage, etc.. adjugé à la Hollande et Balzac gagnait une somme de
H faut dire aussi que les amplifications les plus grotesques et les plus fausses ne manquèrent pas d'être faites au sujet de M. de Balzac, Comme toujours, et ainsi qu'à beaucoup d'autres, on lui prêta mille ridicules pour la plupart inventés à plaisir. L'histoire des a?ia)ias est de ce nombre; V arbre de M. de Balzac me semble assez douteux, etc.. Je ne puis croire à l'anecdote des pains d'épice, etc.
D'après tout ce que j'ai su, c'est dans les rapports de l'auteur avec ses éditeurs qu'il y aurait le plus h puiser. Jamais le mot traditionnel de (>• c'est comme cfnen, et chat » n'a été plus applicable et n'eut plus d'à-propos. Ses éditeurs se disaient les vraies victimes de l'illustre écrivain, et celui-ci se déclarait volé, écorché, mis h terre et sans vêtement par toute la bantle qui, à l'en croire, exploitait sa pensée, son talent, son nom. Je serais curieux d'être à même de pouvoir garantir l'authencilé d'un catalogue de tous les contrats signés entre cuxet lui. Je me suis laissé dire qu'il vint un temps où la colère des éditeurs fut telle qu'ils formèrent en quelque sorte une apparence de coalition pour éteindre Balzac visà-vis du public et que ce fut alors qu'ils inventèrent Charles de Bernard, lequel, disaient-ils aux clients.
remplace M. de Balzac , en voie de baisse dans l'opinion publique et littéraire. Je trouve des plus amusantes cette ligue éditoriale , le récit en serait curieux ; qui donc m'en vendra l'histoire et m'en racontera le drame? Je donnerais volontiers quelques sequins et j'irais même jusqu'aux dollars pour en posséder le récit bon, certain et bien vivant.
Avec son habitude de tout classer, Balzac en arrivait à des classifications assez spirituelles. Je tiens ceci de M. Théophile Gautier, ce n'est qu'un détail mais il est drôle : Balzac avait assiégé l'un des rayons de sa bibliothèque fort belle du reste, par la kyrielle de ses œuvres. Des reliures de couleurs variées distinguaient les ouvrages. Quand on suivait depuis les Chouans , par exemple, jusqu'aux Contes drolaliques, l'œil était ébloui par les teintes d'un maroquin rouge soutenu; aussitôt après le livre de ces Contes drolatiques ^ a^tparaissaii , se\i\ de son espèce et fort d'embompoint ,^ un volume tout relié en noir, privé de dorures et de reliefs, orné seulement d'un titre — lequel était celui-ci : Comptes mélancoliques — Je dois dire que ce volume n'était pas imprimé; s'il existe encore, ce ne peut être qu'un manuscrit, l'éditeur n'aurait pu l'appeler que Scènes de la vie de Dépenses, car c'était simplement un amas de notes et de factures soit payées soit 5 payer, et pour cette
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raison il les avait nommées : Les comptes mélancoliques! Ce sont choses, en effet, peu joviales que les dettes , il l'a prouvé , lui Balzac , par le récit magnifique des grandioses tribulations de Birotteau et des criminels actes de Philippe Bridau. (Voir un Ménage de Garçon.)
J'ai parlé des immenses corrections dont Balzac ornait ses épreuves. Le nom de César Birotteau me rappelle un article assez étrange qui me fut apporté cesjours-cietdont la date est déjà lointaine. L'a propos est heureux, j'en profite. Ce fut le journal le Figaro qui, en 1837, pubha le livre de César Birotteau: Edouard OurHac, alors rédacteur à cette feuille, inséra les lignes ci-après la veille de la publication. Bien que cette page soit d'assez mauvaise fantaisie, je la transcris tout entière, elle fait preuve d'une couleur locale très-exacte à l'égard des manuscrits et des épreuves de l'auteur de Modeste Mignon. Ceci rentre dans le chapitre anecdotique ; il y a d'ailleurs du vrai dans les aventures matérielles racontées par Ourliac et il est bon de savoir tout ce que subit l'histoire du parfumeur avant de parvenir dans les bibliothèques et sur les tables où elle vit aujourd'hui :
MALHEinS ET AVENTCRES DE CÉSAR BIROTTEAU AVANT SA NAISSANCE.
a Chantons, buvons et embrassons-noas comme un
l42 LES PHYSIONOMIES LITTÉRAIRES.
chœur d'opéra-comique. Allongeons nos mollets , cl tournons sur l'orteil comme un corps de ballet. Réjouissons-nous enimilc Fi(/aro, sans qu'il y paraisse, a dompté les éléments, tous les malfaiteurs et tous les cataclysmes sublunaires.
Hercule n'est plus qu'un drôle, les pommes hespérides, que des navets ; la toison d'or, qu'une peau de lapin ; le siège de Troie, qu'une faction de carde nationale. Le Figaro vient de conquérir César Bi~ rotteau.
Jamais les dieux irrités, jamais Junon, Neptune, M. de Rambutoau ou le préfet de police, n'opposèrent à Jason, Thésée, ou les passants de la capitale, plus d'obstacles, de monstres, de ruines, de dragons, de démolitions, qu'à ces deux malheureux in-octavos.
Nous les avons enfin, et nous savons C€ qu'il on coûte. Le public n'aura que la peine de les lire. Cela compte pour un plaisir. Quant à M. de Balzac, — vingt jours de travail, deux mains de papier, un beau livre de plus : cela compte pour rien.
Quoi qu'il en soit, c'est un exploit typographique, un tour de force littéraire et indusliiel digne de mémoire. Ecrivain , éditeur et imprimeur ont plus ou moins mérité delà patrie. La postérité s'entretiendra des metteurs en \)i\Q.o, et nos arrit^'re-neveux rcizrel-
HONORÉ DE BALZAC. l4â
teront d'ignorer les noms des apprentis. Je le regrelle déj«i comme eu^, sans qiioi jo le dirais.
Le Figaro avait promis le livre au 15 décembre, et M. de Balzac le commence le 17 novembre. M. de B^^lzac^et le Figaro ont la singulière habitude de tenir parole quand ils ont promis. L'imprimerie était prête et frappait du pied comme un coursier bouillant.
M. de Balzac CTivoie aussitôt deux cents feuillets cra\onné5 en cinq nuits de lièvre. On connaît sa manière. C'était une ébauche, un chaos, un apocalypse, un poème hindou.
L'imprimerie pâlit. Le délai est bref, l'écriture inouïe. On transforme le monstre , on le traduit à peu près en signes connus. Les plus habiles n'v comprennent rien de plus. On le porte l\ l'auteur»
L'autour renvoie les deux premières épreuves collées sur d'énormes feuilles, des affiches, des paravents. C'est ici qu'il faut frémir et avoir pitié. L'apparence de ces feuilles est monstrueuse. De chaque signe, de chaque mot imprimé part unirait de plume qui rayonne et serpente comme une fuséo à la Congrève, et s'épanouit à l'extrémité en pluie lumineuse de phrases, d'épithèles et de substantifs soulignés, croisés, mêlés, raturés, superposés ; c'est d'un aspect éblouissant.
îH tES PHYSIONOMIES LITTÉR.URES.
Imaginez quatre ou cinq cents arabesques de ce genre, s'enlaçant, se nouant, grimjiant et glissant d'une marge à l'autre , et du sud au septentrion. Imaginez douze cartes de géographie enchevêtrant à la fois villes , fleuves et montagnes. — Un éclieveau brouillé par un chat, tous les hiéroglyphes de la djTiastie des Pharaons , ou les feux d'artifice de vingt réjouissances.
A cette vue, l'imprimerie se*réjouit peu. Les Compositeurs se frappent la poitrine , les presses gémissent, les protes s'arrachent les cheveux, les apprentis perdent la tête. Les plus intelligents abordent les épreuves et reconnaissent du persan, d'autres l'écriture madécasse , quelques-uns les caractères symboliques de Whisnou. On travaille à tout hasard et à la grâce de Dieu.
Le lendemain , M. de Balzac renvoie deux feuilles de pur chinois. Le délai n'est plus que de quinze jours. Un prote généreux offre de se brûler la cervelle.
Deux nouvelles feuilles arrivent très-lisiblement écrites en siamois. Deux ouvriers y perdent la vue et le peu de langue qu'ils savaient.
Les épreuves sont ainsi renvoyées sept fois de suite. Oncommence à reconnaître quelques symptômes d'excellent français ; on signale même quelque liaison
HONORÉ DE BALZAC. l45
(Inns les phrases. Mais le terme arrive, l'ouvrage ne paraîtra pas. La désolation est au comble, et c'est ici que le travail se complique d'un admirable concours de calamités.
Au plus fort de la hâte, le malheureux qui portait jour et nuit des épreuves à M. de Balzac, est arrêté le soir par des bandits qui les lui volent. M. de Balzac avait eu la présence d'esprit de s'aller loger à Chaillot quelque temps auparavant. Ce malheureux crie et se débat, le» malfaiteurs prennent la fuite, on rattrape une épreuve à Neuiily, la seconde dans un champ de betteraves, et une troisième qui descendait à Rouen, tout le long de la rivière. On assure qu'ils ne les ont jetées que faute de les pouvoir lire. A quelque chose malheur est bon.
Le travail est interrompu. Une nuit se perd. Les ouvriers se croisent les bras. Les pressiers s'en battent les flancs. Le prote monte h sa tour. Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? — Je vois un porteur qui verdoie et une épreuve qui flamboie.
Les épreuves arrivent ; mais la nuit est passée. Le temps est proche. Il y a des pleurs et des î^rincements de dents. Pourtant le prote prend courage et les ouvriers le mors aux dents. L'imprimerie s'emporte ; toutes les mains trottent comme des pattes de lièvres ; les compositeurs comme des navettes, les pressiers
comme des rouages, les metteurs en page comme des ressorts. Les apprentis piétinent ; les correcteurs tremblottent ; l'encadreur a des mouvements épileptiques ; et le prote des tics fiévreux. C'est une seule mécanique, une machine électrique ou une cage de fous.
L'ouvrage avance ; mais tout d'un coup douze ouvriers disparaissent. Un tonnerre éclate. Le plancher s'effondre, et les poêles, les casiers, les charpentes enroulées dans un galop furieux, suivent les malheureux dans l'abîme, sous une pluie d'aéroHthes inconnus. — Est-ce une mine, un incendie, une trappe, un volcan, le feu du ciel ou le jugement dernier ? On recueille les blessés descendus et non montés en diligence dans la cour des Messageries. On a quelque peine à prouver aux autres qu'ils se portent bien. On reconnait la grêle de Gomorrhe, et le feu du ciel pour des A, des B, des P, des Q, et autres innocentes lettres de l'alphabet. Le calme renaît. On repense à César Birotteau. Plus d'épreuves, plus de copie. César Birotteau est tombé dans une diligence qui vient de partir pour Louviers. César Birotteau court le monde. On le poursuit. Le coupé lisait le premier chapitre, l'impériale le troisième, la rotonde le second. Les épreuves suivantes tournoyaient aux roues comme de vrais soleils d'arlifice qu'elles sont.
On arrête la diligence. — César Birottc.au ou la vie. — Les voyageurs hésitent ; mais ils rendent César Birotteau. On leur laisse la vie.
L'ouvTage a repris de plus belle, et M. de Balzac et le Figaro ont tenu parole. César Birotteau va voir le jour au renouvellement du quinze décembre.
Nous l'avons, nous le tenons. La maison est étayée, assurée et barricadée. On n'y laisse pas fumer. On a posé des paratonnerres sur les toits; et des factionnaires aux portes. Toutes les précautions sont prises tant contre les sinistres que contre la trop grande ardeur des abonnés.
L'œuvre finie, les ouvriers ont pleuré de joie, les compositeurs se sont jetés dans les bras les uns des autres, et les pressiers se sont pressés eux-mômes dans les leurs.
C'était des transports comme à la délivrance de la Méduse, ou après la prise de Constantine. Nous nous sommes tous embrassés et nous prions le public, quelque envie qu'il en ait, de n'en pas faire autant. Tout le monde s'est distingué, mais nous citerons avec éloge les deux hommes qui ont ou arrêté la diligence, ou été arrêtés par des brigands.
Nous n'avons à déplorer que quelques blessures qui s'améliorent de jour en jour, un tuyau de poêle, une case de B et un bonnet grec; mais il nous rcs-
l48 LES PHYSIONOMIES LITTÉRAIRES.
tera tant de gloire et si peu d'exemplaires, que nous n'avons ni le temps ni le courage de nous plaindre.
C'est tout simplement à cette heure un ouvrage de deux volumes, un tableau immense, un poème entier composé, écrit et corrigé à quinze reprises par M. de Balzac en vingt jours, et déchiffré, débrouillé et réimprimé quinze fois dans le même délai. — Composé en vingt jours par M. de Balzac, malgré l'imprimerie : composé en vingt jours par l'imprimerie, malgré M. de Balzac.
Il est vrai que M. de Balzac occupait en même temps à autre chose quarante ouvriers d'une autre imprimerie. Nous n'examinons pas ici la valeur du livre. 11 s'est fait merveilleusement et merveilleusement vite. Il en sera ce qu'il pourra. — Cela pourrait bien n'être qu'un chef-d'œuvre. — Tant pis pour
lui. »
(Extrait du Figaro, du 15 décembre 1837).
Henri Heine, sur le lit de douleur, d'où il jette aujourd'hui sa dernière noble voix de poète, souriait l'autre jour encore, lorsque je lui parlais de Balzac dont il fut l'un des amis les plus familiers. L'auteur de Jîeisebilder et d'Atta-troll, trouvait bonheur à se reporter au temps de ses fréquentes promenades avec son ami aux jardins des Tuileries. Balzac, disait-il,
s'amusait fort à tirer des pronostics sur les bonnes gens qui passaient, il demandait au compagnon qu'il avait pour causeur, ai-je pensé juste? ai-je bien dit? estce ça ? et Heine de lui répliquer et de lui exprimer que peut-être c'était autre chose, — qu'il faisait erreur, que la sagacité de sa vue intérieure allait trop loin ou trop près. — a Mon bon Henri, lui disait encore Balzac, je vous aime, je veux vous dédier une de mes fantaisies; plus tard, lorsque les appréciateurs des temps futurs liront nos œuvres, il est bon qu'ils voient l'union de nos noms, qu'ils trouvent une preuve de nos sympathies aussi familières qu'intellectuelles. Tenez, j'ai sur le métier Y Histoire de Charles-Edouard la Palferine ; prenez-là pour vous, elle est à vous, je vous la donne. » Et peu de jours après , paraissait avec une dédicace à Henri Heine , Un prince de la Bohême. Pour bien rendre ces sortes de conversations ambulantes, pour que la couleur humaine n'en soit pas absente, il faudrait se figurer Balzac avec ses gestes ordinaires, s'arrétant, donnant du ventre en avant, épanouissant sa joyeuse figure, riant par éclats, — car il avait le rire tourangeau, — frappant le sol de sa canne, de cette belle canne à glands qui servit de thème à 1^1""^ Emile de Girardin, pour une sorte de roman fantastique connu sous le nom de la Canne de M. de Balzac.
Dans ses conversations, l'auteur de la Peau de Chagrin n'avait pas la répartie si brillante, ni si rapide que ses livres le laisseraient croire ; dans les dîners, dans les fêtes, dans le monde, ce n'était qu'après avoir bien pris ses aises, et vers la fin, qu'il donnait tout élan à son discours : pour peu qu'on l'excitât, il devenait superbe, mais rarement il abusait du mot , il est même bon de savoir que le calembourg n'était pas son fort ; il en a tenté plusieurs dans ses portraits d'artistes, dans les soupers qu'il décrit ; le plus souvent ce n'est qu'à force d'être mauvais, qu'ils provoquent le rire ; il a bien fait de n'en user que peu. Ses saillies, du reste, étaient des plus drôles et des plus piquantes : on sait que Balzac prétendait descendre des Balzac d'Entraigues, quelqu'un lui disait un jour : « Mais vous savez que c'est une plaisanterie, que vous n'avez aucun rapport avec les d'Entraigues.» — et Tant pis pour eux,» répond-il, avec un ton de grandeur satisfaite.
Lorsqu'il habitait sa maison des Jardies, il lui arrivait de recevoir, soit à diner, soit à souper un cercle d'amis habituels. Une fois entre autres, Théophile Gautier s'y était rendu avec Gérard de Nerval, plusieurs habitués y étaient déjà. Balzac qui du reste avait alors écrit son Traité des excitants modernes, leur dit subitement au milieu d'une conversation en-
HONORÉ DE BALZAC. l6l
gagée sur je ne sais quel point : « J'ai réfléchi longtemps sur les oignons, mes théories à cet égard sont certaines, j'ai la conviction que la nourriture de ce légume est non-seulement très saine, mais que, de plus elle laisse à l'esprit toute liberté, chasse les lourdeurs, rend subtil, etc.. » On se mit h table. — Le repas n'était qu'à l'oignon: oignon en soupe, oignon en purée, oignon en jus, oignon aux truffes, beignets d'oignon. — Deux heures après, tous les convives étaient malades 1
Lorsque Balzac faisait un livre, il s'en préoccupait au point de rester chez lui deux mois de temps, puis subitement on le voyait reparaître : c'était comme s'il fut revenu d'Amérique, il trouvait toutchangé, le boulevard n'était pas assez grand,les maisons n'étaient plus les mêmes, il interrogeait les commissionnaires, serrait la main de tout le monde, racontait, cherchait, lisait, avait besoin de vivre, disait qu'il ne vivait pas, rêvait chevaux, voitures, tigres, livrées, fondations d'hospices, cenlralisalions, monopoles, livres rares, puis allait en soirées, chez Rolschild ou autres, chez M™« do Caslries, causait, projetait un voyage, jouait la bouillotte, prenait du café, s'allait coucher, et se levait à des heures cxhorbitanles. — Il lui arrivait parfois de se mettre au lit vers neuf heures du soir, de se réveiller à minuit ou une heure, de prendre du
café, de se lever ; et à deux heures le constructeur était à l'œuvre. L'activité de cet homme en proie à mille préoccupations était incessante : il faut songer que Balzac n'a écrit vraiment que depuis 1829 jusqu'en 1847 et que dans cet intervalle il fit de très longs et de très fréquents séjours, soit dans les provinces françaises, soit dans les principaux États de l'Europe; ses lectures étaient prodigieuses et des plus ardues, il dévorait un livre, et mettait à le lire autant de promptitude qu'à le comprendre. Montesquieu, Lavater, Gibbon, Shakespeare, Hobbes, Jean -Paul Richter, sont des auteurs qu'il étudiait volontiers. Il donnait un soin énorme aux études physiologiques.
Auprès des femmes, Balzac était ce qu'il s'est montré dans certains de ses livres, charmant et plein d'àpropos heureux; il ne brusquait rien, il était digne et s'ingéniait à les saisir : Balzac doit beaucoup aux femmes. 11 doit à madame la duchesse de Castries mille récits actuels, et c'est madame Sophie Gay qui lui a raconté le Directoire. L'allusion qu'il fait du reste au commencement de la Physiologie du mariage, s'adresse à ces deux femmes , toutes les deux remarquables sous des aspects opposés.
Aussi l'auteur de la Femme de trente ans, exigeait-il mille ménagements dans les conversations féminines, soit par le sujet, soit par la forme. — Dans l'un de
ses voyages en Provence, la jeunesse ardente et vivace de la ville de Marseille, présidée par Méry le glorieux, offrit un banquet à M. de Balzac. Je tiens le fait d'un témoin : M. de Balzac arriva vers les six heures; il tournait dans la main une petite tabatière qu'il venait d'acheter à un brocanteur pour une somme de cent écus. C'était un objet d'art dont il était ravi. On se mit à table. Les jeunes descendants de Phocée, toujours présidés par Méry, lequel passe à Marseille pour le modèle de toutes les vertus et de tous les talents, voulurent asseoir la conversation sur les femmes; il le fallait bien, M. de Balzac était là II M. Méry commença ; tout le monde écoutait. Balzac roulait de la mie de pain ou tournait sa tabatière ; jusqu'alors il n'avait rien dit. L'amphytrion Méry exposait son système de provocation féminine, il n'hésitait pas à déclarer ses préférences pour les mouvements brusques, approuvait l'exorde subit, le siège décidé. Personne n'interrompait, Méry plaidait sa cause : le tout achevé, M. de Balzac répliqua. Il usa d'une finesse, d'une délicatesse et d'une élégance telles qu'aux yeux des Marseillais, — chose inouie, — les lauriei"S de Méry se laissèrent cheoir. M. de Balzac avait usé d'un système opposé : il avait exigé les précautions, avait cru à la galanterie, et avait voulu que les fleurs et leurs parfums fussent
des arguments pour la question. Il parla longtemps, répondit à tous, causa, mais causa sans poser, puis se retira, toujours ravi de sa tabatière, qu'il n'avait, disait-il, payé que cent écus. Méry fut abattu, et longtemps dans Marseille on garda la mémoire du banquet oii Balzac avait plaidé galamment la cause des femmes.
Mais ce temps-là était celui où Balzac riait encore, et riait même beaucoup. C'était l'époque de la verdure et du printemps de sa renommée. Lorsque le 20 juin de l'année 1850 il dictera à madame Eve de Balzac la lettre suivante, pour son ami le poète Gautier, ces temps-là seront loin , et la maladie aura déjà détruit les vastes illusions longtemps vivantes dans cette grande tète.
Voici cette lettre; on peut croire, qu'après elle, Balzac en a dicté bien peu. De toute la page il n'y a que la signature et les mots je ne puis ni lire ni écrire, qui soient de sa main, le reste est écrit tout entier par sa femme :
a Mon cher Théophile, je vous remercie cordiale- « ment de l'intérêt que vous avez bien voulu me « témoigner. Si vous m'avez trouvé sorti, la derct nière fois que vous êtes venu , ce n'est pas que « j'aille mieux; je me suis seulement trahie jusqu'à a la douane, en contravention aux défenses du mé-
a dccin, car il fallait absolument en retirer mes
a bagages.
a Aujourd'hui je suis débarassô d'une bronchite
« et d'une affection qui embarassait le foie, il y a
a donc amélioration, aussi demain attaque-t-on la
a véritable maladie inquiétante; maladie dont le
a siège est au cœur et au poumon ; on me donne do
0 grandes espérances de guérison, mais je dois tou-
«t jours rester à l'état de momie, privé de la parole
0 et du mouvement, état de choses qui doit durer
a au moins deux mois. Je devais ce billot à votre
« amitié, qui me semble encore plus précieuse dans
« la solitude où me tient la faculté. Si vous venez
a encore, faites-moi savoir d'avance le jour et l'heure,
0 pour que je puisse avoir le plaisir de vous recevoir
« et jouir de vous , que je n'ai point vu depuis si
« longtemps I
« A vous de cœur,
0 DE Balzac.
a Je ne puis ni lire ni écrire, a 20 juin 1850. »
Voici une autre lettre très-curieuse, adressée de Russie à l'éditeur Ilyppolitc Souverain ; l'original est actuellement dans les mains de M. Alexandre Dumas fils) :
« Mon cher Souverain ,
a Je suis atteint de la même maladie que Soulié, « mais j'ai trouvé ici un excellent médecin. Si « Soulié avait eu ce médecin-là , il ne serait pas « mort. »
« Tout à vous. De Balzac.
Cette facilité d'illusion n'est-elle pas incroyable?
Le docteur Nacquart, membre de l'académie de médecine de Paris, fut constamment le médecin ordinaire de l'illustre écrivain. Les relations do M. Nacquart, avec la famille d'Honoré de Balzac, remontaient à l'époque où M. de Balzac père quitta Tours, et vint à Paris, lui et sa maison. L'honorable médecin connut donc très-jeune l'auteur de la Comédie humaine, qu'il sauva d'une maladie fort grave, je ne sais plus en quel temps. M. de Balzac avait conservé pour son vénérable médecin le plus vif sentiment de respect ; il lui en donna un témoignage presque public, en lui dédiant le livre si remarquable du Lys dans la vallée. Une lettre des plus bienveillantes m'ayant facilité quelques instants d'entretien avec l'honorable docteur, je le priai d'écrire lui-même la relation des derniers moments de M. de Balzac. M. Nacquart a bien voulu, Ic^ joui'S suivants, ui'a-
dresser quelques lignes. Je le dis franchement, j'aurais désiré des détails médicaux, j'aurais voulu quelques lignes un peu modelées, quant à la forme, sur celles que Cabanis a écrites pour Mirabeau, c'est-à-dire un journal des derniers moments de l'illustre écrivain durant les trois jours qui ont précédé sa mort. J'espère être à même de livrer plus tard ce travail qui, à mon sens, serait du plus haut intérêt.
Voici, malgré tout, — et d'ailleurs je prie le vénérable docteur Nacquart de me croire son très-reconnaissant obligé, — les lignes qui m'ont été remises, elles sont écrites et signées par lui-même :