CHAPITRE Tlll
Un ancien, je ne sais lequel, dit quelque part : « J'ai laissé Tullius près de la voie Appienne; si je vais au Forum, j'y retrouverai Ciccron. » Le sens de ce langage n'est-il pas celui-ci : « Tout à l'heure c'était l'homme , maintenant c'est l'orateur. » J'use de ce ressouvenir comme d'une transition heureuse entre les ligues qui précèdent et celles qui suivent. Je quitte la maison, la voie Appienne^ et je reviens moi aussi, au Forum, ou ce qui est plus clair, je laisse M. de Balzac pour retrouver V artiste.
Prenant l'auteur de la Comédie humaine sous plusieurs aspects, tous remarquables , je veux le suivre quelques heures encore... le soleil, d'ailleurs, n'a pas atteint la limite du couchant... la journée n'est pas achevée..., et je me plais à chercher dans ce talent si varié toutes les faces brillantes qui l'illuminent.
Dans le romancier se trouve le philosophe; dans le sentiment profond de la nature et l'harmonie des tableaux d'intérieur est contenu l'artiste.
Avant d'arriver à ces différentes phases, il faut parler du rôle des Femmes : Ce rôle est grave dans la Comédie humaine, et, n'était la crainlo d'avoir re-
cours à une expression ressassée et fatiguée, j'aurais hâte de croire que celles qui la jouent ne sont pas le moindre fleuron de la couronne.
Les Femmes. — La Femme de trente ans dans la Comédie humaine. — Autres portraits.
C'est là une question peu facile , ondoyante et diverse dirait Montaigne en son délicieux langage. En vérité, avant d'aller plus loin, je me demande si c'est me hasarder que d'admettre ce nombre minime de principes généraux : La femme bien plus que l'homme est ce que la société la fait. Les natures féminines indépendamment des lois physiologiques, ne sont-elle pas modifiées par les usages, les manières et les mœurs de leur temps? Est-ce une naïveté ou non de reconnaître que la femme du xix« siècle n'est ni celle du xviif, ni celle du xyi^ ? Plus la civilisation est hâtive , plus le rôle féminin grandit en influences cachées ; c'est à l'ombre que se prépare le nœud du drame. Les sentiments chez la femme sont ordinairement exclusifs. Jamais la femme et les femmes n'ont été plus étudiées que de notre temps.
En physiologie, en magnétisme, en littérature, en philosophie, on les a mises à l'étude, pour la plupart
systématiquement. Ce n'est pas à moi d'énumérer la quantité de phénomènes physiologiques, de phases morales et de milieux étranges auxquels on l'a soumise.
En littérature, le roman avant tout , en a fait une question d'art presque autant qu'en peinture. Les sentiments féminins se sont laissé toucher par tant d'analystes , tant d'observateurs , tant de curieux , tant d'étrangers, tant de gens qui y avaient à faire ou non, qu'aujourd'hui bien peu de monde se trouve ne pas les connaître. Ceci est une vérité que la Femme est aujourd'hui révélée. Il ne lui reste à cette illustre pécheresse, à cette mère de la primitive faute, qui, d'ailleurs est aussi bien l'objet des radieuses émotions , que la cause des cruelles conséquences , il ne lui reste que peu de voiles et de tissus à mettre sur son cœur. On lui a ravi les plus belles pages de ses secrets pour les divulguer, comme l'on fait d'une affiche, aux yeux de la plus avide cohue, — celle des curieux.
Combien parmi les femmes cjui, les unes créatures douces, les autres imaginations fécondes; d'autres encore, natures différentes, ont, en un jour de leur vie, par un hasard, par un acte fortuit, en ouvrant un livre, au parcours de quelques pages, découvert leur propre portrait avec l'analyse, les commentaires, l'étude complète de leurs sensations, de leurs sen-
164 LES PHYSIONOMIES LITTÉMIRES.
timents et de leurs pensées. Je me demande quel effet doit se produire dans leur âme qu'elles ne croyaient connue que d'elles seules, lorsque soudainement elles la rencontrent ailleurs toute palpitante de vie et de ressemblance. Que pensent-elles des quelques hommes , philosophes d'élite , assez heureux de les avoir eues sous la main pour les démontrer, comme l'on fait d'une question géométrique? N'ont-elles pas été le thème fréquent de leurs discours, magnifiques et vrais plus ou moins?
C'est une croyance universelle que la Bible, est le premier de tous les livres ; — or, depuis le jour où il y fut raconté que, belle et rayonnante d'une radieuse majesté, la femme interrogée par le serpent, crut que le fruit défendu était bon à manger, qu'elle vit qu'il était beau et d'un aspect désirable, qu'elle en prit et qu'elle eu mangea, et qu'elle en donna à son mari; — depuis ce jour, il n'y eut pas de langage écrit ni de sentence énoncée qui ne soient venu du cerveau de l'homme pour commenter les charmes ou les noirceurs de cet Être Maudit dont le premier nom fut Eve , Eve qui enfanta Caïn. Que de filles, du reste, il y a eu depuis cette mère 1
Et tour à tour chantée, comme Esclave ou comme Reine ; qu'elle ait passé par les versets mystiques et énamourés du Cantique des cantiques, que vis à vis
des moralistes son rôle ait été celui du plus rusé des Démons de la Ruse; — qu'un poète de la Bible lui ait dit en langue hébraïque : « Je t'ai comparée , ma bien-aimée, à ce jeune coursier du char de Pharaon ; si tu ignores le lieu de ma retraite, ô la plus belle d'entre les femmes, sors et va sur les traces des troupeaux, conduis tes chevreaux près des tentes des pasteurs.... Tes joues sont belles comme le plumage de la colombe, ton cou brille comme les pierreries.... Je te donnerai des chaînes d'or entrelacées d'argent.... » qu'ailleurs, l'Ecclésiaste , dans sa poésie mélancolique, se soit écrié : a J'ai trouvé la femme plus amère que la mort. ...» — Elle n'a jamais manqué, cette fille d'Eve, de passer pour l'un des plus inextricables chapitres de l'Enigme humain , — tour 5 tour la plus gracieuse des nymphes ou la plus horrible des sorcières — Hécate ou Titanial
Le roi Salomon, Eschyle, Dante, Shakespeare, Montaigne, Milton, Molière et Corneille, tous grands maîtres, ont expliqué, dans leurs œuvres, sous didiverses formes d'expressions les uns par un mot, les autres par des pages, l'immortel varium etmutahile femina, que librement on pourrait traduire par l'apostrophe curieuse de : a Femme , Ame de contraste I être bigarré, charmant et difficile 1 »
Et pourtant si dans la vie quelques jours sont
roses, s'il y a de verts printemps et des sourires sincères , si l'éme s'élève une fois vers des régions uniques. . . . c'est bien par celle de ces filles d'Eve à qui les destinées nous réservaient de dire chacun selon son style : a Si tu ignores le lieu de ma retraite , ô la plus belle d'entre les femmes, sors et va sur les traces des troupeaux, conduis tes chevreaux près des tîntes des pasteurs! »
Au xixe siècle , aujourd'hui , saison où le scalpel et le bistouri n'ont jamais eu plus de vogue en tant qu'affaires morales ; saison où mille nœuds Gordien se dénouent mille fois par journée, par ce temps d'analyse enfin , la Femme aura été l'un des plus actifs mobiles de la science du Roman et de la Physiologie ; au xixe siècle , ce n'est pas la femme qu'on a seulement étudié, ce sont aussi les femmes. H existe maintenant autant de livres qu'il existe de femmes. L'analyse des sentiments domine aujourd'hui l'humanité.
Il n'y a pas raison d'ailleurs de s'effrayer, car elle est vraie l'idée du docteur Noir, émise devant Stella: — L'analyse est une sonde, dit-il, jetée profondément dans l'Océan, elle épouvante et désespère le Faible ; mais elle rassure et conduit le Fort qui la tient fermement en main. — Que l'analyse marche doncl
Parmi les lettrés d'aujourd'hui, j'ai cherché consciencieusement lequel avait disposé le mieux des richesses de son esprit pour arriver à une étude assez complète des femmes.
Madame de Staël, beau talent et bel esprit, n'a guère étudié que Delphine et Corinne. C'est dans le monde antique et dans des sphères toutes 5 part, que M. de Chateaubriand, magnifique maître dès l'aurore du siècle, chercha matière en telle devise. CjTnodocée, Céluta, Améhe, sont d'admirables fresques vivifiées par des tons, qu'empreinte une chaleur trop lumineusement dépensée pour que l'aspect n'en soit pas toujours grand et splcndide, même dans ses abandons.
Lord Byron a jeté sur ses créations féminines une telle poésie, un tel caractère de grandeur étrange et mélancolique, que de Parisina, de Gulnare, de Médora , d'Haydée, de la Fiancée d'Abydos, il en a plutôt fait des héroïnes que des femmes; Filles de l'Asie et du ciel oriental, ces figures exquises, toutes idéalisées et maniées par l'art, ne sont-elles pas bien plus les enfants des Poèmes que ceux de la Vie active?
Shakespeare, Caldéron, Gœthe, Molière Walter- Scott, Richardson et l'abbé Prévost, dans certaines de leurs œuvres, ont tenté avec le succès que l'on sait, do laisser le souffle et le droit de vivre à plusieurs des
êtres pris et choisis par eux sur les degrés du Temple humain. Cordelia, Lady Macbeth, Juliette, Ophclie, Jeanie Deans , Mariuerite, Célimène , Eliante , Clarisse Harlowe et Manon sont des natures filles de la vie, qui se rencontrent là oiî la vie se passe.
L'auteur qui en 1829 publiait la Physiologie du Mariage , comprit que les femmes étudiées comme elles sont y dramatisée^ comme il l'entendait, pouvaient former une prestigieuse histoire , une galerie dont la nature des cadres protégerait au besoin celle des toiles. Les femmes ne sont-elles pas en effet des anges gardiens lorsqu'elles ne sont pas tout le contraire? M. de Balzac a réussi ; et il est l'écrivain de ce temps qui s'est le plus occupé des femmes. !Moralement il les a comprises, physiquement il les a peintes. Quelques-unes avant lui n'existaient pas, ou pour être plus juste, n'étaient pas découvertes, et entr'autres la Femme de trente ans, dont il est l'inventeur.
La femme d'aujourd'hui appartient à M. de Balzac, a dit ingénieusement un critique. Certes, — et j'en prends à témoins les nombreux types connus — le mot est vrai : la femme lui appartient à ce haut philosophe, c'est son bien bel et bon ; et sauf les femmes telles que les Malaga, les Florine, les Tullia, les Mariette, les Suzanne du val noble, les madame Schontz et celles du genre dont mademoiselle Gamard est l'es-
pèce, je suis loin de penser que tout le reste du domaine ait à se plaindre du maître. De quels soins, de quelles délicatesses, de quelles recherches, de quels falbalas, de quelles couleurs, et de quelles parures n'a-t-il pas disposé pour les rendre aussi visibles que le permettait l'art.
Il règne parfois une minutie tellement prestigieuse dans le ménagement des nuances, que souvent cela devient un peu du badinage, mais ce badinage a luimême tant de distinction dans sa légèreté, qu'on ne peut guères que s'avouer ébloui et admirer le modèle même en le plaisantant. Ce détail entre mille est assez curieux; il est question de madame de Mortsauf, et comme dernier ton donné au portrait, on lit : cr Aussi plaisait-elle sans artifice par sa manière de
s'asseoir, de se lever, de se taire et de jeter un mot
sa façon de dire les terminaisons en i faisait croire h quelque chant d'oiseau, le ch prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont elle attaquait les t accusait le despotisme du cœur. Elle étendait ainsi sans le savoir le sens des mots et vous entraînait l'àme dans un monde immense. » Voilà qui ne laisse pas que de révéler un bien grand parti pris de voiries choses de près — aussi peut-on reconnaître avec toute justice que M. de Balzac a agi de même
avec le plus grand nombre de ses personnages ; il a
voulu savoir comment leurs sentiments prononçaient, aussi , eux , les i, les ch et les t. Est-ce vrai ou non ? Malgré toute l'admiration très-profonde et très-avouée que j'ai pour l'auteur, je déclare en passant que je vois là des dentelles et des broderies trop prodiguées.
Je sais bien que ces erreurs systématiques, faites à froid et de main calme, ne sont que très-petites fautes. L'auteur agissait à bon escient; croyez-le, avec le parti auquel s'était arrêté Balzac pour composer un livre, c'est-à-dire celui de ne rien refuser à ses tableaux, à ses esquisses, à ses pochades, pour qu'ils soient complets, et même plus que complets, il était peu facile d'en user autrement. 11 est bon que l'artiste, pour ses teintes, n'éloigne pas la richesse; mais pourquoi, si nous parlons de richesses, n'en pas disposer toujours à la façon de Paul Véronèse? Voyez la Cèîie et les Noces de Cana. Quel luxe î cependant quelle dignité I Une abondance décidée nuit au charme même de ce qu'on appelle en art une manière. Il faut savoir distinguer un principe absolu d'un système exclusif.
Quelle est l'une des plus belles qualités du style, si non la réserve dans l'abondance, la dignité dans la plénitude? Platon et Tacite, dans les temps anciens, Dante au moyen-âge, Shakespeare et Rabelais au xvie siècle, Corneille, Bossuet et Pascal sous Louis XIV,
Jcan-Jacqiies Rousseau et Voltaire au siècle suivant, Gœthc , Chûteaubriand , Ballanche , lord Byron , Joseph de Maistre et M. Guizot, dans ces derniers temps; — j'oubliais Victor Hugo, qui, dans beaucoup de pages et entr'aulres dans les magnifiques chapitres de Paris à vol d'oiseau et de Notre Dame de Paris a déployé beaucoup de puissance — sont , je crois , les écrivains qui ont été le plus à même de comprendre le génie de leur langue.
M. de Balzac, travailla plus d'un jour et fit plus d'un essai pour atteindre au rhythme et au nombre dans la phrase, il faillit souvent en vertu de la trop vive ampleur dont il voulait disposer ; quoiqu'il en soit, il a eu des pages si heureuses, il est parvenu à certains finis si fortement touchés qu'on doit le nommer en nommant les grands maîtres. Ce que Balzac a le mieux écrit c'est ce qu'il a le mieux vu. 11 avait en lui-même une sorte d'atelier où il retenait son modèle; là, il le pétrissait, le remuait, l'agitait, et le déformait, puis il le créait une seconde fois, selon la manière qu'il avait décidé. En cola consiste le génie de Balzac, tout en copiant, il crée. Pour les petites choses comme pour les grandes, il faisait de même et c'est ainsi qu'il inventa la Femme de trente ans. Le critique qui a dit la femme appartient à M. de H;ilzac, no s'est pas fait faute d'iijfintcr, «Elle est à lui
dans ses atours, dans son négligé, dans le plus menu de son intérieur ; il l'habille , la déshabille. » C'est on ne peut plus fin ; Balzac avait indubitablement aperçu madame d'Aiglemont , puis se l'étant représentée sous un jour di£Fércnt, il s'était demandé ce qu'elle serait, vue de profil , vue de face , éclairée par telle lumière, chatoyée par tel rayon, placée dans tel cadre, vêtue de tel velours ou de telle soie?... — Et l'étincelle trouvée... il en fil le portrait que voici :
« La marquise alors âgée de trente ans, était belle quoique frêle de formes et d'une excessive délicatesse. Son plus grand charme venait d'une physionomie dont le calme trahissait une étonnante profondeur dans l'âme. Son œil plein d'éclat, mais qui semblait voilé par une pensée constante accusait une vie fiévreuse et la résignation la plus étendue. Ses paupières presque toujours chastement baissées vers la terre, se relevaient rarement. Si elle jetait des regards autour d'elle c'était par un mouvement triste.... Aussi tout homme supérieur se sentait-il curieusement attiré vers cette femme douce et silencieuse.... Comme presque toutes les femmes qui ont de très longs cheveux, elle était pâle et parfaitement blanche. Sa peau d'une finesse prodigieuse, symptôme rarement trompeur, annonçait une vraie scnsibiUlc
modifiée par la nature de ses traits, qui avaient ce fini merveilleux que les peintres chinois répandent
sur leurs figures fantastiques Chez madame
d'Aiglemont, la mise était en harmonie avec la pensée qui dominait sa personne. Les nattes de sa chevelure largement tressée formaient au-dessus de sa tète une haute couronne à laquelle ne se mêlait aucun ornement, car elle semblait avoir dit adieu pour toujours aux recherches de sa toilette. Aussi ne surprenait-on jamais en elle ces petits calculs de la coquetterie qui gâtent beaucoup de femmes. Seulement , quelque modeste que fût son corsage , il ne cachait pas entièrement l'élégance de sa taille. Puis le luxe de sa longue robe consistait dans une coupe extrêmement distinguée; et, s'il est permis de chercher des idées dans l'arrangement d'une élofle , on pourrait dire que les plis nombreux et simples de sa robe lui communiquaient une grande noblesse. Néanmoins, peut-être trahissait-elle les indélébiles faiblesses de la femme par les soins minutieux qu'elle prenait de sa main et de son pied; mais, si elle les montrait avec quelque plaisir, il eût été difficile à la plus malicieuse rivale de trouver ses gestes aiïectés, tant ils paraissaient involontaires, ou dus à d'enfantines habitudes. Ce reste de coquetterie se faisait môme excuser par une gracieuse nonchalance. Cotte masse
de traits, cet ensemble de petites choses qui font une femme laide ou jolie, attrayante ou désagréable, ne peuvent être qu'indiqués, surtout lorsque, comme chez madame d'Aiglemont, l'àme est le lieu de tout les détails , et leur imprime une délicieuse unité.
(f A un certain âge seulement, certaines femmes choisies savent seules donner un langage à leur attitude. Est-ce le chagrin, est-ce le bonheur qui prèle à la femme de trente ans, à la femme heureuse ou malheureuse, le secret de cette contenance éloquente? Ce sera toujours une vivante énigme que chacun interprète au gré de ses désirs, de ses espérances ou de son système. »
Ce portrait de femme est un des premiers de son auteur. Le livre de la Femme de trente ans fut, en effet, écrit presque au même temps que la Plujsioloyie du Mariage , cependant il ne parut que quelques années plus tard. Depuis madame d'Aiglemont, que de charmes ne furent pas découverts chez les femmes de trente ans? M. de Balzac, tout le premier, loin de se lasser de les mettre à l'élude, prenait bonheur à en créer de nouvelles, à les mettre dans les demi-jours les plus favorables, les plus exquis. 11 les attiffa de mille riens aimables, il les remplit de capricieux sentiments et de fantasques idées, choses si bien faites pour plaire quand elles sont bien décrites. On prit
d'autant plus au sérieux ces tableaux physiques que l'artiste semblait mettre à l'exécution de ses pages une conscience de savant : voyez quelle habileté et quelle sûreté d'esprit 1 M. de Balzac, en effet, négligeait rarement d'accompagner ses portraits de femmes de quelques sentences tout à la fois romanesques et prises à la philosophie médicale. 11 entrait dans de tels détails , il s'ouvrait des portes si dérobées avec une telle aisance de distinction et de sérieux que ses devises sur les délicates questions féminines, prenaient force de loi. Il y eut un moment où ce fut la mode d'être femme de trente ans. Les très-jeunes femmes se plaignirent, se trouvèrent dolentes et incomprises, elles aspirèrent à perdre la suave fraîcheur de leur âge pour gagner eu pâleur et en mélancolie. On s'habilla, on se coiffa à la femme de trente ans.
L'auteur, fort heureux de son succès, alla plus loin et par un merveilleux effet d'art , il en vint à rendre agréable madame Claës, celte sublime épouse adn)irée dans la Ueclierchc de V Absolu. Il semblerait qu'ici , l'artiste se soit plu à élever lui-même les difficultés. Il joue avec le problème en le rendant plus problématique qu'il ne l'est, puis lorsque la page est lue, l'esprit s'étonne du charme qu'il éprouve ù cont(M!ipl»T une créiilion si étrange :
« La physionomie de cette dame , âgée d'environ quarante ans , mais alors beaucoup moins loin de la beauté qu'elle ne l'avait été dans sa jeunesse , n'offrait aucun des caractères de la femme flamande. Une épaisse chevelure noire retombait en boucles sur les épaules et le long des joues. Son front trèsbombé, étroit des tempes, était jaunâtre, mais sous ce front scintillaient deux yeux noirs qui jetaient des flammes. Sa figure tout espagnole, brune de ton, peu colorée, ravagée par la petite vérole, arrêtait le regard par la perfection de sa forme ovale, dont les contours conservaient, malgré l'alléralion des lignes, un fini d'une majestueuse élégance et (jui reparaissait parfois tout entier si quelque eflbrt de
l'âme lui restituait sa primitive pureté Quoique
les lèvres larges et très-plissées décelassent la fierté qu'inspire une haute naissance, elles étaient empreintes d'une bonté naturelle et respiraient la politesse. On pouvait contester la beauté de cette figure à la fois vigoureuse et féminine, mais elle commandait l'attention. Petite , bossue et boiteuse , cette femme resta d'autant plus longtemps fille qu'on s'obstinait à lui refuser de l'esprit ; néanmoins il se rencontra quelques hommes fortement émus par l'ardeur passionnée qu'exprimait sa tète, par les indices d'une iiiépuisabletondresse qui demeurèrent sous un charme ini;uiuilial)io uNco liuit de dtlaub. a
Je laisse maintenant le lecteur aux prises avec luimême et ce portrait.
En Province, le nom de l'auteur courut rapidement se faire gloire avec la Femme supérieure^ la Femme malheureuse, la Grenadière, Eugénie Grandet, etc.... Ce n'était pas tant le portrait des femmes ellesmêmes que les circonstances inhérentes à leur nature qui, racontées par M. de Balzac, les rendait si intéressantes , ces belles éplorées. L'habile analyste développait et commentait leurs sentiments en remontant des effets aux causes, avec autant de minutie et de science chercheuse qu'il le faisait pour l'arrangement de leur toilette et la topographie de leur visage. Puisque j'ai tant fait que pousser loin le portrait de mademoiselle de Temninck, femme de Balthasar Claës, pris à la Recherche de V Absolu, j'irai plus loin encore, voulant citer ces quelques lignes explicatives :
(f Le devoir était du mariage la seule obligation qui fût inconnue h ces deux être également aimants, car Ballhazar Claës trouva dans mademoiselle de Temninck une constante et complète réidisalion de ses espérances. En lui, le cœur fut toujours assouvi sans fatigue , et l'homme toujours heureux. Non seulement le sang espagnol ne mentait pas chez la petite fille des Casa-Réal, et lui faisait un instinct de cette
science qui sait varier le plaisir à rinfini, mais elle eut aussi ce dévouement sans bornes qui est le génie de son sexe, comme la grâce en est toute la beauté. Son amour était un fanatisme aveugle qui, sur un seul signe de tête, l'eût fait aller joyeusement à la mort. La délicatesse de Balthasar avait exalté chez elle les sentiments les plus généreux de la femme, et lui inspirait un impérieux besoin de donner plus qu'elle ne recevait. Ce mutuel échange d'un bonheur alternativement prodigué mettait visiblement le principe de sa vie en dehors d'elle, et répandait un croissant amour dans ses paroles, dans ses regards, dans ses actions. De part et d'autre, la reconnaissance fécondait et variait la vie du cœur ; de môme que la certitude d'être tout l'un pour l'autre excluait les petitesses en agrandissant les moindres accessoires de l'existence. Mais aussi, la femme contrefaite que son mari trouve droite, la femme boiteuse qu'un homme ne veut pas autrement, ou la femme âgée qui parait jeune, ne sont-elles pas les plus heureuses créatures du monde féminin?... La passion humaine ne saurait aller au del^. La gloire de la femme n'est-elle pas de faire adorer ce qui parait un défaut en elle. Oublier qu'une boiteuse ne marche pas droit est la fascination d'un moment ; mais l'aimer parce qu'elle boite est lo déification de s^n vice. Peut-être faudrait-il ijravcr
HOJiOPiÉ DE BALZAC. 179
dans l'Evangile des femmes cette sentence : Lioiheureuses les imparfaites, à elles appartient le royaume de l'amour. Certes, la beauté doit être un malheur pour une femme, car celte Ocur passagère entre pour trop dans le sentiment qu'elle inspire; ne l'aime-t-on pas comme on épouse une riche héritière? Mais l'amour que fait éprouver ou que témoigne une femme déshéritée des fragiles avantages après lesquels courent les enfants d'Adam, est l'amour vrai, la passion vraiment mystérieuse, une ardente étreinte des âmes, un sentiment pour lequel le jour du dtsenchantement n'arrive jamais. Cette femme a des grâces ignorées du monde au contrôle duquel elle se soustrait, elle est belle à propos, et recueille trop de gloire à faire oublier ses imperfections pour n'y pas constamment réussir.
a Les personnes contrefaites qui ont de l'esprit ou une belle âme apportent à leur toilette un goût exquis. Ou elles se mettent simplement en comprenant que leur charme est tout moral, ou elles savent faire oul>lierla disgrâce de leurs proportions par une sorte d'élégance dans les détails,, qui divertit le regard et occupe l'esprit. Non seulement celle femme avait une âme généreuse, mais encore elle aimait Ballhasar Claës avec cet instinct de la femme qui donne un avant-goût de l'intelligence des anges,
180 LES PHYSIONOMIES LITTÉILURES.
Elevée au milieu d'une des plus illustres familles de la Belgique, elle y aurait pris du goût si elle n'en avait pas eu déjà ; mais éclairée par le désir de plaire constamment à l'homme qu'elle aimait, elle savait se vêtir admirablement sans que son élégance fût disparate avec ses deux vices de conformation. Son corsage ne péchait d'ailleurs que par les épaules, l'une étant sensiblement plus grosse que l'autre. Elle regarda par les croisées, dans la cour intérieure, puis dans le jardin , comme pour voir si elle était seule avec Balthasar, et lui dit d'une voix douce, en lui jetant un regard plein de cette soumission qui distingue les Flamandes, car depuis longtemps l'amour avait entre eux chassé la fierté de la grandesse espagnole : — Balthazar, tu es donc bien occupé?... voici le trente-troisième dimanche que tu n'es venu ni à la messe ni à vêpres,
« Claës ne répondit pas ; sa femme baissa la tète , joignit les mains et attendit, elle savait que ce silence n'accusait ni mépris ni dédain, mais de tyranniques préoccupations. Balihasar était un de ces êlres qui conservent longtemps au fond du cœur leur délicatesse juvénile, il se serait trouvé criminel d'exprimer la moindre pensée blessante h une femme accablée par le sentiment de sa disgrâce physique. Lui seul peut être, parmi les hommes, savait qu'un mot,
un regard, peuvent effacer des années de bonheur, et sonl d'autant plus cruels qu'ils contrastent plus fortement avec une douceur constante; car notre nature nous porte à ressentir plus de douleur d'une dissonance dans la félicité, que nous n'éprouvons de plaisir à rencontrer une jouissance dans le malheur.» Ainsi voilà bien M. de Balzac, créant et s'y prenant pour terminer son œuvre de la manière que plus haut nous l'indiquions: non content d'exposer, il explique, il développe , il achève avec une consciencieuse et délicate énergie une page difficile. Voyez le s'adressant à ce qu'il y a de plus infini, de plus vague et de plus fallacieux dans l'âme humaine : les sentiments 1 L'auteur de la Comédie humaine n'est-il pas tout en pied dans celle lonpne citation que j'ai rendue longue à bon escient, il est comme soudé et placé sur le piédestal qui lui convient le mieux. Avec quelle habileté d'analyste il se rend maître des déductions et comme, malgré vous, elle parait charmante, celte madame Claës, épouSe de Balthasar Claës, le noble descendant d'une gravide famille flamande, l'homme de génie qu'agite l'esprit de la science. La Recherche de l'Absolu, livre dont on n'a pas senti la haute portée, dès qu'il parut, est un do ceux pour Ics^iuels les opinions d'élite sont revenues de leur première indifférence. Ce drame de la science
qui résume toutes les souffrances cérébrales de l'inventeur, est plein de mouvement et d'intérêt.
Je me souviens que M. Sainte-Beuve, ce révélateur décidé de tant de maîtresses-femmes lettrées, cet excellent critique littéraire écrivit un jour ceci : «En provmce surtout où les existences de quelques femmes sont plus souffrantes, plus étouffées, et étiolées que dans le monde parisien, où le désaccord au sein du mariage est plus comprimant et moins aisé à éluder, M. de Balzac a trouvé de vifs et tendres enthousiasmes, le nombre est grand des femmes de vingt-huit à trente-cinq ans, à qui il a dit jeur secret, qui font profession d'aimer Balzac, qui dissertent de son génie el s'essaient, la plume à la main, à broder et à varier à leur tour le thème inépuisable de ces charmantes nouvelles , la Femme de trente ans, la Femme malheureuse, la Femme abandonnée ; c'est là un public à lui, délicieux public malgré ses légers ridicules, et que tout le monde lui envierait assurément. Crébillon (Ils, en son temps, eut aussi une telle prise sur l'imagination do CLilainos femmes, qu'une jeune dame anglaise, s'affulanl de lui après une lecture de je ne sais quel roman, accourut tout exprès pour l'épouser... » Cette dernière ligne me rappelle le trait d'une grande dame qui apprenant subitement la présence de M. de Balzac, dans
HONORÉ DE BALZAC. i 83
un salon où elle se trouvait, laissa tomber un verre d'eau qu'elle tenait à la inaiu, tant l'émotion avait été vivel
Eh bien I M. Sainte-Beuve a dit vrai. Balzac s'est acquis, chez certaines femmes, les plus absolues sympathies comme chez d'autres aussi la plus entière opposition. Cela vient, ce me semble, de ce que les femmes raisonnent habituellement comme elles sentent, tout en elles se déduit des sensations. L'organisme est pour beaucoup dans les jugements qu'elles portent.
M. de Balzac a fait de l'histoire de la Femme de trente ans celle de toute la vie d'une femme. 11 y a traduit la jeune fille, l'épouse, la mère et l'aïeule avec toutes les données d'un drame accidentel mais inhérent aux périodes tant physiques que morales. Après le chapitre du Rendez-vous, épisode tout charmant de fraîcheur et de jeunesse dont la scène s'achève en Touraine, vient celui de Souffrances inconnues; ce tableau de l'épouse sous le peids du sentiment de sa faute, dévorée par la présence du remords vivant qui lui parle, qui la trouble, qui parfois se pose sur ses genoux, lui appuie sa tétc blonde sur le cœur pour lui dire : more, et d'autres mots d'amour — est d'un coloris magnifique épandu sur
l'une des plus vives douleurs morales qu'une femme puisse éprouver.
Il arrive parfois à l'auteur d'entrer si complètement dans la nature de ses créations, qu'il en devine les sentiments les plus voilés, ceux même qui ne s'élèvent de l'âme que comme ces essences parfumées, du fond des cassolettes, au pied des autels. Ainsi, lorsqu'au château de Saint -Langes, où s'est retirée cette jeune femme coupable, le romancier la représente tourmentée par les bourdonnements d'une douleur telle, qu'elle reste sourde aux harmonies de la nature et aux charmes de la pensée, il songe que les idées religieuses sont les compagnes ordinaires des souffrances morales : « heureusement, dit-il, une piété vraie la ramenait toujours à une espérance suprême, elle se réfugiait dans la vie future, admirable croyance qui lui faisait accepter de nouveau sa lâche douloureuse. » M. de Balzac avait su distinguer chez les femmes cet inappréciable don qui en fait des êtres si éternellement fantasques et variables, je veux dire cette aptitude prodigieuse à s'émouvoir, celte exquise émotivité qui pour elles sont la source de leurs qualités les plus précieuses. M. le docteur Cerise, un de ces hommes qui ne s'en tiennent pas seulement aux superficies de leur science, mais qui cherchent h raison des choses, profitant ainsi de la faculté na"
tureîle qui leur en est donnée, a parfaitement développé cette observation physiologique dans son Esquisse du rôle des émotions dans la vie des femmes^.
Il y eut eu monotonie à s'en tenir simplement au seul type de la Femme de trente ans : M. de Balzac a prouvé, parla Maison du chat qui pelote, le Bal deSceauXj la Bourse, une Double famille, le Contrat de mariage, qu'il était loin de vouloir ne s'en tenir qu'à une idée générale. La Comédie humaine contient certainement plus d'une centaine de types féminins, pris dans les centres les plus variés de la société. Eugénie Grandet, la Fosseuse, madame Graslin, mademoiselle de Watteville, madame de Mortsauf, la duchesse de Maufrigneuse, madame Marncffe, madame de la Chanterie, madame Diard, madame Jules, Delphine et Anastasie Goriot, madame Rabourdin, Béatrix, Camille Maupin, lady Brandon, madame de Bcauséant et toutes celles qu'il n'est pas utile de nommer sont des études généralement très-complètes de tel ou tel sentiment.
J'ai souvent pensé qu'en réunissant tout ce qu'il est dit sur les Femmes, dans la Comédi". humaine, il y aurait à former un livre des plus curieux : il
' Système physiologique et moral dt la Femme, par Roussel. — Préface par le docleur Cerise.
Voir aussi Cabanis : Influence (tes âges et des sexes sur les Idées, Histoire des Sensations.
est très-rare que l'auteur n'ait pas sur dix pages précisé un certain nombre d'observations plus ou moins sérieuses : j'en trouve partout, à tout instant, de charmantes et de très heureuses. J'extrais ceci d'un chapitre d'Eugénie Grandet :
« Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, vient une heure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur leur exprime des pensées, où les palpitations du cœur communiquent au cerveau leur chaude fécondance, et fondent leurs idées en un vague désir ; jour d'innocente mélancolie et de suaves délices ; quand les enfants commencent à voir, ils sourient ; quand une jeune fille entrevoit le sentiment dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du cœur. Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. »
Dans le même livre :
« En toute situation les femmes ont plus de causes de douleur que n'en a l'homme et soufl'rent plus que lui. L'homme a sa force, et l'exercice de sa puissance: Il agit, il va, il s'occupe, il pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait Charles. Mais la femme demeure , elle reste face h face avec le chagrin dont rien ne la distrait, elle descend jus-
qu'au fond de l'abinie qu'il a ouvert , le mesure et souvent le comble de ses vœux et de ses larmes, ainsi que faisait Eugénie. Elle s'initiait à sa destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes. »
Ces dernières lignes que rehausse une éclatante justesse, me rappellent combien l'auteur attachait de respect à la grande lutte de la passion avec le devoir. 11 existe dans sa préface générale une page où il émet, à ce propos , sa pensée avec la confiance naturelle à son esprit, lorsqu'il discute une question personnelle : « On reconnaîtra que j'accorde aux a faits constants, quotidiens , secrets ou patents , « aux actes de la vie individuelle, à leurs causes « et à leurs principes autant d'importance que « jusqu'alors les historiens en ont attaché aux évé- « nements de la vie publique des nations. La ba- « taille inconnue qui se livre dans une vallée de « l'Indre entre tnadame de Morfsaufci la passion est « peut-être aussi grande (jue la plus illustre des ba- « tailles connues (le Lys dans la vallée) Dans « celle-ci , la gloire d'un conquérant est en jeu ; « dans l'autre, il s'agit du ciel. Les infortunes dos « Birotleau , le prêtre cl le parfumeur, sont pour a moi celles de l'humanité. La F osseuse [MÉDEdy de « campagne), et madame G ras lin (Curé de village)
« sont presque toute la femme. Nous souffrons tous « les jours ainsi. J'ai eu cent fois à faire ce que Ri- 0 charclson n'a fait qu'une seule fois. Lovelace a mille a formes, car la corruption sociale prend les couleurs « de tous les milieux où elle se développe. Au con- « traire, Clarisse, cette belle image de la vertu « passionnée , a des lignes d'une pureté désespéa rante. Pour créer beaucoup de vierges, il faut être « Raphaël. La littérature est peut-être , sous ce cf rapport, au dessous de la peinture. Aussi peut-il « m'être permis de faire remarquer combien il se a trouve de figures irréprochables (comme vertu) « dans les portions publiées de cet ouvrage : Pierrette «Lorrain, Ursule Mirouët, Constance Birotteau, la « Fosseuse, Eugénie Grandet, Marguerite Claës, Pau- « linc de Villenoix, madame Jules, madame de La G Clianterie, Eve Chardon, mademoiselle d'Esgri- « gnon , madame Firmiani , Agathe Rouget, Renée c de Maucombe; enfin bien des figures du second «plan, qui pour être moins en relief que celles-ci, « n'en offrent pas moins au lecteur la pratique des a vertus domestiques. »
J'ai parlé au chapitre YI, d'un certain tableau dressé par l'auteur dans une des premières éditions du Père Goriot , vers 1835. C'était une réponse de spirituelle ironie aux provocations acharnées de cer-
taines critiques quotidiennes qui, alors ne donnaient pas deux ans de \ie d'auteur à M. de Balzac et en faisaient le plus immoral des écrivains. Comme il n'y est question que des femmes, c'est ici la seule place convenable à cette pièce curieuse :
« L'auteur, dit-il, ne terminera pas sans publier ici le résultat de l'examen de conscience que ses critiques l'ont forcé de faire relativement au nombre de femmes vertueuses et de femmes criminelles qu'il a émises sur la place littéraire. Dès que son effroi lui a laissé le temps de réfléchir, son premier soin fut de rassembler ses corps d'armée, afin de voir si le rapport qui devait se trouver entre ces deux éléments de son monde écrit, était exact relativement à la mesure de vice et de vertu qui entre dans la composition des mœurs actuelles. Il s'est trouvé riche de plus de trente-huit femmes vertueuses, et pauvre de vingt femmes criminelles tout au plus qu'il prend la liberté de ranger toutes en bataille de la manière suivante, afin qu'on ne lui conteste pas les résultats immenses que donnent déjà ses peintures commencées. Puis, afin qu'on ne le chicane en aucune manière, il a négligé de compter beaucoup de femmes vertueuses qu'il a mises dans l'ombre, comme elles y sont quelquefois en réalité :