‹ Honoré de BalzacChapitre 17 sur 20 · FRANGINE, tes Chouans · texte numérisé non relu

FRANGINE, tes Chouans

Je trouve celte ironie de bon goût, de très-bon goût; et je m'tHonne que M. de Balzac qui s'était mis en si bon chotnin vers 1835, dix ans plus lard, n'ait pas dressé un second tableau général des personnages vertueux et des acteurs criminels de tout son livre : c'eût élé mieux, peut-être d'ailleurs, celte page trèsironique existe-t-elle, mêlée aux papiers de l'auteur.

' L'auteur omet à dessein plus de dix femmes vcrlucuscs, pour ne pas ennuyer le lecteur; mais il les nommerait s'il y avait contestation sur le résultai de celte statistique littéraire.

Un moment vint où l'écrivain prit au sérieux les attaques continuelles dont il fut accable; aussi vers ce temps , lorsqu'il publiait de nouveaux ouvrages, croyait-il au besoin de prévenir son public de l'offre nouvelle qu'il lui faisait — c'est ainsi qu'il écrivit dans l'une des premières éditions de Béatrix:

ce II n'est pas toujours inutile ^'expliquer le sens intime d'une composition littéraire dans un temps où la critique n'existe plus ! Sans Béatrix l'auteur aurait oublié de peindre les sentiments qui retiennent encore les femmes après une chute... Quand certaines femmes du haut rang ont sacrifié leur position à quelque violente passion, quand elles ont méconnu les lois; ne trouvent-elles pas dans l'orgueil de la rue, dans la valeur qu'elles se donnent et dans leur supériorité même, des barrières presqu'aussi difficiles à passer que celles déjà franchies et qui sont à la fois sociales et naturelles... Un enseignement terrible, c'est celui des obligations contractées envers le monde par une faute. Tout n'est pas dit, quand une femme noble et généreuse a résigné sa part de souveraineté sociale et aristocratique. Elle est attachée à jam.ais h l'auteur de sa ruine, comme un forçat à son compagnon de chaîne, ou si elle brise des liens contractés arbitrairement, elle tombe au niveau des fcm-

mes perdues. Le monde dislingue encore entre la passion et la dépravation. »

Il est digne de remarque que les plus charmants ouvrages de M. de Balzac sont ceux qui, pareils à Béatrix, à Eugénie Grandet, om Cabinet des Antiques, se sont fait une loi de ne pas dépasser deux volumes tout au plus. En prenant de part et d'autre dans les Eludes de mœurs, et même les Études philosophiques, on pourrait ainsi former un groupe des plus intéressants; ne trouverait-on pas la Recherche de V Absolu, Adieu, la Grande Bretèche , l'Illustre Gaudissart , Louis Lambert, Etude de femme, Pierrette, Les secrets de la princesse de Cadignan, Madame Firmiani, Madatne de la Chanterie, et enfin la ravissante histoire de la Grenadière , cet adorable poème de lavi e intime d'une femme repentante?

11 semble que ces études plaisent d'autant plus qu'elles sont privées d'un mouvement trop rapide.

Qu'y a-t-il dans la Grenadière, sinon simplement une mère, deux enfants et leur femme de charge, étrangers tous trois à la contrée qu'ils sont venus décou\rir, la petite maison aux contrevents verts, en Touraine , sous ce beau cicll Sur ce simple thème, avec la figure de madame Wilcmsens, avec ses deux enfants , Louis et Marie , l'auteur fait un chef-d'œuvre de grâce cl de mélancolie. Rien n'est

plus digne ni plus élevé que ce tableau si radieusement encadré des souffrances d'une femme supérieure. Madame Wilemsens , autrefois lady Brandon, n'cstelle pas le jour qui fuit sous les voiles vaporeux du crépuscule , la fleur qui va mourir accablée par les orages et qui cependant n'est pas fanée? Oui, je le répète, c'est une suave mélodie, une exquise et délicate esquisse de l'une de cee passions du grand monde qui ne laissent au souvenir que les coupes amères; c'était là une difficile étude.

La manière de M. de Balzac étant devenue chez lui un principe absolu, il l'étendit à tous ses caractères. Ce qu'il fit pour les femmes dites incomprises, mélancoliques, trompées, de grand monde, comme il faut, poétique, que sais -je moi, il le fit pour celles d'un autre théâtre et d'un autre cycle, celles dites de métier, de théâtre, de boudoir, dites du peuple, aussi bien concierges comme la Cibot avec des passions comme la Cibot, que fleuriste comme la demoiselle Jenny Couraud, illustre moitié de l'illustre Gaudissart. Les haillons sur l'affreux corps de la Tonsard (dans les Paysans), sont aussi bien placés que le corsage de deuil qui serre avec tant de distinction la taille assez élevée, mince et maigre, mais délicatement faite de lady Brandon — c'est là le secret de l'art ou plutôt

celui de l'artiste. Mademoiselle Michonneau avec son abat-jour vert, et maman Vauquer, (dans le Père Goriot) ont dans leur comique et grotesque allure, un aspect aussi finement réussi que l'adorable miniature de Pierrette, la petite Bretonne bretonnant vers Provins chez mademoiselle Rogron , ex-marchande mercière, sa tante, dure-vieille fille.

Retournez le proverbe, appliquez le costume aux sentiments, et dans la tumultueuse mêlée vous trouverez les groupes des plus variés des femmes dont l'histoire est l'expression sociale du temps; vous saisirez les caractères agissants, les personnages comparses et le nœud qui les lie h la Comédie humaine: sur le fonds d'azur des horizons plus ou moins élevés, plus ou moins bleus des épisodes féminins, vous distinguerez les unes d'avec les autres la cousine Belle, madame Firmiani, madame de Carigliano, Ida Grugcl, puis la navrante folie de Stéphanie, dans Adieu, il y a aussi Pauline avec ses ivresses d'amour exlalique, les mélancolies malornelles de madame du Guénic, mère de Calysle, dans Bcatrix, les abnégatives et aristocratiques résignations de la duchesse de Langeais, image des mademoiselles de Monlpensier et des duchesses de Lavallière, qui admettaient le cluitre comme seul dénouement à une passion vive mais trompée, Eve David, le premier ciel de tous les

premiers amours, puis tout ce que peut chez les femmes la puissance de l'amour-propre, de l'intérêt, du désir et de la volonté. Ces analyses sont toutes là, existant complètes , dressées comme sur des piédestaux , fortes et armées de toutes pièces , comme ces chevaliers qui jadis couraient dans la lice, ou encore, vêtues comme ces saints dont les statues en pied, dans les niches voûtées des vieilles cathédrales, reposent avec leur missel et leurs ornements comme si la vie ne les avait pas quittés.

Et tout cela revient à dire que la question des femmes dans la Comédie humaine au xix« siècle, est tranchée par Balzac avec la même puissance qu'a dépensée Molière pour Agnès, Hoffmann pour la plus vraie de ses créations.

■»cs Types.

Il existe dans le monde des personnages bizarres, des physionomies grotesques et des natures étonnantes.

L'homme dont on dit : « C'est un type 1 c'est un

vrai type 1 » rentre habituellement dans la catégorie de ces personnages.

L'espèce humaine est tollemcnt habituée h une foule de concessions sociales qui rendent la plupart des hommes assez semblables aux autres que ceux qui sont des types ne peuvent manquer d'être des originaux, par cela même qu'ils rompent en visière avec telle ou telle concession. Un type peut se définir, la personnification réelle d'un genre parvenu à sa plus haute puissance. La détestable habitude que nous avons d'obscurcir le sens des mots en détournant l'expression technique de sa vraie route pour l'égarer dans d'autres voies et lui donner tous les airs d'une àme en peine, a souvent fait confondre le type avec l'idéal, et cependant, qu'est-ce qu'un type a de commun avec un idéal ?

Saisir vivement un type, le prendre sur nature, l'étreindre comme fait un lion d'une proie, et le reproduireavecla même vigueur, c'estravirun rayon de plus (\ ce merveilleux soleil que vous avez nommé l'art. Si l'art est pour quelque chose dans le roman, et si le roman est la représentation des hommes et des choses dans la vie, sous une forme littéraire, il faut avouer qu'il fait bon à rencontrer des Gaudissart, des Maître Mathias, des Dcrville, des Gobseck et des Rogron : — ce sont là des types.

M. de Balzac qui poussait très loin l'art de la plastique en littérature, parvint à frapper certains types avec tout l'aplomb et tout le merveilleux qu'exigent }es principes de cet art. Pour modeler un type, lui donner la vie, le souffle et l'agrément d'élre type un peu partout, il faut inévitablement posséder à un certain degré de vivacité et de variété, le sens du comique littéraire. Vautrin ^st un type; et jusque dans le récit de ses affreuses suggestions il y a du comique. Scapin est un drôle, Mascarille, sous ce rapport, est certainement son frère; chez tous les deux le com.ique domine; tous les deux sont des types. Ce n'est pas à dire que tout personnage risible ait le droit d'être type. N'est pas type qui veut. Cela m'amène simplement à reconnaître que le rire est si naturel à l'homme qu'il le suit partout. L'homme montc-t-il à cheval, le rire monte en croupe avec lui, semblable à l'inquiétude à laquelle Horace appliquait la périphrase dont j'use ici : — Sedet atra cura. Assurément, dans certains types, il n'y a rien qui doive évoquer le rire; quoiqu'il en soit, le ridicule est si bien l'ami de l'homme, qu'il trouv^ en lui de constantes richesses et de pleines satisfactions. Pourquoi donc dans les choses les plus sérieuses de la vie, dans les questions les plus graves que soulèvent la pensée, aperçoit-on une certaine

travée, un coin d'horizon qui laisse l'entrée libre à ce dieu Jocose dont maître Rabelais s'est fait l'adorateur. Le ridicule serait-il cet abîme que Pascal, sublime penseur, voyait instamment ouvert devant lui?

Il y a tout une philosophie, tout un système, dans le célèbre Castigat ridendo mores de la Comédie, si habilement commenté par Molière dans la préface du Tartufe. Je prends cette question de trop loin ; il y aurait un livre à faire avec elle, et M. de Balzac, auquel on doit la Théorie de la démarche et la Monographie de la Presse parisienne, aurait bien dû y joindre la Monographie du Ridicule.

11 est bien peu de centres habités par des hommes, — villes ou villages, — qui ne comptent au moins quelques types, dans le flot populeux qu'ils roulent chaque jour et descendent vers la fln de la vie. Ces gens curieux, pâtures des artistes et des pécheurs de croquis , font la fortune des vastes intelligences qui étudient toutes choses au bénéfice de l'art, en le prenant comme moyen.

Ici vient la question de l'œuvre. Trouver un type, c'est bien, c'est déjci beaucoup; mais l'exécuter, l'achever, c'est autre chose, c'est tout. Il est aussi facile de rôver un livre qu'il est diflicile de le faire. Voilù une de ces vérités dont ont dit qu'elles sont incontestables pour ne pas dire qu'elles sont naïves.

Les Employés, les Comédiens sans le savoir, la Vieille Fille, renferment quelques types très heureux. L'auteur de la Comédie humaine, très gai luimême, excellait à peindre drôlatiquement ces sortes de physionomies humaines, parfois si grotesques, et souvent si nombreuses, que l'on serait tenté de croire la société divisée en deux parts, dont l'une, est faite pour exciter le rire de l'autre.

Il faut que le type nage dans ses eaux, c'està-dire que les contrastes qui le rendent curieux lui soient ménagés avec la précision et l'entente voulues. La disposition du personnage, comme fonds, comme second plan, est dans cette question ce qu'est la couleur du ciel et le mouvement des nuées dans l'esquisse d'un paysage. Le Bibliomane , cette agréable nouvelle, due au talent de M. Toppfer, laisse voir un type excellent , un personnage vrai , que nombre de gens ont rencontré et qu'ils sont heureux de revoir à leur aise. Voilà un modèle , un excellent modèle.

L'étude du commis voyageur, l'illustre Gaudissart, est divinement réussie. Gaudissart est un produit de 1830, époque où le commis-voyageur était dans toute la fleur de sa saison; aujourd'hui, en effet, il faut bien le dire, malgré le nombre considérable de ces jeunes gens, s' échappant à une heure donnée, qui de

Paris, qui de Rouen, qui de Bordeaux, qui des grands centres pour accrocher les petits endroits et y faire la pèche au client, malgré leur foule , l'individualité est légèrement disparue. — On la retrouve bien encore çà et là, mais qu'est-ce ? où y a-t-il un vrai Gaudissart , un pareil à l'illustre qui ne fut pas indigne du sourire, de la plume, de la pensée et de la philosophie de Balzac ? Le voici , ce personnage-type , dans toute la splendeur de sa personne :

a II existe à Paris un incomparable voyageur, le parangon de son espèce. — Dans sa parole se rencontre du vitriol et de la glu — de la glu pour entortiller sa \iclime, du vitriol pour en dissoudre les calculs.

Sa partie était le chapeau, mais son talent et l'art avec lequel il savait engluer les gens lui avaient acquis une si grande célébrité commerciale que les négociants de y article-Paris lui faisaient tous la cour afin d'obtenir qu'il daignât se charger de leurs commissions. Aussi, quand au retour de ses marches triomphales il séjournait à Paris, était-il perpétuellement en noces et festins ; en province, les correspondants le choyaient ; à Paris, les grosses maisons le caressaient. Bienvenu, fôté, nourri partout ; pour lui, déjeûner ou dîner seul était une débauche, un plaisir. Il menait une vie de souverain, ou mieux de journaliste. Mais n'était-il pas le vivant feuilleton du corn-

merce parisien ? 11 se nommait Gaudissart, et sa renommée, son crédit, les éloges dont il était accablé, lui avaient valu le surnom d'illustre. Partout où ce garçon entrait, dans un comptoir comme dans une auberge, dans un salon comme dans une diligence, dans une mansarde comme chez un banquier, chacun de dire en le voyant : — Ah ! voilà l'illustre Gaudissart. Jamais nom ne fut plus en harmonie avec la tournure, les manières, la physionomie, la voix, le langage d'aucun homme. Tout souriait au voyageur et le voyageur souriait à tout. Siînilia similibus, il était pour l'homœopathie. Calembours, gros rire, figure monacale, teint de cordelier, enveloppe rabelaisienne ; vêtement, corps, esprit, figure, s'accordaient pour mettre de la gaudisserie, de la gaudriole en toute sa personne. Rond en affaires, bon homme, rigolour, vous eussiez reconnu en lui l'homme aimable de la grisette, qui grimpe avec élégance sur l'impériale d'une voiture, donne la main à la dame embarrassée pour descendre du coupé, plaisante en voyant le foulard du postillon, et lui vend un chapeau, sourit à la servante, la prend ou par la taille, ou par les sentiments ; imite à table le glouglou d'une bouteille en se donnant des chiquenaudes sur une joue tendue ; sait faire partir de la bière en insufflant l'air entre ses lèvres ; tape de grands coups de

couteau sur les verres à vin de Champagne sans les casser, et dit aux autres: — Faites-en autant 1 qui gouaille les voyageurs timides, dément les gens instruits, règne à table et y gobe les meilleurs morceaux. Homme fort d'ailleurs, il pouvait quitter à temps toutes ses plaisanteries, et semblait profond au moment où, jetant le bout de son cigare, il disait en regardant une ville : — Je vais voir ce que ces genslà ont dans le ventre 1 Gaudissart devenait alors le plus fin, le plus habile des ambassadeurs. Il savait entrer en administrateur chez le sous-préfet, en capitaliste chez le banquier, en homme religieux et monarchique chez le royaliste, en bourgeois chez le bourgeois ; enfin il était partout ce qu'il devait être, laissait Gaudissart à la porte et le reprenait en sortant. »

Un autre type, un type de rugosité physique, c'est ce Rogron père, dans Pierrette , caractérisé en cinq lignes :

« Le père Rogron, cet aubergiste de Provins à qui le vieil Auiïray avait donné la fille de son premier lit, était un personnage à figure enflammée, à nez veineux, et sur les joues duquel Ëacchus avait appliqué ses pampres rougis et bulbeux. Quoique i;ros, court et venUii otcnl, à jnmbes grasses et à mains épaibscs, il était doué de la finesse des uubergiilcs

de Suisse, auxquels il ressemblait. Sa figure représentait vaguement un vaste vignoble grêlé. Certes, il n'était pas beau, mais sa femme lui ressemblait. Jamais couple ne fut mieux assorti. Rogron aimait la bonne chère et à se faire servir par de jolies filles. Il appartenait à la secte dont l'allure est brutale, qui s'adonnent à leurs vices et font leurs volontés à la face d'Israël. Avide, intéressé, peu délicat, obligé de pourvoira ses fantaisies, il mangea ses gains jusqu'au jour où les dents lui manquèrent. L'avarice resta. Sur ses vieux jours, il vendit son auberge, ramassa, comme on l'a vu, presque toute la succession de son beau-père, et se relira dans la petite maison de la place , achetée pour un morceau de pain à la veuve du père Auffray, la grand'mère de Pierrette. »

Et le fils vaut certes le père, seulement il fut mercier rue Saint-Denis, étaitla bêtise même et avait tout vu quand il avait dit à la pratique : « Voilà, madame ; ne vous faut-il rien d'autre? » Balzac, en effet, ne négligeait pas plus, dans ses peintures humaines , l'harmonie du vêtement que celui du langage. Beaucoup de gens ontleur langue à eux, xxnparler, selon l'expression vulgaire. Le Marseillais a sa maière, ilditf^w.fflco, il prodigue aux mots les ronflantes avec tout le faste d'un nabab prodiguant l'or, il dit Qannébiérrre poui*

Cannebière, et il se trouve heureux de le dire, il eu est fïérre. Ce sont ces mille détails, ces millions de riens qui font qu'une œuvre est ce qu'elle doit être; et il en est ainsi dans la Comédie humaine. Certainement, le banquier jNucingon no pouvait parler la même langue française que Lucien de Rubempré.

Le portrait d'un type conduit naturellement à l'étude de ses accessoires, de ce qui , en un mot , le rend type; de 15, chez M. de Balzac, ces sortes d'énumérations de choses à la mode, en vogue, selon le monde, selon l'époque , selon le gouvernement, selon la région d'où viennent la brise et le vent.

Comment se fait le petit journal, ce que c'est qu'un souper avec des journalistes, les habitudes de tel particulier, quelquefois de telle ^ ille, les usages et coutumes d'un agent de change, comment l'on aime à tout i^ge, où conduit l'amour, ce qu'est la passion chez une nature et ce qu'elle n'est pas chez l'autre, tout cela est amené par d'habiles déductions à l'aide d'un personnage bien placé dans son centre de gravité.

Lorsque Balzac veut être sobre dans un portrait, et qu'il veut peindre comme faisait Holbein, il arrive quelquefois h une resscmblanœ parfaite avec trois coups de pinceau, trois coups qui parlent :

« Claude Joseph Pilleraut , autrefois marchand

quincailler à l'enseigne de la cloche d'or, était une de ces physionomies belles en ce qu'elles sont : costume et mœurs, intelligence et cœur, langage et pensée, tout s'harmonisait en lui. Pilleraut appartenait à cette partie ouvrière agrégée, par la révolulion à la bourgeoisie. La seule tache de son caractère était l'importance qu'il attachait à sa conquête : il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de la révolution.— Il lisait le Constitntionnel ou Journal du Commerce.

Et cet autre :

« Le sieur Ragon était un petit homme de cincj pieds au plus , à figure de casse-noisette où l'on ne voyait que des yeux , deux pommettes aiguës , un nez et un menton; sans dents, mangeant la moitié de ses mots, d'une conversation pluviale, galant, prétentieux et souriant toujours du sourire qu'il prenait pour recevoir les belles dames que différents hasards amenaient jadis à la porte de sa boutique. »

Un homme, type d'employé au ministère et professantdes idées libérales, mais après tout inoffensif... Balzac le peindra très bien sans le faire en pied, ni de trois quarts, ni de profil, il en dira seulement : « Ses trois grands hommes étaient Napoléon, Bolivar etBéranger » — et cela suffit, celte simple touche révèle toute l'allure.

M. de Balzac avait le mol — le mot voulu, la parole exacte, l'iulclligcnce des ceslos, il saisissait trop bien le jeu physionomesque pour ne pas tout voir.

La plus exquise causticité dominait au besoin sa pensée : lorsque le banquier rsuciiiyen, cet habile, riche et fin banquier d'Allemagne, reçoit Birolteau le parfumeur, Birotteau l'inventeur de l'eau carminative et de l'huile céphalique, Birolteau l'adjoint au 2*^ arrondissement , Birotteau qui a donné un bal , un bal organisé par l'architecte Grindot, lorsque le baron, millionnaire, dis-je , reçoit ce malheureux honnête homme qui n'eut d'autre tort que celui de vouloir monter trop haut , être maire, député, etc., ambitions bourgeoises qui l'amènent à la caisse pour un emj)runt de quelques sommes, le banquier lui dit, avec son air naturel, mais plein d'un regard ironique : « Meinnsir Pirotteau , nus tonnons essi de pêtis pâlies. Vis foijez ke tit le monte san mellc. » Certes, tout ce qu'il y a de sarcasme, d'habileté et d'insolence dans ces mots, je le laisse à de\ iner. — N'est-ce pas une leçon jetée à la face de l'épofiue? Et n'y a-t-il pas tout le cor\eau d'un puissant cowique ôans celui qui sut orner de telles paroles le langage de ceux qu'il a choisi commme les jouets de son talent ?

Oui, ce sont là des types. Nucinger» est un type, la vieille Nanon est un type; mais qu'on ne croie

pas que j'applique cette épithète à tous les hommes fidèlement peints , si harmonieusement et si bien touchés qu'on pourrait ne les croire sur la terre que seuls de leur espèce, — non, — je n'appelle pas type cet adorable Cousin Pons, et ce célèbre Lucien qui, avec David , dans le livre des deux poètes (première partie de Illusions perdues) sont deux de ces figures d'élite que présente la Comédie humaine , à de certains intervalles , pareilles en cela à ces chaudes journées d'été qui se font splendides puis sombres, selon le mouvement et le caprice des nuées près du soleil.

Des types c'est encore le chevalier de Valois

d'Alençon, Pierre Grassou, et le père Goriot, le père Goriot 1 !

Tableaux d'intérieur. - Du sentiment de la nature. Paysages.

Puisqu'il est de mode et de bon goût de mêler aujourd'hui littérature et peinture et de ne pas mettre l'une en question sans le voisinage de l'autre, reconnaissons d'abord que Gérard Dow, François

Mieris son élève, Gabriel Metzu et Terburg étaient d'agréables peintres qui excellaient à reproduire les tableaux d'intérieur — puis afin d'en venir où nous voulons, hâtons-nous de dire que M. de Balzac appartient en droite pente à la branche de cette noble lignée. Bien qu'on dise : la République des Arts et des Lettres^ il n'en est pas moins vrai que les Arts ont leurs Bourbons et que les artistes sont Valois d'Angouléme ou d'Orléans plus ou moins.

Quoiqu'il en soit , ces peintres, artistes heureux , ont laissé des toiles pleines de ces détails qui ne sont autres que de vrais petits chefs-d'œuvre, et lorsqu'un jour, peut-être déjà y a-t-il quelques années, lisant Eugénie Grandet , j'aperçus ceci : « Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds étaient montés sur des patins afin d'élever madame Grandet à une hauteur qui lui permit de voir les passants : une travailleuse en bois de mérisisier déteint, remplissait l'embrasure , et le petit fauteuil d'Eugénie Grandet était placé tout auprès » : — Je me suis souvenu que j'avais vu au musée ou ailleurs, une petite toile de ce genre, une toile de Gérard Dow; cela m'a ravi et j'ai compris alors comment ceux qui écrivent sont do la famille de ceux qui peignent — il n'y a entre eux que la différence qui fait qu'une plume n'est pas

un pinceau et qu'une feuille volante n'est pas une toile. La brise qui gonfle les voiles de ce navire-fée qu'on appelle l'inspiration n'cst-ellc pas la même qui les dirige, l'un à travers les splcndides lacs de la peinture , l'autre sur la pleine mer, l'immensité de la poésie. Les beaux rêves, les grandioses images, le grand du Réalisme et la majesté de l'Idéal, le

bleu et le sombre tous les trois, le peintre, le

poète et le philosophe les comprennent, savent les saisir et en partagent les impressions chacun selon la force de sentiment qu'il possède.

C'est l'un des plus beaux privilèges de l'Art d'avoir ainsi uni deux variétés puissantes de l'intelligence. Chez le peintre comme chez le poète , la Pensée pleine de vigueur et de richesse doit régner. La vraie poésie ne consiste pas dans la facture de quelques vers habilement alignés plus ou moins, c'est dans le sentiment, dans cette force intérieure, dans ce bondissement de l'âme , dans cette faculté du rêve qui donne plus de grandeur à ce qui est déjh grand, dans cette disposition à concentrer en soi la vue et les sensations qui la suivent , puis h reproduire les effets, appuyé sur l'Art et secouru par lui.... C'est en cela qu'est le beau de la poésie — c'est ce qui fait que Michel-Ange est égal à Dante, que Shakespeare n'est pas déplacé vis-à-vis de Raphaël. On a abusé du

litre de poète, on l'a donné à des hommes qui ne se doutaient pas de la poésie ; il y a autant d'ironie à appeler poète tel ou tel écrivain qu'il y en aurait à traiter l'abbé Raynal de grand publiciste.

Je reviens à mes tableaux d'intérieurs dans la Comédie humaine — car après tout, si la critique doit s'occuper de ces premiers essais, elle pourrait me demander pourquoi ces choses et qui me les réclame?

M. de Balzac, je l'ai dit, est arrivé à la perf(>clion des peintres flammands pour le fini de ses tableaux: — chose assez curieuse, il use plus fréquemment de sobriété et par cela même d'exactitude dans les esquisses des choses de la vie intime que dans un portrait ou un type. S'il lui arrive de raconter la maison avant l'habilant, on devine ^ coup sur l'âme qui doit l'animer, et quel soufde l'agite.

Parle-t-il d'un bureau d'employés au ministère, des habitudes privées de la ville d'Issoudun, d'un ^^hist hebdomadaire chez une marquise de vieille roche, du bouiloir d'une lorelte, de la chambre d'un gcndeletlre, du salon d'une aclrite, d'une boutique et entr'aulres de celle de la Maisctn du Chat qui Pelote, il en observe toutes les proportions doscriplives avec une admirable justesse. Il y a de l'érudition dans sa scienccdcs intérieurs, il n'y a jamais de pédanlisme.

M. de Balzac eût constament horreur de ce défaut. L'un des tableaux d'intérieur les plus remarquables, un de ceux que du moins le souvenir consacre comme tels, c'est celui de cette riche maison de Flandre, à Douai , habitée par les Claës et enrichie de ces fZmî«aw^5Comfor tables, comme on les comprend dans cette contrée, sœur de la Hollande, sa voisine. Certes, à l'aide de la Comédie humaine les temps à venir ne manqueront pas de savoir quels étaient nos meubles et ce que furent nos manières d'être , dans le grand et le petit monde, en public et sous nos toits. Si au temps d'Auguste, il y eut eu un Balzac, peut-être ne serions-nous pas contraints aujourd'hui de fouiller la terre pour y retrouver la manière de vivre à l'antique.

Des tableaux d'intérieurs aux scènes vivantes de la nature, il n'y a qu'un pas — comme il n'y en a qu'un non plus de Gérard Dow àBerghem, à Bréemberg, à Ruysdaël, à Huysmans , comme il y en a qu'un aussi du balcon de Juliette à l'arbre où chantait le rossignol, par une nuit constellée,... cette belle nuit de Roméo 1

Entre les caprices de l'âme et ceux de la nature, le rapport est immense : un rayon de soleil, une brise tiède, la vue d'un lac, et le silence sous l'allée verte nous racontent souvent toute notre vie. La nature

parle au cœur 1 II y a des bonheurs qu'on ne peut expliquer ni définir, réservés à l'time qui pénètre sous les voûtes aériennes de ce grand temple pour en saluer les harmonies magiques , ainsi que font les pâtres qui du haut des versants, contemplent ravis les vertes vallées Où plus tard ils passeront, quand les neiges , sur les hauteurs, auront chassé les troupeaux.

Lesentimentdesaspectsdelanatureestentréaujourd'hui dans nos mœurs. L'influence littéraire de Jean- Jacques Rousseau entretenue plus lard par celle de Chateaubriand, de lord Byron et de l'école allemande a poussé dans cette voie les imaginations. De là l'innombrable pittoresque dont la littérature a élél'exutoire; de là aussi l'abondance du coloris dans les descriptions, lesquelles se comptent aujourd'hui par tant de myriades.

« I love not Icss man , but the nature more. »

«J'aime la nature plus encore que l'homme,» s'est un jour écrié Child'Harold :

Ce vers célèbre, principe de hautes thèses philosophiques ; Balzac ne l'eut pas écrit, — mais sans en arriver à la même force de sympathie et d'égoïsme que révèle tout ensemble une pareille maxime, il disposait au fond de son àme d'un sentiment de la

nature très vivace et très élevé. De là ces riches paysages^ ces plantureuses exibitions, ces esquisses variées, prises sur nature , dans les provinces de France.

« J'ai tâché, dit-il dans sa lettre générale, de donner une idée des différentes contrées de notre beau pays. Mon ouvrage a sa géographie comme il a sa généalogie et ses familles, ses lieux et ses choses, ses personnes et ses faits, comme il a son armoriai, ses nobles et ses bourgeois , ses artisans et ses paysans, ses politiques et ses dandies, son armée, tout son monde enfin 1 »

On peut se rappeler en effet les descriptions du Gàtinais, celles de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Bretagne, de la Touraine , le tableau du vieux Paris, et le dessin de cette charmante perle Bretonne, appelée Guérande.

La Touraine était la contrée favorite, la sultane aimée de l'auteur. 11 semble qu'il ait pris à souhait d'en égrainer toutes les harmonies comme l'on égraine un collier de perles, comme l'on effeuille ces fleurs des prés lorsqu'on a vingt ans et que l'on adore le petit Dieu dont les joues sont roses. Dans le Rendezvous , sont les mélodies de la Touraine, dans la Grenadière, le tableau, dans le Lys dans la vallée^ l'hymne... une hymne radieuse, une étude exquise

de tout ce qu'il y a de caprice cl de fantaisie par les journées suaves du printemps, par les soirées splendides de l'été. . .

Celte richesse de description encadre grandement la Comédie humaine : elle donne à l'œuvre ce que donne le soleil à des bois sombres — une vive lu- % mière.

COAPITBE llk *.

Concluons en deux mots :

Entré dans le camp des Lettres françaises avec toute la puissance qu'il fallait, Balzac y laissa un nom , qu'avait illustré déjà au xviie siècle un autre Balzac .Son influence littéraire est acquise à l'avenir.

Honoré de Balzac n'était pas du nombre de ces écrivains qui brillent quelques heures, s'éclipsent subitement et ne reparaissent plus. 11 était de ceux f^ auxquels le talent promet la vie cl la donne.

J'arrête ici les lignes de ce livre, désirant qu'on

' Je n'aî parlé dans ce volume que des œuvres inhérentes à la Comédie humaine. Il ne sera question des OElvbes diverses que dans le livre des Doccments ijcédits, où serait alors comprise Tétude sur le Théâtre et les Idées dramatiques de Balzac.

puisse dire de l'auteur qu'en étudiant un maître, il n'a pas perdu sa journée.

Et, selon l'habitude de quelques humoristes écrivains du XVF siècle qui ne s'enallaient jamais sans '« saluer leurs lecteurs, je croirais manquer aux lois

Mi ^ sages et polies si je ne disais à plusieurs des miens :

Au révoir, lecteurs.

Je vous souhaite le soleil beau et la saison bonne.

ARMAND BASCHET.' Paris, 12 mars 1852.

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