SUR M. DE BALZAC
Par CUAMPFLEURY.
Ilne heure de eonTernatlon Intime avec M. de Balzac.
C'est à Boiilogne-sur-Mer que j'ai appris la mort de M. de Balzac , longtemps après, car je m'étais mis au sain régime de n'ouvrir aucune gazette. Par un rapprochement singulier, je lisais le matin même un volume des Scènes de la vie de province, quand un de mes amis est venu m'apporter celte triste nouvelle. Cette mort à laquelle nous devions nous attendre depuis quelques mois m'a porté un coup sensible.
Cependant M. de Balzac est bien mort ; il est mort regretté de ses amis et de ses ennemis, dans toute sa force, plus jeune qu'un jeune homme. Tous les grands hommes ne savent pas mourir. M. de Chateaubriand est mort dix ans trop tard ; pendant ces dix ans, il a été oublié ; il avait tellement parlé de sa tombe dans
ses livres, dans ses lettres, dans ses conversations, que beaucoup le croyaient fini.
Au contraire, M. de Balzac, depuis 1848, était parti de France ; il n'aimait pas la République ou du moins il ne voyait pas l'avenir en beau. Pendant cinq minutes, il a été pris de la fièvre de représentant, puisqu'une lettre de lui a paru dans les journaux à cette occasion; mais cette idée lui a bien vite passé. Voyez- vous M. de Balzac au club? Le voyez-vous interrogé sur ses opinions monarchiques par un de ces avocats de bas étage, qui sont les rois en pareils lieux ?
Et quand je parle de club , c'est que j'y ai vu M. de Balzac et que je sais comment il s'y comporte. En mai 1848, si j'ai bonne mémoire, M. Ledru- Rollin fit publier dans les journaux une note officielle par laquelle il invitait tous les gens de lettres à se rendre tel jour dans une des salles de l'Institut.
Vers les deux heures, la salle où se tiennent d'habitude les séances solennelles se trouva à moitié garnie de littérateurs dont le principal titre semblait être de ne pas appartenir à la société des gens de lettres. Tous se regardaient, cherchaient à se reconnaître et ne se reconnaissaient pas. Le plus marquant était ce pauvre Laviren, en costume de capitaine d'artillerie qu'il ne quittait pas, ce même
costume qui le fit tant remarquer à l'envahissement (le l'Assemblée nationale, ce même costume qui fut la cause de sa mort, puisqu'il se sauva de Paris compromis , ne trouva pas à vivre en Suisse, et alla s'engager dans l'armée de Garibaldi. Ce qu'il y eut de plus criminel dans Laviron fut, je crois, sa grande taille.
Avec Laviron étaient MM. Toussenel, le fouriériste , Francis Wey, et quelques jeunes gens qui formaient la Montagne de ce club; au bureau étaient assis, comme président , M. César Daly, architecte fouriériste (singulier président pour une société de gens de lettres!); M. Achille Comte, naturaliste, et quantité d'autres dont je ne me souviens plus.
M. de Balzac entre tout d'un coup, et toute l'Assemblée se tourne vers le gros homme qui portait des gants et un habit vert ce jour-là. Il regarda rapidement tous ceux qui se trouvaient là, me reconnut, et vint s'asseoir auprès de moi, sans se douter qu'il s'asseyait en pleine Montagne.
Un homme monta au bureau et déclara qu'il venait de la part de M. Ledru-Rollin , ministre de l'intérieur, pour s'enquérir de ce qu'il y avait à faire pour les livres d'art. Ce mot de a livres d'art » souleva immédiatement l'assemblée qui jwussa des cris auxquels n'est pas habituée la salle de l'Institut.
M. Wey fit un discours spirituel et vrai dans lequel il démontrait que le livre d'art était une des plaies de la littérature ; que le livre d'art mangeait tous les fonds destinés aux littérateurs; que le livre d'art était toujours commandé et payé fort cher à des espèces de faux savants qui les faisaient rédiger par leurs secrétaires ; que les livres d'art étaient des livres à images; que souvent ces images n'étaient que de vieux cuivres achetés au poids chez des chaudronniers et revendus comme neufs au ministère. M. Wey conclut enfin que le hvre d'art, tel qu'il avait été jusqu'alors encouragé par les ministères, était chose inutile et tout à fait nuisible aux intérêts des gens de lettres.
Malgré une réponse assez terne de M. Le Bas, qui était du bureau , l'assemblée poussa trois grognements contre le livre d'art. Ce que voyant, le secrétaire particulier de M. Ledru-RoUin sortit sans rien dire, laissant les littérateurs discuter entre eux.
Une chose est à remarquer, c'est que les assemblées les plus turbulentes, celles où l'on se comprend le moins, où on s'explique le plus mal, sont les assemblées de gens de lettres. Aussi les présidents les plus adroits empèchent-ils de discuter. On obtient alors tout ce qu'on veut; mais si quelqu'un parle, lance une objection , il est inipossihlc de s'arrôler. Peut-
être expli(jucra-t-on ainsi pourquoi les gens de lettres ne se réunissent qu'une fois par an ; ils nomment leurs représentants sans les entendre , ont bien soin de renommer ceux qui l'étaient déjà l'an passé, et s'en retournent ennuyés , se demandant pourquoi on les a dérangés. Les membres de l'opposition sont si rares qu'on en compte au plus cinq ou six depuis dix ans, toujours les mêmes ; ils jettent feu et flammes et ne trouvent pas de groupe pour les aider.
M. de Balzac riait beaucoup du tumulte; il s'amusait comme un enfant du bruit, et son ventre dansait dans son pantalon à plis. — « Quels singuliers gens de lettres, me dit- il, mais je n'en connais pas un... D'où sortent-ils? Pourriez- vous m'en nommer? » Je nommais tous ceux que je connaissais, et M. de Balzac ne reconnut que M. de La Landelle, ancien marin, actuellement faiseur de romans.
Quand le trouble fut un peu passé, l'assemblée s'entendit à peu près sur la décision, qui était d'envoyer à M. Leflru-Hollin deux délégués pour lui faire comprendre que le li\re d'art en temps de révolutions, était une chose inutile, et qu'il serait mieux d'encourager des travaux littéraires plus populaires. M. de Balzac fut choisi à l'unanimité pour représenter l'assemblée d(>s gens de lettres. C'est alors que le grand romancier monta au bureau et prit la parole.
224 LES PHYSIONOMIES LITTÉUAIRES.
Il remercia d'abord ses confrères de l'honneur qu'ils lui faisaient en le prenant pour délégué ; mais il ne pouvait accepter une pareille mission. M. de Balzac reprit la question telle que l'avait posée le secrétaire du ministre. M. Ledru-Rollin demandait ce qu'il serait nécessaire de faire pour les livres d'art; et M. de Balzac prétendait qu'une société ne pouvait répondre à une question d'un ministre par un conseil. — « Ne répondez rien , disait-il , ou répondez sur les livres d'art. Le ministre ne vous demande pas si les livres d'art vous semblent utiles ou non ; il vous interroge sur les livres d'art ; rien ne peut vous faire sortir de la question. » Et après avoir remercié de nouveau ses confrères, M. de Balzac se retira, laissant l'assemblée envoyer au ministre ses doléances par la voix de MM. Toussenel et Laviron.
On ne saura jamais ce qu'a été M. de Balzac dans sa vie privée , dans ses mœurs, dans ses habitudes : j'ai lu tout ce qui a été écrit sur l'illustre romancier depuis sa mort. J'ai vu une dizaine d'anecdotes qui sont répétées par tout le monde et qui ne servent à rien, si elles ne sont suivies de cinquante autres particularités qui s'enchaînent , se combinent expliquent l'homme. M. Desnoirettcrres a publié comme spéculation de librairie plutôt que comme hommage, un petit livre où rinsignifiance se mêle à la fable.
Mme Eve de Balzac y est représentée comme une sorte d'aventurière, de celles qui écrivent des pages brûlantes aux romanciers à la mode. Au lieu de recourir à des suppositions hasardées et qui n'ont pas même le caractère de la réalité, la dédicace de Modeste Mignon aurait dû suffire à ce ramasseur d'anas, pour dépeindre M^e la comtesse Hanska, cette figure intelligente, que l'auteur de la Comédie humaine a tant respectée, tant aimée.
Combien il est fâcheux que les amis de M. de Balzac n'aient pas tenu registre de ses conversations! Au lieu de raconter dans les foyers, dans les cafés, des circonstances singulières et inexpliquablesde l'auteur de la Comédie humaine, n'eùt-il pas mieux valu les noter, décrire avec soin ses moindres habitudes, ses manies s'il en avait, ses plans pour l'avenir; c'est par de pareils procès-verbaux qu'on connaît plus tard h fond un grand écrivain. Mais il n'y a que les grands écrivains eux-mêmes qui comprennent la nécessité de ces garde-mémoires si pércieux mémo deux ans après.
Ces sortes de notes disent tout , ne cachent rien ; rédigées à la hâte, elles ne cherchent pas à s'habiller de littérature , aussi ont-elles ce grand charme des actes d'accusation à la cour d'assises, rédigés toujours pardesespritsétroits, et, malgré tout, pleins d'intérêt,
parce qu'on y cherche les faits, et qu'on y arrive à la vérité de ces faits.
On dira que certaines paroles ont pu échapper qui ne doivent pas être relevées, parce qu'elles sont sorties sans prétentions , dans des causeries intimes : mais c'est là justement, dans l'intimité, que l'homme de génie se fait connaître à fond. Ce n'est pas dans un salon, au milieu de cent yeux qui le regardent, de cent oreilles qui l'écoutent , que le grand homme se montrera. — Je fais cependant une exception pour M. de Balzac, que j'ai vu à une soirée de M. Victor Hugo, remplissant le salon moyen-âge de la place Royale, de rires joyeux qu'il ne dissimulait pas.
Mais M. de Balzac est une exception.
Tous les artistes de ce temps-ci posent plus ou moins sur le théâtre du monde. Et il le faut. Il n'est pas bon de mettre à jour ses inquiétudes et ses bonheurs ; le public ne les comprend pas. Quelquefois il les comprend en livre.
J'avais parlé à divers littérateurs, qui ont connu M. de Balzac , de raconter, les uns , ceux qui font des livres, les autres, ceux qui font des feuilletons, leurs souvenirs exacts et précis sur les rapports qu'ils avaient pu avoir avec le grand romancier. Quelques-uns ont craint de blesser sa mémoire; d'autres ne voudraient pas écrire des faits trop
humains de l'auteur de la Comédie humaine. Voili» l'erreur.
Un grand cénie est , on l'a dit , une espèce do monstruosité. S'il reste crand génie dans sa vie privée, ce n'est pliis un homme. Goethe, qui ne veut plus aimer parce que cela lui ferait perdre du temps, qui oublie que sa mère est morte, Goethe n'est plus un homme; c'est un dieu de marbre qui marche. Au contraire , étudiez les Propos de table de Luther, vous retrouvez Yho?nme à chaque page. // se plaint perpétuellement de son mal de ventre. Tout est là ; et il ne savait guère, le grand réformat<?ur, la religion qu'il inspirait à ses disciples.
Ce qu'il disait à table à sa femme, « sa Catherine, » c'était écrit.
Quand il jurait, c'était écrit.
Quand il riait, c'était écrit.
Quand il buvait, c'était écrit.
Quand il rêvait, c'était écrit.
Ses disciples se cachèrent partout, même sous le lit conjugal, pour entendre ce qu'il disait à sa femme. QuoI{|ucs théologiens, plus lard, se sont fâchés de voir un grand homme mis ainsi à découvert.
Heuman, dit M. Brunet, reste convaincu que Luther n'aurait jamais permis que l'on imprimât sous
son nom tout ce qu'il disait dans l'intimité. Christophe Berold a dit de même que Luther n'eût jamais l'intention de publier des pages échappées dans une demi-ivresse et en des lieux où l'on peut tout se permettre, tout, si ce n'est de montrer de la piété. Un pasteur hollandais , J. Verhegden , observait qu'il eût été à désirer que les Propos de table n'eussent jamais vu le jour, parce qu'il s'y trouvait beaucoup de choses qui excédaient la licence accordée même aux faiseurs de comédies.
Mais on comprend que les Tischreden, publiés vingt ans seulement après la mort de Luther, aient pu troubler de dignes pasteurs et de réservés protestants qui ci'aignaient que des maximes, souvent joyeuses, du chef de la Réforme, ne compromissent le protestantisme. Cependant, aujourd'hui, si je veux connaître Luther, j'ouvre les Pi'opos de table, j'ouvre surtout au chapitre : Luther dans son ménage , et j'admire Luther comme une grande figure , disant de gros mots gais, d'une moralité qui serait à désirer chez ceux qui ont si peur des gros mots, et je suis plein de reconnaissance pour Antoine Laulerbach, Veit Dictrich , Jérôme Besoldi , Jean Schtagenhauffen, Jean Malhesius, Georges Rïrer, Jean Stols et Jacques Weber, qui ont commis ces utiles indiscrétions. De tels disciples font juger de la grandeur du maître.
M. de Balzac n'avait pas de disciples ; mais ceux qui l'ont approché et qui n'ont pas tenu note de ses paroles, prouvent par là qu'ils ne comprenaient pas l'importance du maître qui daignait les recevoir.
J'ai été trop tard en relations avec M. de Balzac pour pouvoir donner des particularités très-intéressantes ; il est parti presqu' immédiatement pour la Russie, après la Révolution, en m'écrivant un de ces billets étranges par la forme, que je n'osais décacheter, croyant recevoir un petit billet d'une cuisinière. Il n'y avait que ces simples mots:
« Mon cher Monsieur, si l'on donne la Reine des « Carottes, avant le 16, faites-moi manger de ce 0 légume littéraire, en m'avertissant et en me dona nant une place. DE Bc. »
Mais ce papier d'un huitième de feuille était écrit sur du papier d'épicier verdâtre, qui m'a fait demander pendant trois jours: — Où M. de Balzac al-il pu écrire cette lettre? — J'ai fini par croire que le billet avait été rédigé dans une do ces vieilles maisons de rues désertes que l'auteur de \a Comédie humaine a peintes avec tant de bonheur et d'observations. Le Père Grandet ou l'usurier Gobseck devaient écrire leurs lettres sur du papier pareil.
Malheui'eusement pour moi, M. de Balzac ne put
voir la Reine des Carottes, car il partit précipitamment, et son départ même empêcha l'exécution de ce fameux porc aux choux, où MM. Hugo et de Balzac devaient présider la jeunesse littéraire de YÉvénement.
J'ai adopté pour mes notes sur M. de Balzac la forme du récit des disciples de Luther, qui ressemble àl'entre-filet des journaux politicjues; j'avais d'abord rédigé mes notes en dialogue ; mais j'ai eu plus de foi dans le récit qui rend parfaitement les idées de l'homme , sans mettre dans sa bouche des mots qui n'en sont peut-être pas sortis.