‹ Honoré de BalzacChapitre 8 sur 11 · CU A PITRE M · texte numérisé non relu

CU A PITRE M

le Siège de la Rochelle? » L'irascible comtesse pril mal la chose et prouva, par raisons démonstratives, au trop spirituel abbé, que tout le monde ne pouvait pas encore avoir lu son roman. Je crois bien que nul ne protestera, si je dis que tout le monde a lu le Colonel Chabert, l'histoire de cet officier de la Grande Armée, comte de l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, qui, atteint à Eylau d'une horrible blessure, enterré vivant sous un monceau de cadavres, passe pour mort, ne revient en France qu'à la Restauration, après un long séjour dans les hôpitaux d'Allemagne, d'où il est sorti affreusement défiguré et presque méconnaissable, est repoussé par sa femme, remariée avec un conseiller d'Etat, le comte Ferraud, se voit traité d'imposteur par tout le monde, sauf par un ancien sous-officier de son régiment, tombe au dernier degré de la misère et finit son existence a Bicêtre, a l'hospice îles vieillards, tandis que sa femme, la comtesse Ferraud, continue ;i vivre, riche, honorée, entourée d'hommages, dans son hôtel de la rue de Va l'en ne.

La nouvelle de Balzac, intitulée alors la Transaction, avait fini de paraître dans Y Artiste y le 13 mars 1832 Moins de quatre mois après, le 2 juillet, MM. Jacques Arago et Louis Lurine faisaienl jouer, au Vaudeville de la rue de Chartres, Chabert, drame-vaudeville en deux actes. Les deux ailleurs avaient suivi assez fidèlement le récit du grand romancier, reproduisant même parfois des fragments de dialogue tout entiers. Ils avaient seulement modifié un peu le dénouement. Chabert n • meurl pas a Bicêtre. !1 accepte de sa femme une modeste pension de 600 francs et consent à cacher à jamais son nom et ses malheurs dans un réduit ignoré. Sa femme, cependant, ne triomphera pas: elle sera punie de son ingratitude et de sa trahison. Le comte Ferraud l'aban-

donne, emmenant avec lui les deux enfants nés de leur union. La comtesse aux deux maris reste seule avec sa honte.

Le rùle du colonel et celui de la comtesse étaient tenus avec talent par Volnys et par Mme Doche. Le succès fut d'autant plus vif que Louis Lurine et Jacques Arago, s'éloignant encore en cela de Balzac, avaient accentué la note bonapartiste, ce qui n'était pas pour déplaire au public de 1832.

Vingt ans plus tard, le théâtre Beaumarchais a donné un autre Colonel Chabert, avec ce sous-litre : la Femme à deux maris. La pièce avait pour auteur M. Paul de Faulquemont.

En 1888, à Bruxelles, troisième résurrection (sera-ce la dernière?) du glorieux mutilé d'Eylau. Le théâtre Molière a représenté le Colonel Chabert, comédie en deux actes par M. Guyot. A la fin de la pièce, la comtesse reconnaît son premier mari ; mais le colonel renonce à faire valoir ses droits, il s'éloigne pour ne pas troubler la paix du ménage qui a remplacé le sien. On n'est pas plus héroïque.... et plus débonnaire, savez-vous? Ce dénouement dénature entièrement l'œuvre du Maître. Après avoir eu si souvent à s'en plaindre, quand il vivait, Balzac, même après sa mort, aura eu à souffrir encore de la contrefaçon belge.

Le second épisode de YHistoire des Treize, la Duchesse de Langeais, a été publié, pour la première fois, au mois de mars 1834. Dès cette même année, il était mis à la scène par Ancelot et Alexis de Comberousse. La pièce de ces deux hommes d'esprit, comédie en trois actes mêlée de chants, jouée sur le théâtre du Vaudeville i le 24 octubre 1834, avait pour titre l'A mi Grandet.

1 Situé alors rue de Chartres. La rue de Chartres, où le Yaude-

La Duchesse de Langeais est une des œuvres les plus dramatiques de Balzac. Les caractères d'Antoinette de Langeais et du général Armand de Montriveau sont étudiés avec une puissance d'analyse que l'auteur de la Comédie humaine a rarement dépassée. Montriveau se croit joué par la duchesse. Blessé au plus profond du cœur, atteint dans son amour, humilié dans son orgueil, il veut que le châtiment de la coupable soit à la hauteur du crime. Avec l'aide des Treize, association dont il fait partie, il se propose de marquer au front Antoinette de la fleur de lis des forçats. La scène est terrible et magnifique. Montriveau cependant n'a pas été jusqu'au bout de son effroyable dessein. La duchesse, qui sent bien qu'au fond d'une telle haine il y a un immense amour, loin de fuir le général, fa il tout pour le ramener à elle ; mais ses efforts sont vains, et dans un accès de désespoir, elle (initie Paris cl se va cacher dans un couvent de Carmélites en Espagne. En apprenant sa fuite, Montriveau sent à son tour se réveiller, plus brûlante que jamais, La passion qu'il croyail éteinte. Tris d'un désir fou, il se met à la recherche de la recluse. Pendant cinq ans, il lui est impossible de la découvrir, même en usant de L'action toute-puissante des Treize. 111a trouva enfin lors de l'expédition française en Espagne, pour la restauration de Ferdinand Vil. Mais Antoinette de Langeais est morte, il ne reste plus que sœur Thérèse. De retour à Paris, la guerre terminée, il forme le projet de l'enlever de son couvent. Le jour où, avec Henri de Marsay, il pénètre dans la cellule de la

ville resta jusqu'en 1838, a depuis longtemps disparu. Elle se trouvait entre la place «lu Palais-Royal et la place du Carrousel. — Répertoire de lu Comédie humaine, par Anatole Cerfherr et Jules Christophe. — M. Anatole Cerfberr a Mon voulu me fournir, pour le présent travail, plusieurs indications qui mont été très utiles.

Carmélite, c'est pour la voir, clans son linceul de bure, posée à terre sur la planche de son lit, et éclairée par deux cierges ; à la chapelle, ses compagnes chantent pour elle l'office des morLs.

De ce drame, AncelotetComberousse ont tiré le vaudeville que voici :

Veuve et jolie, la duchesse Amélie de Langeais est bien résolue à ne plus enchaîner sa liberté, docile en cela aux conseils de sa tante, la vieille princesse de Blamonl-Chauvry, débris peu vénérable de la cour de Louis XV. Au premier rang des adorateurs de la belle et coquette Amélie, figure le général de Jumilly, que son ami Grandet, chirurgien-major de la Garde impériale, s'efforce en vain d'arracher aux séductions de l'enchanteresse. Obligé de s'éloigner pour quelque temps, Jumilly part sans défiance. Lorsqu'il revient, il trouve la duchesse en coquetterie réglée avec un jeune et candide provincial, M. de Nerval, récemment fiancé à une de ses jeunes parentes, M"e Adèle de Vauxon. Le pauvre général est plus épris que jamais. 11 essaie de se plaindre, mais Amélie se moque de lui, et, malgré ses instances, elle part pour le bal de Mme de Sérizy, où elle doit retrouver M. de Nerval. C'est alors que l'ami Grandet imagine d'infliger à l'incorrigible coquette un terrible châtiment. Aussi bien, dans le vaudeville de MM. Ancelot et Comberousse, c'est lui qui est chargé de jouer à lui seul le rôle des Treize. 11 fera griser les gens de la duchesse, qui, au lieu de la conduire au bal, la mèneront chez le général. Celui-ci trouve bien que la plaisanterie dépasse un peu les bornes; il laisse faire pourtant. La duchesse est portée de force dans son cabinet où, pour rendre plus complète l'humiliation de Mme de Langeais, l'impitoyable Grandet amène M. de Nerval et sa fiancée. Un instant anéantie, écrasée sous

le poids de sa honte, elle se redresse bientôt. D'accusée elle devient accusatrice. Elle ne se défend plus, elle attaque à son tour, jette le trouble, la confusion et le repentir dans l'àme du faible Jumilly. Triomphante, l'orgueil au front, le sourire aux lèvres, elle sort, tête haute, de celte chambre qui devait voir sa défaite et ses larmes, et, plus belle que jamais, elle se rend au bal de Mme deSérizy.

Six semaines s'écoulent. Plus de nouvelles du général, et, cependant, cette fois, la duchesse l'adore pour tout de bon. Comment le fléchir:'' Un seul homme a de l'empire sur lui, c'est Grandet. Elle le supplie de parler en sa faveur. Touché par la sincérité de son repentir, il consent à plaider sa cause. Mais n'esl-il pas trop tard? Jumilly, dépité, furieux, s'est tourné vers M"e de Vauxon, et s'efforce de consoler cette jolie personne de la perfidie de M. de Nerval. Au tond, il aime toujours Amélie. 11 ne résiste pas à sa douleur, à ses larmes, et il épouse la coquette corrigée.

11 y avait loin de ces scènes vulgaires, de ce dénouement banal, aux émouvantes péripéties de l'œuvre de Balzac. MM. Ancelol el Comberousse avaient fait comme certaines gens dont parle quelque part George Sand : ils avaient abattu un chêne pour s'y tailler une allumette.

Si le personnage de l'ami Grande I leur appartenait en propre, ils avaient emprunté son nom a un roman de Balzac. Eugénie Grandet avait paru au mois de décembre 1833, quelque temps avant leur pièce, el allait fournir bientôt à deux de leurs confrères, MM. Bayard el Paulin ', le sujet d'une comédie en deux actes, la

1 Pseudonyme de M. Paul Duport, un des plus féconds vaudevillistes de ce temps-là.

Fille de V avare, représentée au théâtre du Gymnase le 7 janvier 1835.

Dans le roman, après avoir engagé sa foi à Eugénie, Charles Grandet part pour les Indes. 11 y fait fortune, et à peine de retour en France, il épouse MUe d'Aubrion, dans l'espoir d'arriver à une liante situation par l'influence de son beau-père, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi Charles X. Abandonnée par son cousin, orpheline depuis quelque temps déjà, seule avec les millions que lui a laissés le père Grandet, Eugénie donne sa main au président Cruchot de Bonfons, et, veuve presque aussitôt qu'épouse, se consacre tout entière aux œuvres de religion et de charité.

On pense bien qu'avec Bavard les choses ne se passeront pas tout à fait ainsi. Les cousins du Gymnase, même quand ils vont aux Grandes-Indes, et dussent-ils y rester sept ans, n'oublient jamais leurs cousines et restent toujours fidèles à la foi jurée. Pour plus de sûreté, du reste, Bayard ne permettra pas à Charles de quitter Saumur, où son père, M. Guillame Grandet, négociant à Paris, l'a envoyé pour passer quelque temps chez son oncle, le bonhomme Grandet. Celui-ci recevait presque en même temps une lettre de son frère, lui annonçant qu'il va se suicider s'il ne trouve pas 100,000 écus. Celte lettre tombe entre les mains d'Eugénie, qui supplie son père d'envoyer la somme. Où la prendraitil, grands dieux! 11 la possède pourtant, solidement enfermée dans une malle, au fond de sa cave. Eugénie, pour sauver le père de Charles, vole la malle, — la casselle du nouvel Harpagon, — et la confie à Isidore, le . neveu du notaire de l'endroit, espèce de niais, qui lui est tout dévoué, et qui part sur-le-champ pour Paris, où il remettra la précieuse malle, dont il ignore d'ailleurs le contenu, aux mains de M. Guillaume Grandet. Char-

les, à qui sa cousine a caché ce qu'elle vient de faire, part, de son côté, sur la jument de son oncle, pour voler au secours de son père. L'avare, cependant, s'aperçoit bien vite qu'on a dévalisé sa cave et son écurie, enlevé sa jument et son trésor. Charles a disparu ; plus de doute, le voleur, c'est lui! Déjà, le procureur du roi a donné des ordres pour qu'on l'arrête. « 11 est innocent! s'écrie Eugénie; c'est moi, moi seule qui ai tout fait! » Grandet chancelle sous le coup, mais il reprend bientôt ses esprits; Eugénie doit avoir des complices. Il l'enferme dans sa chambre, où elle restera, sous la garde de la vieille Nanon, jusqu'à ce qu'elle ait révélé leurs noms. Le temps de baisser et de relever la toile, et voilà qu'Isidore reparait triomphant. Sa mission a réussi, et Guillaume Grandet est sauvé. Tout s'explique; Charles, sorti de prison, reçoit la main d'Eugénie, a qui les 100,000 écus serviront de dot. Aussi bien, majeure dans quelques jours, elle pourrait réclamer le bien de sa mère, demander des comptes de tutelle. Tout calcul fait, Grandel y gagne encore. Il va chercher une autre cachette.

Le Grandel de Balzac esl un avare plus complet que l'Harpagon de Piaule el de Molière. L'avare de Bavard est une réduction du père Grandet selon le pro. Scribe. N'importe! la pièce élail habilement faite; Bouffé, chargé du rôle principal, le joua en acteur consommé, el til du personnage de Grandel la meilleure de ses créa lions. Le succès fut donc 1res vif. Reprise plusieurs fois, la Fille de l'avare a eu plus de trois ccnls représentations.

Moins de trois mois après la Fille de l'avare, un autre roman de Balzac fut également mis à la scène.

Le Père Goriot avait achevé de paraître dans la Revue de Paris le 11 février 1835. 11 avait paru en volumes au mois de mars, et, dès le commencement d'avril, les affiches de deux théâtres, le Vaudeville et les Variétés, annonçaient le Père Goriot.

La pièce des Variétés avait pour auteurs MM. Théaulon, Alexis de Comberousse et Jaime.

Tous les personnages du roman, sauf Horace Bianchon, l'interne de l'hôpital Cochin, et Mmc Couture, la veuve d'un commissaire-ordonnateur de la république, reparaissent dans la pièce. Le premier acte se passe chez Goriot, dans sa maison de la rue de la Jussienne. Nous assistons au mariage des filles du riche vermicellier avec le comte de Restaud et le baron de Nucingen. Le père Goriot reste seul avec une orpheline, la jeune Victorine, qu'il a recueillie il y a cinq ans, et dont l'histoire est tout un roman, sorti, celui-là, de l'imaginalive de MM. Théaulon, Jaime et Comberousse. Goriot, avant son mariage, alors qu'il habitait Grenoble, a eu une fille, qu'il a dû laisser dans cette ville le jour où il s'est rendu à Milan, afin d'y surprendre le secret des pâtes d'Italie. Plus tard, marié, père de famille, il n'a pas cru pouvoir la faire venir près de lui, mais quand les millions lui sont arrivés, il a déposé pour elle chez un notaire o00,000 francs, destinés à lui assurer un brillant avenir. En attendant, la conscience en repos, il ne s'inquiète pas autrement du sort de cette enfant, qui ne sait rien, du reste, ni de sa naissance ni de la fortune qui doit lui échoir. Un jour, le hasard a mis Vautrin sur la piste de ce mystère. 11 est allé à Grenoble, en a ramené Victorine et l'a présentée à Goriot comme une pauvre enfant abandonnée, sans parents et sans aucunes ressources. Le vermicellier, qui est un cœur d'or, s'est ému de pitié ; il a d'ailleurs perdu sa femme ; ses

deux filles sont encore bien jeunes, el Viclorine, un peu plus âgée qu'elles, ne sera pas de trop dans la maison. Le temps a marché depuis lors, et Victorine va sur ses vingt ans. Vautrin voit approcher le moment où il pourra tout dire, demander sa protégée en mariage et entrer en possession des 500,000 francs. Le plan qu'il a si habilement combiné réussirait peut-être si la maison de la rue de la Jussienne ne comptait parmi ses hôtes certain petit étudiant qui répond au nom d'Eugène de Kastignac, et qui, dès le premier jour, a gagné le cœur de l'orpheline.

Le second acte nous transporte rue Neuve-Sainte-Geneviève, dans la Maison Vauquer. Goriot, qui a donné un million à chacun de ses gendres, ne se réservant qu'une petite rente, s'est installé avec Viclorine dans celle pauvre pension bourgeoise, et Kastignac les y a suivis. La comtesse de Keslaud el la baronne de Nucingen rendent de loin en loin visite à leur père et le dépouillent peu à peu de ses dernières ressources. Quand il ne peut plus rien leur donner, le désespoir s'empare de lui, et sa raison s'altère. 11 est conduit dans une maison de santé, où Viclorine et Kastignac le font admettre. Ses gendres, un jour, viennent l'y voir, mais c'est pour lui annoncer que, sur leurs sollicitations, le ministre a daigné lui accorder une place dans la maison royale de Bicêtre. A ce mot de Bicèlre, l'indignation lui rend ses forces, son énergie, sa dignité. 11 maudit ses filles ingrates, ses gendres infâmes. Une autre enfant lui reste, une autre fille qu'il a faite riche, et qui, celle-là, ne lui refusera pas du pain. 11 aura assez de force pour aller la rejoindre, pour gagner Grenoble !.... Vautrin a tout entendu. Comme il est bon diable au fond, l'émotion le gagne; il révèle à Goriot et à Victorine le secret qu'il leur a jusqu'alors caché. Le vieil-

LA COMÉDIE HUMAINE AU THÉÂTRE. ^Ta

lard met la main de sa fille dans celle de l'étudiant; Kastignac conduit Viclorine à l'autel, au lieu de conduire le père Goriot au Père-Lachaise, de monter vers le haut du cimetière et, les yeux avidement fixés entre la colonne Vendôme et le dôme des Invalides, là où vit ce beau monde où il a voulu pénétrer, de lancer ce défi à Paris et à la société : — A nous deux maintenant!

Vernet jouait le personnage de Goriot, et Vernet était encore un plus grand comédien que Bouffé. 11 n'étudiait pas ses rôles avec moins de zèle et de conscience, il n'avait pas moins d'art, mais il avait en même temps plus de verve et de naturel. 11 possédait ce que les plus savantes combinaisons ne peuvent donner, une aisance parfaite jointe à la rigoureuse vérité. C'était un comédien de tempérament. Au troisième acte, dans la scène entre le père Goriot et ses deux gendres, il fut superbe. Il fil ce que n'avaient pas su faire, à eux trois, Comberousse, Jaime et Théaulon. Il transporta vraiment sur la scène le personnage de Balzac.

Le drame des Variétés avait été représenté le 6 avril 1835. Le même soir, M. Ancelot, l'un des auteurs de Y Ami Grandet, donna au théâtre du Vaudeville, en collaboration avec M. Paulin, une comédie en deux actes mêlée de chants, qui avait également pour litre le Père Goriot.

Dans la pièce d'Ancelot, il n'est plus question de Victorine et pas davantage de la comtesse de Restaud. Goriot n'a qu'une fille, Delphine, qu'il marie au baron de Nucingen et à laquelle il donne une dot de 500,000 francs. Dans cette réduction du Père Goriot, tout est diminué, même les écus. Le vermicellier, que les nouveaux époux ont pris avec eux, ne tarde pas à gêner l'orgueil du baron ; sa fille elle-même a honte de lui et fait si bien qu'il est réduit à quitter le brillant hôtel de

la rue du Helder et à se réfugier, au quartier Latin, dans la maison Vauquer. Pendant qu'il y vit misérablement, payant en secret les fantaisies ruineuses de sa fille, M. de Nucingen, dont les affaires sont compromises, passe en Angleterre, emportant les débris de sa fortune. La baronne, toujours coquette et dépensière, diminue à peine son train de vie. Le père Goriot vend ses derniers couverts d'argent pour permettre à Delphine de briller dans un bal. Cette fêle n'aura pas de lendemain. En rentrant chez elle, Mme de Nucingen apprend que son mari vient de mourir à Londres et que plus rien ne reste de l'opulence d'autrefois. C'est ici que le vaudeville triomphe et que Balzac est confondu ! D'un coup de baguette, Delphine est transformée, et nous assistons à une nouvelle édition de la coquette corrigée. La pauvreté est une fée qui lui donne en un jour des trésors plus précieux que ceux qu'elle a perdus, la résignation, la sagesse, la force et le courage. Elle demandera au travail le moyen de nourrir son père. Sa vertu improvisée recevra sur-le-champ sa récompense. Un jeune étudiant, depuis longtemps épris de sa beauté, Eugène de Kastignac, qui vientjustement d'hériter de 200,000 francs, demande et obtient sa main. Goriot ne les quittera pas; il vivra près d'eux, entouré des soins les plus tendres. N'en déplaise à Balzac et à ses noires inventions, le bonhomme Goriot sera sur ses vieux jours le plus heureux des pères.

11 y a peu d'années, le roman de Balzac a été encoiv une fois remis à la scène. Ce troisième Père Goriot, dont l'auteur était M. Adolphe Tabarand, fut représenté au Théâ Ire-Libre (salle des Menus-Plaisirs), le 26 octobre 1891. La pièce était en cinq actes et suivait le roman de très près, comme on le peut voir par la simple indication des lieux où se passent les cinq actes :

Premier acte : la Pension Vauquer.

Second acle : la Mansarde de Goriot, contiguë à celle de Rastignac, également visible.

Troisième acte : le Petit appartement loué par Delphine de Nucingen à Rastignac.

Quatrième et cinquième actes : la Mansarde de Goriot.

Les Variétés et le Vaudeville, en 1835. avaient complètement modifié le dénouement de Balzac. Aux Variétés, Rastignac épousait Victorine Taillefer; au Vaudeville, il épousait Mme de Nucingen, devenue veuve pour la circonstance. Le père Goriot, dans les deux pièces, vivait pour être témoin du bonheur des nouveaux mariés. Le drame finissait en comédie. Le Théâtre-Libre, lui, a pris moins de libertés avec l'œuvre du grand romancier. Au cinquième acte, nous assistons non au mariage de Rastignac, mais à la mort de Goriot, dont l'agonie est presque littéralement transportée du roman à la scène. M. Antoine, qui tenaille rôle principal, le joua tout entier, et en particulier la dernière scène, avec une véritable maîtrise.

La Grande Bretèche est une des nouvelles les plus remarquables de Balzac. Elle avait paru, au mois de mai 1832, dans le tome III de la deuxième édition des Scènes de la vie privée.

Un gentilhomme picard, le comte de Merret. propriétaire de la Grande Bretèche, près de Vendôme, surprend le secret des relations de sa femme avec un réfugié espagnol, le comte Bagos de Férédia. Il fait emmurailler ce dernier, en présence de la coupable, dans un cabinet où elle vient de jurer qu'il n'y avait personne de caché. L'Espagnol y meurt héroïquement sans même pousser

un cri. C'est merveille de voir avec quel art le grand romancier a conduit son récit, les habiles préparations dont il s'est servi pour faire taire les révoltes du lecteur.

Cette sombre et terrible histoire, cette action atroce, deux vaudevillistes l'ont transportée à la scène. L'entreprise était difficile, mais nos deux auteurs, rompus a toutes les roueries du métier, — ce n'était rien moins que Scribe et Mélesville, — crurent pouvoir réussir. De la Grande Dretèche ils firent un drame en deux actes, représenté sur le théâtre du Gymnase le 4 janvier 1836, et intitulé Valentine.

Valentine est la femme d'un colonel de la Grande Armée, l'Italien Valdini, jaloux, brutal, féroce et bigame par-dessus le marché. Longtemps elle a combattu son amour pour un jeune réfugié espagnol, le comte de Lara \ mais, un jour, avertie, par une lettre venue d'Italie, du cas pendable où s'est mis le colonel, elle consent à recevoir le comte. A peine est-il dans sa chambre, que Valdini, parti en apparence pour un long voyage, revient soudainement. Où se cacher? Lara se blottit en un certain recoin perdu dans la muraille et sans issue. Le colonel, qui a tout découvert et qui a son projet, demande à souper, en même temps qu'il fait appeler un maçon du voisinage. Les domestiques apportent le souper; le maçon vienl avec son plâtre, ses brique- et sa truelle. Les époux se niellent à table; le maçon se met à l'ouvrage. Le colonel regarde sa femme en mangeant ; le maçon élève son mur en chantant. L'Espagnol ne bouge pas. On entend sur le pavé de la cour le bruit d'une chaise de poste; une femme en costume de voyage se précipite dans la chambre. C'est une Italienne, la première Mme Valdini, qui vient relancer en France son bigame et le coffre dans sa berline. Le ma-

çon abat aussitôt ce qu'il a édifié. Lara sort tout blanc de sa cachette. Valenline lui promet sa main, pendant que de la sienne il secoue son plâtre frais. Le mélodrame finit, comme tout finit au Gymnase, par des chansons. Au lieu de l'appeler Valentine, MM. Scribe et Mélesville, qui avaient emprunté à Balzac l'idée de leur pièce, et à lord Byron le nom de leur héros, auraient pu, pendant qu'ils y étaient, emprunter aussi à Alfred de Vigny le nom de sa jolie comédie : Quitte pour la peur!

Aussi bien que les théâtres de vaudevilles, les théâtres de drames devaient faire des emprunts à Balzac. Le 23 juin 1837, ce fut le tour de l'Ambigu-Comique, avec le Gars, drame en cinq actes et en six tableaux, par M. Antony Béraud.

Le Gars n'est autre chose qu'une adaptation du premier roman de Balzac, les Chouans.

11 y a dans ce roman, à côté de l'histoire de Marie de Verneuil et du marquis Alphonse de Montauran (le Gars), un tableau de l'insurrection bretonne de 1799, et une peinture des lieux où se déroule l'action, la ville de Fougères, le plateau de la Pèlerine, les vallées du Nançon et du Couesnon. Des trois parties dont se compose ainsi l'œuvre du grand romancier, les deux dernières sont de beaucoup les plus remarquables. Les descriptions sont de tout premier ordre, à la fois larges et minutieuses, exactes et poétiques. Naturellement, il n'y en a pas trace dans le drame d'Antony Béraud. 11 ne pouvait guère non plus mettre sous les yeux du spectateur le tableau de l'insurrection, avec ses scènes multiples, avec ses péripéties qui changent d'heure en heure, dans un cadre sans cesse renouvelé. Restait l'histoire de Marie de Verneuil et d'Alphonse de Montauran. C'est elle qui fait tout le sujet du Gars, mais il se

trouve, par malheur, que cette histoire est assez embrouillée, et que l'héroïne est, au fond, médiocrement intéressante. N'a-t-elle pas accepté du ministre Fouché la mission de se rendre en Bretagne pour séduire le marquis et le livrer au gouvernement ? Sans doute, ni Balzac ni, après lui, Antony Béraud n'en ont fait une vulgaire espionne. « C'était, dit Balzac, une créature d'un caractère bouillant et impétueux, une âme'riche d'exaltation qui haïssait la trahison autant que personne.... Cette femme avait vu jusqu'alors passer sa vie comme une ombre insaisissable, en voulant toujours la saisir.... Irritée par une multitude de désirs trompés, lassée d'une lutte sans adversaires, elle arrivât alors, dans son désespoir, à préférer le bien au mal, quand il s'offrait comme une puissance ; le mal au bien, quand il présentait quelque poésie ; la misère à la médiocrité, comme quelque chose de plus grand; l'avenir sombre et inconnu de la mort, à une vie pauvre d'espérances ou même de souffrances. » Elle a bien, il est vrai, consenti à servir, dans une certaine mesure, les desseins de Fouché, mais elle se réserve de les contrarier au besoin. Elle n'a pas décliné le rôle esquissé pour elle par le ministre de la police, mais elle entend le jouer à sa façon. Ce qui la tente dans cette avenlure, c'est son côté romanesque ; c'est qu'il y a au bout le péril et le mystère, l'amour peut-être et peut-être la mort. Antony Béraud a compris que mettre à la scène un tel caractère, à ce point énigmalique et compliqué, était au-dessus de ses forces. D'autre part, il ne pouvait lias, sous peine de rendre son héroïne odieuse, en faire un émissaire de Fouché. 11 l'a donc dégagée de toute compromission avec le ministre de la police. Marie de Verneuil ne sera pour rien dans les embûches tendues au marquis de Montauran, et qui, toutes, se-

ront l'œuvre du misérable Vaublas, — le Corentin de Balzac.

Si l'auteur du Gars, en traçant le personnage de Marie de Verneuil, s'est un peu écarté de son modèle, il a, pour tout le reste, suivi le roman et copié Balzac, changeant seulement quelques noms, faisant de Corentin Vaublas, du commandant Hulot le commandant Rabaud, de l'adjudant Gérard le capitaine Gilbert, de Mme du Gua Saint-Cyr Mme de Montbriant, de Marche-à- Terre Met-à-Bas, et de Galope-Cliopine Yide-Piché. Jules Janin écrivait, au sortir de la représentation : « Le Gars, c'est le Dernier Chouan 1. Qui lit le roman voit le mélodrame. Qui voit le mélodrame lit le roman 2. » Le dénouement seul était complètement changé. Dans le roman, au dernier chapitre, le marquis de Montauran et Marie de Verneuil se donnent rendez-vous la nuit, dans la maison de cette dernière, à l'entrée de la ville de Fougères. Un vieux prêtre y sera et bénira leur union. Les deux époux quitteront ensuite la Bretagne et gagneront l'Angleterre. Le policier Corentin a surpris leur secret, et, à l'heure même où le prêtre prononce sur eux les paroles sacrées, les Bleus investissent la maison. Lorsqu'aux premières lueurs du jour, le marquis essaie de s'échapper, il tombe presque aussitôt mortellement blessé. Pendant ce temps, Marie, qui n'a rien vu et qui est décidée à sacrifier sa vie pour sauver celui dont maintenant elle porte le nom,, revêt les habits du Gars et sort d'un autre côté. Prise pour le chef des Chouans, elle succombe, elle

1 La première édition du roman de Balzac avait paru en mars 1829 sous le titre de : le Dernier Chouan ou la Bretagne en 1800. La deuxième édition, publiée en 1834. était intitulée : les Chouans ou la Bretagne en 1799, titre que l'ouvrage a toujours gardé depuis.

2 Journal des Débats du 26 juin 1837.

aussi, après une lulle héroïque, sous les baïonnettes des républicains.

Le mélodrame est moins impitoyable que le roman. Le capitaine Gilbert, quelques jours auparavant, a été arraché par le Gars des mains de Met-à-Bas et de deux autres chouans qui allaient le massacrer. Il sauve à son tour le marquis. A ce moment d'ailleurs, le commandant Rabaud parait sur l'esplanade du château, envahie par les soldats, les chouans et les habitants de Fougères. 11 annonce qu'il vient de recevoir un décret d'amnistie, et que Napoléon Bonaparte est nommé empereur des Français. Le Gars est appelé à Paris : il jure de s'y rendre et de mettre son épée au service du pacificateur de la France. La toile tombe, aux cris répétés par tous de Vive l'Empereur!

Antony Béraud avait eu soin d'écrire en tète de son drame : La scène se passe à Fougères et dans les eu rirons, dans les premiers mois de 1799. Dans les premiers mois de 1799, le 18 brumaire n'avait pas encore eu lieu. Mettre à cette date la proclamation de l'Empire, c'était peut-être aller un peu vile en besogne. Mais on n'y regardait pas de si près à l'Ambigu-Comique, en 1837. Le cas, après tout, était d'autant moins pendable, qu'avec cet anachronisme patriotique ce brave Antony Béraud assurait à sa pièce vingt représentations de plus.

L'Ambigu avait à peine cessé de faire figurer le Gars sur son affiche, que le Gymnase annonçait, sur la sienne, le 11 novembre 1837, un vaudeville en un acte, dont le litre, à tout le moins, était original :

A -f- Ms = 0 + X

ou le Rêve d'un savant

par M. X.

L'X du Gymnase n'était pas un inconnu. C'était M. Bayard, multiplié par M. de Biéville. Après avoir si bien réussi avec Félix Grandet, le vigneron de Saumur, il se flattait de n'être pas moins heureux avec Balthazar Claës, le chimiste de Douai.

Tout le monde connaît ce merveilleux récit, l'un des plus beaux de la Comédie humaine. Mis dans l'alambic du vaudevilliste, traité selon la formule en usage au Gymnase, le roman de Balzac avait donné un précipité dont voici l'analyse.

M. Claës est un chimiste de Paris (est-ce qu'il y a des chimistes en province?). Auteur de plusieurs découvertes qui ont rendu son nom célèbre, il se présente à l'Académie des sciences et se met sur les rangs pour une chaire vacante au Collège de France. Une intrigue fait échouer sa double candidature. Comme un malheur ne vient jamais seul, il perd au même moment sa fortune. Pris de découragement, il quitte Paris, avec sa femme et ses deux enfants, Jules et Louise, et va s'ensevelir en province, aux environs de Douai, dans un petit village, où il pourra continuer en paix ses travaux. Claës cherche Y Absolu ; il veut faire de l'or et décomposer l'azote ; il espère arriver au diamant. Pendant que, tout entier à sa folie, il jette dans ses fourneaux et ses cornues ses dernières ressources et celles de sa famille, sa femme meurt : il y prend à peine garde; son fils se voit forcé de renoncer à l'École polytechnique, faute de pouvoir y payer sa pension : il n'en a nul souci ; sa fille dépérit : il ne le voit pas. Quelque temps avant de mourir, Mmc Claës avait confié à un notaire, M. Dubreuil, quelques milliers de francs, économisés à grand'peine, et qui pourront plus tard sauver ses enfants de la misère. M. Dubreuil est mort, lui aussi. Son jeune successeur, M. Eugène, apporte la

28 i CHAPITRE XI.

somme déposée dans son étude, la remet à Mlle Claës et lui fait promettre de ne pas s'en dessaisir. M. Claës voit les billets de banque de sa fille ; il la supplie de les lui donner, il se traine à ses genoux, il baigne ses pieds de larmes, il dit qu'il va se tuer et il se tuera peut-être : « Donne-moi cet argent, ma fille, je te rendrai des tonneaux de diamants. » Louise cède, à la condition qu'il jurera de ne pas poursuivre ses malheureuses expériences. 11 jure.... et dès qu'il tient l'argent, il achète du charbon et rallume ses fourneaux. Vne explosion retentit dans le laboratoire.... 3 degrés d'ébullilion de plus, et la formule, si vainement et si laborieusement cherchée, était trouvée !

Le vieux savant s'avoue vaincu. Il jure, pour tout de bon celte fois, qu'il ne recommencera plus. D'ailleurs, M. Eugène, qui aime Louise el qui a fait en secret des démarches en faveur de M. Claës, lui apporte sa nomination de professeur de chimie au Collège de France. Tout le monde part pour Paris. Louise épouse M. Eugène. Jules entre à l'École polytechnique, et son père entre à l'Institut. A chacun son lot : le Savant de MM. Bavard el de Biéville devient académicien; le Balthazar Claës de Balzac se contentera d'être immortel.

A -j- Mo = 0 -f- X n'eut qu'un petil nombre de représentations, malgré le lalent déployé par Bouffé dans le rôle de Claës. MM. Bayard el de Biéville, en tirant du chef-d'œuvre de Balzac une si médiocre pièce, avaient résolu du même coup deux problèmes également difficiles : celui de faire du plomb avec de l'or, — et celui de ne pas faire d'argent avec Bouffé I.

A l'heure où le Gymnase infligeait ainsi les palmes vertes à ce pauvre Balthazar Claës, Balzac corrigeait les

1 Théophile Gautier, la Presse du 20 novembre 1837.

épreuves d'un nouveau roman, qui parut au mois de décembre 4837, avec ce titre : Histoire d>j la grandeur et de la décadence de César Birotteau, marchand, parfumeur, chevalier de la Légion d'honneur, adjoint au maire du deuxième arrondissement de la ville de Paris. Le 4 avril 1838, un de nos plus habiles dramaturges, M. Eugène Cormon, faisait représenter sur le théâtre du Panthéon ' César Birotteau,, drame-vaudeville en trois actes.

Le premier acte se passe dans la boutique de la Reine des roses, au numéro 397 de la rue Saint-Honoré, près de la place Vendôme. Birotteau, qui a fait dans la parfumerie une assez grosse fortune, grisé par son succès commercial, rêve de se lancer dans la politique ; mais auparavant il lui faut devenir millionnaire. Malgré les sages conseils de sa femme, il fait des affaires avec l'agent de change Du Tillet, un aigrefin dont il est la dupe. Il spécule en grand sur « les terrains de Chaillot » et signe des billets pour une somme considérable. Tout semble d'ailleurs lui sourire. Une forte hausse se produit sur ses terrains. Le roi le nomme chevalier de la Légion d'honneur. Ouvriers et ouvrières, employées et commis, viennent, à celte occasion, complimenter et couvrir de fleurs l'heureux propriétaire de la Reine des roses. Cette petite manifestation, organisée par Du Tillet, termine le premier acte et remplace le fameux bal par lequel s'ouvre le roman et qui fut » la dernière flammèche d'une prospérité de dix-huit années prête à s'éteindre. »

Au second acte, nous ne sommes plus dans la modeste boutique où César a fait sa fortune, mais dans un

1 Le théâtre du Panthéon, situé dans la rue Saint-Tacques. a été démoli en 1^40.

élégant salon, décoré par les soins de M. Grindot, un des premiers architectes de la capitale. La spéculation sur les « terrains de Chaillot » s'annonce décidément comme une affaire superbe. Sûr de réussir, se voyant bientôt sous-préfet — n'est-il pas déjà adjoint au maire du deuxième arrondissement? — le chevalier Birotteau veut que sa fille épouse au moins un notaire de Paris. Aussi, quand un de ses anciens commis, Anselme Popinot, maintenant à la tète d'une maison de drogueries, rue des Cinq-Diamants, vient lui demander la main de Mlle Césarine, il reconduit poliment. Une si riche héritière n'est pas pour faire un si petit mariage. A peine le malheureux Popinot est-il sorti, que le caissier du parfumeur lui annonce que M. Roguin, son notaire, a pris la fuite et a emporté ses fonds; que, d'autre part, Du Tillet, abusant de sa signature, a mis en circulation des effets dont l'échéance est venue et que la caisse est hors d'état de payer. C'est la ruine. Dès demain, César Birotteau, chevalier de la Légion d'honneur, juge au tribunal de commerce, déposera son bilan. Anselme Popinot a tout appris; il accourt et demande dé nouveau la main de Césarine. De nouveau le père refuse : « Mon ami, dit-il, ce n'est pas possible, on n'épouse pas la fille d'un failli. »

Soutenu par l'amour de sa femme et le courage de sa fille, par le dévouement de ses amis, au premier rang desquels est toujours l'admirable Popinot, César parvient à payer tous ses créanciers, intérêts compris. Il obtient de la cour royale un arrêt de réhabilitation. Sa femme rattache à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur. Il ouvre les bras à Anselme Popinot, qui va devenir son gendre, et tous les personnages de la pièce chantent ce chœur final :

Plus de craintes, d'alarmes !

Le ciel comble nos vœux ; Il sèche enfin nos larmes Et nous rend tous heureux.

Ce dénouement bourgeois, je n'ai pas besoin de le dire, appartient tout entier à M. Cormon. Celui de Balzac est bien autrement dramatique, et il me semble qu'il ferait grand effet au théâtre. Le contrat de mariage de Césarine et d'Anselme Popinot doit se signer dans l'ancien appartement de César Birolteau, qu'Anselme a racheté. Tout y est resté intact; les moindres choses ayant appartenu à César et à sa femme ont été religieusement conservées. Anselme a rêvé de donner son bal de noces dans ce salon où, au milieu d'une fête inoubliable, Césarine dans toute sa gloire s'était promise à lui, l'humble droguiste. 11 y aura moins de inonde, sans doute, mais aucun des amis de César ne manquera. Césarine sera, comme le soir du fameux bal, habillée en crêpe blanc, une couronne de roses blanches sur la tète, une rose à son coté. Mrae Birotteau revêtira une fois de plus cette robe de velours cerise, garnie de dentelles, à manches courtes ornées de jockeis, dans laquelle, pendant un seul jour, elle avait brillé d'un éclat si fugitif! Tout a été préparé à l'insu de Birotteau. Lorsque, le soir, à quatre heures, il rentre dans son ancienne maison pour le dinerqui doit précéder le bal; lorsqu'il voit, au bas de l'escalier, sa femme en robe de velours cerise, Césarine, M. Lebas, le président du tribunal de commerce, le comte de Fontaine, l'abbé Loraux, le vicomte de Vandenesse, le baron de la Billardière. l'illustre Vauquelin, un léger voile se répand sur ses yeux. Les lieux aimés, les chers souvenirs, le bonheur d'autrefois et le bonheur présent, les nobles amitiés, le respect, l'affection, l'honneur, tout cela lui

esl apparu à la fois dans une vision éclatante. L'émotion a été trop forte. César Birolteau prend le bras de sa femme et lui dit à l'oreille, d'une voix étouffée : « Je ne suis pas bien ! » Elle le conduit dans sa chambre; il se précipite dans un fauteuil, disant : « Monsieur Loraux ! » L'abbé Loraux, son ami et son confesseur, vient, suivi des convives et des femmes en habit de bal, qui tous s'arrêtent et forment un groupe stupéfait. César serre la main de son confesseur et penche la tète sur le sein de sa femme agenouillée. « Voici la mort du juste, » dit l'abbé Loraux d'une voix grave, et le geste du saint prêtre indiquait au ciel un martyr à décorer de la palme éternelle t !

1 Césco- Bivotteau, chap. xvi.

LA COMÉDIE HUMAINE AU THEATRE (Suite et fin)

Dieu vous bénisse ! — Jules Janin et Alfred de Vigny. — La Victoire du mari. — Lise; Balzac ! — Les Treize d'Eugène Scribe. — Le Shérif et Maître Cornélius — Au Cirque-Olympique. — Le Cheval du diable. — Honorine et la Protégée sans le savoir — M. Clairville et la Cousine Bette. — Madame Marneffe ou le Père prodigue. — La Peau de chagrin à l'Ambigu. — Un feuilleton de Henri de Pêne. — Le Lys dans la vallée, de Tbéodore Barrière. — Noblesse oblige et le Bal de Sceaux. — Les Treize de Ferdinand Dugué. — Le Cousin Po?is. — Lydie. — Les Chouans. — Conclusion.

L'auleur de la Comédie humaine venait d'avoir les honneurs du Panthéon. L'année suivante, il eut ceux du Palais-Royal.

Théophile Gautier, dans la Presse du 11 mars 1839, parle d'un vaudeville qui a, dit-il, pour point de départ une anecdote empruntée sans vergogne à la Physiologie du mariage i. Dieu vous bénisse! tel était le titre de ce vaudeville, joué pour la première fois sur le théàLre du

1 Ce feuilleton de Théopbile Gautier n'a pas été reproduit dans son Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, 6 vol. in-18, Hetzel, éditeur, 1858.

-290 CHAPITRE XIT.

Palais-Royal, le 14 février 1839. Ses auteurs, MM. Ancelot el Paul Duport, avaient tiré d'une page de Balzac, dans sa XXIe Méditation, une pièce des plus piquantes. Ce n'était qu'une bluette, sans doute, mais qui fut très prisée du public. Jules Janin en disait dans les Débals : « C'est un joli petit acte, à tout prendre, et qui finit d'une façon plaisante.... Vous verrez que cette petite comédie, qui est très jolie, aura été faite pour le Vaudeville et se sera égarée, chemin faisant, au théâtre du Palais-Royal '. »

Balzac, du reste, dans sa Physiologie du mariage, s'était fait un jeu de multiplier à plaisir les sujets de comédie. Est-ce qu'on ne retrouve pas, dans sa XXV II" Méditation, ridée, l'anecdote sur laquelle Alfred de Vigny a brodé sa jolie saynète, Quitte pour la peur, représentée pour la première fois à l'Opéra, le 30 avril 1833? De la XIIIe Méditation est sortie la Victoire du mari, spirituelle petite comédie de M. Charles-Hubert Nô, jouée en mai 1857, sur le théâtre du Panthéon- Dramalique, rueTaranne 2. La Physiologie du mariage a également donné naissance à une comédie en un acte et en prose, de MM. Eugène Nus el Raoul Bravard, représentée à l'Odéon, le 20 janvier L865, sous ce titre : Lisez Balzac! En dépit de son titre, et bien que ses auteurs fussent de fervents Balzaciens, la pièce de

1 Jo», -uni des Dtbats, 18 février LÉ

* Il ne faut pas confondre ce Théâtre avec le Panthéon de 1838. sur lequel fut joué César Birotteau. Le Panthéon-Dramatique de 1857 riait au petit théâtre improvisé, rue Taranne, dans un local loué précédemment à un pensionnat de demoiselles, et qui est occupé actuellement par la Société de j-'éuirraphie du boulevard Saint-Germain. C'était une scène bourgeoise, et la troupe se composait d'amateurs, pour la plupart étudiants en droit. C'est ainsi que, dans la Victoire du mari, le principal rôle, celui du marquis de N Qond, fut joué avec beaucoup d'entrain par M. Anatole Cerfberr, le futur auteur du /.' die humai

l'Odéon concluait à ceci : Vous ferez sagement de ne pas lire.... la Physiologie du mariage!

Nous étions tout à l'heure à l'Opéra; voici venir le tour de l'Opéra-Comique. Ce théâtre joua, le 15 avril 1839 • , les Treize, paroles de MM. Scribe et Paul Duporl, et, le 2 septembre, le Shérif, paroles de Scribe. Halévy avait composé la musique des deux pièces.

Les Treize! Plus hardi que son confrère Ancelot, qui avait tout simplement remplacé les Treize par l'ami Grandet, chirurgien-major de la garde impériale, Scribe avait-il mis à la scène l'étonnante figure de Ferragus, chef des Dévorants? Allait-on retrouver là, mise en couplets et ornée de flons-flons, l'histoire de cette association mystérieuse dont Balzac avait dit à la première page de son roman : « 11 s'est rencontré, sous TEmpire et dans Paris, treize hommes également frappés du même sentiment, tous doués d'une assez grande énergie pour être fidèles à la même pensée, assez probes entre eux pour ne point se trahir alors même que leurs intérêts se trouvaient opposés ; assez profondément politiques pour dissimuler les liens sacrés qui les unissaient; assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois ; assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour avoir presque toujours réussi dans leurs desseins; ayant couru les plus grands dangers, mais taisant leurs défaites ; inaccessibles à la peur et n'ayant tremblé ni devant le prince, ni devant le bourreau, ni devant l'innocence ; s'étant acceptés tous tels qu'ils étaient, sans tenir compte des préjugés sociaux; criminels sans doute, mais certainement remarquables par quelques-unes des qualités qui font les

1 L/Opéra-Comique, en 1839, était à la salle des Nouveautés, place de la Bourse. Il ne revint à la salle Favart que le 10 mai 1840.

grands hommes, et ne se recrutant que parmi les hommes d'élite. Enfin, pour que rien ne manquât à la sombre et mystérieuse poésie de cette histoire, ces treize hommes sont restés inconnus, quoique tous aient réalisé les plus bizarres idées que suggère à l'imagination la fantastique puissance faussement attribuée aux Manfred, aux Faust, aux Melmoth; et tous aujourd'hui sont brisés, dispersés du moins. Ils sont paisiblement rentrés sous le joug des lois civiles, de même que Morgan, l'Achille des pirates, se fit de ravageur colon tranquille, et disposa sans remords, à la lueur du foyer domestique, des millions ramassés dans le sang, à la rouge clarté des incendies '. »

Les Treize de Scribe sont de jeunes seigneurs napolitains qui opèrent dans le pays de Fra Diavolo. Riches, légers, frivoles, leur association n'a rien de dangereux pour l'État. Ils ne se sont unis que pour mieux chanter, rire et boire et, au besoin, se prêter main-forte dans leurs entreprises amoureuses. Voici, du reste, comment les définissait le critique dramatique du Moniteur, l'honnêle M. Sauvage : « L'unique but, disait-il, de ces nouveaux Jocondes est d'enjùler, de trahir les jeunes beautés de l'antique Parthénope '-. » L'Antique Parthénope.... les Nouveaux Jocondes.... Décidément, de l'œuvre de Balzac, M. Scribe n'avait pris que le litre.

Le Shérif, au contraire, est bel et bien emprunté a un conle du grand romancier, à Maître Cornélius.

Imprimé pour la première fois dans la Revue de Paris en décembre 1831, Maître Cornélius fail partie des Etudes philosophiques. La scène se passe à Tours, en

1 Balzac, préface de l'Histoire des Treize. - Moniteur du 18 avril 1839.

1479. Cornélius Hoogworsl, ancien négociant brabançon, devenu l'argentier du roi Louis XI, habile seul avec sa sœur un logis contigu à l'hôtel du comte de Saint-Vallier, le vieil époux de Marie de Sassenage, fille naturelle du roi. Soupçonneux autant qu'avare, l'argentier a fait pendre successivement quatre de ses apprentis accusés de vol, et que la rumeur publique dit innocents. Un soir, Georges d'Estouteville, gentilhomme tourangeau qui aime la femme du comte de Saint-Vallier et veut se rapprocher d'elle, se présente chez Cornélius comme un compagnon flamand, et l'entortille si bien qu'il est admis à passer la nuit sous son toit. De la chambre où l'argentier l'enferme à double tour, il a vite fait de passer dans l'hôtel voisin. Mais, au retour de son expédition, pendant qu'il dort à poings fermés, il est réveillé par les archers du grand prévôt Tristan, qui le conduisent au château du Plessis. Accusé de vol par Cornélius, comme tous les apprentis qui l'ont précédé, il va être pendu comme eux; la comtesse de Saint-Vallier survient heureusement et demande sa grâce au roi. Pour plaire à sa fille sans léser les droits de son compère l'argentier, Louis XI se décide à instruire le procès lui-même. Avec son flair de vieux juge, il ne tarde pas à découvrir que maître Cornélius, atteint de somnambulisme, se vole très adroitement à luimême, toules les nuits, ce qu'il a de plus précieux, et le cache si bien que ni lui ni les autres ne le peuvent retrouver. Obligé maintenant de se méfier de lui-même plus encore que des autres, sentant peser sur lui les soupçons de son maître, craignant que le roi ne déterre avant lui son trésor et ne se l'approprie, — tous les trésors enfouis en France ne sont-ils pas au roi ? — en proie à des veilles affreuses, seul avec la nuit, le silence, le remords, la peur, l'avare succombe enfin

294 CHAriTRE XII.

aux horreurs du supplice que son avarice lui a créé. Il se coupe la gorge avec un rasoir.

11 y a, dans cette simple nouvelle, une élude philosophique profonde, en même temps qu'une étude historique des plus remarquables. Le Louis XI de Maître Cornélius est aussi largement peint, aussi vivant et aussi vrai que le Louis XI de Quentin Durward.

Ni l'élude historique ni l'étude philosophique n'étaient pour attirer et retenir Scribe. Son premier soin a été de s'en débarrasser. De l'œuvre de Balzac, il n'a pris que le côté purement anecdolique. 11 a, du reste, changé l'époque et le lieu de la scène. A l'argentier de Tours il a substitué un honnête shérif de la ville de Londres, John Turnel, qui voit partout des voleurs et qui a transformé en une forteresse l'hôtel où il vit seul avec sa fille Camilla et Keat, sa cuisinière. Edgar, l'amoureux de Camilla, et le matelot William York, l'amoureux de Keat, parviennent, grâce a d'habiles déguisements, à pénétrer dans la place, l'n jour, deux jours se passent ; le shérif est volé une fois, deux fois. Il soupçonne tout le monde et s'épuise en vaines recherches. Comme il ne lui vient pas a l'idée de s'arrêter lui-même, bien qu'il soit le seul et véritable voleur, à cent lieues de se douter qu'il soit somnambule (c'est la seule chose qu'il ne soupçonne pas), il poursuit ses enquêtes et met sur les dents ses meilleurs limiers, mais il revient toujours bredouille. Devenu la fable de la ville, lui qui était la terreur de la Cité, moqué même des femmes et des enfants, tourné en ridicule par ses propres constables, il ne se lue pas cependant, comme autrefois maître Cornélius. Il dévore son humiliation et se console en mariant sa fille et sa cuisinière. Tout le monde est invité à la noce, même les constables.

Balzac, en 1841, dans sa nouvelle intitulée la Fausse

maîtresse, avait pris au Cirque-Olympique une des plus amusantes figures de sa Comédie humaine, Malaga- Turquet, la célèbre écuyère. Le Cirque-Olympique, à son tour, ayant besoin d'un sujet de pièce, l'alla demander aux œuvres de Balzac. Le 28 février 1846, il donnait à son public le Cheval du diable, drame fantastique en cinq actes et seize tableaux, par M. Villain de Saint-Hilaire.

Un pauvre paysan porte envie aux grands de la terre. Le diable lui apparaît sous la forme d'une bohémienne: « Veux-tu voir tous tes souhaits accomplis, monte sur ce cheval ; il te portera où tu voudras ; il le fera franchir toutes les distances et tous les obstacles. Vouloir, pour toi, ce sera pouvoir. Seulement, la réalisation de chacun de tes souhaits te coûtera cinq ans de vie. » Le pacte est conclu. L'ambitieux paysan croit pouvoir s'arrêter aussitôt après son premier souhait, celui qui l'aura fait riche et puissant. Mais, dans cette voie, s'arrèle-t-on jamais? Plus il monte, plus il voit s'élargir l'horizon de son ambition et de ses désirs. Dans sa course folle, il dépense, il consume sa vie. 11 brûle les étapes, et déjà voilà qu'il arrive au terme fatal, à la mort, à l'enfer. C'est la donnée de la Peau de chagrin.

En cette même année, Scribe, pour la troisième fois, fit un emprunt à Balzac. La Protégée sans le savoir, comédie en un acte jouée au théâtre du Gymnase, le 5 décembre 1846, est une de ses meilleures pièces. Elle est prise d'Honorine, une des œuvres les plus intéressantes du grand romancier, et pourtant une des moins connues.

Dans la nouvelle de Balzac, le comte Octave de Bauvan, mari d'Honorine, vit seul en son hôtel de la rue Payenne, grave, taciturne, morose, indifférent en apparence à la vie extérieure. Sa femme, qu'il aimait à la

folie, mais dont il n'avait pas su se faire aimer, l'a quitté depuis sept ans. Elle aussi vit seule : celui qu'elle avait suivi est mort. Restée sans ressources, obligée de vivre du travail de ses mains, elle fabrique des fleurs. A peine terminées, elles trouvent acheteur à des prix exorbitants. En revanche, c'est à des prix étonnants de bon marché quelle-même obtient tout ce qu'elle désire. Son propriétaire lui loue, pour quelques centaines de francs, rue Saint-Maur, un charmant pavillon, avec un jardin et une serre superbe. Sa cuisinière, un cordon bleu, se contente d'un petit gage. Des revendeuses à la toilette lui font payer des cachemires entièrement neufs moins chers que, à d'autres, de vieux tartans. Pendant ce temps, dans son hôtel désert, M. de Bauvan contemple, avec des yeux pleins de larmes, ses armoires pleines, du bas jusqu'en haut, de fleurs artificielles. C'est lui, en effet, qui, sans qu'elle en sache rien, protège Honorine, C'esl lui qui achète ses fleurs, paie smi loyer et ses cachemires, et aussi son cordon bleu. 11 n'est pas de ruses et de machinations qu'il n'emploie pour faire naitre dans l'esprit de la comtesse l'idée d'un retour. Celte idée, Honorine la repousse, même lorsque tout lui est révélé. Certes, elle ne méconnait pas ce qu'il y a de grand dans la conduite de son mari, de généreux dans son pardon, de noble dans son amour, de sublime dans sa bonté. Elle ne cède pas pourtant; elle s'obstine dans cet entêtement de l'honnête femme qui a failli et croit qu'un pardon accepté la dégraderait. Lorsqu'à la fin, vaincue, résignée, elle rentre à l'hôtel de Bauvan, elle meurt de la réconciliation.

Hélène, — l'Honorine d'Eugène Scribe, — est une jeune orpheline qui n'a, elle aussi, pour vivre, d'autre ressource que son travail. Elle ne fabrique pas de

fleurs; mais elle dessine, elle peint, et chacune de ses toiles est aussitôt couverte d'or par un brocanteur de tableaux, le vieux Crosby. Derrière le brocanteur, il y a un amoureux, lord Albert Clavering, membre du Parlement. Comme le Shérif, la pièce du Gymnase se passe en Angleterre. Hélène naturellement ne se doute de rien. Lorsqu'elle apprend la vérité, elle renonce sur-lechamp au bien-être dont elle est entourée ; elle ne veut rien garder de sa petite fortune. Plutôt vivre dans le dénuement que d être la protégée d'un grand seigneur. Ému de son désintéressement, touché de sa vertu non moins qu'épris de sa beauté, lord Clavering ne demanderait pas mieux que de l'épouser, s'il n'était pas fiancé avec la fille de lord Dunbar. Heureusement, celle-ci, en se faisant enlever par un jeune fat, lord Tressillyan, simplifie la situation, lève l'obstacle et permet d'arriver au dénouement obligé L

Le public, comme lord Clavering, prit la jeune artiste sous sa protection. Comment, d'ailleurs, eût-il hésité? La pièce était bien faite, spirituelle, aimable. Elle se prêtait à merveille à faire ressortir les grâces ingénues de MUe Rose Chéri, qui joua délicieusement le rôle d'Hélène. Le succès fut immense :

Tout Paris pour Hélène eut les yeux de Paris.

C'est encore au Gymnase que nous retrouvons Balzac deux ans après, non plus avec Scribe, mais avec M. Clairville. Madame Marneffe ou le Père prodigue 2,

1 Ce sujet de la Protégée sans le savoir, que Balzac a si bien marqué de sa griffe qu'il l'a fait sien à jamais, avait déjà inspiré le roman et le théâtre. On le retrouve dans une très jolie nouvelle deMmeRiccoboni, Ernestine, et dans une spirituelle comédie de M. Roger, Caroline ou le Tableau .8 mars 1800).

2 Le Père prodigue est le titre donné par Balzac à la première partie de la Cousine Bette.

drame-vaudeville en cinq actes, fut représentée le 14 janvier 1849.

Madame Marneffe est tirée de la Cousine Bette. On y retrouve, avec Valérie Marneffe, le baron Hulot d'En y; sa femme, Adeline Fischer; ses enfants, Viclorin et Hortense ; son gendre, \Yenceslas Steinbock ; son frère, le maréchal Hulot; ses amis, Crevel, Marneffe et Montés de Montéjanos ; tous les personnages du roman, un seul excepté. Il est vrai que celui qui manque est tout justement le principal, la cousine Bette. Lisbeth Fischer (nommée Belle par abréviation) est la pensée et la cheville ouvrière de l'œuvre de Balzac. C'est elle dont la jalousie secrète amène les catastrophes qui, l'une après l'autre, écrasent tous les siens. Celle figure ôtée, celle effrayante personnification de l'envie qui dévore, dans les familles riches, les parents pauvres, une fois enlevée, l'œuvre du romancier n'a plus de sens. Cela n'était point pour troubler beaucoup M. Clairville, qui, non content de supprimer le cousine Belle, a fait subir ;i M""" Marneffe une transformation complète. De celte femme perdue, de ce démon de perversité, il a fait tout uniment une rosière.

Au lieu d'être, comme dans le roman, une Parisienne, fille naturelle du comte de Montcornet, la Valérie du Gymnase est une Brésilienne, fille d'un émigrant français, M. Morin. Le baron Hulot, quelque peu aidé par le parfumeur Crevel, a frauduleusement ruiné le père de Valérie; il a de plus lâchement séduit sa sœur, la trop candide Hermance. Valérie se donne pour mission de venger ce double crime el vient pour cela en Franc. Besoin est, pour mieux atteindre son but, qu'elle ait un chaperon. Marneffe, commis besogneux et fripon, se trouve là tout à point pour lui prêter son nom et jouer près d'elle le rôle de mari complaisant. La fausse

Mme Marneffe, qui est habile aulanl qu'elle est belle, n'a pas de peine à duper le baron Hulot et son amiCrevel : elle les ruine et les déshonore. Les choses en sont là, quand elle découvre que son père, avant de se rendre au Brésil, avait eu en France une troisième, ou plutôt une première fille, et que cette fille est justement Mme Hulot, la femme du baron, aujourd'hui réduite à la misère, ainsi que ses enfants, par les folles prodigalités de son mari. Le nouveau rôle de Valérie est tout tracé. Elle prend l'argent qui lui vient de Hulot et celui qu'elle tient de Crevel : cet argent lui appartient bien, puisque c'est celui de son père, et que le parfumeur et le baron n'ont fait après tout que le lui restituer, sans y avoir d'ailleurs aucun mérite. Elle en fait deux parts : l'une qui rétablira la fortune de sa sœur, l'autre qui lui servira de dot à elle-même, car elle va épouser le comte Montés de Montéjanos, un jeune Brésilien qu'elle aime depuis son enfance et auquel elle a toujours gardé sa foi. Au dernier acte, comme elle va se rendre à l'autel, les demoiselles d'honneur lui présentent, sur un coussin de satin blanc, une couronne avec un bouquet de fleurs d'oranger. Mme Hulot lui attache le bouquet. Comme à la fin de César Birotteau, — celui de M. Cormon, — tous les personnages chantent en chœur :

Célébrons ce doux mariage, Qui des époux comble les vœux.

Puisse-t-il être le présage De l'avenir le plus heureux I

Tout cela ne ressemblait guère au drame terrible de Balzac. Si loin qu'elle fût du roman, la pièce avait pour elle d'être arrangée avec beaucoup d'adresse. Il y a, au troisième acte, une belle scène, entre le maréchal Hulot, l'honneur même, et son frère, le baron Hulot la Honte.

Ferville était superbe dans le rôle du maréchal. Geoffroy, qui devait, deux ans plus tard, créer Mercadet, était excellent dans le personnage de Crevel. Ce n'était pas d'ailleurs un mince attrait pour le public de voir Mm0 Rose Chéri, la plus parfaite des ingénues, jouer un rôle de rouée. Le succès fut donc assez fructueux, et Balzac, qui était alors en Russie, ne laissa pas d'y trouver son compte, car il touchait le tiers des droits d'auteur. 11 écrivait à sa mère, de Wierzchownia, au mois de février 1849 :

.... N'oublie pas, je te prie, d'aller chez l'agent dramatique, qui demeure rue Saint-Marc, i ou G, au deuxième étage ; — M. Hostein te dira le nom ; — et là, tu toucheras ce qui peut me revenir de mon tiers dans Madame Marneffe, et un reste de compte de la Marâtre. Tu te feras connaître comme ma mère, et, au besoin, tu prieras l'agent de faire vérifier chez Gossart que ma procuration y existe en minute, afin de n'avoir pas la peine d'y prendre une expédition. Dès lors, il te paiera mes droits tous les 8 ou 10 de chaque mois. J'espère qu'à la longue ce tiers de Madame M'irne/fe me donnera une petite somme 1.

Après la mort de Balzac, les théâtres continuèrent d'exploiter ses romans et ses contes.

Au mois d'août 1881, l'Ambigu-Comique était dans le marasme. Sa meilleure actrice, MmeGuyon, la seule qui fût capable de remplir la salle, lui manquait. En attendant qu'elle lui fût rendue, il se demanda comment il pourrait faire patienter son public. Le récent succès de Mercadet 2 venait de remettre en faveur le nom de Bal-

1 Correspondance de H. de Balzac, t. II. p. 374. * Joue, nous l'avons vu, le 23 août 1S51.

zac. — « Faites-nous du Balzac, dit le directeur de l'Ambigu à un de ses fournisseurs habituels, M. Louis Judicis; ce sera bien le diable si cela ne nous fait pas gagner deux ou trois semaines. » M. Judicis avait depuis quelque temps sur le chantier un drame tiré de la Peau de chagrin. Il y mit la dernière main, et la pièce, hâtivement répétée, fut jouée le 6 septembre

Le drame de l'Ambigu * suit le roman presque pas à pas. 11 reproduit les principales scènes de la vie de Raphaël de Valentin, ses années de misère et ses jours de toute-puissance, l'histoire de sa passion pour Fœdora, « la femme sans cœur, » et celle du naïf amour de Pauline. Dans la pièce, comme dans le livre, Raphaël, à partir du moment où il est devenu possesseur de la peau de chagrin, voit tous ses désirs se réaliser. Seulement, à chacun de ses souhaits, elle se rétrécit ; et à cette diminution correspond chez lui une décroissance des jours qui lui sont comptés, si bien qu'il meurt à l'instant précis où la peau de chagrin est réduite à rien. Balzac du moins le fait mourir, mais non M. Judicis, qui se sépare ici de son auteur et change le dénouement.

La toile vient de tomber; on croit la pièce finie; tout le inonde d'ailleurs est mort, ou à peu près. Mais, à ce moment, le rideau se relève et laisse voir la mansarde de Raphaël, disposée absolument comme à la fin du premier tableau : Raphaël étendu sur son lit, Pauline agenouillée près de lui, à son chevet le docteur Eugène de Rastignac. M. Louis Judicis a fait un seul et même personnage de ces deux individualités, si vivan-

1 La Peau de chagrin, drame fantastique en cinq actes et sept tableaux, dont un prologue, et un épilogue, tiré du roman de H. de Balzac.

tes et si tranchées dans la Comédie humaine, Eugène de Raslignacet le docteur Horace Bianchon. Gabriel se réveille.... guéri ; car il a été malade, il a eu une congestion cérébrale. Toutes les scènes auxquelles le spectateur vient d'assister n'ont été que les rêves de son délire. La Peau de chagrin n'a jamais existé que dans son imagination.

Ce dernier tableau, dont il n'y a pas trace dans le roman, n'allait à rien moins qu'a détruire la pièce. Ce n'était qu'un vieux truc, le truc du Rêve, renouvelé de plusieurs mélodrames du boulevard, et en particulier de Victorine ou la nuit porte conseil l. Après avoir commencé par Balzac, M. Louis Judicis finissait par Du Mersan.

Le directeur de l'Ambigu complait médiocrement sur le succès. 11 se trouva pourtant que le public fil à la pièce un assez chaleureux accueil. Je lis dans le feuilleton de Henri de Pêne, qui faisait alors ses débuts, à YOpinion publique, comme critique théâtral :

L'Ambigu n'a mis au service du grand romancier que des croque-morts de seconde classe, pour enterrer le drame sans tambour ni trompette, aussitôt qu'il aura fait sa besogne de bouche-trou.... On ne comptait pas sur la pièce, on l'avait négligée, sacrifiée ; et elle a un succès malgré tout, elle attire et elle émeut. Dans certaines scènes, où le livre n'est pas trop complètement étouffé sous le drame, on respire tout à coup comme des bouffées de génie. Cela a suîïï pour enfler la voile, et le succès vogue à l'heure qu'il est 2.

La Comédie française, en 1849, avait refusé Mercadet. En 1853, à défaut d'une œuvre originale du grand

1 Victorine ou la nuit porte conseil, drame-vaudeville en cinq actes, par Du Mersan, Dupenty et Gabriel, représenté pour la première fois, le 21 avril 1831. sur le théâtre de la Porte Saint-Martin.

2 L'Opinion publique, numéro du 15 septembre 1851.

écrivain, elle donna une adaptation de l'un de ses plus célèbres romans. Son affiche du 14 juin annonçait la première représentation du Lys dans la vallée, drame en cinq actes et en pi'ose, tiré du roman de H. de Balzac.

De toutes les œuvres de Balzac, celle-ci était peutêtre la plus difficile à transporter au théâtre. C'est moins un roman et un drame « qu'un long- poème du cœur, qui se déroule au milieu des plus doux tableaux de la vie des champs, revêtus des teintes mélancoliques particulières à l'automne *. » Ce qui en fait l'attrait et la beauté, c'est la poésie, l'àme. Les événements y sont rares; en revanche, les analyses, les peintures du cœur y abondent. Or, de tout cela, poésie, âme, délicates et subtiles analyses, il n'y a pas l'ombre dans la pièce du Théâtre-Français. Ses deux auteurs, Théodore Barrière et Amédée de Beauplan, ont bien laissé leurs noms aux personnages, mais c'est à peu près tout. Félix de Vandenesse, ce simple, ardent et mélancolique enfant, dont le petit habit bleu-barbeau sent encore le collège, ils l'ont métamorphosé en un brillant officier de marine, avec l'épauletle et l'épée au côté; pour un peu, ils en auraient fait un ingénieur des ponts et chaussées. Lorsque Jacques, le fils de Mme de Mortsauf, est malade, ils ne s'attardent pas à peindre les angoisses de l'amour maternel. Ils ne prennent pas du roman les sentiments de la mère, ils donnent le croup à l'enfant, et croient que tout est dit parce qu'ils nous ont fait entendre sa toux sèche et haletante. Mme de Mortsauf, dans le roman, meurt chrétiennement, réconciliée avec Dieu, le repentir au cœur et le pardon aux lèvres. Dans le drame, elle meurt d'une mort toute

1 L'Œin-re de II. de Balzac par Marcel Barrière, p. 109. 1890.

païenne, que ne console aucune espérance, qu'aucun rayon n'illumine.

L'Odéon élait presque le seul théâtre qui, à cette date de 1849, n'eût pas encore donné de pièce tirée d'un roman de Balzac. Longtemps encore il tiendra rigueur à l'auteur des Ressources de Quinola; mais force lui sera bien de suivre à son tour le mouvement. Le 1er septembre 18o9, il représenta Noblesse oblige, comédie en cinq actes empruntée à l'une des plus jolies nouvelles de Balzac, le Bal de Sceaux t.

Emilie de Fontaine, fille d'un conseiller intime du roi Louis XVIII, s'est forgé un idéal : son futur mari devra être jeune, beau, riche, titré, pair de France, ou du moins en passe de le devenir. Au bal de Sceaux, elle s'éprend d'un jeune homme charmant, doué de toutes les distinctions imaginables, et qu'elle croit appartenir à une famille de vieille noblesse; mais elle refuse de l'épouser quand elle apprend qu'il s'appelle tout simplement Maximilien Longueville et qu'il est dans le commerce. Maximilien se marie ailleurs et oublie MUe de Fontaine. Devenu, à la mort de son père et de son frère aîné, un des plus riches banquiers de Paris, il est anobli par Charles X et appelé à la pairie : c'est alors le vicomte « Guiraudin de Longueville. » Si MUe de Fontaine eût accepté d'être sa femme, son lève se serait un jour trouvé réalisé. Le rêve s'est envolé. Ne trouvant plus de parti à sa convenance, Emilie se résigne à épouser son oncle, le vieux comte de Kergarouët, amiral en retraite, qui est perclus de

1 Le Bal de Sceaux, daté de Paris, décembre 1^29, parut pour la première fois avec le sous-titre de : ou le Pair de France, dans la première édition des Scènes de la vie privée avril 1830. Dans la première édition de la Comédie humaine, le Bal de Sceaux est dédie à Henry de Balzac (frère de l'auteur).

goutte et de rhumatismes.... et qui n'est pas pair de France.

L'auteur de Noblesse oblige a tiré très habilement parti de la nouvelle de Balzac. Seulement, il en a changé le dénouement, puisqu'aussi bien, au théâtre, dans la comédie, un dénouement heureux est de rigueur. Maximilien est resté fidèle à la jeune fille dont il a fait la connaissance au bal de Sceaux; ayant conquis la fortune et la gloire, il épouse Emilie, après l'avoir délivrée de la nécessité où elle allait se trouver, pour sauver son père, d'accepter pour mari un vieux marquis libertin.

La pièce eut un vif succès ; une scène était particulièrement remarquable, celle où les deux jeunes gens se révèlent leur passion sans prononcer un mot qui ait rapport à l'amour.

Noblesse oblige était le début au théâtre d'un écrivain aujourd'hui oublié, mais qui eut ce jour-là son heure de célébrité : il s'appelait Ange Le Roy de Keraniou.

Il est arrivé à certaines œuvres de Balzac d'être mises deux et trois fois à la scène par des auteurs différents. Nous l'avons vu déjà pour le Colonel Chabert et pour le Père Goriot. Nous le verrons tout à l'heure encore pour les Chouans. V Histoire des Treize, dont MM. Ancelot et Comberousse avaient déjà tiré une comédie, l'Ami Grandet, devait également fournir à deux autres écrivains, MM. Ferdinand Dugué et G. Peaucellier, le sujet d'un drame en cinq actes, les Treize, représenté sur le théâtre de la Gaité, le 28 décembre 1867.

Les auteurs ont fondu ensemble les deux premiers épisodes du roman, l'histoire de Mrae Jules Desmarets et celle de la duchesse de Langeais.

Clémence, femme de Jules Desmarets, un des plus

riches agents de change de Paris, est la fille de l'ancien forçat Ferragus, le chef des Treize. Son mari ignore le secret de sa naissance. Chaque jour, elle quitte son brillant hôtel de la rue Ménars, pour aller en cachette visiter son père, dans une vieille et pauvre maison de la rue Soly *. Un soupirant rebuté, M. de Maulincour, qu'une rencontre fortuite a mis sur la piste de ces visites mystérieuses, y fait imprudemment allusion devant M. Desmarets. Mme Jules ne peut, pour se justifier, révéler le secret terrible auquel la vie de son père est attachée. Elle meurt, au bout de quelques mois, des soupçons de son mari. La mort de Mmo Desmarets est une des plus belles pages de la Comédie humaine. Dans le drame, elle ne meurt pas ; elle disparait seulement et se réfugie, loin de Paris et de la France, au couvent de Sanla-Teresa, en Espagne. C'est en ce même couvent, situé au bord de la mer, sur une côte sauvage et déserte, que vient aussi se cacher la duchesse Antoinette de Langeais, lorsqu'elle se croit abandonnée par Armand de Montriveau. Si lointaine et impénétrable que soit leur retraite, les Treize finissent par la découvrir. Conduits par Ferragus et par Montriveau, ils arrivent au pied du rocher sur lequel se dresse le couvent de Sanla-Teresa. Les cloches sonnent à ce moment; dans la chapelle, les religieuses chantent les psaumes des agonisants. Qui donc va mourir? Ferragus et Montriveau poussent ensemble un cri : — Clémence! — Antoinette! Ils escaladent le rocher, franchissent la muraille. Ferragus reparait bientôt, tenant dans ses bras la duchesse évanouie. Comme il faut un mariage au dénouement d'un drame, Antoinette, qui

1 Ruelle disparue par suite de la reconstruction de l'hôtel des Postes.

n'a pas encore prononcé ses vœux, épousera le général. Sa malheureuse compagne vient d'expirer. Ferragus s'agenouille auprès du lit funèbre où repose Clémence, et, courbant le front : « Dieu seul est fort! » ditil. Ses compagnons s'éloignent ; il refuse de les suivre : il mourra où sa fille est morte.

Habilement arrangée, pleine de péripéties intéressantes, la pièce de MM. Ferdinand Dugué et G. Peaucellier fut remarquablement interprétée par Dumaine et Lacressonnière (Ferragus et Montriveau), Mmcs J. Clarens et Lia-Félix, sœur de Rachel (Clémence Desmarets et la duchesse de Langeais).

Le premier épisode des Parents pauvres — la Cousine Bette — avait été mis à la scène par M. Clairville. Le second épisode, le Cousin Pons, devait également tenter un auteur dramatique. Le 14 avril 1873, le théâtre de Cluny joua le Cousin Pons, drame en cinq actes, d'après le roman de H. de Balzac, par Alphonse de Launay.

« 11 faut que la peinture de la souffrance des humbles, qui sont l'immense majorité dans l'univers, prime enfin la fiction oiseuse et trop conventionnelle des raffinés de l'idéal. » Cette pensée de Proudhon pourrait servir d'épigraphe au récit de Balzac. L'auteur y retrace les souffrances et les tristesses de deux pauvres musiciens attachés à l'orchestre d'un petit théâtre, Sylvain Pons et son ami \Yilhelm Schmucke. Tandis que dans la Cousine Bette, la peinture du vice l'emporte sur celle de la vertu, dans le Cousin Pons, au contraire, la vertu est au premier plan. Le second de ces romans est comme la contre-partie du premier. Si la cousine Bette est le

type de la parente pauvre, dont le cœur gros d'envie déborde de haine pour une famille qui lui témoigne pourtant beaucoup d'affection, le cousin Pons représente la victime sublime et résignée d'une famille riche et âpre au gain, qui, après l'avoir renié pendant sa vie, s'empare de ses dépouilles après sa mort 1.

Les scènes dialoguées, tour à tour d'un comique achevé ou d'un pathétique profond, abondent dans le roman. Les conversations de la Cibot, l'affreuse portière, avec le malheureux Pons, dont elle est devenue la garde-malade ; celles non moins étonnantes de Kémonencq, le ferrailleur, avec la Cibol, sa complice, semblent écrites d'avance pour le théâtre. M. Alphonse de Launay n'a donc eu qu'à les couper dans le livre pour les transporter à la scène. Ce serait parfait, si M. de Launay avait jusqu'au bout suivi son modèle, et s'il n'avait pas fait à l'œuvre du maître des changements qui eu diminuent singulièrement la portée.

11 n'y a pas d'amour dans le livre de Balzac. Un drame sans amour ne se peut concevoir, parait il. M. Alphonse de Launay a donc imaginé d'introduire dans sa pièce une jeune orpheline, MUe Olga, fille du machiniste du théâtre où Sylvain Pons est chef d'orchestre. Elle est adoptée par les deux musiciens et vient demeurer avec eux dans leur petit appartement de la rue de Normandie, au Marais. Au dernier acte, elle épousera Fritz Brunner, un Werther millionnaire, qui voit en elle une sœur de Charlotte et qui l'aime pour ses cheveux d'un blond germanique.

M. Alphonse de Launay ne s'est pas contenté d'ajouter au Cousin Pons cet épisode oiseux et banal, il a complètement modifié le dénouement.

1 Marcel Barrière, VŒuvre de II. de Balzac, p. 240.

Dans Balzac, les parents riches de Pons, M. el Mmc Camusot de Marville, déshérités par le vieux musicien au profit de Schmucke, réussissent, grâce aux manœuvres de l'ex-avoué Fraisier, à dépouiller le trop candide Allemand et à se faire mettre en possession de la collection de tableaux et d'objets d'art réunie par Pons et qui vaut plus d'un million. La dernière scène du livre nous les montre faisant à des étrangers de distinction les honneurs de ce musée, et ils ne manquent pas de dire avec attendrissement que cela leur est venu par héritage, dans la succession de leur « cher cousin Pons. »

Au théâtre, il est entendu que la vertu doit toujours triompher et que le succès ne va jamais aux malhonnêtes gens. C'est pourquoi le drame de M. Alphonse de Launay nous montre au dénouement maître Hennequin, l'ange du Notariat, brandissant comme un glaive le testament authentique de Sylvain Pons, chassant les Camusot et introduisant l'honnête Schmucke dans son héritage, pendant que la police arrête les deux bourreaux de Pons, la Cibot et Rémonencq, accusés d'avoir empoisonné feu Cibot. La vertu triomphe et le crime est puni sur toute la ligne. C'est fort bien sans doute, mais ce n'est plus le Cousin Pons.

C'est d'autant moins le Cousin Pons que, dans le drame, l'héroïne du roman ne parait pas. & Tout le monde, dit Balzac en son dernier chapitre, tout le monde désirera sans doute savoir ce qu'est devenue l'héroïne de cette histoire, malheureusement trop véridique dans ses détails.... Vous devinez, ô amateurs, connaisseurs et marchands, qu'il s'agit de la collection de Pons ! »

Cette collection, en effet, est vivante, animée, magique. Elle est la maitresse secrète de Pons, ou plutôt

l'épouse voilée qu'il cache à tous les regards. Elle esl l'objet des ardentes convoitises de Rémonencq et de la Cibot, du juif Élie Magus et de la présidente Camusot de Marville. C'est autour d'elle que roule toute l'action, Mais pour donner à une telle « héroïne, » — une héroïne en peinture, — le mouvement et la vie, il faut le livre et ses riches descriptions, il faut la magie du style et la toute-puissance de l'art. Ce sont là choses qui ne s'empruntent pas et ne se peuvent transporter au théâtre. Tout ce que M. Alphonse de Launay pouvait faire, c'était d'inscrire sur sa brochure les indications suivantes : « Chez Pons. — Salle à manger de l'appartement de Pons et Schmucke. — Meubles de chêne sculpté. — Tableaux aux murs : quelques-uns de ces tableaux couverts d'une serge verte. — Consoles, étagères surchargées de curiosités. — Au-dessus de la table à manger, un petit lustre flamand en cuivre. » — Ou encore : « Le salon de Pons. — Tableaux couvrant toutes les parties libres du mur. — Étagères, consoles, crédences. — Lustre ancien. » Et c'est tout. En passant du livre de Balzac au théâtre de Cluny, la collection Pons était passée de vie à trépas. Elle avait disparu, emportant avec elle l'âme du Cousin Pons.

La pièce de M. Alphonse de Launay renfermait malgré tout de belles parties, et son succès fut assez vif. In autre dramaturge, qui fit, lui aussi, quelques années plus lard, un emprunt à la Comédie humaine, fut moins heureux.

Le théâtre des Nations, le 7 septembre 1882, donna la première représentation de Lydie, drame en cinq actes et un prologue, tiré d'un roman de H. de Balzac, par M. Albert Mirai. M. Mirai, un inconnu, mais à coup sûr un brave, n'avait pas craint de se mesurer avec l'œuvre la plus audacieuse, et souvent la moins accep-

LÀ COMÉDIE HUMAINE AU THEATRE. 31 i

table de Balzac, celle qui, après s'èlre appelée d'abord la Torpille, a maintenant pour titre : Splendeurs et misères des courtisanes. 11 en avait du reste pris très à son aise avec son auteur. Le prologue seul reproduit assez fidèlement les premiers chapitres du livre. C'est la scène monstrueusement terrible qui se passe dans le misérable taudis de la rue de Langlade ' et qui a pour acteurs le faux abbé Carlos Herrera — le forçat Jacques Collin — et Esther Gobseck, dite la Torpille. Dans tout le reste du drame, le livre est étrangement défiguré. Lucien de Rubempré tombe amoureux de Lydie Peyrade, fille du policier Peyrade, un des agents les plus habiles de Fouché. Il abandonne pour elle la malheureuse Esther, qui finit par le retrouver dans une mansarde, en compagnie de Lydie et de Carlos Herrera. Esther s'empoisonne et meurt en pardonnant à Lucien. Le faux abbé se jette par la fenêtre pour échapper à la justice, et Lucien de Rubempré épouse Lydie Peyrade. Après tout, le poète des Marguerites ne déroge pas autant qu'on pourrait le croire, puisqu'aussi bien, dans le drame de M. Mirai, il est le fils de Jacques Collin. Fils d'un forçat, il devient le gendre d'un policier :

Belle conclusion et digne de l'exorde !

La pièce de Lydie n'eut aucun succès; elle ne fut même pas imprimée. L'auteur se contenta de publier une courte brochure intitulée : Ae touchez pas à Balzac; deux mots sur la première représentation de « Lydie d aux Nations ~.

Ce n'est pas sur ce lamentable échec, c'est au contraire sur un succès retentissant que finit la liste à ce

1 Supprimée par suite de l'ouverture de l'avenue de l'Opéra. : Une brochure in-18, chez Dentu, 1882.

312 CHAriTRE XII.

jour des emprunts faits par le théâtre à la Comédie humaine.

L'Ambigu-Comique, nous l'avons vu, avait mis les Chouans à la scène, en 183", avec ce litre : le Gars. Ce même théâtre, le 12 avril 1894, a donné un nouveau drame également tiré du roman de Balzac i.

Anlony Béraud avait suivi le livre de très près, sauf pour le dénouement, qu'il avait complètement modifié. MM. Pierre Berton et Emile Blavet ont taillé plus hardiment dans l'œuvre un peu trop toufïue de Balzac et n'en ont reproduit que les épisodes les plus dramatiques.

Deux tableaux surtout produisirent un effet considérable.

La comtesse du Gua Saint-Cyr, abandonnée pour Marie de Verneuil par le marquis de Montauran, veut se venger. Elle fait parvenir à Hulot, le commandant républicain, des indications qui lui permettront de saisir, dans une embuscade, le chef des chouans. C'est à grand'peine que celui-ci parvient à s'échapper. Les deux chouans Marche-à-Terre et Pille-Miche, persuadés que la trahison qui a failli perdre « le chef » est du fait de leur camarade Galope-Chopine, se rendent à sa maison et le tuent. Au moment où ils s'éloignent en chantant, d'une voix claire, une chanson rustique, survient, avec son fils, le gars Jeannic, la femme de Galope-Chopine, la Barbette. Elle a reconnu la voix des deux humilies, et, sans se douter de rien, elle rentre chez elle en répétant, après eux, le dernier couplet de la vieille chanson. Sa langue soudain se glace; elle reste immobile, et un grand cri sort de sa bouche

1 Les Chouans, drame en cinq actes et huit taMeaux. tiré du roman de H. de Balzac, par MM. Pierre Berton et E-uile Blavet.

béante. Le cadavre de son mari est étendu sur le sol ; un des souliers du mort est auprès de lui, tout rempli de sang.

« Ole ton sabot, dit la mère à son fils. Mets ton pied là dedans. Souviens-toi toujours du soulier de ton père, et ne t'en mets jamais un aux pieds sans te rappeler celui qui était plein du sang versé par les Chuins, et tue les Chuins. »

Puis, après un silence : « J'atteste saint Labre, reprend-elle, que je le voue aux Bleus. Tu seras soldat pour venger ton père. Tue, tue les Chuins, et fais comme moi. Ah! ils ont pris la tête de mon homme, je vais donner celle du gars aux Bleus. *

Cette scène, qui se rattache d'ailleurs étroitement à l'action et qui va tout à l'heure amener le dénouement, cetle scène est superbe : elle appartient tout entière à Balzac.

Plus tragique encore est le dernier tableau. Montauran et Marie de Verneuil, dont un prêtre réfractaire vient de bénir l'union, vont échapper aux Bleus. Toutes les précautions sont prises pour assurer leur fuite, mais Jeannic est là, et aussi la Barbette, qui donnent l'éveil aux soldats d'Hulot. Monlauran tombe sous leurs coups, ainsi que Marie, qui s'est en vain dévouée et a essayé de se faire prendre pour « le chef, » en revêtant des habits d'homme et l'écharpe blanche. Ils meurent tous deux dans les bras l'un de l'autre en criant : Vive le roi !

C 'était le dénouement même de Balzac. Ce dénouement, d'une grandeur simple et héroïque, tira des larmes de tous les yeux. Il avait pour cadre, au théâtre comme dans le livre, un décor admirable. Tout en haut, vers les frises, la ville de Fougères avec ses maisons praticables, ses balcons ouverts sur l'abîme, — reliée par un escalier de quarante-cinq marches avec

un ravin effrayant, profond, noir comme une gueule d'enfer et qu'éclairent seules les lueurs sinistres de la fusillade.

Le succès des Chouans fut immense, on acclama le nom de Balzac. Une fois de plus se vérifiait pour lui ce mot de l'un de ses livres : « La gloire est le soleil des morts I. »

On le voit, la liste est déjà longue des pièces empruntées à la Comédie humaine. Nul doute pourtant qu'il ne faille la rouvrir bientôt; plus d'une fois encore, on verra, sur les affiches de nos théâtres, la formule qui a déjà tant servi : Tiré du roman de H. de Balzac. Tel de ses romans, en effet, contient deux ou trois sujets de pièces, et on en peut Irouver même dans la plus courte de ses nouvelles, dans le moindre de ses contes. Jamais imagination, non pas même celle de Shakespeare, ne fut à ce degré créatrice. Son Théâlre, sans doute, est loin d'être à la hauteur de ses romans, et si l'on veut savoir de quelle puissance dramatique il était doué, c'est à la Comédie humaine, et non à ses pièces de théâtre, qu'il le faut demander. Ksl-ce donc à dire, comme l'a fait récemment encore un spirituel et très distingué critique, que j'ai déjà cité, M. Paul Fiat, que ses comédies et ses drames soient, dans son Œuvre, « une quantité négligeable ? » Je ne saurais me ranger à cette opinion. Lorsque la mort est venue le surprendre, Balzac se disposait à laisser reposer un peu le roman, pour « faire du théâtre » pendant quelques années. On ne peut guère douter que ses efforts n'eussent été couronnés de succès. Ne possédait-il pas, à un degré rare, les qualités maîtresses, le talent, ou plutôt le gé-

1 La Recherche de l'absolu.

LA COMÉDIE HUMAINE AU THEATRE. 3io

nie de l'observation, la profonde connaissance du cœur humain, l'invention puissante, et ce don suprême, la faculté de créer des types et des caractères? Si le métier lui faisait défaut, si l'habileté professionnelle lui manquait, ce sont là choses qui s'acquièrent, et qu'il eût certainement acquises, lui que nul labeur ne rebutait. Si imparfaites qu'elles soient, hâtivement composées à une époque où le roman le tenait tout entier et absorbait le meilleur de ses forces, les pièces qu'il a laissées attestent ce qu'il aurait pu faire. Mais ce qu'il a fait n'est-il pas déjà considérable? Dans la première partie de cette étude, j'ai dit quelques mots de YÉcole des Ménages. Elle est encore inédite, et je n'ai pas le droit d'en donner ici l'analyse. Je puis du moins dire l'impression qui m'est restée, après une rapide lecture de ce premier drame de Balzac. C'est presque une pièce classique ; les trois unités y sont, à peu de chose près, rigoureusement observées; les cinq actes se passent dans le magasin d'un marchand de nouveautés. Dans ce cadre parisien, l'auteur a placé une tragédie bourgeoise et toute moderne, où passe comme un souffle de la Fatalité antique; d'une réalité poignante, d'un pathétique profond, elle est pleine de haines, de terreurs et de remords, à l'égal des tragédies d'Eschyle et de Sophocle. L'École des Ménages sera quelque jour mise au théâtre, bientôt, je l'espère. En attendant, nous avons les deux premiers actes de la Marâtre, qui sont, en leur genre, un modèle. Nous avons les cinq actes de Mercadet le Faiseur. La pièce est trop touffue, trop chargée de branches et de scènes parasites ; mais elle est la plus spirituelle du monde, et, ce qui ne se voit pas ailleurs dans le théâtre contemporain, si ce n'est chez Victor Hugo, on y trouve, en maint endroit, des scènes et des mots de génie. Comme Le Sage, qui

316 ciiapitiu: xn.

est à la fois l'auteur de Gil Blasel l'auteur de Turcaret, Balzac aura, lui aussi, mais à un degré bien plus haut, une double gloire. 11 sera surtout pour la postérité l'auteur de la Comédie humaine, mais il sera aussi pour elle l'auteur de Mercadet.

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