‹ Honoré de BalzacChapitre 7 sur 11 · A MONSIEUR GUYON NET-MER VILLE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR GUYON NET-MER VILLE

Ne faut-il pas, cher et ancien patron, expliquer aux gens curieux de tout connaître où j'ai pu savoir assez de procédure pour conduire les affaires de mon petit monde, et consacrer ici la mémoire de l'homme aimable et spirituel qui disait à Scribe, autre clerc amateur : Passez donc à l'étude, je vous assure qu'il y a de l'ouvrage, en le rencontrant au bal l ; mais avez-vous besoin de ce témoignage public pour être certain de l'affection de l'auteur ?

Balzac ne s'en est pas lenu là. Il a fait a M. Merville le plus riche cadeau que jamais clerc amaleur ait offert à son patron : il l'a immortalisé — à une lettre près — sous le nom de Derville, l'avoué du colonel Chabert.du duc de Grandlieu et du comte de Sérizy, de M,v,c de Nucingen et du duc de Chaulieu, gentilhomme de la cour de Louis XVIII et de celle de Charles X -.

Au moment où Balzac fut reçu licencié, son père, qui venait d'être mis à la retraite et de subir des perles

1 Sainte-Beuve, dans un article de 1840 sur Eugène Scribe, raconte en termes un peu différents cotte anecdote. « Il lit ainsi, ditil. bien des essais dès le collège ou dans l'étude d*avoué où il entra pour quelque temps ; car su mère, en mourant, avait exprimé le désir qu'il fût avocat, et M. Bonnet, son tuteur, y tenait la main. M. Guillonné-Merville. l'avoué, qui, cependant, ne le voyait presque jamais, lui écrivait un jour : « Si M. Scribe passe dans le quartier. je le prie de monter à l'étude, où il y a de la besogne pressée. » Portraits contemporains, t. II, p. 9(5.) — La véritable orthographe du nom de l'avoué qui fut le patron de Scribe et de Balzac était Guillonnet-Merville. et non pas Guyonnet, comme l'a imprimé Balzac, ou Guillonné, comme l'écrit Sainte-Beuve.

- Les principaux récits de la Comédie humaine dans lesquels parait l'avoué Derville sont : Une ténébreuse affaire, le Cohnel Chubert, Gobseck, le Père G tri tt, Un Début dans la vie, Splendeurs et misères des courtisanes. Balzac a placé l'étude de Derville dans la rue Vivienne; celle de M. Merville était située rue Coquillière, n° 42. Le titulaire de l'étude où ont passé Balzac et Scribe est actuellement M* Potonié.

BALZAC ROYALISTE. i)i

d'argent dans deux entreprises, se retira à la campagne, à Villeparisis. Honoré resta à Paris, non pour être avocat ou pour devenir notaire, comme l'eût désiré sa famille, mais pour courir les chances de la carrière littéraire. Dans l'espoir qu'un peu de vache enragée le ramènera à de meilleurs sentiments, on l'a installé dans une mansarde, rue Lesdiguières, n° 9, près de l'Arsenal, et on le gratifie de la plus maigre des pensions. C'est de cette mansarde qu'il écrit à sa sœur préférée — Valma soror ! — les lettres qui ouvrent aujourd'hui sa Correspondance : lettres charmantes, où il est déjà tout entier, avec son bon cœur et sa naïveté d'enfant, sa vaillance et ses illusions, l'exubérance de sa verve et les premiers accès de sa fièvre de travail, ses rêves de fortune et de gloire, ses projets sans nombre qui se succèdent sans fin. 11 n'est pas depuis six mois rue Lesdiguières qu'il a déjà conçu le projet d'un roman moderne, qui s'appellera Coqsigrue, écrit deux actes d'un opéra-comique, « croquignolé » un petit roman dans le genre antique, jeté sur le papier le plan d'une tragédie en cinq actes et en vers.

A cette tragédie il travaillera plus d'un an. Elle avait pour sujet la condamnation et la mort de Charles 1er. Quant au titre à lui donner, il hésitait entre trois, Cromwell, ou Henriette d'Angleterre, ou encore le Régicide.

Un jour, il envoie à sa sœur le plan de ses cinq actes. La reine Henriette d'Angleterre est allée, selon l'ordre de Charles 1er, conduire ses enfants en Hollande et solliciter des secours à la cour de France. Lorsqu'elle revient et qu'elle entre à Westminster, déguisée sous d'humbles vêtements, soutenue par le fils de Slrafford, elle apprend que le roi est prisonnier, que Cromwell et ses complices ont juré de le faire mourir. Elle de-

mande à partager sa captivité, ce que lui accorde aussilùL Cromwell, enchanté de lenir une nouvelle victime.

Cependant, une petite armée de royalistes s'est emparée des fils de Cromwell revenant de dompter l'Irlande. Slrafford transmet a la reine cette importante nouvelle. En mettant Cromwell entre ses tils et le troue, on sauvera peut-être le roi. Le second acte finit sur cette lueur d'espérance.

La reine met Cromwell dans l'alternative de se prononcer. Ou le roi sera libre, ou les fils du protecteur périront. Un grand combat se livre dans l'âme du régicide; il hésite encore quand le roi apparaît et lui annonce qu'il vient d'ordonner que ses fils lui soient rendus sans conditions.

La grandeur d'âme de Charles ne louche pn bourreau. Le Parlement est assembl '•. Le roi comparait. 11 parle avec une fermelé, avec une dignité admirables. La reine ensuite léfense dans un langage

digne de la fille de Henri IV. Cromwell. voyant le Parlement s'attendrir, t'ait retirer le roi et la reine. La délibération commence et le quatrième acte finit.

Vient alors le cinquième acte, le plus difficile de tous, écrit Balzac, qui continue, en ces termes, l'exposé de son plan :

La sentence n'est pas encore connue : mais Charles Ie"-, qui ne s'abuse pas, entretient la reine de ses dernières lontés. (Quelle scène!) Strafford sait la condamnation et vient l'annoncer à son maître, afin qu'il y soit préparé avant d'entendre son arrêt. (Quelle scène !» Ireton arrive chercher le roi pour le conduire devant ses ju ries 1er dit à

ford qu'il lui réserve l'honneur de le conduire à l'échafaud. Adieux du roi et de la reine. (Quell - Fairfax

urt; il prévient la reine de son danger, il faut qu'elle fuie sur-le-champ, on veut la retenir prisonnière et lui faire aussi son procès.

La reine, tout à son désespoir, n'entend rien d'abord, puis elle éclate tout à coup en imprécations contre l'Angleterre : elle vivra pour la vengeance, elle lui soulèvera partout des ennemis, la France la combattra, la dominera, l'écrasera un jour l.

Balzac ne laissait pas d'être assez satisfait de son plan. « L'incident des fils de Cromwpll, écrivait-il, est admirablement trouvé. J'ai aussi inventé fort heureusement le caractère du iils de Strafford. La magnanimité de Charles 1er rendant à Cromwell ses fils est plus belle que celle d'Auguste pardonnant à Cinna. » Il travailla nuit et jour, versifia de son mieux, et vint enfin à bout de son cinquième acte, le plus difficile de tous. Sa pièce n'a jamais été imprimée ; mais nous savons par un de ses amis, qui en avait entendu la lecture, qu'elle respirait le plus pur royalisme. Voici, en effet, ce que raconte M. Jules de Péligny, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans ses intéressants Souvenirs su?* Balzac :

.... Je montai jusqu'au dernier étage, sous les tuiles, et là, en désespoir de cause, je poussai du pied une dernière porte fermée de quelques planches mal jointes ; une voix d'homme se fit entendre. C'était celle de Balzac.

J'entrai dans une étroite mansarde, meublée d'une chaise dépaillée, d'une table boiteuse et d'un mauvais grabat qu'entouraient à demi deux sales rideaux. Sur la table on voyait un encrier, un gros cahier de papier couvert de griffonnages, une cruche de limonade, un verre et un reste de pain. Il faisait dans ce bouge une chaleur étouffante, et on respirait un air méphitique à donner le choléra, si le choléra eût alors été inventé.

Balzac était couché dans le lit et coiffé d'un bonnet de coton d'une couleur problématique : « Vous voyez, me dit-il, la demeure que je n'ai quittée depuis deux mois qu'une

1 Correspondance de H. de Balzac, t. I. p. 28.

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seule l'ois, le soir où vous m'avez rencontré. Pendant tout ce temps, je ne suis pas sorti de ce lit où je travaille nuit et jour à la grande œuvre pour laquelle je me suis condamné à cette vie de cénobite, et que je viens heureusement de terminer, car mes forces sont à bout.... »

Cette œuvre qui avait coûté si cher à son auteur n'était rien de moins qu'une tragédie en cinq actes, en vers, dont il me fallut entendre la lecture d'un bout à l'autre. Le sujet était la mort de Cliarles 1er. Balzac y avait mis tous ses sentiments royaliste*.... La pièce me parut irréprochable au point de vue des règles classiques. Les vers étaient corrects, les trois unités rigoureusement observées. Il y avait, çà et là, quelques éclairs de génie, quelques profondes intuitions du cœur humain, surtout dans Cromwell; mais l'ensemble était froid et passablement ennuyeux. Il remarqua sans doute cette impression sur ma figure, car il sembla peu content de l'effet produit. Cependant il m'annonça l'intention de lire sa pièce en comité du Théâtre-Français. Je ne sais s'il a osé se risquer devant l'aréopage comique; mais je n'en ai jamais entendu parler depuis, et je crains que ce premier ouvrage d'un écrivain, devenu si célèbre, ne soit entièrement perdu pour les amateurs de [décès rares et inédites i.

Le Cromwell de Balzac n'est pas perdu.... grâce à M. de Lovenjoul. Avec ce diable d'homme, rien ne se perd : il possède le manuscrit autographe de Cromwell, absolument complet.

L'auteur du Régicide eut vite fait de reconnaître que la tragédie n'élail pas son lot et que le roman ferait bien mieux son affaire. Dès 182!, il en publia deux : les Deux Hector ou les D->nx familles bretonnes, et Charles Pointel ou Mon cousin de la main gauche.

1 M. de Balzac, par .1. de P. Jules de Pétigny, la France oentrale de Blois . du 4 mars I v

En 1822, il n'en publia pas moins de six, chacun en qualre volumes in-12 : V Héritière de Birague ; Jean- Louis ou la Fille trouvée; Clolilde de Lusignan ou le Beau Juif; le Centenaire ou les Deux Beringheld ; le Vicaire des Ardennes ; le Tarlare ou le Retour de l'exilé. Trois autres parurent en 1823 : la Dernière fée ou la Nouvelle lampe merveilleuse; Michel et Christine, et la Suite; l'Anonyme oit Ni père ni mère.

Si porté qu'il fût aux illusions, Balzac ne semble point s'en être fait sur la valeur de ces premières œuvres. Il écrivait à sa sœur en 1822 : » Sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties, c'est navrant ' ! » Trois ans auparavant, le 6 septembre 1819, il lui avait écrit : « Ah! sœur, si le ciel m'a doué de quelque talent, ma plus grande joie sera de voir ma gloire rejaillir sur vous tous ! Quel bonheur de vaincre l'oubli, d'illustrer encore le nom de Balzac ~ ! »

Et comme ni les Deux Hector, ni l'Héritière de Birague, ni Jean-Louis et les autres n'étaient, il le savait bien, pour illustrer son nom ; comme il ne les écrivait que pour essayer ses forces et pour gagner un peu d'argent 3, il les avait publiés sous des noms supposés

1 Correspondance, t. I, p. 61.

s Correspondance, t. I, p. 6.

3 II écrit à sa sœur, en 1822, à propos de l'Héritière de Birague et de Jean-Louis : « Le seul mérite de ces deux romans, ma chère, est le millier de francs qu'ils me rapportent.... Ah! si j'avais ma pâtée, j'aurais bien vite ma niche, et j'écrirais des livres qui resteraient peut-être ! Mes idées changent tellement que le faire changerait bientôt !.... Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et le moi de demain la différence qui existe entre le jeune homme de vingt ans et l'homme de trente ! Je réfléchis, mes idées mûrissent, je reconnais que la nature m'a traité favorablement en me donnant mon cœur et ma tête. Crois-moi, chère sœur, car j'ai besoin d'une croyante, je ne désespère pas d'être, un jour, quelque chose. » (Correspondance, t. I, p. 61.)

et multiples : Auguste de Viellerglé, Viellerglé de Saint- Alme , Horace de Saint-Aubin , lord R'hoone. Lord R'hoone est l'anagramme de son prénom : Honoré '.

En 1824, il ne donna qu'un seul roman : Annelte et le criminel, suite du Vicaire des Ardennes; mais il fit paraître, en celte même année, deux écrits politiques, qui doivent nous arrêter quelques inslants.

Le premier, qui porte la date de février 1824, a pour titre : Du Droit d'aînesse, par M. D. Certes, aucun des lecteurs de celle brochure ne put se douter qu'elle avait pour auteur le romancier qui venait de publier le Vicaire des Ardennes et la Dernière fée. C'esl avec une érudition sérieuse, avec une logique et une force singulières que Balzac traile celle difficile el délicate question du droit d'aînesse, qu'il l'étudié au point de vue économique, politique el social. J'en citerai un ou deux passages :

Dans les républiques, dit-il, en les supposant même assises sur les principes les plus purs que la théorie puisse trouver, il ne se passe pas deux siècles Bans qu'il s'élève des patriciens, tant l'homme sent le besoin d'obéir à certaines supériorités sociales ; plies sont dans son cœur comme elles sont dans la nature, où l'on voit des collines et des vallons. Inégaux en talents, inégaux en forces, les hommes veulent parmi les hommes dos points de ralliement, comme ils veulent des monuments dans les villes; et l'instinct de l'homme qui le rattache à une religion, à une patrie, à une maison paternelle, le force à se rattacher à une dynastie, à une famille, à des protecteurs, à des amis. Una fides, unus Do mi nu s.

Et quelques lignes plus loin, recherchant quels sont,

1 Si Balzac travaillait, dès lors, comme quatre, il avait cependant, pour ces premiers romans, trois collaborateurs : Horace Raisson, Egreville et Le Poitevin Saint-Alme. Viellerglé est l'anagramme d'Êgreville.

pour l'Étal, les familles, les individus, les résultais du droit d'ainesse, il écrit :

A l'ombre de cette législation, on aperçoit une foule de familles qui croissent comme les chênes protecteurs d'une forêt : tout est immuable. La monarchie, assise sur des bases certaines, retrouve, ainsi que le peuple, de sages garanties. L'État présente alors le même aspect que le corps humain. Ces familles, éternisées dans leur vigueur et leur éclat, en sont comme les os impérissables; force est à un État ainsi constitué de durer toujours, tandis que les édifices mouvants, bâtis pendant ces vingt-cinq dernières années, se sont écroulés par le contact seul des États qui étaient gardés par de grandes familles. L'Angleterre, l'Allemagne, le Nord, malgré les dérangements que Buonoparte avait essayé d'apporter à leurs constitutions, ont duré, durent encore, et dureront toujours sans avoir rien changé à leurs lois, fondées sur l'esprit de famille.

Répondant à l'objection tirée de ce fait que le droit d'ainesse blesse les intérêts naturels des frères et sœurs puinés, il fait observer que ce droit peut et doit se concilier avec l'établissement d'une légitime au profit de chaque enfant, et que celte légilime devra être fixée de façon à s'accorder avec les différentes positions sociales des puinés. Ceci établi, il ajoute :

Le droit d'aîm livrant qu'au moment du décès du

père, jusqu'à ce jour suprême, la plus parfaite égalité règne entre les enfants; ils reçoivent en commun une éducation élevée et généreuse ; une cordialité touchante les unit, et, lorsque le fils aîné est appelé à prendre possession de la plus grande partie de l'héritage paternel, ses frères, habitués à le regarder comme le successeur naturel de leur père, ne voient en lui qu'un ami, un protecteur, un second père, sur lequel ils ont d'avance reporté tous les sentiments d'amour et de respect qu'ils avaient pour l'auteur de leurs jours.

Mais bientôt l'exiguïté de leur patrimoine les oblige à choisir un état. C'est alors que les connaissances qu'ils ont

acquises tournent au profit de la société tout entière. C'est à l'exercice du droit d'aînesse que l'autel a dû cette foule d'ecclésiastiques distingués; l'armée, ces officiers doués d'une bravoure héréditaire; le commerce, ces négociants éclairés dont les relations étaient si vastes et si honorables. La nécessité de se faire une fortune attache d'autant plus à l'État ces héritiers d'un nom illustre; et, protégés par leur crédit immortel, ils deviennent bientôt les plus utiles soutiens de la société, les plus fermes appuis du souverain. L'aîné, de son côté, jouissait paisiblement de l'héritage paternel, mais il s'en considérait moins comme le maître que comme l'usufruitier, le dépositaire. Son premier soin était de conserver intacts les biens de la famille; et, si plus tard les fatigues du divin sacerdoce, les funestes accidents de la guerre, les chances imprévues du commerce ramenaient au manoir paternel des frères malheureux, ils rentraient dans ce port assuré contre les orages, et y retrouvaient, avec les souvenirs de l'enfance, la tendresse d'un père d'adoption.

La brochure, qui s'ouvre par l'éloge de « cette fameuse loi salique, le palladium de la Fiance, loi qui a survécu à lous les orages, depuis ceux de la Jacquerie jusqu'à ceux de 93, » se tenue sur ces paroles : « Le partage égal des biens entre les enfanls d'un même père présente, au premier coup d'œil, une image séduisante d'équilé, nous sommes loin d'en disconvenir; mais ce partage n'offre quedes avantages momentanés; il entraîne avec soi les plus funestes conséquences; il sème les révolutions. L'intérêt politique doit l'emporter sur l'intérêt privé et en commander le sacrifice. Le jour où Louis XV1I1. de retour, signa sa déclaration du litre glorieux de Roi de France, il contracta l'obligation de faire adopter à la monarchie tout ce que la France nouvelle avait conquis d'heureuses institutions, mais aussi de faire revivre pour la Fiance les belles institutions qui firent la gloire de François l"r. de Henri IV et de Louis XIV. »

Le père de Balzac, nous l'avons vu, était, en 1814, plus royaliste que le roi. En 1824, Balzac, à son tour, est plus royaliste que Louis XVIII, lequel, à celle date, ne songeait nullement à rétablir le droit d'aînesse. Balzac faisait alors cause commune avec les ultras, et dans sa brochure il écrit volontiers Buonaparte, au lieu de Napoléon. « Buonaparte, dit-il, a rétabli le droit d'aînesse pour certaines propriétés, par un sénatus-consulte du 14 août 1810, et M. le comte de Las-Cases nous a montré, dans son ouvrage, Buonaparte sous le poids des débris de sa fortune, tout mort qu'il était à la politique, insistant sur le droit d'ainesse et en donnant une brillante théorie '. »

Le second écrit politique de Balzac était plus qu'une simple brochure ; c'était un volume petit in-18, — juslum volumen. 11 parut au mois d'avril 1824, sans nom d'auteur, sous ce titre : Histoire impartiale des Jésuites.

Après avoir rappelé, au début, que « le règne de Buonaparte était peu favorable à la vérité historique, » Balzac continue en ces termes :

Le retour d'une dynastie auguste au trône de ses pères, l'établissement du système constitutionnel en France, et la liberté delà presse, qu'il consacre, en tant que les opinions émises ne blessent aucune des lois de l'État, sont d'un favorable augure pour la Société de Jésus. Aujourd'hui donc, pour la première fois depuis cinquante ans, une voix ose s'élever en faveur de ce célèbre institut, et va proclamer la vérité.

L'esquisse tracée par Balzac est vive, brillante, très étudiée et renferme, en plus d'un endroit, de véritables

Du Droit d'ainesse, février 1824. Brochure in-8°. chez Delongehamps, Dentu et Petit. {Œuvres complètes de //. de Balzac, t. XXIII.

parties d'historien. Si le temps et l'espace lui manquent pour entrer dans tous les détails de cette longue et glorieuse histoire, il n'omet pourtant rien de ce qui est essentiel, il signale et met en lumière tous les faits importants, ceux-là surtout qui ont servi de thème aux calomniateurs et qui sont comme la légende du mensonge. Une conviction profonde, un enthousiasme sincère animent ces pages, qui ne font pas moins d'honneur au courage de Balzac qu'à son talent. Je me reprocherais de ne pas reproduire au moins celle qu'on va lire :

.... Le jour de la vérité est venu, que l'innocence proclamée des Jésuites confonde enfin leurs accusateurs !.... France! ils ont été tes victimes, mais ils n'ont pas cessé d'être tes enfants, tes sujets; ils espéraient, même au sein de leur adversité devenir enfin tes bienfaiteurs, sinon par leurs travaux, du moins par leurs prières. Oui, lorsque tu leur fermais les routes 'le l'enseignement. celles de la prédication, celles de toutes les fonctions ecclésiastiques, de tous les emplois civils, tu ne pouvais du moins leur fermer l'entrée des temples ni l'oreille du Créateur. Ces temples ont été témoins chaque jour des vœux redoublés qu'ils ont faits pour toi ; chaque jour, le Créateur les a vus, les bras étendus vers le ciel, intéresser sa puissance à ta félicité; lui demander qu'il couronnât ton front des palmes de la gloire, qu'il fomentât dans le cœur de tes peuples la flamme de l'honneur, qu'il fit luire sur tes contrées le soleil de la foi. qu'il répandit sur tes campagnes le fleuve de l'abondance, qu'il écartât à jamais loin de tes provinces le démon de la révolte, qu'il lit asseoir en tout temps sur les tribunaux de tes juges le génie de la modération et de la justice; sur les fes de tes pontifes, le génie du zèle et du savoir; sur le trône de tes rois, le génie de la bienfaisance et de l'humanité; qu'il t'envoyât tour à tour l'ange de la paix et l'ange de la victoire; tes succès les ont seuls consolés de leurs revers. Dans l'amertume de leur cœur, ils ont ressenti la joie de ton bonheur, et c'est dans la résignation qu'ils ont attendu en silence des jours plus heureux.

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L'Histoire impartiale des Jésuites, comme le Droit d'aînesse, témoigne, — esl-il besoin de le dire? — des sentiments royalistes de Balzac. Je me bornerai à une citation :

Par le fait de la Restauration, la France, recevant la noble famille à laquelle le trône appartenait par les lois de la légitimité, doit recevoir tout le cortège de cette antique dynastie ; car, lorsqu'on veut le principe, il faut vouloir les conséquences. Or les Bourbons sont les monarques les plus catholiques de l'Europe, et presque les seuls catholiques. Ils sont les conservateurs de la noble et sublime religion du Christ, et jamais ils n'ont volontairement trahi le mandat que leur confiait la chrétienté 1.

De 1821 à 1824, Balzac n'avait pas publié moins de quarante-trois volumes. En 1825, il donna encore un roman, Wann-Chlore; en 1826, sa production cessa tout à coup. D'où provenait ce temps d'arrêt, qui dura trois années ? 11 n'avait pour cause ni la lassitude ni le découragement, Balzac ne les connaîtra jamais. S'il avait cessé d'écrire, c'est qu'il s'était fait commerçant, et, afin de s'assurer l'indépendance, avait entrepris de faire gémir les presses, non plus comme auteur, mais comme imprimeur. Cette tentative industrielle ne lui réussit pas beaucoup mieux qu'a Walter Scott son association avec Ballantyne et Constable. Elle n'eut d'autre résultat que de l'endetter et d'engager son avenir. Bien résolu à faire face à l'orage, à lutter jusqu'au bout et à vaincre, il reprit sa plume de romancier, celte fois pour ne plus la quitter.

1 Histoire impartiale des Jésuites, avril 1824. 1 vol. in-lS. chez Delongchamps. [Œuvres complètes de H. de Balzac, t. XXITI

Au mois de mars 1829-, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire, il publia chez Urbain Canel, en quatre volumes in-12, le Dernier Chouan ou la Bretagne en i800 '. « L'histoire manque aux Chouans, a dil Barbey d'Aurevilly, dans sa préface de l'Ensorcelée; elle leur manque comme la gloire el même comme la justice. Pendant que les Vendéens, ces hommes de la guerre de grande ligne, dorment, tranquilles et immortels, sous le mot. que Napoléon a di L d'eux, et peuvent attendre, couverts par une telle épilaphe, l'historien qu'ils n'ont pas encore, les Chouans, ces soldats de buisson, n'ont rien, eux, qui les lire de l'obscurité et les préserve de l'insulte.... » Si cela était vrai en 1854, à l'époque où écrivait Barbey d'Aurevilly, cela l'était bien plus encore en 1828. On avait appris, dans les Mémoires de la marquise de La Rochejacquelein 2, à admirer les Vendéens, les soldats de Lescure el de Calhelineau, de Bonchamps et de Monsieur Henri. Les Chouans n'avaient pas eu même fortune. Ils n'avaient point connu d'ailleurs ces grandes journées que le soleil el la gloire éclairent à l'envi de leurs rayons; ils étaient tombés dans des combats obscurs, que la nuit souvent avait cachés de ses voiles, combats anonymes livrés par des héros ignorés. Leurs ennemis les avaient transformés en bandits, en voleurs de grands chemins, en détrousseurs de diligences. Ils avaient dédaigné de se défendre, plus habitués à manier le sabre que la plume, paysans d'ailleurs, pour la plupart, et qui étaient

1 L'ouvrago esl date do Fou. • 1827. 11 y a là une

erreur. C'est seulement dans l'automne de 1828 que les Çh mans ont été commencés el presque terminés, à Fougères, dans la maison du général de Pommereul. Voy. Balzac en Bretagne, par M. du Pontavice de Heussej .

* La première édition avait paru en 1815.

BALZAC ROYALISTE. IOV»

retournés à leur charrue le jour où ils avaient déposé leur fusil. Une légende menteuse s'élait formée autour de leur nom. Les royalistes eux-mêmes l'avaient acceptée, et Balzac, dans son livre, en a subi l'influence. 11 ne laissa pas, du reste, de donner au chef de ses Chouans, le marquis de Monlauran, une âme élevée, un caractère noble et généreux. Un lit dans sa préface de 1829 : « Le caractère donné au dernier Chouan est tout à la fois un hommage et un vœu. 11 déposera de ce respect pour les convictions dont l'auteur est pénétré. Si certaines personnes minutieuses veulent rechercher quelle est cette noble victime tombée dans l'Ouest sous les balles républicaines, elles auront à choisir entre plusieurs gentilshommes qui succombèrent en dirigeant les insurrections en 1799. »

La dernière année de la Restauration, celle qui va du mois de juillet 1829 au mois de juillet 1830, fut, pour les lettres, particulièrement brillante ; c'est, je crois, ne rien exagérer que de dire qu'elle fut, au point de vue littéraire, la plus éclatante du siècle. Victor Cousin, Villemain, Guizot, professaient à la Sorbonne. Cuvier, après quinze ans de silence, reprenait son cours au Collège de France L Berryer prononçait son premier discours, Charles de Montalembert écrivait son premier article. Victor Hugo et Alfred de Vigny donnaient au Théâtre-Français Hernani et le More de Venise s. Alfred de Musset publiait les Contes d'Espagne et d'Italie, Sainte-Beuve les Consolations, et Théophile Gautier ses premières Poésies. Lamartine était reçu à l'Académie française 3 et faisait paraître les Harmonies poé-

1 Le Correspondant du 22 décembre 1829.

2 Le More de Venise a été représenté, pour la première fois, le 24 octobre 1829, et Hernani. le 25 février 1830.

3 II avait été élu, le 5 novembre 1829, au premier tour de scrutin.

tiques et religieuses. Prosper Mérimée composail ces nouvelles qui sont restées ses œuvres les plus achevées, la Partie de Trictrac, le Vase étrusque et V Enlèvement de la redoute. C'est aussi à celte date, au mois d'avril 1830, que Balzac publia la première édition des Scènes de la vie privée '. En 1830 également, puni Un épisode sous la Terreur 2. C'est un des plus beaux récits de la Comédie humaine.

Le 2:2 janvier 179M, un inconnu se présente au domicile secret de l'abbé de Marolles, prêtre insermenté, qui avait échappé comme par miracle au massacre du couvent des Cannes. 11 supplie le piètre de vouloir bien dire, pour le repos de l'àme du roi défunt, une messu à laquelle il lui sera permis d'assister. La messe est célébrée dans un pauvre grenier du faubourg Saint-Martin, en présence de l'inconnu et de deux vieilles religieuses proscrites, M"cs de Beauséant et de Langeais :

. ... De chaque côté de l'autel, les deux vieilles recluses, agenouillées sur la tuile du plancher sans s'inquiéter de son humidité mortelle, priaient de concert avec le prêtre, qui, revêtu de ses habits pontificaux, disposait un calice d'or orné de pierres précieuses, vase sacré sauvé sans doute du pillage de l'abbaye de Chelles. Auprès de ce ciboire, monument d'une royale munificence, l'eau et le vin destinés au saint sacrifice étaient contenus dans deux verres à peine dignes du dernier cabaret. Faute de missel, le prêtre avait posé un bréviaire sur un coin de l'autel. Une assiette com-

par 19 voix contre 14 données à M. d Ségur, l'auteur de l'Histoire de Na i de la Grande !-•- payant l'année 1812. Il

prononça son discours de a le l'r avril 1830. Cuvier lui

répondit.

1 Deux volumes in-8", chez Maine et 1< launiy-Vallée.

s Ce récit, daté inexactement de janvier 1831, dans les Œuvres complètes, parut pour la première fois en 1830, formant l'introduction des Mémoires de Sans m sur la Révolution française, 2 vol. in-8", anonymes, chez Marne et Delaunay.

mune était préparée pour le lavement de mains innocentes et pures de sang. Tout était immense, mais petit; pauvre, mais noble; profane et saint tout à la fois. L'inconnu vint pieusement s'agenouiller entre les deux religieuses. Mais, tout à coup, en apercevant un crêpe au calice et au crucifix, car, n'ayant rien pour annoncer la destination de cette messe funèbre, le prêtre avait mis Dieu lui-même en deuil, il fut assailli d'un souvenir si puissant que des gouttes de sueur se formèrent sur son large front. Les quatre silencieux acteurs de cette scène se regardèrent alors mystérieusement; puis leurs âmes, agissant à l'envi les unes sur les autres, se communiquèrent ainsi leurs sentiments et se confondirent dans une commisération religieuse ; il semblait que leur pensée eût évoqué le martyr dont les restes avaient été dévorés par de la chaux vive, et que son ombre fût devant eux dans toute sa royale majesté. Ils célébraient un obit sans le corps du défunt. Sous ces tuiles et ces lattes disjointes, quatre chrétiens allaient intercéder auprès de Dieu pour un roi de France, et faire son convoi sans cercueil. C'était le plus pur de tous les dévouements, un acte étonnant de fidélité accompli sans arrière-pensée. Ce fut sans doute, aux yeux de Dieu, comme le verre d'eau qui balance les plus grandes vertus. Toute la monarchie était là, dans les prières d'un prêtre et de deux pauvres filles; mais peut-être aussi la Révolution était-elle représentée par cet homme dont la figure trahissait trop de remords pour ne pas croire qu'il accomplissait les vœux d'un immense repentir.

Cependant les paroles saintes relenlissaient comme une musique célesle au milieu du silence. 11 y eut un moment où les pleurs gagnèrent l'inconnu, ce fut au Pater noster. Le piètre y ajouta cette prière latine, qui fut sans doute comprise par l'étranger : Et remitte scelus regicidis sicut Ludovicus eis remisit semetipse. « Et pardonnez aux régicides comme Louis XVI leur a pardonné lui-même. » Les deux religieuses virent deux grosses larmes couler le long des joues de l'inconnu. « L'office des Morts fut récité. Le Domine salvum fac regem, chanté à voix basse, attendrit ces fidèles roya-

listes, qui pensèrent que l'enfant-roi, pour lequel ils suppliaient en ce moment le Très-Haut, élait captif entre les mains de ses ennemis. L'inconnu frissonna en songeant qu'il pouvait se commettre un nouveau crime auquel il serait sans doute forcé de participer. »

Le prêtre et les deux religieuses ne tardèrent pas à s'apercevoir, malgré la Terreur, qu'une main puissante était étendue sur eux. Le 21 janvier 1794, l'inconnu revint, selon la promesse qu'il en avait faite, célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVI.

Après le 9 thermidor, le jour où Robespierre est conduit à l'échafaud, l'abbé de Marolles, se trouvant par hasard dans la rue Saint-Honoré, voit, au-dessus des tètes de la foule, debout sur la sinistre charrette, l'homme qui lui a fait dire les messes, — l'exécuteur des hautes œuvres. « Pauvre homme ! murmura-t-il, le couteau d'acier a eu du cœur quand toute la France en manquait!.... »

Cet épisode est admirable, et Balzac n'a peut-être rien écrit de plus achevé. Il atteste à un égal degré la puissance de son imagination et la sincérité de ses sentiments monarchiques.

(Suite)

Au lendemain de 1830. — La Mode, la Silhouette, le Voleur et la Caricature. Croquis et Caprices. Les Lettres sur Paris. — Balzac et l'auteur de Némésis. — Le Rénovateur. Sur la destruction projetée du monument élevé au duc de Berry. La duchesse d'Angoulême. — Le Refus. Louis-Philippe et le cardinal de Bourbon. Maître Dupin et maître Copin. — L'embarquement du roi Charles X à Cherbourg. Le Voyant de Philarète Chasles. — Alfred Nettement et l'Écho de la Jeune France. Xe touchez pas à la hache. — Balzac et la duchesse de Berry. Lettre au docteur Ménière.

Au lendemain de la révolution de Juillet, comme au lendemain de toutes les révolutions, de celles-là surtout qui se font au nom de la liberté de la presse, les livres ne trouvaient plus d*acheteurs. Les journaux seuls se vendaient. Balzac écrivit dans les journaux. Du mois de septembre 1830 au mois d'avril 1832, il publia dans la Mode, dans la Silhouette, dans le Voleur, dans la Caricature, des articles sans nombre. Ses Lettres sur Paris, qui parurent dans le Voleur du 26 septembre 1830 au 29 mars 1831, formeraient à elles seules un volume. On en pourrait composer un autre avec ses articles delà Caricature. Celte dernière feuille,

■fondée par Charles Philipon, au mois d'octobre 1830, est devenue, de 1832 à 1835, sous la plume de Charles Desnoyers, aidée du crayon de Daumier, de Grandville et de Traviès, un pamphlet politique d'une violence inouïe et d'un républicanisme outré. Mais, à son début, et pendant tout le temps qu'y collabora Balzac, ce n'était qu'un amusant et gai recueil, où l'on se moquait des travers, des vices et des ridicules du moment. « Un recherche aujourd'hui, écrivait Jules Janin en 1847, à l'occasion de la mort de Grandville, on recherche avec le plus grand soin la collection de la Caricature, publiée trois mois après la révolution de 1830 par l'ingénieux éditeur M. Philipon. Dans ces premiers moments de la caricature, tout était grâce et sourire : M. de Balzac, sous différents noms de sa fantaisie, écrivait le texte; Henry Monnier, Bellangé, Charlel et Raffel faisaient les images, texte inoffensif, images bienfaisantes i. » Les pseudonymes sous lesquels il écrivait dans la Caricature étaient au nombre de quatre : Alfred Coudreux, E. Morisseau, Henry de H.. ., le comte Alex, de B.... Aux articles de fantaisie. Croquis ou Caprices, comme il les appelait, où il s'amusait à « croquignoler > des scènes vraies, gracieuses ou piquantes, qui peignaient les mœurs du temps, il lui arrivait, à l'occasion, de mêler des articles politiques. Avec une verve intarissable, sans amertume d'ailleurs et le plus gaiement du inonde, égra lignant plus qu'il ne mordait, il tournait en ridicule le gouvernement issu de la révolution, les ministres et la Chambre d ss députés, le garde national et l'abonné du Constitutionnel. Plusieurs de ces articles sont en leur genre de véritables petits

' Critiqttes, Portrait* et Caractères contemporains, par Jules Janin, p. 241.

chefs-d'œuvre, tels, par exemple, V Exaltation des ministres et translation de leurs restes dans les caveaux du Panthéon ', les Détails inédits sur la nomination d'un préfet de police ~, ou encore le Philipotin, auquel il ne consacra pas moins de trois chapitres : I. Les Origines de Philipotin; II. Intérieur de Philipotin ; III. Fin désastreuse de Philipotin 3.

Qu'il n'aimât pas le nouvel ordre de choses et ne fût pas devenu juste milieu, ces articles et bien d'autres le prouvent de reste; mais ils ne nous apprennent pas ce qu'étaient exactement ses idées à cette date, et s'il était ou non resté fidèle aux principes politiques par lui professés sous la Restauration. A défaut de ses articles de journaux, sa Correspondance va nous fixer pleinement à cet égard.

Il était alors très lié avec MmeZulma Carraud, femme d'un grand cœur et d'une haute intelligence, dont le mari était directeur des études à l'École militaire de Saint-Cyr, et qui avait été l'amie d'enfance des sœurs de Balzac. Mrae Carraud était très libérale. Or voici dans quels termes Balzac lui écrivait à la fin de 1830 :

.... Permettez-moi de vous dire en peu de mots le système de gouvernement auquel se rapportera ma vie entière. C'est une profession de foi aussi invariable que possible; c'est, en un mot, ma conscience politique, mon plan et ma pensée, pour laquelle j'ai droit à tout le respect que j'accorde aux autres opinions ; ma vie politique sera entièrement consacrée au triomphe de cette pensée, à ses développements, et, quand je parle sérieusement sur l'avenir de mon pays, il n'y a ni écrit ni parole qui ne s'y rapporte.

La France doit être une monarchie constitutionnelle, avoir une famille royale héréditaire, une Chambre des pairs extra-

1 6 octobre 1831.

8 29 décembre 1831.

3 22 et 29 mars, 5 avril 1831.

ordinairement puissante, qui représente la propriété, etc., avec toutes les garanties possibles d'hérédité et des privilèges dont la nature doit être discutée; puis, une seconde assemblée élective, qui représente tous les intérêts de la masse intermédiaire, qui sépare les hautes positions sociales de ce qui s'appelle le peuple.

La masse des lois et leur esprit doit tendre à éclairer le plus possible le peuple, les gens qui n'ont rien, les ouvriers, prolétaires, etc., afin de faire arriver le plus possible d'hommes à l'état d'aisance qui distingue la masse intermédiaire; mais aussi le peuple doit être laissé sous le joug le plus puissant, de manière que ses individus trouvent lumière, aide et protection, et qu'aucune idée, aucune forme, aucune transaction ne le rende turbulent.

La plus grande liberté possible à la classe aisée ; car elle possède, elle, quelque chose à conserver, elle a tout à perdre, elle ne peut jamais être licencieuse.

Au gouvernement autant de force que possible. Ainsi gouvernement, riches et bourgeois ont intérêt à rendre la classe infime heureuse et à agrandir la classe moyenne, où est la puissance véritable des États.

Si les gens riches, les fortunes héréditaires delaChambre haute, corrompus par leurs mœurs, engendrent des abus, ils sont inséparables de l'existence de toute société; il faut les accepter avec les avantages qu'ils donnent.

Voilà mon plan, ma pensée; elle réunit les conditions bonnes et philanthropiques de plusieurs systèmes. <Ju'on me plaisante, qu'on m'appelle libéral ou aristocrate, je n'abandonnerai jamais ce système. J'ai longtemps et profondément médité sur les institutions des sociétés; celle-ci me parait non la meilleure, mais la moins défectueuse '.

Balzac, en effet, ne devait jamais abandonner les idées exprimées clans cette lettre. Du reste, dans sa Correspondance, la lettre à Mrac Carraud est immédiatement suivie d'une autre, adressée, celle-là, au poète Barthélémy, et qui n'est pas moins significative.

ndance de H. de Balzac, t. I, p. 108.

L'auteur de Némésis avait publié, dans sa livraison du 1er mai 1831, une pièce dans laquelle il jetait l'insulte aux Bourbons de la branche aînée. Balzac lui écrivit aussitôt :

Paris, mardi, ce 3 mai 1831.

Monsieur,

N'ayant pas l'honneur de vous connaître personnellement, je vous prie d'abord d'excuser ma liberté ; puis, permettezmoi de vous soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche dernier, la Statue de Napoléon.

Avant tout, je vous féliciterai d'une chose : quand je vis apparaître votre journal, je craignis sincèrement qu'un homme de votre trempe et de votre talent ne s'engouât des idées révolutionnaires et jacobines, qui redeviennent à la mode et forment chaque jour de nouveaux prosélytes, idées qui nous feraient rétrograder jusqu'au charnier fangeux des Hébert, des Chaumette, des Marat, et que tout homme de cœur et d'intelligence doit combattre et repousser vigoureusement. Votre numéro de dimanche m'a pleinement rassuré là-dessus ; il met Némésis d'accord avec vos précédents ouvrages ; il en fait le pendant polémique de Napoléon en Egypte, de Waterloo, du Fils de V homme. Vous donnez un organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la Terreur. Encore une fois, Monsieur, je vous en félicite.

Mais est-il nécessaire, pour défendre la cause que vous servez, d'attaquer sans cesse et sans relâche une famille malheureuse et exilée ? Vous avez fait à la monarchie légitime une guerre assez rude, vous lui avez porté des coups assez éclatants pour être généreux après la victoire. Aujourd'hui, l'adversaire est désarmé et ù terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Dès le début de votre pièce, vous montrez votre haine terrible pour cette famille que l'exil frappe pour la troisième fois. Vous leur faites vos sanglants reproches avec la même acrimonie et le même fiel que s'ils étaient encore sur le trône.

Prenez garde, Monsieur ! Sur ce chemin, on dépasse aisément le but, et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne

pas frapper juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de Napoléon; ce fut un acte malheureux à mon sens; mais aujourd'hui que seize ans ont passé sur ces événements, est-ce une raison pour oublier ce que Louis XVIII fit dès le premier jour pour arrêter les dévastations des soldats des puissances étrangères, ses alliées, qui restauraient son trône?.... Je ne le crois pas. La haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu'on flétrisse ces hommes qui se montrèrent plus royalistes que le roi, et qui, dans leur zèle insensé, compromirent de tout leur pouvoir la dignité royale.

Pour ma part, je méprise souverainement ces hommes. On les rencontre à la queue de tous les partis, et aucune infamie ne les arrête; ils feraient détester la meilleure des causes et haïr le plus juste des hommes. Réservez vos foudroyants anathèmes pour ces êtres vils, Monsieur, et tous les gens de cœur applaudiront aux coups de fouet de votre Nëmésis vengeresse. Vous pourrez bien rester encore l'organe d'un parti, mais ce parti sera grossi de U>us les honnêtes gens.

( l'est vraiment dommage, Monsieur, qu'une poésie aussi vigoureuse que la vôtre s'égare de la sorte. Ne soyez pas étonné delà franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs à subir et à supporter, h. nonobstant mes opinions bien arrêtées^ je sais admirer et louer en dehors d'elles.

< >tez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d'une rudesse et d'une brutalité offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de leur énergie et de leur chaleur, prennent un caractère monumental tout à fait digne du sujet que vous avez traité. Vous y dites de fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et sur ses instincts et ses goûts artistiques. Votre appel sera entendu sans doute et aussi ce que vous demandez, qu'on équipe une flotte qui nous rapporte les cendres do L'empereur.

A propos de cette installation de la statue impériale, vous parlez de l'exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde, Monsieur, de tond' mauvaise pensée qui pourrait vous froisser ! Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute, n'eût-il pas dû vous conseiller le respect de cet exil plus récent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes, reproches que je pourrais appeler dynastiques?

BALZAC ROVALISTE. 119

Cet exil de la famille de Napoléon, je voudrais le voir cesser, Monsieur; mais je trouverais injuste qu'elle accusât les Bourbons de tout ce qui s'est passé en 1815. Les temps do troubles permettent aux scélérats de tout ordre et de toute nuance de se livrer à leurs vilenies et à leurs scélératesses, et ils en profitent.

Je terminerai cette lettre, déjà trop longue, en formant un désir : c'est que nous n'en arrivions jamais au remède héroïque par lequel vous avez terminé votre poème. Nous avons eu assez de grandes guerres; je crois que le temps des grandes paix est arrivé, nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour vérités leurs rêveries et ne consultent jamais les nécessités populaires.

Agréez, Monsieur, l'hommage des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre dévoué serviteur 1.

A quelque temps de là, au mois d'août 1831, Balzac adresse à un autre correspondant, bien différent de l'auteur de Némésis, à Charles de Montalembert, alors âgé de vingt et un ans, et rédacteur de Y Avenir, une lettre relative à la Peau de chagrin, dont la première édition vient de paraître. Il lui expose en ces termes le but qu'il s'est proposé dans son ouvrage :

Le but de profonde moralité caché dans mon livre échappe à beaucoup de critiques malveillants qui ne voient que la forme, et j'avoue que je suis vivement touché lorsque quelque critique veut bien dégager mes intentions de leur sauvage enveloppe. Tous nos maîtres ont mis la moelle dans un os, à l'exemple de la nature.

J'ose espérer que l'Avenir parlera d'un livre où le principe Dieu ressort vivement de l'ensemble d'une composition sceptique en apparence et dans laquelle la précipitation de l'éditeur m'a laissé faire des fautes.

J'ai pris la liberté de vous faire attendre votre exemplaire; je désire vous offrir la deuxième édition. L'entreprise mal jugée que j'ose faire y sera posée sur sa véritable base, et je me présenterai au jugement de votre esprit si

1 Correspondance de H. de Balzac, t. I, p. 110.

distingué, plus largo, plus vaste, ou mieux, moins incomplet.

La Peau de chagrin est la formule de la vie humaine, abstraction faite des individualités et, comme le disait M. Ballanclie, tout y est mythe et figure. Elle est donc le point de départ de mon ouvrage. Après viendront se grouper de nuance en nuance les individualités, les existences particulières, depuis la plus humble jusqu'à celle du roi, jusqu'à celle du prêtre, derniers termes de notre société. Dans ces tableaux, je suivrai les effets de LA PENSÉE dans la vie. Puis un autre ouvrage, intitulé : Histoire de la succession du marquis de Carabas, formulera la vie des nations, les phases de leurs gouvernements, et, sous une forme railleuse, démontrera évidemment que les politiques tournent dans le même cercle et sont stationnaires, que le repos est dans le gouvernement fort et hiérarchique. Nous partageons beaucoup ces idées, je crois, et je vous expose succinctement mon plan, afin «le faire excuser le retard que j'ai mis à vous offrir une œuvre incomplète encore.

J'aurais eu le plaisir d'aller vous voir si j'avais connu votre adresse. Faute de ce, je vous envoie ce mot au bureau du journal, et sous huit ou dix jours j'aurai l'honneur de vous y apporter mon ouvrage moi-même l.

L'heure était proche où Balzac allait défendre, non plus seulement dans sa correspondance privée, mais publiquement et dans la presse, ses sentiments el ses principes royalistes.

Au commencement de 1832, M. Laurenlie fonda le Rénovateur, avec le concours du duc de Filz-James, du duc de Noailles, de M. de Bonald, du vicomte de Conny et de quelques autres notabilités du parti légitimiste. Balzac fil campagne avec eux. Le premier numéro de

1 J'emprunte cette lettre au beau livre du F. Lecanuet, la Jeunesse de Montalembert.

la nouvelle revue renferme un article de lui sur la destruction projetée du monument élevé au duc de Berry. « Pourquoi, écrivait-il, n'avoir pas continué le monument pour y élever un autel où des prêtres eussent prié Dieu de pardonner l'assassin? Louvel eût protégé le duc de Berry ; il eût dit : « Grâce pour le monument!.... ■» comme le prince a dit : « Grâce pour l'homme ! » 11 ajoutait :

Quelle faute de démolir un monument qui consacre la sainteté de toutes les espèces de familles royales !

Si vous êtes conséquents, je vous recommande de ne pas oublier la chapelle du duc d'Enghien à Vincennes....

Détruisez tout, laissez la place où fut l'Opéra, toute nue comme est l'Opéra, mais dressez une pyramide et inscrivez dessus :

Aux nations sans cœur il Tant dos lois athées.

.... Ne mettez point de grands hommes au Panthéon. Si le peuple ne doit pas prendre le deuil aux jours des immenses forfaits, il doit ignorer la gloire des triomphes.... Vous chassez Dieu de votre jurisprudence et du milieu de votre société, vous consacrez l'insensibilité du peuple ; ce sera je ne sais quel avènement du matérialisme dans les lois !....

Mais ce projet serait-il par hasard une flatterie ?.... La destruction du monument accuse au moins quelque indifférence pour le crime commis par Louvel. Il y a de la hardiesse à courtiser ce quasi-régicide !

Une dernière question. Mettrez-vous la démolition à l'enchère? Qui achètera les pierres?.... Si par hasard l'homme qui a si logiquement voté par un coup de poignard la mort de la branche aînée avait laissé quelque complice inconnu, quelque scélérat obscur, mais riche, qui eût l'audace de se bâtir une maison avec les ruines de cette chapelle, de se loger dans son crime, de rire à la face d'une nation qui n'a pas assez de larmes dans les yeux pour pleurer la mort de ses rois, quel bill d'indemnité pour les tueurs de prince ! Quelle prime offerte à la république 1 !

1 Le Rénovateur du 31 mars 1832.

Dans le numéro du 12 mai 1832, sous ce litre : la Vie d'une femme, Balzac publia, sur Mmc la duchesse d'Angoulème, des pages d'une haute éloquence, et que Chateaubriand lui-même n'eût pas désavouées i.

Les royalistes étaient alors très divisés au sujet delà prestation du serment demandé aux électeurs et aux députés. Fallait-il aller aux élections, entrer au Parlement, quand la chose était possible? Le devoir, au contraire, la dignité, l'honneur, ne commandaienl-ils pas l'abstention? Balzac consacra deux articles à l'examen de celte question 2. Avant de les écrire, il s'était concerté avec le duc de Fitz-James et quelques autres de ses amis politiques. Aussi son travail a-t-il toutes les allures d'un manifeste de parti. « Chargé de ce travail par aies amis, écrivait-il en commençant, j'y ai trouvé matière à de longues éludes, et, tout pressé que j'étais par le temps, cette espèce de rapport esl sorti des bornes imposées a un article. » Et un peu plus loin : « Nous n'avons ni la prétention ni le vouloir d'indiquer une marche à noire parti, mais il nous a semblé 1res urgent d'examiner si les moyens employés par les royalistes vont bien directement au but qu'ils se proposent d'atteindre. » Après avoir examiné la situation du parti royaliste cl les conditions nouvelles de son existence, il n'hésitait

1 Voy. cet article au tome XXIII des Qùn-res complètes, p. 353 et suiv.

a La Correspondance ;t. I, p. 145 renferme une lettre de Balzac à M. Laurentie, rédacteur en chef du Kknov.vteir, datée de Paris, mai 1832. Elle commence ainsi : * Cher Monsieur, l'article de M. de Pevronnet m'a tellement épouvanté comme talent, que j'ai senti le besoin de travailler beaucoup l'article sur le serment.... » Les éditeurs de la I mettent ici en note : « Cet ar-

ticle ne fut pas écrit. » C'est un-1 erreur. Non seulement Balzac it un article sur le serment, mais il en écrivit deux, et ils parurent dans le Rénovateur des 26 mai et 2 juin 1832. Ce sont ceux dont nous nous occupons dans notre texte.

pas à condamner l'abstention, à recommander vivement l'action électorale et l'action parlementaire. « Les royalistes, disait-il, doivent agir et parler, car ce n'est jamais dans le triomphe que les partis se rajeunissent et se rénovent, mais pendant les luttes. Le combat exige des forces, et le déploiement des forces amène la victoire. »

Ce n'était qu'un écrit de circonstance, mais on y trouve des pages qui sont encore aujourd'hui d'un intérêt actuel ; celles-ci, par exemple, où Balzac nous apprend pourquoi il est royaliste :

S'il ne s'agissait que de savoir à qui doit appartenir le gouvernement du pays en France, tous les esprits éclairés seraient d'accord et le voudraient donner à celui des deux partis qui offrirait le plus de sécurité pour le bonheur de ceux qui ne possèdent rien et le plus de garanties pour la tranquillité de ceux qui ont acquis une fortune ; car il n'existe pas de combinaison sociale qui puisse octroyer 20,000 livres de rente à tout le monde.

La meilleure société doit donc être celle qui, tout en donnant du pain aux prolétaires, en leur offrant les moyens nécessaires pour s'instruire et posséder, contraint néanmoins les excès probables de la partie souffrante d'une nation, en présence de la partie aisée ou riche.

Or, le principe de la souveraineté du peuple est-il propre à garantir la société de toute perturbation, etpersuadera-t-on à l'homme qui peut tout, de ne rien vouloir ?

Parmi tous les moyens de gouvernement, la religion n'estelle pas le plus puissant de tous pour faire accepter au peuple ses souffrances et le travail constant de sa vie? Enfin, une religion sans symboles, sans action, une religion purement intellectuelle est-elle possible?

Toutes les doctrines royalistes sont implicitement dans ces deux pensées, qui se résument par la religion catholique et la monarchie légitime.

La légitimité, système inventé plus pour le bonheur des peuples que pour celui des rois, découle de l'impossibilité de gouverner le peuple quand l'État reconnaît des droits égaux

à celui qui ne possède rien comme à celui qui possède beaucoup, à celui qui n'a point d'idées comme à celui qui a conquis une puissance intellectuelle.

Le catholicisme a pour lui l'autorité des faits : les pensées philosophiques les plus belles sont impuissantes à comprimer le vol, et les discussions sur le libre arbitre le conseillent peut-être, quand Jésus-Christ et la Vierge, sublimes images du dévouement nécessaire à l'existence des sociétés, retiennent des populations entières dans leur voie de malheur, et leur font accepter l'indigence....

Ainsi, le parti royaliste est philosophiquement rationnel dans ses deux dogmes fondamentaux : Dieu et le roi i....

Dans les années qui suivirent la révolution de 1830, les royalistes ne se bornèrent pas à mener contre le pouvoir nouveau une campagne de presse ex t reniement vive; presque chaque mois voyait (''dore de petits i: prose et vers mêlés, contenant chacun une douzaine de chapitres fournis parles écrivains les plus militants du parti : Alfred Nettement, Laurentie, Merle, Michaud, le vicomte Walsh, Edouard Mennechet, Lubis, Théodore Muret, le vicomte d'Arlincourt; et du côté des poètes, Alexandre Guiraud, J. de Saint-Félix, Albert de Calvimont, A. de Beauchesne et Jules de Hességuier. J'ai là, sur ma table, quelques-uns de ces petits volumes : le Saphir, Vert et Blanc, la Muse royaliste, PÉmeraude, recueils élégants, à la couverture blanche ou verte, édités en général chez Urbain Canel et Adolphe Guyot, et ornés, à la première page, d'une jolie gravure représentant le château d'Holyrood, la duchesse de Berry, ou encore le duc de Bordeaux et Mademoiselle, en cos-

1 Sur la situation du parti royaliste. — Le Rénovateur, 26 mai et 2 juin 1832. — Œuvres complètes, t. XXIII.

tume écossais, dans un paysage de Walter Scott. Balzac ne resta pas étranger à cette guerre d'albums. Il publia, dans le Saphir, le Refus; et dans V Êmeraude, le Départ. Le Refus a pour sous-titre : scène de l'histoire de France. A la mort de Henri III, chassé par les barricades parisiennes et tombé à Saint-Cloud sous le couteau de Jacques Clément, le duc de Mayenne, chef des Ligueurs, avait, en haine de Henri IV, fait proclamer roi, sous le nom de Charles X, l'oncle même du Béarnais, le cardinal de Bourbon, alors prisonnier de son neveu, à Fontenay en Poitou. Balzac suppose que les députés de la Ligue, chargés de lui offrir le trône, ont pu pénétrer dans le château où il est détenu. Ils ont à leur tète l'avocat Copin (lisez Dupin).

— Messieurs, leur dit le cardinal, et qui donc vous envoie vers moi ?

— L'intérêt de la France, sire, répondit l'avocat, et nous vous apportons la couronne....

— Elle appartient à Henri de Navarre, dit simplement le loyal gentilhomme.

— Elle est à vous, monseigneur, reprit l'avocat; les conseillers du Parlement, en qui réside l'autorité, l'ont ainsi résolu.

— Messieurs, l'héritage des rois de France se régie par des lois plus hautes que celles dues à l'autorité changeante de quelques gens de justice.... Il n'est pas en leur pouvoir de faire que j'aie droit de dépouiller Henri de Navarre. Vous avez un roi : c'est mon neveu.

Cependant les députés insistent. Maître Copin présente au cardinal le libelle fraichement composé par les Ligueurs et ayant pour titre : Sommaire des raisons qui ont mû les Français à reconnaître Charles X. 11 le presse d'accepter, disant : « Le Louvre, la France, tout est à vous, sire.... Dites un mot et vous serez roi de France.... » Charles de Bourbon lui fait cette réponse :

Je ne serais pas roi de France, et je ne serais plus digne du beau nom de gentilhomme. Messieurs, écoutez-moi.... Vous voulez faire de moi un fantôme, gouverner en mon nom, me donner à signer les articles de votre union.... Corbleu 1 vous seriez les chefs, et je serais votre esclave ? M. de Mayenne, ce connétable bourgeois, serait mon maître?.... Non, non, messieurs, ce ne sont pas douze ligueurs ni douze conseillers qui peuvent se dire les représentants de la noblesse et du tiers et bâtir un trône solide; la coutume royale est hors de l'atteinte des hommes; vous pouvez chasser, vous pouvez tuer vos rois, vous n'anéantirez pas la royauté. Elle est, comme Dieu, une chose placée au-dessus de nos mains.... J'ai eu le temps de lire cela dans la Bible depuis mon emprisonnement I.

Le Départ est aussi une scène de Vhisloire de France. Le romancier, l'historien plutôt, y raconte l'embarquement du roi Charles X à Cherbourg.

C'était le 16 août 1830. Un vaisseau de guerre, le Great-Britain, prêta mettre à La voile, attendait ses passagers. Ce fui un douloureux et inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du ci>i[i<. qui avaient suivi la famille royale et qui présentaient une dernière fois les armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de Louis XVI, appuyée sur le bras de M. de La Rochejaquelein : Madame, duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; le duc de Bordeaux, porté par son gouverneur, M. de Damas; et, à quelque pas, sa sœur, Mademoiselle, celle a qui M. le duc de Berry avait dit, quelques instants avant de mourir : « Mon enfant, puissiez-vous être moins malheureuse que ceux de votre famille! » Le roi Charles X s'embarqua le dernier, t'n silence de deuil régnail sur la cote de France ; bien des gémissements le suivirent sur les flots -, Bal-

1 Le Saphir, où ce récit parut pour la première fuis, fut publié en mai L832.

* Lamartine. Histoire de la Restauration t. VIII. p 411.

zac était là, confondu dans la foule ; s'il n'y était pas de sa personne, du moins y était-il d'âme et de cœur. Au moment où le roi monta sur le vaisseau qui allait l'emporter en exil et s'enferma seul pour prier et pour pleurer, Balzac dit à l'ami qui l'accompagnait :

En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une idée, victime de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre : hélas ! il emporte avec lui la fortune de la France; et, pour ce pas fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et d'argent, vous verrez plus de désolation qu'il n'y a eu de prospérités, de rires et d'or, depuis le commencement de son règne....

Et dans des pages d'une éloquence amère, d'une intuition merveilleuse, il dévoile à l'ami qui l'écoute les réalités de l'avenir. 11 lui montre les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l'exil, les marchands d'orviétan politique et les jurés priseurs du budget se refusant à décréter l'argent nécessaire aux galeries, aux musées, aux essais longtemps infructueux, aux lentes conquêtes de la pensée ou aux subites illuminations du génie. « 11 y aura cependant un art dans lequel se feront de grands progrès, l'art du suicide. » Ce vieillard et cet enfant partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la souveraineté du peuple par ce mot : « Plus de supériorité sociale! plus de nobles! plus de privilèges! » Les ouvriers, à leur tour, la traduiront par cet autre mot : « Plus d'impôts, et de l'or! » La France connaîtra bientôt une révolution nouvelle. « Les gens qui mènent par les chemins le convoi de la monarchie légitime enterreront eux-mêmes l'adjudicataire au rabais de la couronne et du pouvoir. » Après avoir ainsi prédit 1848, Balzac décrit en ces termes les temps que nous voyons,

le combat auquel nous assistons aujourd'hui : « Ce combat de la médiocrité contre la richesse, de la pauvreté contre la médiocrité n'aura pour chefs que des gens médiocres, et l'inhabileté débordera de haut en bas sur ce pays si riche en ce moment; et il nous faudra payer cher l'éducation de nos nouveaux souverains, de nos nouveaux législateurs.... 11 n'y aura plus qu'un seul pouvoir armé, celui de la représentation nationale; il n'y aura qu'une seule chose dont on ne doutera pas : la misère ! »

Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur ce vaisseau. 11 ajoutait, — et cette parole encore se devait réaliser : — « Un moment viendra que, secrètement ou publiquement, la moitié des Français regrettera le départ de ce vieillard, de cet enfant, et dira : « Si la révolution de 1830 étail à faire, elle ne « se ferait pas. »

Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable écrit. J'en reproduirai du moins celle page sur les Bourbons :

Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjàpartagée. S'ils payèrent les dettes de l'exil, ils payèrent les dettes de L'Empire et de la République. Ils versèrent si peu de sang, qu'aujourd'hui ces tyrans pacifiques s'en vont sans avoir été défendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqués. Dans quelques mois, vous saurez que, même en méprisant les rois, nous devons mourir sur le seuil de leurs palais, en les protégeant, parce qu'un roi, c'est nous-mêmes; un roi, c'est la patrie incarnée; un roi héréditaire est le sceau de la propriété, le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Un roi est la clef de la voûte sociale; un roi, vraiment roi, est la force, le principe, la pensée de l'État, et les rois sont des conditions essentielles à la vie de cette vieille Europe, qui ne peut maintenir sa suprématie sur le monde que par Le luxe. Les arts et la pensée. Tout cela ne

vit, ne naît et ne prospère que sous un immense pouvoir. . . .

Napoléon a péri comme ces pharaons de l'Écriture, au milieu d'une mer de sang, de soldats, de chariots brisés, et dans le vaste linceul d'une plaine de fumée; il a laissé la France plus petite que les Bourbons ne l'avaient faite; ceux-ci sont tombés, ne versant guère que le sang des leurs, à peine tachés du sang de gens qui avaient pris les armes pour la défense d'un contrat, et qui, dans la victoire, l'ont méconnu.

Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et florissante. Les preneurs à bail, qui vont essayer d'entreprendre le bonheur des peuples, apprendront à leurs dépens la signification du mot catholicisme, si souvent jeté comme un reproche à ce vieillard que nous déportons 1.

Le récit de Balzac se ferme sur le mot suivant : « Làbas, dis-je en montrant le vaisseau, est le droit et la logique ; hors de cet esquif sont les tempêtes. »

Philarète Chasles, dans ses Mémoires, résume ainsi son jugement sur l'auteur de la Comédie humaine : « C'était un voyant, non un observateur 2. » Si le mot est vrai du romancier, il ne l'est pas moins du publiciste. Dans le Départ et dans plusieurs autres de ses écrits politiques, Balzac a été un voyant.

Au commencement de 1833, un des plus jeunes écrivains de la presse légitimiste et de tous le plus ardent, Alfred Nettement, fonda une nouvelle revue littéraire et politique, l'Écho de la jeune France, Journal des progrès parle christianisme. Dès le premier numéro, Balzac y publia, sous le titre de Ne touchez pas à la hache, le

1 Œuvres complètes, t. XXIII.

2 Mémoires de Philarète Chasles, t. I, p. 306.

commencement du deuxième épisode de YHistoire des Treize.

Lorsque parut ce chapitre de son roman, au mois d'avril 1833, il était à Angoulême, chez Mrne Zulma Carraud i. C'est là qu'il reçut de son ami, le docteur Ménière, une lettre datée de Blaye. M. Ménière y avait été envoyé par le gouvernement comme médecin ordinaire de Mme la duchesse de Berry. La captive l'avait accueilli d'abord avec une certaine réserve, puis bientôt après avec confiance. Le docteur était un homme de cœur, et, ce qui ne gâtait rien, un homme d'esprit. 11 causait à merveille, et aussi la princesse. On causait donc longuement de toutes choses, pour charmer les ennuis de la prison, et surtout de littérature Un jour, on parla de M. de Balzac, et la duchesse de Berry ne cacha pas le goût très vif qu'elle avail pour ses ouvrages. Au sortir de cette conversation, M. Ménière écrivit au romancier et lui demanda une note sur ses publications nouvelles. Balzac répondit par une tirs longue lettre. Comme elle ne figure pas dans sa Correspondance, et que, de plus, elle se rattache étroitement à mon sujet, je dois en donner ici d'assez longs extraits :

Mon cher Docteur,

Je vous remercie infiniment de la lettre que vous m'avez adressée à Paris et que j'ai reçue ici à Angoulême), à

quelques pas de vous, .le suis venu bien près de Bordeaux chercher un peu de repos, afin d'achever plusieurs entreprises assez importantes. Vous savez combien je tenais à vos suffrages pour Louis Lambert, cette œuvre de prédilection que je voudrais faire approcher le plus possible de la perfection -'. Je rougis de vous l'avoir donnée si incomplète.

1 M. Carraud avait et.' nommé, en 1832, inspecteur de la poudrerie d'Anii'oulèino.

4 Louis Lambert est une île- œuvres que Balzac a le plus ira-

Il y a déjà un troisième manuscrit où beaucoup de fautes sout corrigées, plusieurs développements ajoutés. Mais, enfin, la nécessité fait d'un savant et d'un homme politique un conteur, et il faut obéir à la nécessité. Nous vivons dans un temps où besoin est de soutenir les vieux noms, quelque grands qu'ils soient, par des mérites personnels. Néanmoins, croyez que ce que vous m'avez écrit est de nature à me flatter beaucoup, et mes opinions en disent assez sans que j'aie besoin d'ajouter par mes paroles à mes sentiments intimes.

J'ai été personnellement bien heureux pour vous de vous savoir envoyé à Blaye, et politiquement satisfait d'y savoir un homme d'honneur et de probité.... Être la Providence des captifs, mon cher Ménière, c'est ce qu'il y a de plus beau dans le monde, et j'attache plus de prix à causer, à celles d'entre ces anges qu'on appelle des femmes, qui souffrent à quelque titre que ce soit, une consolation, qu'à toutes les gloires possibles. Aussi, quand je reçois une de ces lettres où quelque affligée me remercie d'avoir rencontré quelque bonheur à me lire, je suis payé de toutes les nuits que je passe et de tous mes travaux. Alors, ma vie, qui a été si longtemps pesante, est allégée de tous ses maux. Jugez de ma joie si je pouvais dissiper quelques chagrins entre les murs d'une solitude ! Un des plus doux moments de ma vie a été d'apprendre que Une vie de femme, article écrit sur Mme la Dauphine dans le Rénovateur, lui avait été doux au cœur. Elle n'était qu'exilée!....

.... Je puis, sur votre désir, vous envoyer tout ce que vous souhaiterez. Y! Echo de la jeune France, qui m'a fait l'honneur de me mettre parmi les fidèles illustrations royalistes, publie une nouvelle Histoire des Treize, qui a pour titre : Xe touchez pas à la hache/ Si vous n'aviez pas le premier numéro qui a paru avec un premier feuilleton,

vaillées et remaniées. Ce récit, publié pour la première fois en octobre 1832, sous le titre de Xotice biographique sur Louis Lambert, avait reparu, très augmenté, en lévrier 1833, sous ce nouveau titre : Histoire intellectuelle de Louis Lambert. Balzac lui faisait subir, à l'époque où il écrit sa lettre au docteur Ménière, un troisième remaniement. C'est seulement en 1835 qu'il parut sous sa forme définitive. Yoy. Spoelberch de Lovenjoul, p. 190-493.)

écrivez-le-moi, je vous l'enverrai aussitôt, ainsi que les suivants, à mesure qu'ils seront publiés....

.... J'ai bien des choses à vous dire, mais je ne sais si j'en ai toute licence, et je me tais pour vous moins que pour moi, dont V impénitence finale en fait d'opinions légitimistes est si franche et si désintéressée....

.... Je travaille énormément; d'abord, afin de conquérir mon indépendance dans la vie privée pour pouvoir aborder la tribune lors de la réélection générale; puis, pour achever une œuvre complète parmi celles que j'ai entreprises. 11 faudrait vous écrire trop longuement pour vous expliquer ces plans d'une immense étendue, littérairement parlant....

Et moi aussi, j'irai à Naples !.... Cette année, vers le mois de décembre, il y aura là des âmes d'élite qui doivent s'y réunir, et, si vous parcourez ce pays à cette époque, grande sera ma joie de vous y voir. J'ai dû y aller avec M. le duc de Fitz-James et Mme ja duchesse de Castries; mais les ennuis de la vif littéraire m'ont rappelé dans le grand bagne de Paris, où je suis trop souvent cloué sur un banc de forçat.

Adieu, mon bon docteur. Si vous ne vous compromettez pas à cette innocente traduction du cœur, déposez aux pieds de la captive les plus vives admirations du poète, les hommages du royaliste, les profonds respects du Français et les sentiments de l'homme privé.

Votre lettre m'a donné la seconde émotion puissante parmi celles que je compte dans ma vie, et je voudrais vraiment avoir plus de talent que je n'en ai pour être digne de ces choses.

Avant mon départ de Paris, j'ai vu M. de Chateaubriand chez M»1" Récamier.... Politiquement parlant, je n'aime pas l'homme. C'est le plu-; dangereux serviteur qu'aient eu les Bourbons. L'homme qui a l'ait pendant cinq longues années l'opposition du Journal des Débats, la plus cruelle de toutes, et qui a contribué aux malheurs de la branche aînée... , ne me plaira jamais. J'admire son talent, mais je n'aime pas sa conduite politique.... Aussi suis-je de ceux qui préfèrent pour chef actuel le duc de Fitz-James....

Adieu ! Je vous répète que je vous trouve heureux, et je vous aimerai pour tout ce que vous donnerez de consolations à la malade. Elle a reçu le baptême d'illustration his-

torique qui grandit encore les grandes figures. Blaye est le sacre de Sainte-Hélène, et elle sortira de Blaye! Sa vie recommencera! L'avenir est un bien grand homme!.... Mille choses affectueuses de votre dévoué

de Balzac 1.

Cette lellre, dans le Journal du docteur Ménière, est donnée sous la date du 27 avril 1833. Balzac y parle, comme étant alors prochaine, de la réélection de la Chambre des députés et de l'intention où il est de poser à ce moment sa candidature. Le renouvellement de la Chambre eut lieu seulement l'année suivante, au mois de juin 1834. Force nous est donc de renvoyer au chapitre suivant ce que nous avons à dire sur Balzac candidat royaliste.

1 La Captivité de Madame la duchesse de Berry à Blaye (1833) ; Journal du docteur P. Ménière, t. I, p. 328 à 333.

BALZAC ROYALISTE {Suite)

Victor Hupo et Alexandre Soumet. — Balzac candidat à la députation. Le général laron de Pommereul et les électeurs d<- 1 Henry Berthoud el les électeurs de Cambrai. — L'élection de Chinon. Balzac et M. de Montmorency. — L'élection de Villefranche. Nomination de « M. de Balzac. » — Le Nouveau Conservai Le café à la crème do la veuve Durand. — La Chronique de Paris. La question d'Algérie. L'alliance franco-russe. — Six Rois de France : de Louis XIII <i Louis XVIII. La mort de Louis XVII. — La Revue parisienne. Sainte-Beuve el Port-Royal. M. Adolphe Thiers, Madan g Mère et la Prima donna. Balzac et le socialisme.

Au commencement de 1820, le poète Alexandre Soumet, venu de Toulouse à Paris, écrivait à son ami Jules de Rességuier :

Le jeune Hugo vous adresse raille expressions de sa reconnaissance. Je lui ai promis de vous les faire parvenir. Cet enfant a une tête bien remarquable, une véritable étude de Lavater. Je lui ai demandé à quoi il se destinait, et si son intention était de suivre uniquement la carrière des lettres. Il m'a répondu qu'il espérait devenir un jour pair de France...., et il le sera i.

1 Victor Hugo avant 1830, par Edmond Biré, p. 153.

A dix-huit ans, Viclor Hugo aspire à èlre pair de France. Balzac, à vingt ans, rêve d'être député. Des élections partielles out lieu, au mois de septembre 1819, pour le renouvellement d'un cinquième de la Chambre. Il écrit aussitôt à son ami Dablin de lui apporter sur l'heure la liste des élus : « .... Et les députés? la liste des nouveaux nommés? Je ne rêve que députés et Dablin M » Et comme Dablin n'est pas venu, dès le lendemain Balzac reprend la plume : « Maudit petit père, je ne vous ai pas vu hier.... Le moyen de m'affrioler sera de m'apporter la liste des nouveaux élus. Je sais Grégoire 2, mais le reste? Donnez-moi la liste par département, et que chacun ait une petite indication d'opinion.... Adieu, Pylade-Dablin. Vous seriez bien aimable de venir mardi, ou, si vous ne pouvez avant dimanche, d'envoyer la liste à la mère Comin 3, qui me l'apporterait 4. »

Les Chambres vont se réunir le 29 novembre. Balzac prend ses précautions pour être tenu régulièrement au courant des séances. 11 écrit au fidèle Dablin : « Je compte sur vous pour les journaux de la session, par huitaine 5. »

1 Correspondance de H. de Balzac, t. I, p. 9. — M. Théodore Dablin, lié avec la famille de Balzac, fut un des plus fidèles amis d'Honoré, qu'il aida souvent de ses conseils et de sa bourse. C'était un riche quincaillier de la rue Saint-Martin, ayant des goûts d'artiste et au cœur généreux. Lorsqu'il se fut retiré du commerce, M. Dablin forma une collection d'objets d'art, très estimée des amateurs, et dont il a légué de précieux spécimens au musée du Louvre. Les Chouans lui sont dédiés. (Note des éditeurs de la Correspondance.)

- L'abbé Grégoire, ancien conventionnel, venait d'être élu dans l'Isère.

3 Sa femme de ménage, qu'il appelle tantôt Iris-Coinin, tantôt V Iris-messagère.

4 Correspondance, t. I, p. 10.

:> Ibid.. t. I, p 20.

Sa sœur Laure est la confidente de ses espoirs naissants et de ses juvéniles ambitions. Il lui écrit, au mois de septembre 1820 : « Nos révolutions sont bien loin d'être terminées; à la manière dont les choses s'agitent, je prévois encore bien des orages. Bon ou mauvais, le système représentatif exige d'immenses talents; les grands écrivains seront nécessairement recherchés dans les crises politiques; ne réunissent-ils pas à la science l'esprit d'observation et la profonde connaissance du cœur humain ? Si je suis un gaillard (c'est ce que nous ne savons pas encore, il est vrai), je puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire; et ajouter au titre de grand écrivain celui de grand citoyen, c'est une ambition qui peut tenter aussi i ! »

Dix ans plus tard, la révolution qu'il avait prévue est accomplie. Il croit donc le moment venu pour lui d'ajouter l'illustration politique a l'illustration littéraire. Au titre d'écrivain il essaiera de joindre celui d'orateur et d'homme d'État.

11 semble, d'ailleurs, que les circonstances ellesmêmes l'y provoquent et que la nouvelle loi d'élection ait été faite pour lui. Elle déclare électeur tout Français âgé de vingt-cinq ans et payant 200 francs de contributions directes; éligible tout Français âgé de trente ans et payant 500 francs de contributions directes. Or Balzac a trente et un ans, il paie 500 francs de contributions : le voilà du même coup électeur et éligible. Il ne perdra pas un jour, pas une heure. C'est le 19 avril 1831 que la loi électorale est promulguée; dès le 26 avril, il entre en campagne. En 1828. il a passé quelques semaines à Fougères, en llle-el-Vilaine, chez le général baron de

1 Correspondance, t. I, p. 26.

Pommereul. Le général doit être un électeur influent, et aussi le chevalier de Valois. Balzac a fait avec lui et avec d'autres gentilshommes fougerais d'interminables « tours de place. » Il a eu de bons rapports avec « messieurs les membres de la Société de lecture. » Dans le Dernier Chouan, il a consacré à la ville et aux campagnes qui l'avoisinent des pages écrites avec amour et qui ont jeté quelque lustre sur la vieille cité. Pourquoi ne serait-il pas le député de Fougères? Convaincu qu'il a des chances sérieuses de succès, il adresse à M. de Pommereul la lettre suivante :

26 avril 1831.

Mon cher Général,

Je suis, par la nouvelle loi, devenu tout à coup électeur et éligible. J'avoue franchement que, me souvenant de la pénurie où vous étiez dans votre arrondissement de Fougères pour trouver des députés, j'ai pensé à me présenter à vos concitoyens, comme candidat. Vous connaissez mes principes et seriez pour moi, dans l'ordre des choses nouveau, un véritable père, si vous vouliez me servir de patron auprès de vos électeurs.

Si la chose était possible, d'après votre réponse, j'irais à Fougères. En attendant des lumières plus claires, je vous donne avis que je mets, demain 27 avril, à la diligence un paquet à votre adresse, contenant quarante exemplaires de ma première brochure sur les affaires publiques J'en ferai successivement quatre ou cinq autres, afin de prouver aux électeurs qui me nommeraient que je puis leur faire honneur et que je tâcherai d'être utile au pays.

Uuant à l'incorruptibilité parlementaire, l'ambition que j'ai est de faire triompher mes principes par un ministère, et les grandes ambitions ne se vendent jamais.

Distribuez donc mes brochures à vos amis ou aux personnes que vous croiriez influentes sur les électeurs ; vous recevrez dans le paquet de brochures une lettre de moi plus étendue.

Permettez-moi donc, ici, de vous assurer seulement de

138 CflAHTRE VI.

ma reconnaissance pour vos bontés et de vous prier de présenter mes hommages à la belle châtelaine de Marigny.

Votre tout dévoué,

H. de Balzac i.

Dans sa lettre, on l'aura remarqué, Balzac avisait son ami de l'envoi d'une brochure qu'il venait d'écrire à l'adresse des électeurs. « Malheureusement, dit M. du Pontavice de Heussey, en dépit des recherches, il a été impossible de retrouver un seul exemplaire de cette plaquette politique. 11 n'en existe aucune, trace dans la dernière édition des Œuvres complètes de Balzac. Celle lacune est regrettable. 11 eût été intéressant de comparer la profession de foi de Balzac, ;i peine débutant dans la carrière des lettres, à celle du célèbre Balzac de 1848 2.,

Ces lignes étaient écrites en 188o. M. du Pontavice de Heussey avait mal lu les Œuvres complètes. M. de Lovenjoul, qui est coutumier de ces heureuses rencontres, avait des longtemps mis la main sur la brochure introuvable, el elle avait trouvé place, en 1879, dans le tome XX 11 l des Œuvres. Elle a pour litre : Enquête sur la politique des deux ministères, est datée : Avril 1831, el signée ainsi : Par M. de Balzac, électeur éligible.

Dans cet écrit, Balzac s'efforce d'établir que les deux ministères qui ont exercé le pouvoir depuis juillet 1830, — le ministèie Laffille et le ministère Périer, alors à ses débuts 2, — n'ont pas su remplir leur lâche. Ayant à choisir entre deux partis, le parti de la guerre et le parti de la paix, ils n'ont su adopter, d'après lui, ni un

1 Balzac en Bretagne, par R. du Pontavice do Heussey, p. 49.

2 Balzac en Bretagne, p. 18.

3 Casimir Périer avait été nommé président du Conseil le

13 mars 1,-

vrai système de guerre, ni un franc système de paix. Ils se sont réfugiés dans un juste milieu équivoque, donnant des gages, tantôt au parti du mouvement, tantôt au parti de la résistance. Sans plan, sans idée fixe, ils ont discuté au lieu d'agir. Suivant pied à pied les actes du pouvoir, l'auteur de Y Enquête les soumet à une critique sévère, et termine par ce mot : « Ce que nous avons depuis neuf mois, c'est la monarchie tempérée par des émeutes. »

L'Enquête sur la politique des deux ministères était plus qu'un écrit de circonstance. On y trouve des vues qui sont d'un homme d'Élat.

Sur le meilleur mode d'élection, Balzac a des idées qui, même aujourd'hui, paraîtront peut-être dignes d'examen. « 11 fallait, dit-il, présenter une loi d'élection qui eût donné toute espérance à la nation en réalisant le vœu d'une représentation réelle émis par la France. 11 fallait incarner le pays dans l'électorat en considérant la famille comme la première agrégation sociale ; puis la commune, le canton, l'arrondissement et le département. Un homme habile eût fractionné le mouvement électoral. Tous les chefs de famille, frappés d'une contribution quelconque, eussent donné mandat à des électeurs payant un cens sagement déterminé, pour nommer, par canton, un député auquel la loi n'aurait imposé que l'obligation d'avoir vingt-cinq ans, de n'être frappé d'aucune incapacité, et ces incapacités étaient faciles à prévoir. L'électeur, offrant seul les garanties qui se résumaient dans le député, devait payer seul un cens, tenir au sol, à l'industrie, à la pensée; n'était-ce pas faire surgir une assemblée des entrailles mêmes de la nation? »

A l'époque où écrivait Balzac, il n'existait guère à Paris qu'une douzaine de journaux. Ces douze journaux

qui se partageaient la France étaient douze pouvoirs aussi forts, plus puissants que les sept ministres d'alors, car ils les renversaient et restaient toujours debout. Balzac indique aux ministres le moyen de se débarrasser de ces adversaires. Renoncez, leur dit-il, aux trois ou quatre misérables millions que rapportent les journaux, libérez-les du timbre, ne leur demandez que 1 centime de droit de poste, n'exigez point de cautionnement. Au lieu de douze journaux, vous en aurez mille. Vous aurez faitécloreun millier de feuilles, mais vous aurez détruit le journalisme. « Nous écoutons un homme seul à la tribune; qu'il yen ait dix, et personne ne leur prêtera l'oreille. Faites crier à 1 sou, dans Paris, tous les jours, l'opinion publique, bientôt nous passerons tous devant sans y prendre garde. » Balzac, ici encore, n'a-t-il pas prévu ce que nous voyons?

Chose singulière, il semble vraiment qu'il ait prévu aussi, dès 1831, la guerre de 1870 et ses désastres. « 11 faut considérer la guerre, écrivait-il, comme si elle devait être générale. Est-ce avec 438,000 hommes, qui n'en donneraient pas 300,000 en ligne, qu'elle peut être commencée? Assurément non. 11 faut qu'une nation soit en état de lever, pour sa défense, au moins le trentième de sa population; ce qui suppose pour la France 1 million d'hommes.... » 11 demande donc que l'on fasse, pour nos armées, ce que la Prusse a fait pour les siennes. Il ne lui suffit pas de jeter un cri d'alarme; il ne se contente point de formuler un vœu platonique. Entrant dans les détails, descendant à l'application, il expose tout un plan de réorganisation militaire; il indique les moyens de naturaliser le système de la landivehr en France 1.

1 Enquête sur la politique des deux ministères, avril 1831 ; brochure in-8°, chez A. Levavasseur.

La brochure de Balzac élail peut-être un peu forte pour les électeurs de Fougères. Leur siège, d'ailleurs, était fait. Le député sortant était le comte de la Riboisière, l'un des plus riches propriétaires de France, homme excellent, serviable, et qui faisait de son énorme fortune le plus charitable emploi. Du moment qu'il se représentait, nul ne pouvait songer à lutter contre lui. C'est sans doute ce que M. de Pommereul fit entendre à Balzac, qui jugea inutile de venir à Fougères.

Il chercha ailleurs, et il eut bientôt fait de trouver.

Dans les premiers jours de juin 1831 (les élections étaient fixées au 5 juillet), Balzac vit entrer chez lui le directeur de la Gazette de Cambrai, M. Henry Berthoud •, qui se sentait une vocation de romancier et désirait faire recevoir à la Revue de Paris, où Balzac était alors tout-puissant, une nouvelle intitulée : le Prestige. L'auteur des Scènes de la vie privée lui promit son appui, mais conçut aussitôt la machiavélique pensée de tirer parti de la situation. A peine son jeune confrère était-il de retour à Cambrai, qu'il recevait du grand romancier une lettre où celui-ci lui disait, après force compliments :

.... Ce que vous m'avez dit de Cambrai m'a suggéré l'idée de m'y présenter comme candidat. — Ouf! tout est dit. Alors, vous allez vous écrier : « Ce vil flatteur!.... » Entre deux journalistes, toute finesse est, je crois, inutile, et le contrat que je signe avec vous en ce moment est d'une

1 Berthoud (Samuel-Henri), auteur d'un grand nombre de romans: la Bague antique, l'Enfant sans mère, Daniel, etc., etc., et de plusieurs volumes de Fantaisies scientifiques, publiées sous son pseudonyme de Sam.

étendue que je ne méconnais pas. Je commencerai par faire assez pour vous, ici, pour que vous me pilotiez là-bas....

Écrivez-moi quelle espèce d'ouvrage politique pourrait appuyer ma candidature à Cambrai. L'Assemblée future peut être fort orageuse; elle est grosse d'une révolution. Il est possible que les gens de votre arrondissement préfèrent voir au jeu une tête parisienne plutôt que les leurs; une ville aime toujours assez à se voir représentée par un orateur; et, si j'aborde l'Assemblée, c'est avec la pensée de jouer un rôle politique et d'en faire profiter la patrie adoptive dans laquelle j'aurai reçu le baptême politique de l'élection L...

La réponse de Henry Berlhoud fut sans doute moins décourageante que ne l'avait été. pour Fougères, celle du général de Pominereul, car Balzac décida de se présenter à Cambrai.

En ce lemps-là, on n'avait pas encore songea interdire les candidatures multiples. Tout homme politique qui se respectait, se présentait au moins dans deux ou trois collèges, quelquefois dans quatre. C'est ainsi que, précisément aux élections de juillet 1831, MM. Udilon Barrol, Corraenin et Mérilhou furent élus quatre fois; M. Casimir Périer, trois fois; M. Lat'tille. le général Lafayelle, François Arago, M. Ilumann, M. de Tracy, M. Admyrault fils, M. Va tout et vingt autres, parmi lesquels un de mes oncles, l'excellent M. Ducordic, deux fois. Balzac pouvait se croire autant de droits à une double élection que M. Valout, M. Admyrault fils, ou même mon oncle Ducordic. 11 se résolut donc à poser sa candidature dans deux collèges, dans celui d'Angoulème en même Lemps que dans celui de Cambrai.

11 écrit à Mme Zulma Carraud dans les derniers jours de juin :

1 Correspondance, t. I. p. L20.

Les travaux politiques que m'imposent mes obligations de candidat dans deux arrondissements absorbent tout. Il faut mener de front mes occupations littéraires qui, vous le savez, me font vivre, et mes études politiques, de sorte que souvent je succombe.... Mais, vous, vous ne m'avez pas écrit une pauvre ligne, pas un mot qui vienne me consoler et me soutenir dans la lutte qui me dévore ! Pour ne pas leur écrire, je ne pense pas moins à mes amis 1....

Balzac avait un parent à Angoulème, M. Grand-Besançon, commissaire des poudres. Il avait fait chez lui quelque séjour, et y avait connu M. Berges, chef d'une institution très renommée dans la région pour les études préparatoires aux écoles du gouvernement. M. Berges s'était sur-le-champ pris de passion pour le talent et pour la personne du romancier, et s'était offert à patronner sa candidature. 11 n'en avait pas fallu davantage pour que celui-ci prît feu, et que, déjà candidat dans le Nord, il voulût l'être encore dans la Charente.

Il en fut quille pour un double échec, inévitable d'ailleurs, les légitimistes, à de rares exceptions près, n'ayant pas pris part au scrutin du 5 juillet, d'où les avait éloignés l'obligation du serment. Berryer, nommé à Monistrol par le troisième collège de la Haute-Loire, était revenu à la Chambre presque seul de son parti, avec M. de Martignac '-.

A Cambrai et à Angoulème, on avait réélu les deux anciens députés : dans le Nord, le comte d'Estourmel; dans la Charente, M. Gellibert. A Angoulème, le nom de Balzac ne figure pas dans les procès-verbaux constatant les résultats des scrutins. Tout au plus peut-on lui

1 Correspondance, t. I, p. 118.

s Berryer et la monarchie de Juillet, par Charles de Lacombe, p. 18.

attribuer quelques-unes des douze voix perdues données à divers *.

Le romancier garda-t-il rancune à ses non-électeurs? On serait tenté de le croire, lorsqu'on lit, dans la première partie d'Illusions perdues, la description du haut Angoulème et la peinture du salon de Mrae de Bargelon, « cet hôtel de Rambouillet angoumoisin. » M. de Bargeton, M. de Négrepelisse, M. de Chandour et M. du Châtelet ont payé, je le crois bien, pour les bonnes gens qui, en 1831, ont si mal soutenu la candidature de Balzac.

Il n'était pas homme, du reste, à se laisser décourager par un double, ni même par un triple échec.

Le 30 avril 1832, le député de Chinon, M. Girod (de l'Ain), fut nommé ministre de l'instruction publique et des cultes. Force lui était dès lors de se représenter devant ses électeurs, qui furent convoqués pour le 13 juin. Chinon, c'était presque la patrie de Balzac. Chaque année il allait passer quelques semaines dans le voisinage, au château de Sache, chez un ami de sa famille, M. de Margonne. Cette fois, évidemment, il serait sur un bon terrain, en pays ami, dans un arrondissement où on ne pourrait pas lui reprocher d'être un étranger. Il n'hésita donc pas à poser une fois de plus sa candidature. La Quotidienne, qui prêchait pourtant l'abstention, se départit un peu de sa ligne de conduite en faveur de l'écrivain qui venait de publier les beaux articles sur Madame la duchesse d'Angoulème et sur la Destruction du monument du duc de Berry. Dans son numéro du 24 mai 1832, la feuille royaliste publia l'article suivant :

Trois candidats se disputent, dit-on, la députation de La Charente du 28 avril 1881.

BALZAC ROYALISTE. l4o

Ghinon, vacante par la nomination de M. Girod (de l'Ain) à un ministère. Le mouvement, le juste milieu et l'opinion royaliste sont représentés, dans cette triple candidature, par : M. Taschereau, ancien secrétaire général du département de la Seine, sous M. Odilon-Barrot ; par M. Girod (de l'Ain), qui ne voudrait pas priver l'arrondissement de Chinon du bonheur de posséder de nouveau pour député un homme aussi remarquable que lui; enfin, par M. de Balzac, jeune écrivain, plein d'ardeur et de talent, et qui paraît vouloir se dévouer à la défense des principes auxquels le repos et le bonheur de la France sont attachés. La Quotidienne n'a aucune opinion à émettre, sur le fait même d'une candidature ; elle ne doit pas pour cela négliger de faire remarquer l'admirable mouvement qui donne actuellement aux royalistes pour amis et pour auxiliaires les hommes les plus distingués dans toutes les classes, ceux qui ont le plus d'avenir, enfin des hommes nouveaux. Et c'est à ce résultat que nous devons sans cesse aspirer, parce que c'est celui qui atteste le plus hautement la puissance d'un parti politique.

Quelques jours avant la publication de cet article, Balzac avait reçu du prince de Montmorency la lettre suivante :

Mardi matin.

Je m'empresse, Monsieur, de vous faire connaître le résultat de ma visite. M. de Biencourt 1 m'a dit que la question de conscience l'empêchait d'aller lui-même aux élections, mais que toutes les voix dont il pourrait disposer vous étaient acquises dans le cas où vous penseriez à vous faire porter. N'ayant pas été depuis quelque temps dans le pays, il n'a pu me donner des renseignements positifs sur les dispositions des personnes qui peuvent exercer de l'influence. Mais il pense que plusieurs de celles qui avaient cru devoir s'abstenir de prêter serment auront changé leur manière de voir à ce sujet. Le duc de Duras a été l'année dernière aux élections. Je veux donc croire que lui aussi

1 Le marquis de Biencourt, propriétaire du château d'Azayde- Rideau, dans l'arrondissement de Chinon.

liG cnAriTRE VI.

sera charmé de pouvoir appuyer de son influence un candidat tel que vous.

M. de Biencourt doit, au reste, aller incessamment en Touraine, où il espère bien avoir l'honneur de vous voir. Il pourra alors vous faire connaître avec plus de certitude l'état des choses.

Croyez, Monsieur, que je ne serais pas des derniers à me réjouir de vos succès, que je regarderais comme une victoire pour notre cause, à laquelle je voudrais bien voir beaucoup de défenseurs comme vous.

Veuillez, Monsieur, agréer l'assurance de tous mes sentiments les plus distingués.

G. de Montmorency L

Les choses semblaient, donc prendre une assez bonne tournure ; mais au moment où Balzac se disposait à quitter Paris pour aller visiter ses électeurs, il fit une chute de voiture et tomba si malheureusement que sa tête fut « mise en contact avec les héroïques pavés de juillet 2. * Obligé de garder le lit pendant plusieurs jours, il ne put se rendre à Sache que le 8 juin, encore souffrant et hors d'état de faire campagne. La partie était évidemment perdue. Le 10 juin, trois jours avant l'élection, il écrit à sa mère : « J'aurai peut-être quelques voix ; mais, hélas ! par ici, on ne veut rien faire ; il aurait fallu s'occuper exclusivement de mon élection, elj'aurais toujours succombé :;. »

Voici, d'après le Journal d'Indre-et-Loire du 18 juin 1832, le résultat du vole : M. Girod (de l'Ain), 260 voix, élu ; M. Jules Taschereau, 90 ; voix perdues, 10.

Pour se remettre de sa double chute, — sa chute de tilbury et sa chute électorale, — Balzac resta un mois

1 Lettre inédite, communiquée par M. de Lovenjoul.

2 Lettre à Mme Emile de Girardin du 31 mai 1S32. — Correspondance de H. de Balzac, t. I. p. 147.

8 Correspondance, t. I, p. 155.

en Touraine el écrivit les premiers chapitres de la Recherche de l'absolu, un chef-d'œuvre. C'est une façon de se consoler qui n'est peut-être pas à la portée de tous les candidats malheureux.

Au mois de septembre 1832, le bruit court d'une prochaine dissolution de la Chambre, et Balzac aussitôt d'être repris d'un nouvel accès de sa fièvre de tribune. 11 écrit à sa mère, le 23 septembre, d'Aix-en-Savoie, où il était allé prendre les eaux et d'où il se proposait de partir bientôt pour Rome :

S'il y a une élection générale, les royalistes iront aux collèges, cela est maintenant décidé. Alors M. le duc de Fitz- James sera probablement élu dans deux collèges au moins. Si je ne suis pas élu à Angoulême, M. de Fitz-James tâchera de me faire élire dans celui pour lequel il n'optera pas l.

Le même jour, il écrit à Mme Zulma Carraud, dont le mari est, depuis quelque temps, directeur de la poudrerie d'Angoulème :

Je vous dirai que si M. Berges n'a pas été abusé par l'amitié qu'il m'avait accordée d'avance, en cas d'élection, je me présenterais à Angoulême, et je reviendrais même à la Poudrerie, de quelque lieu d'Italie que ce soit, si vous me disiez que j'ai des chances de succès. J'aurai l'appui des deux journaux de mon parti, qui se sont enfin entendus pour envoyer les royalistes aux élections. Je vous adresserai, à vous ou à M. Berges, les différents écrits politiques que je pourrai faire pour l'arrondissement 2.

Quelques jours plus tard, le 30 septembre, écrivant à

1 Correspondance, t. I, p. 203.

* Ibid., t. I, p. 206.

Ii8 CHAPITRE VI.

son éditeur, M. Marne, pour lui annoncer le prochain envoi du manuscrit complet d'une œuvre nouvelle, qui n'est rien moins que le Médecin de campagne, il termine sa lettre par ces lignes :

Mille compliments. Xe m'oubliez pas auprès de M'«e Marne, ni auprès de M'ie Clémentine. Et vivons dans l'espérance de faire une belle édition en vingt-quatre volumes de mes œuvres, quand j'aurai ma réputation à la tribune.

Mille amitiés.

Mon élection est chose arrêtée dans les sommités du parti royaliste, en cas d'élections générales J.

La dissolution annoncée n'eut pas lieu ; ce fut seulement en 1834 que l'on procéda à de nouvelles élections. La date en était fixée au 21 juin. Balzac allait-il enfin trouver le collège de ses rêves ? Dans une lettre à Mme Hanska, datée de Paris, le 3 juin, il lui fait part de ses espérances et aussi, hélas ! de ses craintes.

MM. Berryer et Fitz-James veulent me faire nommer député, mais ils échoueront. Ce sera une question décidée dans un mois : vous saurez cela sans doute à Trieste ; mais, si j'étais nommé, je me ferais ordonner les eaux, car le portefeuille de premier ministre ne me ferait pas renoncer au cher usage du premier moment de liberté que j'aurai su conquérir dans ma vie -.

M. do llanski recevait le Moniteur. Le numéro du 27 juin lui apporta la nouvelle de l'élection à Villefranche (Aveyron) de < M. de Balzac, candidat légitimiste, nommé en remplacement de M. le vicomte Decazes. » En bon mari, il fait part aussitôt à sa femme du succès de leur ami. Mme Hanska, sans perdre une mi-

1 Correspondance, t. I, p. 217.

* Lettres a une étrangère, publiées dans la Revue de Paris, par le vicomte de Spoelberck de Lovenjoul.

BALZAC ROYALISTE. 1 iO

nute, écrit à Paris pour dire sa joie mêlée de regrets, car cette nomination empêchera peut-être l'élu d'effectuer le voyage projeté. Balzac lui répond le 3 juillet 1834 : i Kassurez-vous, ce n'est pas moi qui suis nommé député '. » Le Moniteur ne s'était point trompé : le collège de Yillefranche avait bien choisi, pour l'envoyer à la Chambre, M. de Balzac, candidat royaliste, mais ce n'était pas l'auteur d'Eugénie Grandet 2!

Cette fois, c'était bien fini ! Balzac ne se représentera plus, tant que vivra la monarchie de juillet. Après le 24 février, il posera une dernière fois sa candidature, mais le suffrage universel ne lui sera pas plus clément que le suffrage restreint.

La politique, on le pense bien, ne lui faisait pas perdre de vue son œuvre littéraire. Le Médecin de campagne et Eugénie Grandet avaient paru dans les derniers mois de 1833. En 1834, il publia le troisième épisode de l'Histoire des Treize, la première partie de Séraphita et la Recherche de l'absolu. Le Père Goriot est de 183o.En cette même année 1835, Alfred Nettement, qui venait de fonder un journal hebdomadaire, le Nouveau Conservateur 3, lui demanda sa collaboration. J'ai sous les yeux la réponse de Balzac. Elle est signée : Veuve Durand. Rieur et bon enfant, ainsi se définit lui-même quelque part l'auteur de la Comédie humaine. 11 aimait les plaisanteries un peu fortes, les plaisanteries à la

1 Lettres à une étrangère.

8 L'élu de 1834 était le baron de Balzac, préfet et conseiller d'État sous la Restauration, qui avait déjà été député de 1829 à 1830. Après avoir représenté l'arrondissement de Villefranehe. de 1834 à 1839, il l'ut nommé, en 1849, par le département de l'Aveyron, représentant du peuple à l'Assemblée législative.

3 Le Nouveau Conservateur, avec cette devise : La liberté par l'ordre, l'ordre par la monarchie, la monarchie par les honn gens.

150 CHAriTRE VI.

Gaudissart *. A cette époque, pour échapper aux importuns qui lui dérobaient une partie de son temps, et aussi pour se soustraire aux deux choses qu'il détostait le plus au monde, la garde nationale et les créanciers, il avait loué à Chaillot, au numéro 13 de la rue des Batailles, un appartement où il n'était connu que sous le nom de « Madame veuve Durand. « Voici sa lettre à Nettement :

Monsieur,

Il est clans le naturel des femmes de vivement s'intéresser aux jeunes choses, et je m'intéresse nécessairement beaucoup au Nouveau Conservateur. Je n'y puis pas faire ce que vous m'avez demandé. J'ai une année à commander, je n'irai pas prendre les chaînes du général 'le hricrarlp. Tl est si bon pour une femme de faire à sa têtel Mai-; j'ai beaucoup de choses à vous dire de la dernière importance sur votre entreprise; et encore une livraison, tout serait dit, du moins flans mon opinion. Quant à ce que j'y puis faire, vous le savez, un morceau littéraire de temps en temps. Aujourd'hui je remets mes publications à jour, et je n'ai pas moins de neuf volumes sous simultané-

ment, sans compter les deux ! Ce que j'ai à vous

dire est plus pressé que de la collaboration; car c'est le In be or nnf fn be mécanique et matériel. Les veuves qui sont depuis 1821 dans la trituration 'les journaux et qui en ont vu des milliers naître et mourir sont les sao^es-femmes de la partie, les médecins en jupe, et il est bien temps que l'on ne perde plus de capitaux irréfléchis.

Bien à vous.

Votre honorée servante, Veuve Durand.

Dans une autre lettre, sans date, mais qui doit être de juillet 1835, Balzac propose à Alfred Nettement de lui donner, pour le Nouveau Conservateur, un de

1 L'Illustre Gaudissart parut pour la première t'ois dans le tome II de la première édition des Scènes de la vie de province.

ses récits, Y Interdiction, dont le héros, le marquis d'Espard, est une des plus belles créations du romancier. « Faites-moi le plaisir, lui écrit-il, de venir lundi 20, à huit heures du matin ; vous aurez toute votre affaire. Cela ne fera même que sept feuilles; nous ne ruinons pas les gens. » Et en post-scriptum :

Faites-moi la grâce d'être bien exact. Vous serez attendu par une tasse de café à la crème comme en savent faire les veuves, et je vous lirai tout le morceau. Cela ne vous prendra pas une heure, et j'aurai vraiment besoin d'un bon conseil, après avoir écrit une histoire de ce genre en si peu de temps. La raison de cette intempérance de cervelle est dans la dysurie de la bourse. Aussi vos criticpues seront écoutées, bonnet à la main. Quant à l'esprit de parti, je ne devrais pas être l'objet d'un soupçon. En aucune œuvre, on n'aura point vu plus beau caractère de grand seigneur, et l'effet général me semble vaste par réflexion, s'il est petit par les détails. — A lundi donc 1.

Dans sa première lettre à Alfred Nettement, Balzac lui disait : « J'ai une armée à commander, je n'irai pas prendre les chaînes du général de brigade. » Cette armée à commander, c'était la Chronique de Paris, qu'il patronnait et dirigeait, et où il avait pour lieutenants déjeunes écrivains déjà célèbres ou en train de le devenir : Jules Sandeau, Gustave Planche, Charles de Bernard, Théophile Gautier. « Vers 183o, dit quelque part ce dernier, nous habitions deux petites chambres dans l'impasse du Doyenné, à la place à peu près qu'occupe aujourd'hui le pavillon Mollien. Quoique situé au centre

1 Ces lettres de Balzac font partie des papiers d'Alfred Nettement. Mu« Marie-Alfred Nettement a bien voulu me les communiquer.

de Paris, en face des Tuileries, à deux pas du Louvre, l'endroit était désert et sauvage, et il fallait certes de la persistance pour nous y découvrir. Cependant nous vîmes un matin un jeune homme aux façons distinguées, à Tair cordial et spirituel, franchir notre seuil en s'excusant de s'introduire lui-même ; c'était Jules Sandeau : il venait nous recruter de la part de Balzac pour la Chronique de Paris, un journal hebdomadaire, dont on a, sans doute, gardé le souvenir, mais qui ne réussit pas pécuniairement comme il le méritait '. »

En même temps qu'il donnait, chaque mois, dans ce journal, une nouvelle ou un chapitre de roman, Balzac y publiait, chaque semaine, sous ce titre : la France et l'Etranger, une Lettre sur la politique extérieure. Ces lettres, au nombre de quarante et une, ont paru du -2'.\ février au ±\ juillet 1836. Sur toutes les questions qui préoccupent alors les esprits, qu'il s'agisse de l'Espagne ou de l'Algérie, de l'alliance anglaise ou de l'alliance russe, Balzac marche entièrement d'accord avec les chefs du parti royaliste à la Chambre, avec ses principaux organesdans la presse.. ivre Berryer elleducde Filz-James, avec la Gazelle de France et la Quotidienne.

Dans La question espagnole, il esl pour le maintien de la loi salique et pour don Carlos. 11 combat la politique d'intervention, qui esl celle de M. Tliiers, pi dent du conseil. « Jeter, dit-il. 50,000 hommes de troupes en Espagne, dans les circonstances actuelles, serait une insigne folie. D'ailleurs, ne serait-ce pas les envoyer au secours de quelque mouvement républicain? » 11 va plus loin et demande que la France reconnaisse don Carlos : « Celle politique serait toute française,

1 L'Artiste, 1858. — Théophile Gautier a puMié, dans la Chronique de Paris, le Tour en Belgique, In Morte amoureuse, la Chaîne d'or, et autres travaux littéraires.

car la royaulé de don Carlos francise l'Espagne, fait revivre le pacte de famille, celle œuvre de Louis XIV, continuée par M. de Choiseul; elle abolit l'influence anglaise dans la Péninsule.... » Et, dans une autre lettre : « Ce prince (don Carlos) a pour lui le droit et le succès, le catholicisme et les libertés provinciales.... Quant à nous, nous ne cesserons de dire qu'il est d'une bonne politique que l'Espagne soit française, et que le : Il n'y a plus de Pyrénées, de Mazarin, ne se réalisera point avec l'anarchie à laquelle l'Espagne est livrée '. »

Dans les premières années qui suivirent la révolulion de 1830, un grand nombre de députés, qui, du reste, siégeaient tous à gauche, ne voyaient pas sans déplaisir notre établissement en Algérie. Tout au plus accordaient-ils que l'on pût garder Alger et occuper deux ou trois points sur la côte d'Afrique. La conquête d'Alger était un legs de la Restauration. Ces excellents patriotes se méfiaient de « ce bloc enfariné. » Si on ne refusait pas purement et simplement ce legs, — et c'eût été, suivant eux, le meilleur parti, — du moins fallait-il ne l'accepter que sous bénéfice d'inventaire. Balzac, au contraire, était d'avis, comme tous les royalistes, qu'il fallait accepter sans réserve ce glorieux héritage, l'étendre encore et en reculer le plus possible les limites.

C'est un point sur lequel il ne cesse de revenir. 11 écrit le 2 mars 1836 : « 11 y a de grands avantages à recueillir pour la France dans la province d'Alger ; mais nos possessions ne seront rien tant que les ports de l'Algérie ne seront pas des établissements maritimes aussi considérables que ceux de Brest et de Toulon. C'était dans

1 La France et l'Étranger : Lettres adressées cl la « Chronique de Paris. » {Œuvres complètes, t. XX111.)

loi ' CHAPITRE VI.

cette pensée que le gouvernement de Charles X avait conçu de se faire céder, en paiement de la dette d'Espagne, les îles Mayorque et Minorque, afin d'établir une ligne maritime formidable. » Et, le 13 mais : « Quelques journaux s'alarment du retrait de nos troupes, qui serait, dit-on, ordonné par le nouveau cabinet à Alger; et, en effet, il serait assez peu convenable que l'on retirât des troupes sur un point où il faudrait, au contraire, en envoyer, pour assurer à la France la possession d une des plus belles conquêtes qu'elle ait jamais faites, et dont les résultats seront immenses. » 11 tient pour aveugles et coupables les membres de la commission du budget qui trouvent trop élevé le chapitre des dépenses d'Alger, et repoussent les crédits qui permettraient au gouverneur général de faire des expéditions sur quelques points de l'intérieur, t Loin de réduire l'occupation au littoral de l'ancienne régence, il est prouvé, dit-il, que les intérêts de la France exigent la conquête de Constantine. La France ne pense donc pas à ce que peut être Alger un jour ? » Il s'élève avec force contre les députés el les publicistes qui, en se refusant à voir l'importance de l'Algérie et son magnifique avenir, font le jeu de l'Angleterre. « Avec quel bonheur, écrit-il encore, le cabinet anglais nous voit occupés à des riens.... Voyez quel mal ont déjà fait ici les complaisants de celte alliance antifrançaise. N'onlils pas su persuader à la France qu'elle n'avait pas le génie colonisateur? Ne cherche- t-on pas à nous convaincre qu'Alger nous est nuisible? Alger, un royaume aussi fertile, aussi beau que la France, qui met à notre porte les produits des deux Indes, qui peut valoir un jour les colonies anglaises, et que l'on voudrait nous voir abandonner ! »

Les royalistes, pendant toute la Restauration, avaient

dirigé leur politique contre l'Angleterre. Ils se trouvèrent donc tout naturellement, après 1830, les adversaires de l'alliance anglaise. Balzac ne fut pas des derniers à la combattre. 11 reconnaît bien qu'au début elle a pu être une nécessité pour le gouvernement nouveau, mais il estime que la continuer aveuglément serait une faute capitale. A ses yeux, celle alliance est déplorable, funeste, « monstrueuse » même, « en ce sens que la France n'y gagnera jamais rien, que l'Angleterre n'a pas donné le moindre gage de sa sincérité et qu'elle verrait avec une douleur profonde trente vaisseaux français sortant de nos cales, quand même il serait nécessaire de les admettre pour coopérer à la destruction problématique de la marine russe. » Dans la séance du 31 mai 1836, le duc de Filz-James prononça sur la politique, étrangère un discours se terminant par ces mots: Vaillance anglaise est un mensonge. Balzac fît écho, dans ses Lettres, à cette parole de l'orateur royaliste et applaudit en ces termes à son discours : « Depuis longtemps la tribune n'avait entendu de discours plus complet que ne l'a été celui du duc de Fitz-James. Ce sont de ces grands jalons posés par les hommes supérieurs auxquels il faut un jour revenir et dont on se repent de n'avoir pas suivi les indications K »

Ennemi de l'alliance anglaise, Balzac est un partisan déterminé de l'alliance russe. Sur ce chapitre, il est plein de discours. Je ne les puis reproduire ici, encore bien qu'ils soient redevenus, après plus d'un demisiècle, tout à fait de saison. Je citerai seulement cette courte page :

La Russie et la France réunies peuvent tout au profit l'une de l'autre.... Notre ennemi n'est pas l'aigle à deux

1 La France et l'étranger. Œuvres comjrfètes, t. XXIII, p. 490.

têtes, avec lequel nous n'avons qu'à gagner par les relations commerciales qui s'ouvriraient entre la Méditerranée et la mer Noire ; notre ennemi perpétuel est l'Angleterre, tous les siècles précédents interrogés répondent affirmativement.... Il faut être aveugle pour préférer l'alliance anglaise à l'alliance russe. Quel intérêt français serait blessé si les Russes occupaient Constantinople ? Combien de vaisseaux français ont visité la mer Noire depuis cent ans? Avons-nous les Indes? Encourager la marine russe, la marine égyptienne, la marine danoise et suédoise, tels sont les intérêts de la France. Entre elle et la Russie, entre les Carpathes et le Rhin, il y a l'Allemagne. Napoléon allait chercher l'Angleterre à Moscou : Charles X a continué cette pensée. Le noble cabinel Martignac, phase trop peu connue comme conception politique, ne s'était pas borné à préparer seulement la conquête d'Alger 1.

Dans l'année même où il donnait à la Chronique de Paris ces lettres si remarquables sur la France et l'étranger, Balzac faisait paraître Le Lys dans lavall se. L'année suivante, en 1837, presque en même temps que César Birotteau, il publiait un écrit intitulé : Six rois de France : de Louis XIII à Louis XVIII.

De cette rapide et brillante esquisse, qui embrasse une durée de six règnes et une période de près de deux siècles, je ne veux retenir que deux choses : la première, c'est qu'elle témoigne chez le grand romancier d'études sérieuses et d'un véritable sens historique ; la seconde, c'est qu'elle atteste combien était sincère chez lui le sentiment royaliste. Sur les vertus et la mort de Louis XVI , sur les souffrances et le martyre de Louis XVI I, il a des pages simples et pathétiques. Pour lui, le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, le petit Capet, comme l'appellent le savetier Simon et sa femme, n'est pas seulement le dauphin, il est le roi. « Enfermé, dit-il,

i T. XXXIII. |». 149

dans la prison du Temple avec le roi et la reine, le jeune Louis-Charles hérita, le 21 janvier 1793, des droits de son père à la couronne de France. Tandis que ce pauvre enfant grelottait sous les voûtes sombres et humides de sa prison et que, tout ému au souvenir des derniers et solennels baisers de son père, il essuyait dans un douloureux silence les larmes de sa mère, son oncle, le comte de Provence, depuis Louis XVIII, proclamait son avènement au trône de ses ancêtres. Louis XVII était reconnu par toutes les puissances de l'Europe, et les Vendéens prenaient les armes en son nom. » Après avoir raconté l'agonie du jeune prince, — une agonie de plusieurs années, — Balzac termine par ces paroles : « Nous ne craignons pas de le dire : la mort lente et ténébreuse du jeune Louis XVII est une tache plus horrible pour la France que la mort sanglante et éclatante du vertueux Louis XVI '. »

Cependantlïnfaligable écrivain travaillait sans relâche à son œuvre principale, à ces romans et à ces nouvelles, dont l'ensemble formera un jour la Comédie humaine. En 1838, il publiait le Cabinet des antiques, les Employés, la Maison Nucingen, une Fille d'Eve, la première partie de Splendeurs et misères des courtisanes; en 1839, Béatrix, Un grand homme de province à Paris, le Curé de village, Massimilla Boni, les Secrets de la princesse de Cadignan. Décidément, il devenait encombrant ; il tenait trop de place. Ses rivaux le lui firent bien voir. Un jour, il eut à plaider contre la Revue de Paris, qui avait trouvé bon de livrer, sans son autorisation, à

1 T. XXXIII, p. 555. — Cette étude sur SLe rois de France a paru pour la première fois dans le Dictionnaire de la conversation. — ■ Balzac, surchargé de besogne comme toujours et pressé par le temps, avait eu recours, pour ce travail historique, à la collaboration aussi discrète que dévouée de son ami Ferdinand de Grammont.

l.v>8 CHAPITRE VI.

la Bévue étrangère de Saint-Pétersbourg, les épreuves du Lys dans la vallée, épreuves encore informes et non revêtues du bon à tirer. Kn bons confrères, tous les romanciers alors en renom vinrent en aide à son adversaire. Ils signèrent une déclaration dans laquelle ils juraient leurs grands dieux que la contrefaçon, horrible à Bruxelles, était charmante à Saint-Pétersbourg.... contre M. de Balzac. Cette pièce étrange porte les signatures & Alexandre Dumas, Léon Gozlan, Roger de Beauvoir, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Méry, Jules Jauni. Loêve-Yeimars i. La presse presque tout entière lui était hostile. Les critiques, Sainte-Beuve en tète, ne parlaient guère de lui que pour se moquer de son « vocabulaire incohérent » ou pour rire de ses prétentions au maréchalat littéraire ~.

Journaux et revues étaienl contre lui. 11 résolut d'avoir un journal, une revue, où il serait chez lui et où il pourrait se défendre. Le 25 juillet 1840, parut le premier numéro de la REVUE PARISIENNE, dirigée par M. DE BALZAC. 11 ne se contentait pas de la diriger, il la rédigeait bel et bien lout entière à lui tout seul. Romans, articles de critique littéraire, artistique et théâtrale, lettres sur la politique intérieure et la politique étrangère, il faisait tout 3. C'était un tour de force, et

1 Balzac a publie lai-même cette pièce dans {'Historique du pro-

uquel " donn lieu le 1.. vallée. — Œuvres corn-

T. XXII. p, 175. — Le \ Balzac contre la Revue de

Paris es1 de 1836. L'Historique qu'il en lit et qui forme presque un

volume est un document capital pour la biographie de l'auteur de

la l 'omédie ha ma in .

2 Sainte-Beuve, De la littérature industrielle [Revue des Deux Mondes, 1" septembre 1839). — Portraits contemporains, t. I. p. 514.

3 Balzac se fit aider seulement pour les lettres sur la politique par un collaborateur masque.

les tours de force ne durent jamais longtemps. La Revue parisienne n'eut que trois livraisons; mais ces trois livraisons forment un volume, et ce volume restera comme une des plus étonnantes preuves de la puissance intellectuelle de Balzac.

Tout d'abord il s'y révèle comme un maître critique. La littérature des Images et la littérature des Idées, Victor Hugo et Alfred de Musset, Walter Scott et Fenimore Cooper, Henry Beyle et Eugène Sue, Henri de Latouche et Edouard Ourliac, lui fournissent matière à des jugements piquants, ingénieux et neufs. Le critique chez lui est doublé d'un satirique. Son éreintement de Sainte-Beuve, à propos du premier volume de Port- Royal, est le chef-d'œuvre du genre- Sainte-Beuve a essayé de répondre; mais sa riposte, pour spirituelle qu'elle soit, est violente, emportée, furieuse ; elle vise à être outrageante. Les gros mots y sont prodigués, non seulement ceux de fou et de sot, d'halluciné et de charlatan, mais encore ceux de salope et de crapule *. 11 voudrait, on le voit bien, mordre jusqu'au sang. Balzac, lui, s'était contenté de le mordiller un peu. Son plus gros mot (et encore l'avait-il emprunté à la duchesse d'Abranlès) est celui de Sainte-Bévue, — une anagramme assez inoffensive au demeurant. Aussi bien, en écrivant ces pages d'une verve endiablée, il n'avait voulu que se faire une pinte de bon sang, et il y avait admirablement réussi. Nulle trace de fiel et de venin ; partout un bon gros rire, un épanouissement de gaieté, une belle humeur charmante. Et c'est pourquoi, malgré le talent et l'esprit de Sainte-Beuve, les rieurs seront toujours du côté de Balzac.

La Lettre sur M. Sainte-Beuve, à propos de Port-

1 Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, Appendice, p. 548 et suiv.

Royal J, n'est que de la satire, et de la meilleure. Ce n'est pas du pamphlet. Après cela, je ne tairai point que Balzac, dans sa Revue, a fait parfois œuvre de pamphlétaire, — mais de pamphlétaire politique, et ceci me ramène à mon sujet.

En 1840, M. Thiers était président du conseil. Déjà, lors d'un de ses précédents ministères, en 183G, Balzac avait tracé de lui ce portrait : « M. Thiers a toujours voulu la même chose, il n'a jamais eu qu'une seule pensée, un seul système, un seul but; tous ses efforts y ont constamment tendu, il a toujours songé à M. Thiers.... M. Thiers est une girouette qui, malgré son incessante mobilité, reste sur le même bâtiment 2. • — Cela n'était que piquant, — piquant et juste à la fois. La Revue parisienne ne s'en tiendra pas à ces égratignures. Si son duel littéraire avec Sainte-Beuve n'a été, de son côté, du moins, qu'un simple jeu d'escrime, Balzac, dans son duel politique avec M. Thiers, porte à l'adversaire des boites furieuses. Celait le temps où l'austère Timon, en attendant d'être conseiller d'État du second Empire, multipliait ses brochures contre le roi et les princes, contre la Liste civile de Louis-Philippe et la Dotation du duc de Nemours. Les pamphlets de Timon contre le Château sont de l'eau bénite de cour auprès du pamphlet de Balzac contre la « Maison Thiers » el Madame Mère, contre M. Dosne et la Prima donna. Le malheur, — pour M. Thiers, —c'est que les méchancetés de l'illustre romancier sont les plus spirituelles du monde, et que, si on ne lit plus M. de Cormenin, on relira longtemps la Revue parisienne. Le malheur, — pour Balzac, — c'est qu'en al laquant M. Thiers

1 Revue parisienne, numéro du 20 août 1840. j>. 19 828. ' Article du 12 niai 1836, dans la Chronique de Paris [Œuvres complètes, t. XXII. p. i

BALZAC ROYALISTE. Kit

avec une telle violence, en le traitant de « drôle » et de « Pasquin, » s'il vengeait les injures de son parti, il vengeait aussi son injure personnelle. Le 14 mars 1840, il avait fait jouer sur le théâtre de la Porte-Sainl- Martin sa pièce de Vautrin. Les représentations en avaient été arrêtées par l'autorité, c'est-à-dire par M. Thiers, ministre depuis le Ie1' mars. Inde irse.... Si l'interdiction de Vautrin a fait perdre quelque argent au romancier, elle a coûté plus cher encore au ministre.

11 s'en faut bien, du reste, qu'il n'y ait dans la Revue parisienne que des épigrammes — plus que vives — contre les ministres du 1er mars. A côté du pamphlétaire, il y a l'historien et l'homme politique.

Historien, Balzac, n'en déplaise à Sainte-Beuve, a, sur le jansénisme et Port-Royal, des vues très fines, fausses sans doute quelquefois, mais souvent aussi justes et profondes. Sur Louis XIV, il a de belles et fortes paroles ; il voit, « dans ce grand roi, l'infatigable constructeur de places fortes, l'audacieux créateur de la domination bourbonnienne en Espagne et en Italie, le bâtisseur de monuments et de canaux, le prolecteur du commerce et des arts, l'ami de la littérature, qui faisait asseoir Molière à sa table, qui faisait Fénelonle précepteur du Dauphin, qui consultait Bossuet et le comprenait, enfin l'auteur de choses si grandes, que le marteau de la Révolution, que le vouloir de Napoléon, ri a pu ni les faire disparaître ni les égaler i. » Et comme il fait l'éloge de Louis XIV, il fait aussi celui de la Restauration. « N'oublions pas, dit-il, qu'après avoir pansé toutes les blessures de la France et payé les dettes de trois révolutions, la Restauration nous a

1 Revue parisienne, p. 89.

donné l'Algérie, position qui commande aujourd'hui la question d'Orient *. »

Homme politique, entre ces deux formules : d'une part, « Dieu, le Roi, le Père de famille ; » de l'autre, « la Liberté, l'Élection, l'Individu, » son choix est fait. Il tient hautement pour la première. Dans le parlementarisme, dans le gouvernement par les Chambres, il se refuse à voir autre chose qu'une « ignoble et lâche forme de gouvernement, sans résolution, sans courage, avare, mesquine, illettrée. » Après cela, il ne cache pas que, s'il est monarchiste, il l'est à la façon de Bonald et de Joseph de Maistre, non à la mode de Chateaubriand. A la monarchie selon la Charte il préfère hautement l'absolutisme, parce que « l'absolutisme est un système complet de répression des intérêts divergents de la société, comme le catholicisme est un système complet d'opposition aux tendances dépravées de l'homme 2. »

Balzac, qui ne sépare pas la question politique de la question sociale, étudie longuement cette dernière question dans un chapitre sur les ouvriers. Les périls qu'elle renferme, on ne les conjurera pas, d'après lui, en fabriquant des lois, mais en créant des institutions, une hiérarchie, — des institutions chrétiennes et une hiérarchie puissante. Or, ces institutions capables de donner de la force à un gouvernement dont la base est mouvante, elles ne peuvent pas être l'ouvrage de plusieurs volontés délibérantes. Les Chambres abonderont de plus en plus dans le sens des destructeurs ; elles achèveront de « briser toutes les institutions qui tendaient à constituer la France, à lui donner

1 Revue parisienne, p. 370.

* Ibid., p. 202.

une politique el des corps agissants. » Le salut serait dans « une société religieuse régulière, assise sur un droit incontestable '. » Au lieu de cela, le gouvernement est athée. L'instruction publique, remise entre les mains des laïques, n'a pas de cohésion (nous n'en étions encore qu'à M. Cousin !). «Dans la famille, au collège, dans le prolétariat, dans la politique, en toute chose, au lieu de contenir les intérêts privés, on les a déchaînés, en faisant arriver la doctrine du libre arbitre à ses conséquences extrêmes. » La plaie ira en s'élargissant, « la plaie de l'incrédulité, de l'indifférence en fait de religion, du défaut de hiérarchie qui dévore la France. »

On était loin, en 1840, de la loi des syndicats. D'avance, Balzac en signale les dangers. « 11 est, dit-il, très dangereux de laisser aux ouvriers la faculté de s'assembler et de reconnaître leurs forces réelles dans un temps où Impropriété est visiblement menacée par la variabilité du principe gouvernemental. Les ouvriers, sachez-le bien, sont les sous-officiers tout formés de l'armée des prolétaires ~. » — « Les ouvriers, dit-il encore, sont l'avant-garde des barbares. » Aussi s'effraiet-il de l'avenir. 11 montre tous les hommes qui réfléchissent effrayés comme lui, et il ajoute : Leurs yeux cherchent quel vigoureux génie de domination, un de ceux qui font les 18 brumaire et les 13 vendémiaire, viendra restaurer le pouvoir, car ceux qui y sont ne peuvent pas le rétablir. Pourquoi? Hélas! ils Vont détruit 3.

Ces lignes ne semblent-elles pas écrites de ce matin? Et cette fois encore, Balzac, à un demi-siècle de distance, n'a-t-il pas été un voyant? Ce qui est certain, en tout

1 Revue parisienne, p. 375.

2 Ibid., p. 376.

3 Ib ici., p. 3S0.

cas, c'esl qu'en 1840, à l'époque où le règne de Louis- Philippe était à son apogée, il a prédit, de la façon la plus claire et presque a date fixe, la chute de la monarchie de Juillet et la révolution de 1848. On lit, en effet, dans la première livraison de la Revue parisienne :

.... Je ne crois pas que, dans dix ans, la forme actuelle du gouvernement subsiste.... Août 1830 a oublié la part de la jeunesse et de- l'intelligence. La jeunesse comprimée éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur L

1 Revue parisienne, p. 26.

(Suite et fin)

Préface de la Comédie humaine. — Bossuet et M. de Bonald. — Le Médecin de campagne et le Contrat social. — L'abbé Janvier et le docteur Benassis. — Le suffrage universel. — Le curé de village et Théodore Jouffroy. — Une poignée de prophéties. — Les paysans. — Balzac et la démocratie. — Albert Savarus et Daniel d'Arthez. — La Révolution du 24 février. — Les élections d'avril 1848 et le Club de la Fraternité universelle. — Balzac et la seconde République. — La dernière œuvre. — Testament politique de Balzac.

C'est en 1842 que Balzac réunit ses œuvres, les relia les unes aux autres, en forma comme un tout complet, et donna à l'ensemble de ses romans, de ses nouvelles, de ses éludes philosophiques et analytiques le titre delà Comédie humaine. En tête du premier volume, il mit une préface générale, dans laquelle il expose ses idées sur la politique et la religion. Là, nous sommes vraiment, avec lui, au cœur même de notre sujet, et il est nécessaire de lui laisser la parole :

La loi de l'écrivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le dire, le rend égal et peut-être supérieur à l'homme d'État, est une décision quelconque sur les choses humaines,

un dévouement absolu à des principes. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu, sont la science que les hommes d'État appliquent. « Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées; il doit se regarder comme un instituteur des hommes, car les hommes n'ont pas besoin de maîtres pour douter, » a dit Bonald. J'ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles, qui sont la loi de l'écrivain monarchique, aussi bien que celle de l'écrivain démocratique. Aussi, quand on voudra m'opposer à moi-même, se trouvera-t-il qu'on aura mal interprété quelque ironie, ou bien l'on rétorquera mal à propos contre moi le discours d'un de mes personnages. (Juant au sens intime, à l'ùme de cet ouvrage, voici les principes qui lui servent de base :

L'homme n'est ni bon ni méchant, il naît avec des instincts et des aptitudes; la société, loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne, le rend meilleur; mais l'intérêt développe aussi ses penchants mauvais. Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant un tème complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social.

En lisant attentivement le tableau de la Société, moulée, pour ainsi dire, sur le vif. avec tout son bien et tout son mal. il en résulte cet enseignement que, si la pensée ou la passion, qui comprend la pensée et le sentiment, est ; ment social, elle en est aussi l'élément destructeur. En ceci, la vie sociale ressemble à la vie humaine. On ne donne aux peuples de longévité qu'en modérant leur action vitale. L'enseignement, ou mieux, l'éducation par des corps religieux, est donc le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du : - toute société. La pen-

principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion.... Le christianisme a créé les peuples modernes, il les conservera. De là, sans doute, la nécessité du principe monarchique. Le catholite et la royauté sont deux principes jumeaux.

J'écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie, deux nécessités que les >'vénernents contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. Sans être l'ennemi

de l'élection, principe excellent pour constituer la loi, je repousse l'élection prise comme unique moyen social.... L'élection, étendue à tous, nous donne le gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable, et où la tyrannie est sans bornes, car elle s'appelle la loi. Aussi regardé-je la famille et non l'individu comme le véritable élément social. Sous ce rapport, au risque d'être regardé comme un esprit rétrograde, je me range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller avec les novateurs modernes 1.

Ce n'est pas seulement dans une Préface que Balzac met ainsi en avant les idées et les principes qui sont, à ses yeux, la raison même et la sauvegarde de la société. On les retrouve dans ses principaux romans, et en particulier, pour ne citer que ceux-là, dans le Médecin de campagne, le Curé de village et les Paysans.

De tous ses livres, le Médecin de campagne était peutêtre celui pour lequel il avait le plus de prédilection. C'est, à coup sûr, une de ses œuvres maîtresses. Dans le cadre étroit d'une simple commune, perdue dans les montagnes du Dauphiné, il nous montre le fonctionnement des principes d'ordre les plus propres à assurer le bonheur des peuples. Parlant de son Daniel d'Arthez, celui de ses héros qui lui ressemble le plus, il a dit, dans Illusions perdues : « Daniel n'admettait pas le talent hors ligne sans de profondes connaissances métaphysiques. 11 procédait en ce moment au dépouillement de toutes les richesses philosophiques des temps anciens et modernes pour se les assimiler. 11 voulait, comme Molière, être un profond philosophe, avant de

1 Avant-propos, daté de juillet 1842. Il fut écrit pour servir de préface générale à la première édition de la Comédie humaine, 1842-1846, dont la première livraison fut mise en vente le 23 avril 1842. Cet avant-propos parut dans la dernière livraison du premier volume. [Histoire des Œuvres de H. de Balzac, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, p. 5.) — Voir, ci-dessus, le chapitre sur Balzac et l 'Académie française.

faire des comédies. » Le philosophe, dans le Médecin de campagne, prend le pas sur le romancier. Les aperçus politiques, les théories sociales y abondent. L'auteur y parle tour à tour par la bouche de M. Janvier, le curé, et par celle du docteur Benassis. C'est dans la bouche du curé qu'il a mis, pour la première fois, cette parole, qu'il reproduira plus lard dans la Revue parisienne, dans Y Avant-Propos de la Comédie humaine, ailleurs encore : « Le christianisme est un système complet d'opposition aux tendances dépravées de l'homme i. » Mais c'est surtout le docteur Benassis qui est le porteparole de Balzac. 11 n'est guère de questions sur lesquelles le docteur n'ait réfléchi et dont il n'indique la solution. Que ces solutions soient toujours justes, je n'en voudrais pas répondre. Du moins arrive-t-il que, sur bien des points, le Médecin de campagne a une portée prophétique des plus singulières.

En 1833, on ne parlait guère du suffrage universel. Le romancier pourtant s'en préoccupe. 11 a compris que, du moment où le système gouvernemental tout entier repose sur l'élection, le suffrage universel, dans un temps plus ou moins éloigné, remplacera inévitablement le suffrage restreint. Quels en seront les résultais? Seront-ils bienfaisants ou funestes? Nous le savons tous aujourd'hui; mais, dès 1833. Balzac le savait aussi bien (pie nous :

Le suffrage universel, écrivait-il. que réclament aujourd'hui les personnes appartenant à l'opposition dite constitutionnelle, fut un principe excellent dans l'Église, parce que les individus y étaient tous instruits, disciplinés par le sentiment religieux, imbus du même système, sachant bien ce qu'ils voulaient et où ils allaient. Mais le triomphe des idées avec lesquelles le libéralisme moderne fait la guerre au gou-

* Le Médecin de campagne, p. 17S.

vernement prospère des Bourbons 1 serait la perte de la France et des libéraux eux-mêmes.... Si, à Dieu ne plaise, la bourgeoisie abattait, sous la bannière de l'opposition, les supériorités sociales contre lesquelles la vanité regimbe, ce triomphe serait immédiatement suivi d'un combat soutenu par la bourgeoisie contre le peuple, qui, plus tard, verrait en elle une sorte de noblesse, mesquine, il est vrai, mais dont les fortunes et les privilèges lui seraient d'autant plus odieux qu'il les sentirait de plus près. Dans ce combat, la société, je ne dis pas la nation, périrait de nouveau ; parce que le triomphe toujours momentané de la masse souffrante implique les plus grands désordres.... Pour le peuple, le droit de vivre sans travailler constitue seul un privilège. A ses yeux, qui consomme sans produire est un spoliateur.... Quand vous aurez aboli la pairie, tous les gens riches deviendront des privilégiés.... Le triomphe de la bourgeoisie sur le système monarchique produira ce résultat d'augmenter aux yeux du peuple le nombre des privilégiés ; le triomphe du peuple sur la bourgeoisie sera l'effet inévitable de ce changement. Si cette perturbation arrive, elle aura pour moyen le droit de suffrage étendu sans mesure aux masses. Qui vote discute. Les pouvoirs discutés n'existent pas. Imaginez- vous une société sans pouvoir ? Non. Eh bien ! qui dit pouvoir dit force : la force doit reposer sur des choses jugées. Telles sont les raisons qui m'ont conduit à penser que le principe de l'élection est un des plus funestes à l'existence des gouvernements modernes.... Selon moi, le mot élection est prêt à causer autant de dommages qu'en ont fait les mots conscience et liberté, mal compris, mal définis, et jetés aux peuples comme des symboles de révolte et des ordres de destruction 2.

La consultation politique du docteur Benassis renferme encore bien des choses dignes d"êlre méditées, et plus d'un aphorisme digne d'être retenu, celui-ci, par exemple : « Les résultats de la politique dépendront

1 La scène du Médecin de campagne se passe sous la Restauration, en 1829.

1 Le Médecin de campagne, p. 182.

éternellement des mœurs et des croyances. Si une nation est vieillie, si le philosophisme et l'esprit de discussion l'ont corrompue jusqu'à la moelle des os, cette nation marche au despotisme, malgré les formes de la liberté; de même que les peuples sages savent presque toujours trouver la liberté sous les formes du despotisme. »

Le Médecin de campagne est le Contrat social de Balzac ; seulement le sien est l'antipode et l'antidote de celui de Rousseau.

Le Curé de village parut en 1839. Rarement Balzac fut mieux inspiré. Le fil du récit, dans le Médecin de campagne, est un peu lâche et décousu; à l'exception de la Fosseuse, les personnages n'ont pas ce relief qui caractérise d'ordinaire les créations du grand romancier. Dans le Curé de village, au contraire, les personnages vivent et ne se peuvent plus oublier, ni les Sauviat, ni Mme Graslin, ni le bon M. Grossetêle, ni l'abbé Dutheil, le grand vicaire de Limoges, ni l'abbé Bonnet, le curé de Montégnac. L'action est d'un intérêt puissant ; trois scènes sont particulièrement belles : la visite faite à Jean-Krançois Tascheron, la veille de son exécution, par l'abbé Bonnet, qu'accompagnent la sœur et la vieille mère du condamné ; la messe expiatoire, dite par le curé de Montégnac dans la petite église du village, en présence de la nombreuse famille des Tascheron assemblés ; enfin, la confession publique et la mort de Mme Graslin.

Le spirituel X. Doudan, qui n'aimait pas les discours de Berryer, ne goûtait guère non plus les romans de Balzac. Comme Berryer, Balzac n'était pas de sa paroisse. 11 nous apprend cependant que le philosophe Théodore Jouffroy faisait grand cas du Cure de village *.

1 Lettres de X. Doudan. t. I, p. 245.

Élait-ce à cause des trois scènes, si dramatiques et si émouvantes, que je viens de rappeler? Était-ce pour la part si large faite par l'auteur aux questions de philosophie, de religion et de politique? Dans aucun autre de ses ouvrages, il ne les a traitées avec autant de développements. Nulle part, il n'a autant insisté sur les avantages du principe monarchique, sur la nécessité de rendre à la religion sa large part d'action et d'influence, sur cette vérité, pour lui fondamentale, que la famille doit être le point de départ de toutes les institutions. « Il n'y a, dit-il, de solide et de durable que ce qui est naturel, et la chose naturelle en politique est la famille. » 11 n'a pas changé d'ailleurs depuis 1824, et, comme en 1824, il se déclare hautement partisan du droit d'aînesse. Qu'il se trompât, je le veux bien; qu'on le doive traiter à.' aristocrate et (X absolutiste, je n'en disconviens pas; mais que du moins l'on ne vienne plus nous parler d'un Balzac républicain, démocrate et socialiste !

Si l'on doit faire bon marché de sa théorie sur le droit d'aînesse, on ne peut qu'être frappé, en relisant son livre, de tant d'aperçus ingénieux, de tant de vues profondes, et, cette fois encore, de la justesse de ses prévisions, de ses intuitions d'avenir. Comme il a, dans la Revue parisienne, annoncé, huit ans d'avance, la révolution de 1848, il prédit, dans le Curé de village, le coup d'État de 18ol ! « Charles X, dit-il, n'a pas été compris : dans vingt-cinq ans, ses ordonnances deviendront peut-être des lois *. » Proudhon n'avait pas encore écrit sa fameuse phrase : La propriété, c'est le vol! Balzac déjà la voit poindre et en signale l'éclosion prochaine. Parlant de l'émietlement des terres et de la

1 Le Curé de village, p. 238.

subdivision indéfinie des héritages, il écrit : « Ainsi, nous sommes au delà de la loi agraire, et nous ne sommes au bout ni de la misère ni de la discorde ! Ceux qui mettent le territoire en miettes et amoindrissent la production auront des organes pour crier que la vraie justice sociale consisterait àne donnera chacun quel'usufruit de sa terre. Ils diront que la propriété perpétuelle est un vol M »— La demi-instruction donnée au peuple, et dont il prévoit bien que la diffusion sera de plus en plus grande, comme il prévoit aussi qu'elle sera de plus en plus « dénuée de croyance et de sentiment, » cette demi-instruction purement laïque lui inspire des alarmes, hélas ! trop prophétiques : « La quantité déplorable de délits et de crimes, écrit-il, accuse une plaie sociale dont la source est dans celle demi-instruction donnée au peuple, et qui tend à détruire les liens sociaux en le faisant réfléchir assez pour qu'il déserte les croyances religieuses favorables au pouvoir, et pas assez pour qu'il s'élève à la théorie de l'obéissance et du devoir, qui est le dernier terme de la philosophie transcendante.... Un prolétariat déshabitué de sentiments, sans autre dieu que l'envie, sans autre fanatisme que le désespoir de la faim, sans foi ni croyance, s'avancera et mettra le pied sur Le cœur du pays 2. » Des choses de notre temps, il semble vraiment que ce diable d'homme ail tout prévu, même le « je m'enfichisme » actuel, cet acte d'esprit de date encore récente, qui se généralise de plus en plus et se traduit par ce mot, devenu aujourd'hui le fond de la langue politique : Qu'est-ce que cela me fait ? A la page 236 du Curé de village, je rencontre ces lignes : « D'ici quinze ans,

1 Le Curé âr village, p. 843.

* Ibid., p. 245.

Balzac royaliste. 17:'»

toute question généreuse se traduira par : Qu'est-ce que cela me fait ? le grand cri du Libre-Arbitre descendu des hauteurs religieuses où l'ont introduit Luther, Calvin, Zwingle et Knox, jusque dans l'Économie politique. Chacun pour soi, chacun chez soi, ces deux terribles phrases formeront, avec le : Qu'est-ce que cela me fait? la sagesse trini taire du bourgeois et du petit propriétaire i. »

Comme le Médecin de campagne et le Curé de village, le livre auquel Balzac a donné pour titre : les Paysans, est un roman social. Si Théodore Jouffroy avait été très frappé du Curé de village, Montalembert ne le fut pas moins des Paysans, si j'en crois le Journal des Goncourt. Lors d'une visite que lui firent les deux frères, en 1856, à l'occasion de leur ouvrage sur la Société française pendant la Révolution, le grand orateur leur dit : « Dans les premiers chapitres de ses PA YSANS, M. de Balzac a tracé une peinture des paysans comme les a faits la Révolution. Oh! ce n'est pas flatté, mais c'est si vrai ! Je suis du Morvan, et je me disais : Il faut qu'il y soit venu 2. »

En 1844, à l'époque où parut la première partie des Paysans », la vogue était au roman humanitaire et so-

• Le Curé de village, p. 236, 237, 240.

* Journal des Goncourt, t. I, p. 129.

3 La première partie des Paysans parut dans la Presse, du 3 au 21 décembre 1844, sous le titre : Qui terre a, guerre a. Cette partie, la seule qui ait été publiée du vivant de Balzac, fut suivie, après sa mort, d'une seconde et dernière partie, qui parut, en 1855, dans la Revue de Paris. La première partie a été augmentée de près du double par l'auteur, sur ses épreuves, lors de la publication dans la Presse. La seconde, parue après sa mort, a été publiée telle qu'il l'avait laissée en manuscrit. 11 y a ainsi entre les deux parties la différence d'un scénario et d'une œuvre exécutée. Rien ne montre mieux la puissance du génie de Balzac que cette extraordinaire faculté de refaire une œuvre et d'en improviser les développements et les détails au fur et à mesure qu'il en corrigeait les épreuves.

cialiste. La démocratie coulait à pleins bords dans tous les feuilletons. Balzac se mit en travers du courant. Son livre est une protestation contre « le vertige démocratique auquel s'adonnent tant d'écrivains aveugles * . » Dans un tableau d'une effrayante vérité, il montre ce que devient la démocratie, ce qu'elle est, même aux champs, quand elle n'est pas dirigée, retenue, protégée contre elle-même par de fortes croyances religieuses. Quant à l'avènement d'une démocratie chrétienne, il n'y croit pas ; il tient, au contraire, que l'établissement du système démocratique en France favorisera puissamment l'irréligion et ouvrira les portes toutes grandes à l'athéisme. « J'étudie la marche de mon époque, ditil dans sa Préface, et je publie cet ouvrage. • Son ouvrage est donc moins un roman — encore bien que le roman ici soit un chef-d'œuvre — qu'un livre de défense sociale, un avertissement à la bourgeoisie menacée parle socialisme, non seulement dans les villes, mais encore dans les campagnes. Aura-l-elle l'intelligence et le courage nécessaires pour mesurer toute l'étendue du mal et pour appliquer le vrai et unique remède, qui consisterait à favoriser, au lieu de la combattre, l'influence et TaclioD sociale de l'Église? Il le souhaite plus qu'il ne l'espère, a Si les familles féodales, dit-il, moins nombreuses que les familles bourgeoises, n'ont compris leur solidarité ni en 1400, sous Louis XI, ni en 1G00, sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les prétentions du xixe siècle au progrès, la bourgeoisie sera plus unie que ne le fut la noblesse? Une oligarchie de cent mille riches a tous les inconvénients de la démocratie, sans en avoir les avantages. Le chacun chez soi, chacun pour soi, l'égoïsme des familles tuera l'égoïsme

1 Dédicace des Paysans.

BALZAC ROYALtSTF.. 17.')

oligarchique, si nécessaire à la société moderne, el que l'Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles. Quoi qu'on fasse, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la discipline qui rendit V Église un admirable modèle de gouvernement qu'au moment où ils se sentiront menacés chez eux, et il sera trop tard. L'audace avec laquelle le communisme, cette logique vivante et agissante de la démocratie, attaque la société dans l'ordre moral, annonce que, dès aujourd'hui, le Samson populaire, devenu prudent, sape les colonnes sociales dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle du festin i. »

Le Médecin de campagne, le Curé de village, les Paysans, ces trois grandes œuvres, dont l'une l'a occupé pendant huit ans '', ne laissent aucun doute sur les opinions politiques de Balzac. 11 était profondément royaliste, royaliste de cœur et de raison. Un des hommes qui l'ont le plus fréquenté et qui l'ont le mieux connu, Théophile Gautier, lui a rendu ce témoignage : « Monarchique et catholique, il défend l'autorité, il exalte la religion 3. •»

Je ne voudrais pas allonger outre mesure cette étude. Aux preuves que j'ai déjà fournies on me permettra pourtant d'en ajouter une nouvelle.

A ceux qui lui reprochaient d'avoir mis trop de gens vicieux dans la Comédie humaine, trop de roués et de fripons, Balzac répondait : « Moraliser son époque est le but que l'écrivain doit se proposer sous peine de n'être qu'un amuseur de gens; mais la critique a-t-elle des procédés nouveaux à indiquer aux écrivains qu'elle accuse d'immoralité? Or, le procédé ancien a toujours

1 Les Paysans, p. 111.

2 Dédicace des Paysans.

3 Théophile Gautier, Portraits contemporains, p. 130.

consisté à monlrer la plaie. Lovelace est la plaie dans l'œuvre de Richardson. » — « J'ai entrepris, disait-il encore, de peindre, de copier toute la société. J'ai dû dès lors montrer le mal à coté du bien, le vice à coté de la vertu. La part du mal est grande, sans doute, dans mon livre; mais ne serait-ce point que dans la société les mauvaises actions sont plus communes que les bonnes? Du moins, dans le tableau que j'en fais, les actions blâmables, les fautes, les crimes, depuis les plus légers comme les plus graves, trouvent toujours leur punition humaine ou divine, éclatante ou secrète. J'ai, d'ailleurs, multiplié le plus que je l'ai pu les personnages vertueux, et je me suis attaché aies rendre intéressants *. »

11 s'en faut bien, en effet, que la Comédie humaine ne nous en offre pas de tels, et en grand nombre. Déjà, en 183o, dressant son bilan dans une de ses Préfaces, il se trouvait riche de trente-huit 'femmes vertueuses et pauvre de vingt-deux femmes répréhensibles 2. Quant aux hommes, et c'est d'eux seuls que j'ai à m'occuper en ce moment, longue serait la liste des bons et des vertueux semés dans la Comédie humaine. Bien des noms me reviennent ici, que je cite au hasard de la mémoire : le docteur Benassis, le juge Popinot, le curé Bonnet, le marquis d'Espard, le fermier Michu, l'abbé Loraux, le baron du Guénic, l'avoué Derville, le comte de Fontaine, César Birolteau, l'abbé Brosselte et l'abbé Janvier, le marquis Carol d'Esgrignon, le notaire Chesnel, le curé Chaperon, Robert et Adrien d'Hauteserre, l'abbé de Vèze, le baron de Tresnes, le marquis de Monlauran, le bonhomme Alain. Balzac, qui a tracé avec

mt-propos de la Comédie humaine', juillet 1842. — Lettre a Hippulyie distille, 11 octobre 1846, au tome XXII des Œuvres complètes.

2 Préface de la deuxième édition du Père Goriot. 6 mars 1835.

uiie visible prédilection le portrait de ces braves gens, a tenu à nous apprendre que tous étaient royalistes.

On sait que le grand romancier s'est peint lui-même dans deux de ses héros, Daniel d'Arlhez et Albert Savarus. « Ce roman d'Albert Savarus, dit Théophile Gautier, un des moins connus et des moins cités de Balzac, contient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes de vie et de travail ; on pourrait mémo y voir, s'il était permis de soulever ces voiles, des confidences d'un autre genre i. » Balzac n'a pas manqué de faire d'Albert Savarus un légitimiste. Avant 1830, Savarus était maître des requêtes au conseil d'État, attaché à la présidence du conseil des ministres, bien vu du Dauphin et de la Dauphine. Après les journées de Juillet, il donne sa démission de maître des requêtes et reste fidèle aux vaincus. Daniel d'Arthez est un grand écrivain, un des hommes rares qui, de nos jours, unissent un beau caractère à un beau talent. Gentilhomme pauvre, il a voulu demander tout à une illustration personnelle. Son existence est entièrement consacrée au travail, il ne voit la société que par échappées, elle est pour lui comme un rêve. Sa maison est un couvent où il mène la vie d'un Bénédictin. 11 est célèbre, mais sa réputation grandira encore : il est de ces auteurs qui, tôt ou tard, sont mis à leur vraie place et qui n'en changent plus.... On le voit, Daniel d'Arthez, c'est bien Balzac; mais pour que la ressemblance soit parfaite, il manque un dernier trait. Le voici : d'Arthez est royaliste. Au Palais-Bourbon, où il a fini par entrer, il a pris place au côté droit, parmi les quinze ou vingt membres qui, à ce moment, représentent à la Chambre le parti légitimiste 2.

1 Théophile Gautier, Portraits contemporains, p. 123.

2 Les Secrets de la princesse de Cadignan.

178 CHAPITRE Vil.

11 n'avait pas été donné à Balzac de siéger dans les Chambres de la monarchie de Juillet à côté du duc de Filz-James et de Daniel d'Arlhez. La révolution du 24 février allait-elle lui permettre d'aborder enfin la tribune? Allait-il voir se réaliser ce qu'il avait dit à sa sœur en 1820: « Bon ou mauvais, le système représentatif exige d'immenses talents; les grands écrivains seront nécessairement recherchés '? »

Le décret du S mars 1848, qui instituait le suffrage universel, fixait au 9 avril l'élection d'une Assemblée constituante. Les candidats se mirent aussitôt en campagne. Les professions de foi inondèrent les journaux et couvrirent les murailles. Les gens de lettres, transformés pour la circonstance en ouvriers de la pensée, se jetèrent avec ardeur dans la mêlée. Tandis qu'Alfred de Vigny, Eugène Pelle tan et Alphonse Karr se présentaient modestement en province, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Michelet, Paul Féval et vingt autres briguaient les suffrages des électeurs de la capitale.

Le 18 mars, Balzac rit insérer dans le Constitutionnel, qui était alors le plus réactionnaire de tous les journaux parisiens, la lettre suivante :

Monsieur,

Quelques personnes m'a vaut fait l'honneur de penser à moi pour la députation à l'Assemblée nationale, j'ai attendu que leur nombre fût assez considérable, et que mon nom fût inscrit sur des listes, pour ne pas être taxé d"outrecuidance en déclarant que, si de telles fonctions m'étaient confiées, j'accepterais.

La gravité des circonstances, la solennité du débat, la

1 Correspondance de H. de Balzac, t. I, p. 24.

grandeur et la solidité de l'empire à fonder, après cinquante-huit ans d'essais, ne permettent à aucun élu de fuir un pareil mandat, au moment où la France appelle toutes ses forces et ses intelligences.

H. Balzac.

Le 27 mars, les élections furent ajournées; un nouveau décret les fixa au dimanche 23 avril. Le 17, six jours avant l'élection, Balzac reçut une lettre d'un sociétaire du club delà Fraternité universelle, l'avisant qu'il avait été mis sur la liste des candidats portés par le club et l'invitant à venir faire apprécier ses sentiments politiques au sein de la première réunion. Toute lettre mérite réponse. La réponse de Balzac parut, le 19 avril, dans le Constitutionnel. Après avoir déclaré qu'il ne se rendrait point à la réunion du club, il ajoutait : « 11 y a des hommes que les votes vont chercher, il y en a d'autres qui vont chercher les votes....; quant à moi, je désire ne tenir mon élection que de suffrages entièrement volontaires et non sollicités. » Puis, il continuait en ces termes : « Depuis 1789 jusqu'en 1848, la France, ou Paris, si vous voulez, a changé tous les quinze ans la constitution de son gouvernement ; n'est-il pas lemps pour l'honneur de notre pays, de trouver, de fonder, une forme, un empire, une domination durable, afin que notre prospérité, notre commerce, nos arts, qui sont la vie de notre commerce, le crédit, la gloire, enfin, toutes les fortunes de la France ne soient pas mises périodiquement en question? En vérité, notre histoire, depuis soixante ans, expliquerait le problème historique de la disparition des trente Paris, dont il ne reste que les débris sur quelques points du globe où vont les découvrir les voyageurs pour orner les musées, et qui sont les aînés du Paris actuel! Que la nouvelle république soit puissante et sage, car il nous faut ungou-

180 dUriTRE Y1I.

vernement qui signe un bail plus long que quinze ou dix-huit ans, au seul gré du bailleur! Voilà mon désir, et il équivaut à toutes les professions de foi. »

C'était tout, et cela n'était pas précisément pour satisfaire les citoyens membres du club de la Fraternité universelle. Balzac ne fut pas élu. Le Moniteur du 2 mai 1848 a publié la liste par ordre numérique des suffrages obtenus par les candidats à V Assemblée nationale dans le département de la Seine. A la suite des 34 élus, dont le premier — Lamartine — avait réuni 2.")'.), 800 voix, et le dernier — Lamennais — 104,871, venaient 82 candidats, depuis M. Moreau (delà Seine) avec 99,930 suffrages, jusqu'à M. Riglet, adjoint, avec 5,486. Balzac ne ligure pas plus parmi les 82 que parmi es 34. 11 n'avait eu que quelques centaines de voix. L'échec d'ailleurs, si même échec il y avait, n'avait rien d'humiliant. A vrai dire, il s'était à peine présenté, — ou si peu (pie rien.

Au mois de septembre 1848, il partit pour Ukraine ; il y devait rester près de deux ans, jusqu'au mois de mai 1850. l'eu de jours avant de quitter Paris, il avait publié la deuxième partie de ['Envers de l'histoire contemporaine, celle qu'il avait annoncée pendant longtemps sous le titre de : les Frères de la Consolation. C'est sa dernière œuvre et, de toutes celles qu'il a composées, la plus chrétienne. M" de La Chanlerie, le bonhomme Alain, l'abbé de Veze, le baron Lecamus de Tresnes, ne sont pas seulement des « personnages vertueux, » ce sont des saints. Au lieu d'un roman d'amour, Balzac a écrit un roman de charité; mais la charité est aussi une passion, la plus noble de toutes, et c'est pourquoi ce dernier récit de Balzac est plein de scènes pathétiques. Celle où M'"' de La Chanlerie, dont

BALZAC ROYALISTE. lSl

la fille a été envoyée à l'échafaud par un réquisitoire du baron Bourlac, se venge en arrachant à la mort la fille du baron, et couronne ses bienfaits par le plus sublime des pardons, — cette scène est admirable. L'ancien procureur impérial est dans l'antichambre de sa bienfaitrice ; il veut pénétrer près d'elle, se jeter à ses pieds, obtenir d'elle son pardon. Godefroid et M. Joseph J l'empêchent d'entrer, malgré ses supplications :

.... La porte de la chambre de Mme de la Ghanterie s'ouvrit ; l'abbé de Yèze se glissa comme une ombre, et dit à M. Joseph :

— Cette voix tue Madame.

— Ah ! elle est là ! elle passe par là ! dit le baron Bourlac.

Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes et, d'une voix déchirante, il cria : « Au nom de Jésus, mort sur la croix, pardonnez ! pardonnez ! car ma fille a souffert mille morts ! »

Le vieillard s'affaissa, si bien que les spectateurs émus le crurent mort. En ce moment, Mme de La Ghanterie apparut comme un spectre à la porte de sa chambre, sur laquelle elle s'appuyait, défaillante.

— Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud, par Madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous pardonne....

Cette page est la dernière que Balzac ait publiée, comme s'il eût voulu que son œuvre entière se fermât sur ce cri de Mme de La Ghanterie, sur ces paroles si ardemment royalistes et chrétiennes.

Et maintenant, jusqu'à sa mort, le grand écrivain

1 Les Frères de la Consolation avaient quitté les noms qu'ils avaient portes dans le monde. Le baron de Tresnes, ancien conseiller à la Cour royale de Paris, démissionnaire en août 1830, ne s'appelait plus que M. Joseph, comme le marquis de Moutauran, colonel de gendarmerie en retraite, avec le grade de maréchal de camp, ne s'appelait plus que M. Nicolas.

sera tout entier, loin de Paris et de la France, aux apprêts de son mariage avec Mme Hanska, de ce mariage qui réalisera ses rêves les plus ambitieux d'amour, de richesse et de bonheur, et au lendemain duquel il lui faudra quitter la vie. 11 ne laisse pas cependant, on le pense bien, de tourner souvent les yeux vers la France et de se préoccuper des événements politiques. En quelle estime il tenait la république, sa Correspondance va nous le dire.

Quelques semaines après son arrivée à Wierszchownia ', il écrit à son ami M. Laurent-Jan :

.... Je voudrais bien savoir ce que devient notre pauvre France, que les républicains tiennent au lit, il me semble. Je suis trop patriote pour ne pas penser à la profonde misère qui doit étreindre chacun, les artistes et les gens de lettres, surtout! Quel gouffre que celui du Paris actuel! Il a englouti Lireux, Hetzel et bien d'autres, sans doute. Et toi, mon ami. que deviens-tu ? La République te permet-elle encore de déjeuner au café ''ordinal et de dîner chez Vachette 2 ?

En janvier 1849, il écrit à sa sœur :

Les affaires ne peuvent pas aller bien en France, tant qu'il n'y aura pas un gouvernement régulier; et Louis- Napoléon est, comme dit Laurent-Jan, une échelle pour nous retirer de l'égout de la République.... Que Dieu nous protège 3!

Si grand que soit son mépris pour la république, il ne va pas néanmoins jusqu'à le rendre bonapartiste, el dans une lettre du 9 février 1849 à son beau-frère M. Surville, il lui dit :

1 Château de M»* Hanska. dans l'Ukraine. « Cette habitation, écrivait Balzac, le 8 octobre 1S47, est exactement un Louvre, et les terres sont grandes comme un de nos départements. »

* Correspondance, t. II, p. 339,

3 fbid., t. II, p.

La fin de ta lettre, mon cher Surville, m'a fait bien du chagrin, car ce que tu avais en vue était magnifique!.... Tant que la monarchie, et la monarchie forte et puissante, ne sera pas rétablie, il n'y aura pas d'affaires possibles en France. Bien plus, je crois que, prochainement, il y aura un mouvement montagnard ; mais je crois que ce sera le dernier et qu'on en finira avec l'impossible République, qui nous coûte, à nous deux particulièrement, et à la France, tant de pertes et de misères •....

Ainsi, jusqu'à la fin, Balzac est resté parlisan de la monarchie — de la monarchie traditionnelle et chrétienne. 11 avait l'habilnde de jeter sur des petits papiers, séparés pour la plupart, les pensées et les formules qu'il se proposait de faire entrer plus tard dans ses ouvrages. Beaucoup de ces pensées sont restées inédites. En voici quelques-unes, que M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, avec une obligeance dont je ne saurais trop le remercier, a bien voulu me permettre d'insérer dans celle étude. 11 me semble qu'elles y seront à leur place et qu'on leur pourrait donner ce titre : Testament politique de Balzac.

Le souverain est la personnification constante de l'intérêt national.

Quand le pouvoir vient du peuple, il est vacillant; quand il vient de Dieu, il est fixe. Il est contesté ou incontestable. Telle est la loi de l'histoire.

Comment obéir à un roi placé par la main des hommes à leur tête?

Les chartes qui n'entrent pas dans les mœurs ne sont que des feuilles de papier.

1 Correspondance, t. II, p. 364.

89 produit toujours 93.

L'élection n'est possible que dans les sociétés où tous les individus sont égaux ou également éclairés.

Il n'y a jamais avantage pour les rois dans ce qui est un inconvénient pour leurs sujets.

Changer les sentiments ou les croyances, c'est changer la société.

Les sociétés fondées sur les vrais principes renaissent malgré les révolutions.

Une seule révolution renverse à jamais celles dont les bases sont contre l'ordre naturel.

Il y a une corrélation flagrante et visible entre l'athéisme et la démocratie.

La démocratie ne veut pas plus, dans la société, de pouvoir un et fixe, que l'athéisme ne veut '1'' Dieu dans le mon l'1.

Elle place le pouvoir dans les citoyens, comme l'autre place Dieu dans les effets de la matière, ou dans la matière même.

Le 15 mars 1850, dans une lettre datée de Wierszchownia, Balzac annonçait, en ces termes, à sa sœur, Mme Surville, son mariage, célébré la veille au fond de l'Ukraine : « Hier, à Berditehef, dans l'église paroissiale de Sainte- Barbe, un délégué de l'évèque de Jitomir, un saint et vertueux prêtre, en tout point semblable à notre abbé llinaux, le confesseur de la duchesse d'Angoulême ', a béni et célébré mon mariage.... » et il signait sa lettre :

1 L'abbé llinaux a servi de modèle a Balzac pour peindre l'abbé Loraux, le confesseur Je César Birotieau.

BALZAC ROYALISTE. iK.*>

Ton frère Honoré, au comble du bonheur! — Le 17 mars, il écrivait à sa vieille amie, Mrae Zulma Carraud :

J'ai remis jusqu'aujourd'hui à répondre à votre bonne et adorable lettre, car nous sommes de si vieux amis que vous ne pouvez apprendre que de moi le dénouement heureux de ce beau et grand drame de cœur qui dure depuis seize ans. Donc, il y a trois jours, j'ai épousé la seule femme que j'aie aimée, que j'aime plus que jamais et que j'aimerai jusqu'à la mort. Cette union est, je crois, la récompense que Dieu me tenait en réserve pour tant d'adversités, d'années de travail, de difficultés subies et surmontées. Je n'ai eu ni jeunesse heureuse, ni printemps fleuri ; j'aurai le plus brillant été, le plus doux de tous les automnes. Peutêtre, à ce point de vue, mon bienheureux mariage vous apparaîtra-t-il comme une consolation personnelle, en vous démontrant qu'à de longues souffrances la Providence a des trésors qu'elle finit par dispenser 1 .

Deux mois après, il était de retour à Paris et s'installait dans son petit hôtel de la rue Fortunée 2, un reste de l'ancien hôtel de M. de Beaujon, qu'il avait acheté et meublé magnifiquement. Un proverbe turc dit : « Quand la maison est finie, la mort entre. » La mort allait entrer. Balzac était atteint depuis deux ans d'une hypertrophie du cœur 3. Le voyage de Wierzs-

1 Correspondance, t. II, p. 446.

2 Aujourd'hui rue Balzac.

3 Le 20 novembre 1846. Balzac écrivait à Mme Hanska : « Je suis interrompu par le docteur Nacquart ; il m'a beaucoup grondé en me trouvant attablé à écrire, après tout ce qu'il m'avait dit là-dessus ; ni lui ni aucun de ses confrères et amis médecins ne conçoivent qu'on puisse soumettre le cerveau à de pareils excès. Il me dit et me répète d'un air sinistre que cela tournera mal ; il me supplie de mettre au moins quelque intervalle dans ces débauches de cervelle (comme il les appelle). Les efforts de la Cousine Bette, improvisée en six semaines, l'ont effrayé. Il m'a dit : « Cela finira néces- « sairement par quelque chose de fatal. » Le fait est que je me sens moi-même en quelque façon atteint.... » (Correspondance, t. II, p. 301.)

chownia à Paris aggrava la maladie. En arrivant, il avait déjà les jambes enflées. Autour de lui, cependant, personne ne croyait à un dénouement fatal, tant on avait confiance dans la force de son organisation. Lui-même espérait guérir, ne doutait pas de pouvoir bientôt reprendre sa plume et ajouter encore plus d'une scène à toutes celles qu'il avait déjà écrites. Maintenant qu'il était propriétaire de la Folie-Beaujon, il y terminerait en paix la Comédie humaine, celte construction étrange et féerique, où il avait prodigué les trésors de son génie et que d'aucuns, à l'origine, avaient appelée la Folie- Balzac. Dans les derniers jours de juillet, Victor Hugo le vint voir. Le grand poète nous a conservé les détails de cette visite. « Balzac, dit-il, était gai, plein d'espoir, ne doutant pas de sa guérison, montrant son enflure en riant. Nous avions beaucoup causé et disputé politique. 11 me reprochait « ma démagogie. » Lui était légitimiste, lime disait : « Comment avez-vous pu renont cer avec tant de sérénité (?) à ce litre de pair de » France, le plus beau après le titre de roi de France! » Il me disait aussi : « J'ai la maison de M. de Beaujon, « moins le jardin, mais avec la tribune sur la petite « église du coin de la rue. J'ai là dans mon escalier « une porte qui ouvre sur l'église. Un tour de clef et je « suis à la messe. Je tiens plus à celle tribune qu'au t jardin *. »

Balzac disait vrai. Il aimait à assister à la messe qui se disait dans la petite chapelle du quartier Beaujon. Ses derniers jours furent consolés par la religion. Il reçut en pleine connaissance les derniers sacrements, qui lui furent donnés par le curé de Saint-Philippe du Roule.

1 Choses vues, par Victor Hugo, p. 288.

Balzac mourut le dimanche 18 août 18o0, à onze heures et demie du soir. Les funérailles eurent lieu le 21 août. La lettre de part était ainsi conçue :

Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de Monsieur Honoré de Balzac, décédé le 18 août 1850, à l'âge de 51 ans, en son domicile, rue Fortunée, 14, qui auront lieu le mercredi 21 courant, à onze heures du matin, en l'église Saint-Philippe du Roule, sa paroisse.

On se réunira à la chapelle du quartier Beaujon, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 193.

De profundis.

De la part de Madame Eve de Balzac, née comtesse Rzewuska, sa veuve, et de toute sa famille.

Huit ans après, Théophile Gautier pouvait dire dans la belle notice qu'il a consacrée à l'auteur de la Comédie humaine : « Huit ans déjà se sont écoulés depuis cette date fatale. La postérité a commencé pour Balzac; chaque jour il semble plus grand. Lorsqu'il était mêlé à ses contemporains, on l'appréciait mal, on ne le voyait que par fragments, sous des aspects parfois défavorables : maintenant, l'édifice qu'il a bâti s'élève à mesure qu'on s'en éloigne, comme la cathédrale d'une ville que masquaient les maisons voisines, et qui à l'horizon se dessine immense au-dessus des toits aplatis. Le monument n'est pas achevé, mais tel qu'il est, il effraie par son énormité, et les générations surprises se demanderont quel est le géant qui a soulevé seul ces blocs formidables et monté si haut cette Babel où bourdonne toute une société 1. »

Dans ce monument prodigieux, dans ce palais des

1 Honoré de Balzac, par Théophile Gautier, 1858. (Portraits contemporains, p. 129.)

Mille et une Nuits de Balzac, où tout n'est pas parfait sans doute, où certaines parties choquent le goût, où d'autres, j'ai regret à le dire, choquent la morale, il y a certes assez de merveilles pour éblouir les curieux et les admirateurs qui ne se lasseront pas d'en parcourir les salles. On me pardonnera de m'ètre arrêté, trop longuement peut-être, dans celle où je me suis senti, malgré mon infirmité, en étroite communauté de sympathies et de sentiments, de regrets et d'espérances, avec le puissant écrivain. Comme tant d'autres de ses lecteurs, j'aime dans Balzac le romancier, le conteur, le peintre, le poète, l'analyste et l'inventeur; mais, — et je ne cherche pas à m'en défendre, — j'ai un faible pour Balzac royaliste.

Shakespeare et Molière — Marie Touchet et Philippe le Réservé. — Balzac et la docimasie. — L'École des Ménages. — Anténor Joly et Armand Pérémé. — Alexandre Dumas et l'Alchimiste. — Les Mer cadets, Richard Cœur-d'Eponge et la Gina. — Au numéro 104 de la rue Richelieu. — Théophile Gautier. — Laurent-Jan. — La première représentation de Vautrin. — Frederick Lemaitre. — Jules Janin. Harel. M. de Rémusat, Victor Hugo. — Une visite de M. Cave et une consultation de Berryer.

Je me suis étendu longuement sur le royalisme de Balzac, parce que ce côté de sa vie et de son œuvre avait été jusqu'ici laissé complètement dans l'ombre. Je voudrais, pour la même raison, entrer dans quelques développements sur son Théâtre. C'est à peine si M. Marcel Barrière, dans son excellent livre : l'Œuvre de H. de Balzac i, a consacré six pages à ses pièces, alors qu "il en consacrait cinq cents à ses romans et à ses nouvelles. M. Paul Fiat, à qui nous devons deux remarquables volumes sur l'auteur de la Comédie humaine, a bien un chapitre sur Balzac auteur dramatique, mais

1 L'Œuvre de H. de Balzac, étude littéraire et philosophique sur LA COMÉDIE HUMAINE, par Marcel Barrière, 1890.

il effleure à peine le sujet, et ne voit dans cette partie de l'œuvre du grand écrivain qu'une quantité « négligeable i. » 11 m'a paru qu'une étude plus complète des comédies et des drames de l'auteur de Mercadet devait conduire à une autre conclusion.

M. Paul Bourget a, quelque part, appelé Balzac « le plus prodigieux magicien de lettres qui se soit rencontré depuis Shakespeare. » Nul, en effet, depuis Shakespeare et Molière, n'a créé plus de types, n'a envoyé dans le monde, pour y vivre de cette vie sur laquelle le temps ne peut rien, plus de personnages. MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe ont publié, il y a quelques années, le Répertoirede la Comédie humaine 2. Ce n'est rien moins qu'un gros volume de six cents pages, où sont rangés par ordre alphabétique tous les personnages de Balzac, avec leur état civil exact et l'indication des événements auxquels ils furent mêlés. Ces biographies, au nombre de plus de deux mille, forment un dictionnaire d'un genre absolument nouveau. M. Bourget le qualifie de « Vapereau fantaisiste ; » en quoi il a bien tort, car enfin, César Birolleau, le père Grandet, Mme Marneffe, Philippe Bridau, le docteur Minorel, le juge Popinot, Eugénie Grandet, le cousin Pons, et tant d'autres, sont plus vivants que MM. Amal, Armez, Barbe, Barbey, Casse, Casson, et tutti quanti, qui, pour avoir été députés ou sénateurs et avoir trouvé place dans le

1 Essais sur Balzac. — Seconds essais sur Balzac, par Paul Fiat. 2 roi. in-12, 1894.

* Répertoire de la Comédie humaine de If. (/•• Balzac, par Anatole Cerfberr et Jules Christophe, avec une introduction de Paul Bourget. 1 vol in-8. Calmann Lévy, éditeur, 1887. Je ne -aurais trop recommander ce volume, qui est comme la table de- matières de la Comédie humaine et qui est désormais inséparable de l'œuvre même de Balzac.

Dictionnaire des Contemporains, de M. G. Vapereau, n'en existent pas davantage pour cela.

Le romancier qui, selon sa propre expression, avait ainsi fait concurrence à l'état civil, qui avait fait mouvoir tant d'acteurs et jeté au milieu du drame et de la comédie de son temps une quantité si prodigieuse de personnages, ayant chacun sa physionomie, son parler, son tic ineffaçable ; ce romancier devait nécessairement être tenté quelque jour d'aborder le théâtre. Aussi bien, c'est par le théâtre, et non par le roman, que Balzac a commencé. Avant d'écrire son premier roman, les Deux Hector, publié en 1821, il avait dès 1820 composé une tragédie en cinq actes et en vers, qui l'occupa pendant plus d'un an. Elle avait pour sujet la condamnation et la mort de Charles Ier. Quant au litre à lui donner, il hésilait entre trois : Cromwell, ou Henriette d'Angleterre, ou encore le Régicide. La pièce fut entièrement terminée, y compris le cinquième acte, le plus difficile de tous ; mais il fallut renoncer à la faire jouer : ce dont le jeune auteur ne fut sans doute surpris qu'à demi, car en envoyant à sa sœur Laure le plan de sa tragédie, il avait fini par ces mots : « Ah! sœur! sœur ! que d'espérances et de déceptions.... peutêtre • ! B

Balzac sentait sa force. A vingt ans, il écrivait à sa chère confidente — Y aima soror ! — « Ah ! sœur, si le Ciel m'a doué de quelque talent, ma plus grande joie sera de voir ma gloire rejaillir sur vous tous ! Quel bonheur de vaincre l'oubli, d'illustrer encore le nom de Balzac! » Mais, pour conquérir la gloire, besoin était qu'il s'assurât les moyens de travailler en paix; il lui

1 Correspondance de H. de Balzac, t. I, p. 3. — Sur le Cromwell de Balzac, voir ci-dessus, chapitre iv.

192 CIIAPITI'.E VHt.

fallait, selon une expression qui revient souvent dans sa Correspondance , commencer par § indépendantiser . 11 vit tout de suite qu'il ne pouvait compter pour cela sur le théâtre. Ni la Comédie française ni l'Odéon ne semblaient disposés à lui ouvrir leurs portes. D'honnêtes éditeurs, au contraire, Hubert, Pollet, Carpentier- Méricourt, Delonchamps, Buissot, s'offraient à lui donner quelque argent, s'il voulait écrire pour eux des romans. 11 commença par des romans quelconques, puis bientôt vinrent les chefs-d'œuvre. Lorsque enfin il fut devenu célèbre, il songea de nouveau à faire du théâtre. En 1834, il écrit à Mme Surville :

Ma chère aima soror, ne te chagrine donc pas, il n'y a pas encore péril en la demeure; je suis fatigué, il est vrai, malade même, mais j'accepte l'invitation de M. de Margonne et vais passer deux mois à Sache l, ou je me reposerai et me soignerai. J'y essaierai du théâtre, tout en Unissant mon Père Goriot et corrigeant la Recherche de l'Absolu. Je commencerai par Marie Touchel 2, une fière pièce où je dresserai en pied de fiers personnages 3.

De Sache, non encore rétabli, mais déjà remis au travail, il écrit encore à sa sœur :

Mes essais de théâtre vont mal, il faut y renoncer pour le moment. Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais pas et qu'on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs intelligents. Quant à la comédie. Molière, que je veux suivre, est un maître déses-

1 Le château de Sache, près d'Azay-le-Ridean InJre-et-L 5 Ce qui avait peut-être décide Balzac à en faire L'héroïne de sa pièce, c'esl que Marie Touchet, aimée du roi Charles IX, qui lui resta toujours attaché, avait, quatre ans s mort du Roi,

épouse François de Balzac oVEntr aiguës, gouverneur d'OrL dont elle eut deux filles, la marquise de Verneuil et la marquise d'Entraigues. Elle termina sa vie dans la retraite. 3 Corre, p Balzac, t. I. p. 874.

pérant ; il faut des jours sur des jours pour arriver à quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui me manque. Il y a d'ailleurs d'innombrables difficultés à vaincre pour aborder à n'importe quelle scène, et je n'ai pas le loisir de jouer des jambes et des coudes; un chefd'œuvre et mon nom m'en ouvriraient les portes, mais je n'en suis pas encore aux chefs-d'œuvre. Pour ne pas compromettre ma réputation, il me faudrait trouver des prêtenoms; c'est du temps à perdre, et le fâcheux, c'est que je n'ai pas le moyen d'en perdre! Je le regrette; ces travaux, plus productifs que mes livres, m'auraient plus promptement tiré de peine. Mais il y a longtemps que les angoisses et moi nous nous sommes mesurés ! Je les ai domptées, je les dompterai encore i.

De la pièce de Marie Touchet, il reste au Ire chose que le litre. Le comle Ferdinand de Grammonl, un des meilleurs amis de l'illustre romancier et lui-même homme de grand talent, s'était chargé de l'écrire pou?' Balzac. Le manuscrit, de la main de M. de Grammonl, manuscrit malheureusement incomplet, fait partie de la collection du vicomte de Lovenjoul.

A peine revenu de Sache, au mois d'août 1834, Balzac a déjà en tète un autre sujet de pièce. 11 écrit à Mme Zulma Carraud : « J'ai médité une grande tragédie qui, l'année prochaine, fera un beau sort à ma mère, si les produits sont à la hauteur de mes espérances 2. » Cette « grande tragédie, » qui s'appelait à ce moment Philippe le Réservé, changera bien des fois de nom et finira par échouer à l'Odéon sous la forme d'une comédie et sous le titre des Ressources de Quinola.

L'année suivante, en 1835, il n'est plus question de Marie Touchet, non plus que de Philippe le Réservé ; mais Balzac a sur le chantier un drame qui aura pour

1 Correspondance.... t. I, p. 278.

* Lettre datée : Août 1834. — Correspondance.... t. I, p. 282.

194 cri lpitre vin.

Litre : Richard Cœur-d Éponge. « Je suis à la Boulonmère i, écrit-il à M"e Surville, achevant, dans le silence el loin des Iracas qui ne me laissent pas une journée sans orage à Paris, la Fleur-des-Pois 2, qui doit paraître

le 25 l'achève aussi Richard Cœur-d 'Éponge, qui

peut, à lui seul, me tirer d'affaire 3. » — En 1840, il parlera de celle pièce, dans la préface de Vautrin, comme si elle était réellement terminée et prête pour la représentation. « La véritable et meilleure préface de Vautrin, dit-il, sera le drame de Richard Cœur-d'' Éponge, que l'administration permet de représenter, afin de ne pas laisser les rats occuper exclusivement les planches si fécondes de la Porle-Saint-Marlin. »

La vérité est que, même en 1840, il n'existait encore de celte pièce que le litre. .Seulement, à celle date, Balzac avait un autre drame entièrement prêt et terminé, celui-là, depuis deux ans.

En 1838, Balzac était dans d'horribles embarras d'argent. < Je suis si fatigué de la lulle dont je vous ai si souvent entretenue, écrivait-il à Mm( Hanska, qu'il faut qu'elle finisse ou que je tombe écrasé. Voilà dix années de travail sans aucun fruit ; le résultat le plus certain esl l'injure, la calomnie, les procès, etc. Vous me dites sur cela les plus belles choses du inonde; mais je vous réponds que tout homme n'a qu'une dose de force, de sang, de courage, d'espoir, et ma dose est épuisée.

1 l'otite terre située près de Xemours. On sait que c'est à mours que Balzac a placé son rouian d'Ursule Mir

- Titre >ous lequel parut d'abord le roman qui s'appelle aujourd'hui le Contrat de mariage.

3 Lettre date 1S3Ô. — l .... t. I, p. 313.

Vous ignorez l'étendue el la profondeur de mes souffrances; je ne devais, ni ne pouvais, ni ne voulais vous le dire. J'ai renoncé au bonheur; niais il me faut au moins, à son défaut, la tranquillité la plus absolue. J'ai donc formé deux ou trois plans de fortune : vous connaissez le premier; s'il échoue, j'irai au second; puis, après, je reprendrai la plume que je n'aurai cependant jamais quittée *. »

Balzac écrivait ces lignes, le 26 mars 1838, d'Ajaccio, où il s'était rendu, non pour visiter la maison de Napoléon, mais pour aller de Corse en Sardaigne. C'était dans celte dernière île qu'il devait mettre à exécution le premier de ses plans de fortune. 11 le tenait du reste pour infaillible.

En Italie, l'année précédente, il avait entendu conter par un négociant génois qu'il y avait, non loin de Sassari, la seconde capitale de l'île, des mines d'argent abandonnées depuis la découverte de l'Amérique. Dans le voisinage de ces mines existaient des montagnes de scories contenant le plomb de rebut dont on avait retiré l'argent. Aussitôt son imagination s'était enflammée, son cerveau avait pris feu, el, sur l'heure, il avait fait ce raisonnement : Les Romains et les métallurgistes du moyen âge étaient d'une ignorance complète sur le chapitre delà docimasie (ce diable d'homme connaissait tout, même la docimasie ?!) Donc, et cela était de toute évidence, ces scories devaient encore contenir une grande quantité d'argent. L'exlraire était chose facile. Justement, un grand chimiste de ses amis possédait un secret pour retirer, à peu de frais, l'or et l'argent,

1 Correspondance.... t. I, p. 398.

2 « Dociinasie. Partie de la chimie qui enseigne à connaître la nature et les proportions des métaux utiles contenus dans les mélanges naturels ou artiliciels. » Dictionnaire de Littré.

196 chapitre vilr.

de quelque manière et en quelques proportions qu'ils fussent mêlés à d'autres matières. Ainsi Balzac pouvait avoir tout l'argent des scories.

Fort de ce raisonnement, il avait étudié la question des voies et moyens; puis, un beau jour, assuré qu'il tenait enfin une affaire superbe, il était parti pour la Sardaigne, après avoir mis au mont-de-piété ses derniers bijoux. A peine débarqué, il courut aux mines.... où il trouva bel et bien installé son Génois, qui avait pris les devants et s'était fait concéder, en bonne et due forme, le droit d'exploitation •.

L'or de Balzac s'était changé en plomb. Le premier de ses plans de fortune avait échoué. Restait le second, qu'il indiquait en ces termes a M"1" Zulma Carraud, dès le 20 mars, au moment de quitter Marseille pour Ajaccio : « Si j'échoue dans ce que j'entreprends, je me jetterai à corps perdu dans le théâtre '.... »

Moins de huit jours après, Le 26 mars, il écrit d'Ajaccio à M"10 ilanska :

Hier, je voulais voua écrire, mais j'ai été accablé des lueurs d'une inspiration qui m'a dicté le plan d'une comédie que vous avez déjà nue fois condamnée, la Première Demoiselle. Ma sœur trouve cela superbe. George Sand, à qui je l'ai conté, à Nohant, m'a prédit un grand surtout cela me l'a remis en main, et le plus difficile est fait, c'est-à-dire le scénario, la détermination des scènes, des filtrées, des sorties, etc. J'ai entrepris la Physiologie du Mariage et la Peau de Chagrin contre l'avis de l'être si cher et si éclairé que j'ai perdu 3 : je vais, dans les retards de ce voyage, entreprendre cette pièce contre le vôtre 4.

1 Correspondance.... t. I. p. 392 !

» lbid.. t. I, p. 302.

» Mmc de Berny. Elle était morte le 27 juillet 1S36.

* Correspondance.... t. I, p. 398.

Balzac regagna la France par Gênes et Milan. Le 10 juin, après une absence de trois mois, il était de retour à Paris, et, ses malles à peine défaites, il écrivait à sa fidèle correspondante, Mme IJanska : « Me voici revenu; je suis d'une santé parfaite, et le cerveau s'est rafraîchi si bien, qu'il me semble n'avoir jamais rien écrit i. » A quelques semaines de là, il s'installait aux Jardies, dans la petite maison, moitié cottage, moitié chalet, qu'il venait de faire construire sur la route qui va de Sèvres à ViJle-d'Avray. C'est aux Jardies que fut écrite, dans l'été de 1838, la pièce dont l'idée n'avait cessé de le hanter pendant son voyage, et qui, après avoir dû s'appeler la Première Demoiselle et la Demoiselle de magasin, reçut définitivement le titre de V École des Ménages.

La pièce une fois faite, ou à peu près, restait à la faire jouer. La chose semblait devoir aller toute seule. Les portes des théâtres ne pouvaient manquer de s'ouvrir toutes grandes devant le célèbre romancier. La Comédie française n'était-elle pas la première à lui faire des avances? Dans sa lettre du 18 juin 1838, il raconte ainsi à Mme Hanska l'entretien qu'il a eu la veille avec le baron Taylor :

Je suis allé hier au soir voir la Camaraderie 2, et je trouve beaucoup d'habileté dans cette pièce. Scribe connaît le métier, mais il ignore l'art. Il a du talent, mais il n'a pas le génie dramatique, et, d'ailleurs, il manque complètement de style. J'ai rencontré Taylor, le commissaire royal près le Théâtre-Français, qui vient de rapporter, pour un million, quatre cents tableaux d'Espagne et des plus beaux.

1 Correspondance.... t. I. p. 417.

2 La Camaraderie ou la Courte-Échelle, comédie en cinq actes et en prose, par Eugène Scribe, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 19 janvier 1837.

En quelques minutes il a été convenu qu'il se chargerait de faire recevoir, répéter et jouer une pièce de moi au Théâtre-Français, sans que, jusqu'au moment de nommer l'auteur, on pût en savoir le nom, de me donner autant de répétitions que j'en voudrais, enfin de m'épargner Les ennuis qui accompagnent la réception et la représentation d'une pièce. Maintenant, laquelle faire? Oh! combien quelques conversations avec vous me seraient nécessaires! car vous êtes la seule personne, à présent que je suis séparé, parla mort, de l'amie qui avait élevé, suivi, fortifié mes essais, vous êtes le seul être et le seul conseil en qui j'aie foi 1.

V École des Ménages ne pouvait convenir à la Comédie française. Balzac, dans ses lettres, ne manque jamais d'appeler sa pièce une « comédie. » En réalité, c'était un drame, une tragédie bourgeoise, très sombre, très noire, dont la place était naturellement marquée sur un théâtre du boulevard. Le principal rôle, d'ailleurs, avait élé écrit pour Frederick Lemaitre, et ce dernier venait d'entrer au théâtre de la Renaissance, nouvellement ouvert dans l'ancienne salle Ventadour, sous la direction d'Anténor Joly 2.

Anlénor Joly ne se montra pas moins empn que M. Taylor de faire accueil à Balzac. Tout marcha d'abord à souhait, si bien que, dans son ravissement, le grand romancier parlait déjà « d'organiser ses travaux dramatiques sur la plus grande échelle. » 11 écrivait à M'1'0 Zulma Carraud :

Je mène de front à la fois le théâtre et la librairie, le drame et le livre.... Quoique je sois étreint par une néces-

• Correspondance.... t. I. p. 422.

2 L'ouverture du théâtre de la Renaissance, le 8 novembre 1838, fui marquée par deux premières : h\ première représentation de la salle ci la première représentation de Ruy Bios, avec Frederick dans le principal rôle.

site qui n'a jamais desserré un seul bouton de sa camisole d'acier depuis ma naissance, j'ai plus que jamais foi dans mon travail ; j'ai promesse de vingt mille francs d'un théâtre pour la pièce que je fais, et je vais organiser mes travaux dramatiques sur la plus grande échelle, car là désormais est la recette. Les livres ne donnent plus rien i.

Malgré ce beau commencement, les négociations avec la Renaissance subirent bientôt un temps d'arrêt. Balzac, d'ailleurs, ne pouvait les suivre lui-même, obligé qu'il était de se claquemurer chez lui pour achever les trois ou quatre romans qu'il avait alors sur les bras. Il avait choisi, pour agir el traiter en son nom, un jeune écrivain tout à fait digne de sa confiance, M. Armand Pérémé, qu'il avait connu à Frapesle 2, chez Mme Carraud. Quelques-unes des lettres qu'il lui écrivait ont été retrouvées et publiées par le vicomte de Lovenjoul, dans son intéressante étude sur les Aventures de V École des Ménages 3. De sa lettre du 4 décembre 1838, très longue, et qu'il faut lire en entier, j'extrais ces lignes, où l'on voit que Balzac a été un précurseur, au théàlre comme dans le roman :

.... Il n'y a plus de possible que le vrai au théâtre, comme j'ai tenté de l'introduire dans le roman. Mais faire vrai n'est donné ni à Hugo, que son talent porte au lyrisme, ni à Dumas, qui l'a dépassé pour n'y jamais revenir ; il ne peut être que ce qu'il a été. Scribe est à bout. Il faut chercher les nouveaux talents inconnus....

J'ai, depuis dix ans, travaillé en vue du théâtre, et vous connaissez mes idées à cet égard. Elles sont vastes, et leur

1 Lettre à Mme Zulma Carraud, datée de juillet 1838. — Correspondance.... t. I, p. 424.

2 Frapesle est situé près d'Issoudun, dans le Berry. M. Pérémé était d'Issoudun.

3 Ce remarquable et très curieux travail, tout plein de documents inédits, a paru dans le Figaro de septembre 1895.

réalisation m'effraie souvent. Mais je ne manque ni de constance ni de travaux faits avec patience.... Pour réussir, il ne faut que du travail, soutenu de quelque chose que je sens en moi: motus.'....

11 est à ce moment toul feu et tout flamme, et il ne parle de rien moins que de faire sans désemparer trois pièces en un an. Le 11 décembre, il écrit à son jeune ami :

.... Je crois que 15,000 fr., somme de la prime sur trois pièces en cinq actes, seraient une avance suffisante.... Je prendrai L'engagement de lire une pièce au bout de deux mois et de la monter en deux mois ; une autre au bout de cinq mois; une autre au boul de huit mois; en sorte que, dans l'année, l'épreuve serait faite....

Je ne voudrais pas commencer par les trois majeures compositions que vous savez. Je lancerais un drame de la vie bourgeoise i pour ballon d'essai, sans fracas, comme une chose sans conséquence, afin de voir ce qu'on dira d'une chose d'un vrai absolu, et cette pièce dépend «l'une petite fille qui doit ressembler à A.naïs dans son temps odêonien, une actrice entre elle et Jenny Vertpré, une innocence rusée, exaltée, Beize ans! Je consulterais Planche et vous, et nous pourrions répéter vers le 20 janvier peutêtre. Si Frederick le voulait, il aurait le premier rôle. Il lui conviendrait. Il faut un comédien souple '....

La lecture de l'École des Ménages eut lieu le 26 février 1839. La pièce fut refusée. Tous les beaux espoirs que Balzac avait fondés sur elle se trouvaient renversés, et voilà qu'au même moment les murs des Jardies s'écroulaient aussi. Sa maison romantique et sa tragédie bourgeoise avaient même destin. Peu s'en fallut

1 II s'agit de VÊcole des Ménages, que Balzac appelait lui-même une « tragédie bourgeoise. »

s Voir le texte complet de celte lettre dans l'étude précitée de M. de Lovenjoul.

que le malheureux grand homme ne demeurât écrasé sous leurs décombres. Sous le coup de cette double ruine, il écrivit à Mme Carraud celte lettre navrante :

A vous, ma sœur d'âme, je puis confier mes derniers secrets; or, je suis au fond d'une effroyable misère. Tous les murs des Jardies se sont écroulés par la faute du constructeur, qui n'avait pas fait de fondations; et tout cela, quoique de son fait, retombe sur moi, car il est sans un sou, et je ne lui ai encore donné que 8,000 fr. en acompte. Ne me croyez pas imprudent, cara; je devrais être bien riche en ce moment; j'ai fait des miracles de travail; mais tous mes travaux intellectuels ont croulé avec mes murs. Je viens de m'abattre comme un cheval fourbu: j'aurais bien besoin d'aller à Frapesle me reposer.

La Renaissance m'avait promis 6,000 fr. de prime pour lui faire une pièce en cinq actes ; Pérémé avait été l'entremetteur, tout était convenu. Gomme il me fallait 6,000 fr. à la fin de février, je me mets à l'œuvre, je passe seize nuits et seize jours au travail, ne dormant que trois heures sur les vingt-quatre; j'emploie vingt ouvriers à l'imprimerie, et j'arrive à écrire, faire et composer l'École des Ménages, en cinq actes, et à pouvoir la lire le 25 février. Mes directeurs n'avaient pas d'argent, ou peut être Dumas, qui leur avait fait faux-bond et avec lequel ils s'étaient fâchés, leur est-il revenu ; ils n'écoutent pas ma pièce et la refusent. Ainsi me voilà échiné de travail, seize jours de perdus, 6,000 fr. à payer, et rien! Ce coup m'a abattu, je n'en suis pas encore remis. Ma carrière au théâtre aura les mêmes événements que ma carrière littéraire; ma première œuvre sera refusée. Il faut un courage surhumain pour ces terribles ouragans du malheur 1....

Balzac ne s'était point trompé sur les véritables causes de son échec. Les affaires de la Renaissance allaient mal. Son directeur était à court d'argent. Seul un grand succès pouvait le sauver. Avec Balzac, qui abordait

1 Correspondance... t. I, p. 453.

202 CH A TITRE Vlll.

pour la première fois le théâtre, le succès n'était rien moins qu'assuré. 11 était certain avec Alexandre Dumas. Ce dernier venait justement de faire sa paix avec Anlénor Joly et lui avait apporté une pièce nouvelle, V Alchimiste, drame en cinq actes et en vers. Entre Balzac et Dumas, le directeur de la Renaissance n'hésita pas : il écarta VÉcole il rs Ménages et mil surle-champ en répétition l'Alchimiste, qui fui joué le 10 avril 1839.

Ainsi qu'il l'écrivait à Mme Carraud, Balzac avait fait imprimer sa pièce à trente exemplaires. Dans le premier moment de colère qui suivit le refus, il les jela au feu. Un seul fut sauvé. 11 est aujourd'hui la propriété de M. le vicomte de Lovenjoul, à qui nous devrons sans doute de voir un jour à la scène la • Lragédie bourgeoise 1 » de Balzac.

Si dur qu'il fût, cet échec n'était pas pour abattre un lutteur tel que Balzac. On lui refusait une pièce, et déjà il songeait à en présenter trois autres. La Renaissance lui ferme ses portes : eh bien ! il frappera à celles du Théâtre Français, du Gymnase et de la Porle- Saint-Martin. Dans la Presse du 11 mars 1839, rendanl compte d'une lecture de l'École <!■ - M faite par

l'auteur chez le marquis de Cusline, Théophile Gautier parlait en ces termes des projets du grand écrivain :

Une autre comédie de l'auteur de VÉcole des Ménages, aussi en cinq actes, doit être lue, si elle ne l'a été <10 jà, au Théâtre-Français et a pour nom : les Mer cadets.

M. de Balzac, que l'éditeur Souverain appelle flans ses

1 L'exemplaire unique de la pièce porte pour litre : VÉcole des Ménages, tragéi par M. m: Balzac.

réclames le plus fécond de nos romanciers, sera bientôt le pli' s fécond de nos vaudevillistes, car il a aussi fait pour Bouffé une pièce en trois actes, intitulée Richard Cœur-d' Éponge, sans parler d'un mélodrame destiné à la Porte-Saint-Martin, qui s'appelle la Gina et qui fera pâlir les complications de la Tour de Xes/e....

Des trois pièces ainsi annoncés par Théophile Gautier, une seule. Mercadet, est arrivée jusqu'au public. Sur la Gina, on possède seulement quelques notes de l'auteur, relatant d'une façon tout à fait sommaire le plan du terrible mélodrame destiné à mettre la Tour de Xesle à bas. Ces notes font partie de la collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul l. Quant à Richard Cœur-d' Eponge, Balzac n'abandonna jamais l'idée de le mettre à la scène, et nous aurons bientôt à y revenir. L'heure approchait cependant où il allait voir enfin jouer une de ses pièces, mais ce ne devait être aucune de celles dont nous venons de parler.

Dans les premiers jours de février 1840, Théophile Gautier recevait un mot pressant de Balzac, le sommant de se rendre à l'instant même rue de Richelieu, 104, où il avait un pied-à-terre dans la maison de Buisson le tailleur. Gautier accourut, et trouva le inaitre, qui s'écria en le voyant :

« Enfin, voilà le Théo ! Paresseux, tardigrade, unau, aï 2, dépêchez-vous donc; vous devriez être ici depuis une heure.... Je lis demain à Harel 3 un grand drame en cinq actes. »

1 Voir, dans le volume du vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, Autour de Honoré de Balzac, le chapitre intitule : Honoré de Balzac et Théophile Gautier, à propos du «Chef-d'œuvre inconnu.»

i « Unau. Quadrupède du genre des paresseux. » — « Aï. Quadrupède muni d'une queue et se mouvant avec une extrême lenteur. » Dictionnaire de Littré.

3 F.-A. Harel (1790-1846), préfet de l'Empire pendant les Cent-

Théophile Gautier était déjà tout oreilles, commodément établi dans un fauteuil, comme il sied à un homme qui se prépare à subir une longue lecture. Devinant sa pensée, Balzac lui dit de l'air le plus simple : » Ce drame n'est pas fait.

— Diable! fit l'auteur de Fortunio. Eh bien, il faut faire remettre la lecture à six semaines.

— Non, nous allons bâcler le dramorama pour toucher la monnaie. J'ai une échéance très chargée et qui ne peut attendre.

— Tout de même, d'ici à demain c'est impossible; on n'aurait pas le temps de le recopier. »

Une telle objection n'était pas pour arrêter Balzac, qui reprit :

« Voici comment j'ai arrangé la chose : Vous ferez un acte, Ourliac un autre, Laurent-Jan le troisième, de Belloy le quatrième, moi le cinquième, et je lirai à midi, comme il est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou cinq cents lignes; on peut faire cinq cents lignes de dialogue dans sa journée et dans sa nuit. »

Frappé de stupeur, Gautier trouva pourtant la force de répondre : « Contez-moi le sujet, indiquez-moi le plan, dessinez-moi en quelques mots les personnages, et je vais nie mettre à l'œuvre.

— Ah ! s'écria Balzac avec un air d'accablement superbe et de dédain magnifique, s'il faut vous conter le sujet, nous n'aurons jamais fini ! »

11 consentit cependant à lui fournir quelques brèves indications, d'après lesquelles le bon Théo se mit a brocher une scène dont quelques mots seulement sont

jours, auteur dramatique, couronné par l'Académie française pour un Discours sur Voltaire. — Il était, on 1810. directeur de la Porte- Saint-Martin.

LE THÉÂTRE DE BALZAC. 20o

restés dans l'œuvre définitive, qui ne fut pas lue le lendemain, comme on peut bien le penser. « Nous ignorons, ajoute Théophile Gautier dans son récit, ce que firent les autres collaborateurs ; mais le seul qui mit sérieusement la main à la pâte, ce fut Laurent-Jan, auquel la pièce est dédiée '. »

Cette pièce, c'était Vautrin.

Rapidement composée, reçue sans difficultés par Harel, elle entra en répétitions dès la fin de février. La première représentation fut fixée au 14 mars. La veille, Balzac adressa la lettre suivante à Lamartine 2 :

Monsieur,

Je conçois parfaitement que, chez vous, l'homme politique absorbe l'homme littéraire à ce point que vous ignoriez ce qui se passe dans un petit théâtre de boulevard.

J'aurai donc l'honneur de vous apprendre que je fais jouer demain un drame en cinq actes à la Porte-Saint-Martin.

Si, comme je l'espère, je tombe de bonne heure, je m'empresserai d'aller demander à votre amitié des consolations de circonstance.

Il écrivait en même temps à son ami Léon Gozlan : « Je vous ai fait parvenir une stalle de balcon.... Vous verrez une chute mémorable. J'ai eu tort d'appeler le public, je crois. Morituri te salutant, Csesar /....«

La chute, en effet, fut mémorable. Elle était méritée.

Pas plus que pour l'École des Ménages, Balzac n'avait emprunté à ses romans le sujet de sa pièce, mais il leur avait emprunté son principal personnage, Jacques Collin, dit Vautrin ou Trompe-la-mort. Vautrin est un ancien forçat qui a déclaré la guerre à la société. D'une audace et d'une habileté extraordinaires, souvent

1 Honoré de Balzac, par Théophile Gautier. Voir ses Portraits contemporains, p. 119.

2 César Birotteau lui est dédié.

victorieux dans sa lutte contre l'impossible, portant du génie jusque dans le crime même, c'est le Napoléon du bagne — un Napoléon écrasé sous sa colonne, au lieu de planer dans l'azur, le front dans les étoiles. S'il n'y a plus pour lui de place au soleil, s'il lui faut renoncer à tout espoir de domination, d'autres du moins régneront, qu'il aura formés, déjeunes hommes au service desquels il mettra sa formidable expérience de la vie. Ce sera sa revanche. Dans le livre, de savantes préparations peuvent faire accepter un tel personnage ; à la scène, la lumière crue de la rampe en fait ressortir aussitôt les incohérences et les impossibilités. Elles étaient ici d'autant plus criailles que le drame de Balzac — ce drame qui a pour protagoniste un forçat — se passe dans le plus grand monde. L'auteur a introduit son escouade de galériens — avec ou sans effraction — dans les salons les plus fermés du faubourg Saint-Germain. L'affiche seule de sa pièce en était la condamnation. C'esl l'assemblage le plus étrange '1" noms ruisselants de noblesse et de noms suant la potence. D'un côti duc de Montsorel; le marquis Albert, son tils; la duchesse de Monlsorel (Louise de Yaudr ■■; :M" de Yaudrey, sa laide; son fils, Raoul de Frescas; la ducb de Chrisloval; Inès de Christoval, princesse d'Arjos; — de l'autre, Jacques Collin, dit Vautrin ; Charles Blondel, dit le chevalier de Sainl-Charles, ancien septembriseur; François Cadet, dit Philosophe, cocher; Fil-desoie, cuisinier: Buteux, port ; ph Bonnet, valet de chambre; Philippe Boulard, dit Lafouraille, — ces cinq derniers, anciens forçats connue Jacques Collin. 11 y avait la sans doute beaucoup de caprice et de fantaisie ; la pièce, au fond, était moins un drame qu'une comédie, et Frederick Lemaitre, qui jouait le rôle principal, aurait pu dire au public, après

le cinquième acte, comme il l'avait fait autrefois, à la fin de l'Auberge des Adrets : « Messieurs, la plaisanterie

que nous venons d'avoir l'honneur de représenter devant vous.... j> Mais il est des plaisanteries que le public a le droit et le devoir de ne pas tolérer. Ce sont celles qui ont une odeur de bagne et un parfum de maison centrale. Sans doute encore les mots, les traits, fourmillaient dans Vautrin. « Le troisième el le quatrième acte, écrivait le lendemain Théophile Gautier, sont étincelants de plaisanteries drolatiques, de paradoxes ébouriffants ; il se rencontre çà et là des plaques de dialogues dignes de Beaumarchais pour la finesse, la vivacité et le mordant; il y a là de l'esprit à saupoudrer vingt vaudevilles et autant de mélodrames l. » Cela pouvait être vrai, mais ce que Gautier ne disait pas, c'est que ces mots étaient des mots d'auteur et non des mots de théâtre.

Les trois premiers actes cependant s'étaient passés sans encombre; de loin en loin seulement quelques murmures, précurseurs de l'orage. La tempête éclata au quatrième acte, quand Frederick reparut en scène dans le costume baroque du général mexicain Crustamenle : chapeau fourni de plumes blanches et coiffé d'un oiseau de paradis; habit bleu de ciel brodé d'or; pantalon blanc, écharpe aurore, sabre démesuré. Des cris, des interjections, des quolibets, saluèrent son entrée. La partie était bien près d'être perdue; elle le fut tout à fait lorsque Frederick, étant son mirifique chapeau, découvrit aux yeux des spectateurs un toupet pyramidal.... et séditieux, la propre coiffure du roi Louis-Philippe. Le scandale fut d'autant plus grand que

1 La Presse du 18 mars 1840. — Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, par Théophile Gautier, t. II, p. 39.

208 CÊAPITRE Vlll.

le fils aîné du Roi était dans la loge d'avant-scène. Le prince se retira sur-le-champ. A partir de ce moment jusqu'à la fin de la représentation, les sifflets firent rage, coupés de temps en temps par des accès de rire. Frederick, en effet, dans l'espoir de sauver la situation, avait fait une bouffonnerie des parties mêmes de son rôle qui étaient écrites sérieusement. Cela déjà lui avait réussi dans l'Auberge des Adrets. Cette fois, il fut moins heureux; la toile se baissa au milieu du plus affreux tumulte, et le grand comédien dut renoncer à venir nommer l'auteur. Ce fut à l'honnête et vertueux Moessard qu'incomba ce soin : il avait, ce soir-là, contrairement à toutes ses habitudes, joué un rôle de galérien, celui de Joseph Bonnet, le valet de chambre de la duchesse de Monlsorel. Jules Janin termine ainsi son feuilleton, où il s'en donne à cœur joie contre l'auteur d'un Grand Homme de province à Paris ' : « Ce bon Moessard, ordinairement si honnête homme, esl venu nommer M. de Balzac '. »

On lisait, le surlendemain, dans le Moniteur :

M. le ministre de l'intérieur a prononcé l'interdiction «lu drame donné hier au théâtre de la Porte-Saint-Martin, sous le titre de Vautrin 3.

De leur côté, les feuilles semi-officielles publiaient la note suivante :

Le drame intitulé Vautrin, représenté hier au théâtre de la Porte-Saint-Martin, a produit un effet factieux. L'immoralité du sujet, que «les suppressions importantes avaient atténuée, a été aggravée par l'acteur principal. M. le ministre de l'intérieur a prononcé l'interdiction de cet ouvrage.

1 Duos ce roman, Balzac avait parodie le plus spirituellement du inonde les feuilletons de Jules Janin.

2 Journal des Débats, 16 mars 1840.

;< Moniteur du 16 mars 1840

L'interdiction de Vautrin était un coup d'autant plus terrible pour Balzac que deux personnes, confiantes dans le succès, lui avaient prêlé 17,500 francs '. Plus critique encore était la situation du directeur de la Pôrle-Saint-Martin, que la mesure ministérielle allait mettre dans la nécessité de déposer son bilan. Balzac et Harel se rendirent aussitôt chez le ministre, M. de Rémusat. Victor Hugo les accompagnait. Tous les trois plaidèrent la cause du théâtre, mais celle du théâtre seulement.

Au sortir de cette audience, Balzac, en proie à une grosse fièvre, fut forcé de s'aliter. Le directeur des Beaux-Arts, M. Cave, le vint voir et lui dit que sa situalion serait prise en considération sérieuse. « C'était la première fois de ma vie, écrivait peu après Balzac dans sa Revue parisienne, que j'allais être en communication avec une caisse publique ou ministérielle. Je consultai quelques amis de grand sens et de haute probité; j'allai même voir M. Berryer pour savoir si je pouvais accepter en tout bien tout honneur ~. » Tous répondirent quille pouvait.

A quelques jours de là, il était au coin du feu, toujours souffrant, quand M. Cave revint, lui apportant dans une enveloppe entr'ouverte quelques billets de 1,000 francs. « Nous ne pouvons pas faire mieux, dit l'envoyé du ministre, et, entendons-nous bien, ce sera rancune tenante, nous ne voulonspas vous corrompre!» Cela fut dit d'un ton gai. Balzac refusa et accompagna son refus de ces paroles : « J'accepterais une indemnité en harmonie avec le tort qui m'est fait : je ne puis accepter une aumône qui me laisserait en proie à toutes

1 Revue parisienne, livraison du 25 septembre 1840, p. 391. * Ibid., p 390.

210 CHAPITRE Mil.

les difficultés de la position que me crée l'interdiction de Vautrin. J'ai droit ou non ; si c'est oui, il faut que mes obligations soient au moins remplies. Ce sera donc ou rien pour moi ou tout pour les autres. » M. Cave se retira, non sans avoir félicité Balzac du langage qu'il venait de tenir, lui promettant d"ailleurs que l'affaire serait réglée au mieux des intérêts de tous, « à l'issue delà lutte parlementaire '. » — La lutte parlementaire dura longtemps, parait-il, car Balzac n'entendit plus parler de rien.

1 Correspondance...., t. II, p. 5.

LE THEATRE DE BALZAC {Suite)

Les Ressources de Quinola. — Balzac au bureau de location des loges. — Un procès en justice de paix. — Une quatrième représentation qui est la première. — Orgon et Amédée Pommier. — Paméla Giraud. — M. Bavard et M. Jaime. — Un feuilleton de Théophile Gautier. — Prudhomme en bonne fortune. — Les aventures de Richard Cœur-d' Éponge. — Le Théâtre-Historique. — M. Hostein. — Pierre et Catherine. — Départ pour la Russie.

« Malgré cet échec et ma maladie, mon courage n'est pas abattu. Je pourrai puiser à d*autres sources, celle de la librairie, pour remplir mes engagements ' . * Balzac écrivait ces lignes à la fin de mars 1840, quelques jours après l'interdiction de Vautrin. A peine guéri, il se remettait au travail. D'avril à décembre, il publia Z. Marcas, un Prince de la Bohême, Pierre Grassou, et enfin les trois livraisons de cette étonnante Revue parisienne, dont il était le seul rédacteur. En 1841, il donna une de ses meilleures Nouvelles, la Fausse maîtresse,

1 Correspondance...., t. II, p. 5.

et cinq grands romans : une Ténébreuse affaire, un Ménage de garçon, Ursule M irouè't, le Martyr calviniste, les Mémoires de deux jeunes mariées. Au mois de février 18i:2, il acheva d'écrire un Début dans la vie ». On pouvait donc le croire entièrement absorbé par le livre, lorsqu'au mois de mars parut dans les journaux la note suivante : « L'Odéon répèle en ce moment une comédie nouvelle, les Ressources de Quinola. L'auteur est M. de Balzac. «

Des bruits étranges coururent bientôt la ville. On disait qu'en vertu d'un arrangement avec la direction, Balzac était maître delà salle pour les trois premières représentations, qu"il s'était t'ait le fermier et le vendeur de ses billets et tenait lui-même le bureau de la location des loges. Le fait était exact. 11 passait des heures entières, installé à ce bureau, derrière le grillage. Gomme il visait moins à faire une grosse recette qu'à s'assurer une bonne salle, il refusait la location dès qu'il croyait avoir affaire à un ennemi ou à un douteux. — <■ Trop tard, disait-il alors, la loge est vendue à la princesse Augustina (Augusline de Modène ! — Mais, monsieur Balzac, nous y mettrions un prix fou.... — Quand ce prix serait fou furieux, vous n'auriez pas davantage de loge de première galerie, puisqu'il n'y en a plus *. » Le jeu était dangereux. Les demandes se firent rares. Balzac alors mit en campagne tous ses amis. Son principal effort se porta du cote de la colonie russe, au sein de laquelle se recrutaient, il le savait bien, ses plus chauds admirateurs et ses plus ferventes admiralr; c 3. 11 écrit, le 6 mars, a MUe Sophie Koslovski 3 :

1 Correspondance t. II. ; -

* Balzac chez lui. par Léon Gozlan. 1863. 3 La Bourse lui est dediee.

Chère Sofka,

Je voudrais bien avoir l'adresse de la princesse Constantine Razumovska, pour savoir si elle veut une loge à la première de Quinola.

Sachez, de votre côté:

Si les deux princesses Troubetskoï en veulent ;

Si votre chère Kraïeska en veut une ;

Si les Makanof , idem ;

Si la comtesse Léon ;

Si la comtesse Nariskine....

En tout sept loges ; il faut que je sache si on les veut premières fermées ou premières découvertes. — Je veux mettre les belles femmes en avant.

Enfin, quant à vous, Sof , sachez si votre adorateur Tévangéliste veut une loge ou une place de balcon, et combien de places de stalle ou de balcon pour tous les jeunes gens de votre société.

Vous irez avec votre mère, sans doute, à moins que vous n'alliez avec Mlle Kraïeska. Dans ce cas, dites-moi si votre mère veut quatre places ou six places.

Entre nous, les premières fermées sont de 30 francs la place, les premières découvertes de 25 francs, et je vous veux, vous, aux premières découvertes avec des élégantes. Les deuxièmes découvertes ne sont que de 20 francs.

Faites-moi la presse aux spectateurs, mais riches, bien posés, et incapables de témoigner leur désapprobation autrement que par un bâillement.

C'est maintenant une faveur que d'être à cette solennité ; il y a au théâtre cent cinquante loges demandées par des inconnus qui n'auront rien.

Allons, Sophie, à l'œuvre ! ça chauffe ! ça brûle !

Mille tendres amitiés et mes respects à votre mère i .

Balzac marchand de billets, Balzac tenant le bureau de location est vraiment trop amusant pour que je ne cite pas encore cette autre lettre, adressée six jours après à la même correspondante :

1 Correspondance,..., t. II, p. 30.

Paris, 12 mars 1842.

Chère Sophie,

Les avant-scènes appartiennent au roi et aux ministres, qui les louent pour toute l'année ; je ne puis donc assurer à la princesse Troubetskoï que deux loges aux premières découvertes, mais c'est les meilleures places de la salle.

Nous jouerons mercredi prochain, à moins de malheur. Les premières découvertes de quatre places sont de cent francs la loge, et tout le monde veut être là. Mais la place fashionable, où sont les Aguado, les Rothschild, les Doudeauville, les Castries, etc., c'est la loge des premières fermées, parce qu'on est chez soi. La place là est de trente francs....

Ah ! si vous saviez quel monde de jolies femmes ! Il n'y aura pas de claqueurs au parterre, qui est mis à cinq francs.

Dites à Stubert d'enrégimenter le plus de bravi dans son escouade.

La Mina m'a écrit que vous étiez malade, et ça m'a porté un coup comme si on avait <lit à Napoléon que son aide de camp était mort. Je suis accablé, sur les dents ! Je fais répéter les acteurs le matin, tout le personnel de la distribution pendant la journée, et les actrices le soir.

11 y a dans la pièce pour vingt mille francs de costumes. Les décors sont tout neufs. On me soutient que l'ouvrage est un chef-d'œuvre et ça me fait frémir! Ce sera toujours d'une solennité effrayante. — Lamartine m'a demandé une loge: je le mettrai entre les Russes.

La princesse Troubetskoï n'est pas la même dont je connais le mari. Vous verrez à écrire au prince. — Puis vos Makanof, ne les oubliez pas.

Il me vient, par matinée, des trente demandes de places, et je ne voudrais pas avoir des inconnus....

Écrivez aussi un petit mot à la princesse Contantine Razumovska. Je n'ose pas le faire moi-même.

Pour vous et pour votre mère, vous irez aux premières découvertes ; je vous placerai bien.

Addio, carissima Soft!

J'irai vous voir samedi. Mille compliments à Stubert, et mes hommages à votre cher*1 mère.

Dites à tous vos Russes qu'il me faut les noms et les adres-

LE TUÉATRE DE BALZAC. 2io

ses, avec leur recommandation écrite et personnelle, pour ceux de leurs amis (hommes) qui voudront des stalles. Il m'en vient cinquante par jour sous de faux noms, et qui refusent de dire leur adresse, des ennemis qui veulent faire tomber la pièce. Nous sommes obligés aux plus sévères précautions i....

Balzac fut pris au piège de ses propres habiletés. Il avait si bien répété qu'il n'y avait plus de places, qu'on avait fini par le croire. Le soir de la première représentation, le samedi 19 mars, la salle se trouva presque à moitié vide. Or, on sait quel danger c'est pour une pièce qu'une salle incomplète, composée de gens du monde ayant payé très cher leur place et peu disposés à l'indulgence 2.

Dès le prologue, les spectateurs se trouvèrent singulièrement dépaysés. Ils s'attendaient à une scène de la vie parisienne ou de la vie de province, à une étude de mœurs sur ce xixc siècle, que l'auteur connaissait si bien, sur celle société contemporaine dont tous les dessous lui étaient si familiers. Et voilà qu'ils étaient jetés soudain en plein xvie siècle, en Espagne, à la cour du roi Philippe II. Quinola, revenu depuis peu des présides d'Afrique, où il a purgé certaine condamnation — une erreur des tribunaux de Barcelone, — est le valet du docteur Fontanarès, un précurseur de Salomon de

1 Correspondance t. II, p. 31.

2 Le public s'amusa beaucoup d'un procès qui se déroula, aux audiences des 2ô avril et 3 mai 1842, devant la justice de pais du XI9 arrondissement. L'n spectateur, M. French, avait assigné le directeur de l'Odéon, le très spirituel Auguste Lireux, en restitution de 12 francs, payés en trop par lui pour une stalle lors de la première représentation des Ressources de Quinola. Lireux plaida qu'il ne pouvait pas être responsable du « commerce t'ait dans ses bureaux par M. de Balzac. » Il n'en fut pas moins condamné à payer au demandeur la somme de 12 francs à titre de répétition de somme non due. — Gazette des tribunaux dos 27 avril et 4 mai 1842.

216 CHAPITBE IX.

Caus,un Papin avant la lettre. Le docteur, en effet, a trouvé le moyen de faire aller les vaisseaux sans voiles ni rames, malgré le vent, au moyen d'une marmite qui bout. Homme de génie, Fontanarès passe naturellement pour fou; déjà même on l'a mis en prison. Mais Quinola est homme de ressources. 11 obtient pour son maître une audience du roi. Philippe II accorde à l'inventeur un vaisseau à son choix, pour faire ses expériences. Si elles réussissent, Fontanarès sera fait grand d'Espagne de première classe, duc de Neplunado, chevalier de la Toison d'or, grand maitre des constructions navales de l'Espagne et des Indes.

Ce prologue est très mouvementé, plein de mots spirituels, et s'il provoqua d'abord quelque surprise, il ne laissa pas d'être applaudi.

Les cinq actes qui suivent nous montrent Fontanarès en lutte avec la misère, la routine, L'ignorance, les préjugés el l'envie; aux prises avec les souffrances de toutes sortes, qui sont trop souvent le lot de l'inventeur. Trois scènes sont particulièrement remarquables : celle où, sur la place publique de Barcelone, on vend à l'encan la merveilleuse machine, où l'on adjuge pour dix maravédis la chaudière, que n'auraient pas assez payée tous les trésors du nouveau monde; — celle où, sur le port, en face du bateau qui vient de faire glorieusement ses essais, le peuple elles bourgeois acclament don Ramon, un savantasse et un aigrefin, qui a su se faire attribuer tout le mérite de la découverte; — celle, enfin, où Fontanarès, poussé au dernier degré du désespoir, coule lui-même son vaisseau à roues en présence de deux cent mille spectateurs et enfouit son secret dans la mer. Mais ce sont là scènes de drame. Elles alternent avec des scènes de comédie, où se donnent carrière tontes les libertés des vieux théâtres français

el espagnol. Celle juxtaposition du drame larmoyant et de la comédie burlesque n'était point, parait-il, pour èlre goûtée par le public de 1842. Vainement, à la fin delà pièce, au moment de quitter l'Espagne pour venir en Franco, vainement Quinola avait dit aux spectateurs : « Les ressources de Quinola sont au fond de l'eau; daignez excuser nos fautes; nous ferons beaucoup mieux à Paris. Décidément, je crois que l'enfer est pavé de bonnes inventions •; » les spectateurs s'étaienl fâchés; ils avaient sifflé à outrance. La pièce était tombée dans l'eau, comme la chaudière à vapeur de Fontanarès. Sifflets, vociférations, plaisanteries féroces, rien n'avait manqué à la fête, pas même, à de certains endroits, les applaudissements ironiques. L'actrice chargée du principal rôle, lléléna Gaussin, se méprenant sur le caractère de ces applaudissements, dit à son directeur, Auguste Lireux, en sortant de la scène : « Avez-vous vu comme je les ai empoignés? — Ah ! Madame, répondit Lireux, ils vous l'ont bien rendu - ! »

La presse n'avait pas été convoquée à la première représentation. Le jour où la pièce fut jouée pour la quatrième fois, le mercredi 23 mars, l'administration du théâtre prévint les journaux que, l'occupation de M. de Balzac ayant cessé, elle s'empressait de les faire jouir de leurs droits. Elle ajoutait : » La représentation de ce soir peut être regardée comme la première des Ressources de Quinola 3. »

Celte première représentation, qui était la quatrième, ou celle quatrième représentation, qui était la pre-

1 Acte V. se. vi.

2 L'Odéon. Histoire adn 'nistrative. anecdotique et littéraire du second Théâtre-Français, par Paul Porel et Georges Monval, t. -II. p. 202.

3 Gazette de France, 30 mars 184?.

mière, fut plus extraordinaire encore que les autres. Un certain nombre de siffleurs furent expulsés manu militari. Ceux qui restaient se mirent alors à souligner d'interjections admiratives chaque phrase de Kontanarès, chaque mot de Quinola. Le moyen d'arrêter des gens qui criaient : Admirable! Superbe! Sublime! Bravo! des gens qui, dans les enlr'acles, chantaient les louanges de l'auteur en couplets bouffons :

C"est M. de Balzac

Qu'a fait tout ce mie mac...

De temps en temps, les sifflets reparaissaient, sans souci des gendarmes, des agents de police et des commissaires qui veillaient aux portes du parterre. Ils éclatèrent, plus nourris que jamais, à la chute du rideau. La pièce semblail perdue sans ressources. Quelques coupures cependant la remirent à flot C Elle fournit, en somme, une carrière assez honorable et fut jouée dix-neuf fois.

Dans sa préface, datée du 2 avril 1842, Balzac écrivait :

Pour caractériser les critiques faites sur cette comédie, il sullira de dire que sur cinquante journaux qui tous, depuis vingt ans, prodiguent au dernier vaudevilliste tombé cette phrase banale : Lu pièce est d'un homme d'esji^il qui saura prendre sa revanche, aucun ne s'en est Bervi pour les Ressources de Quinola. que tous tenaient à enterrer. Cette remarque suffit à L'ambition de l'auteur.

La revanche pourtant devait venir. Le 12 octobre 18C3, le théâtre du Vaudeville, dirigé par M. de Beaufort, reprit les Ressowres de Quinola. Montée avec un soin et une richesse extrêmes, admirablement jouée

1 Les scènes xu et sx du quatrième acte furent supprimées.

par Febvre (Philippe II), Laroche (Fontanarès), Félix (Quinola), Mlle Jane Essler (Faustina Brancadori), la pièce obtint un très vif succès. La représentation se termina par une sorte d'apothéose, où le buste de Balzac fut couronné aux grands applaudissements du public.

Balzac, d'ailleurs, avait pris lui-même, dès le lendemain de son échec, une première revanche : le 23 avril 1842, il avait fait paraître la première livraison de la Comédie humaine.

Ce même jour, 23 avril, il écrivait au poète Amédée Pommier, qui venait de lui envoyer son recueil, Crâneries et Dettes de cœur : « J'aurais, en qualité d'admirateur presque enthousiaste des poètes, beaucoup d'observations à vous faire, dans votre intérêt; mais je n'ai point le temps de les écrire, hâté que je suis de tracer, comme un pauvre bœuf de prosateur, mon sillon tous les jours ; mais, si je me trouve un matin de bonne heure vers le quartier où vous demeurez, j'irai sonner à votre porte et vous soumettre de vive voix mes critiques amicales. » Balzac avait été très frappé du nerf et de l'entrain qui régnaient dans le recueil, et surtout du ton de franche comédie qu'on y rencontre en maint endroit. 11 alla donc trouver l'auteur, avec lequel il n'avait encore jamais eu de relations, et lui demanda de versifier pour lui une pièce de théâtre qu'il méditait depuis longtemps sous ce titre : Orgon, et qui, pour des raisons spéciales, ne pouvait être mise en prose. La proposition fut acceptée ; mais l'œuvre commencée fut interrompue par la mort de Balzac. Quelques scènes seulement ont été écrites '. Je ne sais

1 Je retrouve ces détails dans une lettre qu'Amédée Pommier avait bien voulu m'écrire en 1876. peu de temps avant sa mort. — De son côté, M. de Lovenjoul m'a fait l'honneur de m'écrire : « J'ai

si nous aurions eu, dans Orgon, une belle et grande comédie; on peut croire du moins que le public y a perdu une tentative hardie, curieuse, intéressante, telle qu'elle pouvait sortir de la collaboration d'un si puissant inventeur et d'un poète si bien initié à toutes les ressources de son art.

L'année 1843 fut marquée pour Balzac par d'importantes publications et de grands succès de librairie. Il publia successivement Honorine, la Monographie de la presse parisienne (un chef-d'œuvre), la Muse du département, Splendeurs et misères des courtisanes (la fin de la première partie et presque toute la seconde;, David Séchard (troisième et dernière partie des Illusions perdues), Madame de la ChanteHe (première partie de l'Envers de l'histoire contemporaine).

Entre temps, le ~2iJ septembre 1843, le théâtre de la Gailé donnait de lui Paméla Giraud, pièce en cinq actes.

Dans Vautrin et dans Quinola, Balzac avait fait leur part à la fantaisie et au caprice, cl il l'avait faite très Large. 11 n'avait pas vagué le train commun, et mal lui en avait pris. Cette fois, devenu timide, il a suivi le chemin battu. Paméla Giraud est un honnête mélodrame, composé selon la formule et où ne manque aucun des ingrédients ordinaires du genre.

La scène se passe aux environs de 1820. Paméla est une jeune fille pauvre et fleuriste, mais honnête. Elle aime le plus vertueusement du monde un jeune

le manuscrit du premier acte, en vers, de la main de Pommier. Le plan, on prose, est do la main de Balzac: malheureusement, la première page de ce plan a pu seule être retrouvée. »

homme qu'elle croit être un simple ouvrier, son égal, et qui est, naturellement, le fils d'un gros financier. Jules Rousseau (c'est son nom) mêle l'amour et la politique. 11 s'est jeté dans une conspiration bonapartiste que la police vient justement d'éventer. Pour se soustraire aux recherches dont il est l'objet, il s'apprête à quitter la France. 11 propose à la fleuriste de le suivre dans son exil; mais la griselte, qui ne s'appelle pas pour rien Paméla, refuse de se prêter à un enlèvement. Jules insiste, et 1res longuement; si longuement, que les agents de police ont le temps de venir l'arrêter dans la chambre même de Paméla.

Les parents de Jules confient sa défense à Me Dupré, un très grand avocat, auquel ils promettent la moitié de leur fortune et une reconnaissance éternelle, s'il parvient à sauver leur fils, car il ne s'agit de rien moins, pour le jeune conspirateur, que de la peine capitale. Me Dupré met tout en œuvre pour arracher son client à l'échafaud. Instruit des sentiments de Paméla Giraud à l'égard de Jules, il va la trouver et lui révèle que le jeune homme est perdu, si elle ne consent à déclarer qu'il a passé tout entière auprès d'elle la nuit du 20 août, pendant laquelle s'est tenue la réunion des conjurés.

Si cruel que puisse être le sacrifice qu'on lui demande, Paméla s'y résigne ; elle rachètera, par un mensonge qui lui coûtera L'honneur, la vie de celui qu'elle aime. Jules est acquitté. L'arrêt une fois prononcé, le danger disparu, la famille Rousseau oublie ce qu'elle doit à Paméla Giraud en retour de sa généreuse abnégation. Heureusement, Me Dupré ne l'entend pas ainsi. 11 estime que le dévouement de la griselte l'a rendue digne d'épouser M. Jules. Les obstacles sont grands sans doute; mais il parvient i\ les détruire, et

222 CI1APITRE IX.

la pièce se termine par le mariage des deux jeunes gens.

On le voit, Balzac, celte fois, s'était gardé de loule excentricité; il ne s'était laissé aller à aucun caprice d'imagination. Tout au plus s'était-il permis, dans certaines scènes, de saupoudrer le dialogue de mots extrêmement spirituels. Je n'en citerai qu'un. A propos d'un aparté de Me Dupré, Joseph Binet, le comique du drame, émet la réflexion suivante : « Que se dit-il donc là tout seul?.... Un avocat qui se parle à lui-même, ça me fait l'effet d'un pâtissier qui mangerait sa marchandise !» — Ce qui était fait pour surprendre, beaucoup plus que l'esprit du dialogue, c'était l'habileté avec laquelle la pièce était construite. En cela très différente de Quinola et de Vautrin, elle révélait chez son auteur la connaissance des planches; la charpente ne laissait rien à désirer, a ce point que Théophile Gautier, dans son feuilleton du 2 octobre 1843 ', faisait la remarque suivante : « M. de Balzac semble s'être abdiqué à plaisir et n'avoir cherché qu'à construire carrément et correctement un mélodrame dans les conditions rigoureuses du genre. 11 y a tellement réussi, qu'il ne serait pas impossible que la doloire et la besaiguë d'un charpentier émérile aient rajusté et raboté les poutres de son édifice dramatique. »

Signée d'un autre nom que celui de Balzac, Pâmé la Giraud eût peut-être réussi; mais on était au Lendemain do la publication de la Monographie de la presse parisienne 2, dans laquelle journaux et journalistes étaient fortement malmenés, et qui se terminait par cl axiome : Si la p?*esse n'existait pas, il faudrait ne

1 Le fragment «le oet article inséré dans l'Histoire de l'art dramatique t. 111, p. 101) y porte par erreur la date du 30 septembre. 1 Elle avait paru au mois de mars L843

pas V inventer. A l'exception de la Presse, où écrivait Théophile Gautier, tous les journaux firent feu de toutes pièces contre le drame de Balzac, qui tomba à plat. Cet échec ne parait pas, du reste, l'avoir ému outre mesure. Lors de la première représentation, il était à Saint-Pétersbourg. C'est en Allemagne, à Berlin, qu'il apprit le complet insuccès de la soirée du 26 septembre. Chose bizarre ! le sentiment qu'il éprouve tient plus de la satisfaction que du désappointement. 11 écrit à Mme Hanska, le 15 octobre :

A propos d'accident, Paméla Giraud n'a pas été portée par mon nom ; elle est tombée tout à plat, à ce qu'il paraît. Vous conviendrez qu'alors, vu les circonstances, l'affaire a été très bonne pour moi. Dès que je serai de retour, j'expliquerai le fait par une pièce où je ne me contenterai pas délivrer mon idée à des faiseurs. Je viens de lire le feuilleton du Courrier français: il n'est ni bien ni ruai, mais il entre dans les questions antilittéraires de l'argent et de la paternité douteuse, tandis qu'il sait probablement l'affaire telle qu'elle est 1.

Un fragment de ce feuilleton du Courrier français doit ici trouver place :

On dit tout bas que Paméla Giraud n'est pas si bien fille de M. de Balzac qu'on ne puisse lui trouver une autre parenté. On dit même qu'elle n'a rien reçu de cet illustre père que le nom en partage et qu'en cherchant bien on finirait par trouver l'auteur de ces cinq actes. Mais on dit tant de choses, que c'est peut-être trop d'en croire la moitié.

C'est d'ailleurs une étrange histoire que celle de cette Paméla Giraud. Présentée, dit-on, et refusée, il y a cinq ou six ans, à un théâtre de vaudevilles 2, elle s'est promenée au travers de tout Paris, la pauvre fille abandonnée, cher-

1 Correspondance...., t. II, p. 48.

s Le feuilletoniste était ici exactement renseigné, au moins quant à la date de l'œuvre. Balzac l'avait écrite en 1837 ou 1838. vers le même temps que l'École des Ménages.

chant quelque directeur charitable qui voulût bien donner asile à son infortune. Cet asile, elle l'a trouvé, après de cruelles épreuves, tandis que son père rendait visite à l'empereur de Russie sur les bords de la Neva.... Nous doutons qu'il lise, là-bas, avec une bien vive émotion les bulletins de la santé dramatique de Paméla Giraud. Peut-être, lorsque son acte de naissance arrivera à Saint-Pétersbourg, sera-t-elle morte à Paris. Mais, si déjà elle est oubliée ici, — avant même qu'elle fût née, ne l'était-elle pas déjà dans le cœur du père? Que M. de Balzac livre son drame à l'oubli et qu'il nous rapporte de son voyage d'autres héroïnes plus fortes et plus vivantes, afin qu'à son retour la presse puisse lui crier: Paméla Giraud est morte! Vive le Père Goriot l !

Est-ce à dire que Balzac n'ail donné ici que son nom el qu'il n'ait fourni que l'idée de la pièce? La vérité est qu'il a écrit lui-même les cinq acles de Paméla Giraud, non tels qu'ils furent joués et imprimés, mais avec des développements plus considérables que ceux qui furent portés au théâtre el dont le texte figure dans ses Œuvres. Son manuscrit original, que possède aujourd'hui M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, est à la pièce représentée ce que les cinq acles du Faiseur sont aux trois actes de Mercadet. Tel que Balzac l'avait écrit, le drame était trop touffu : besoin était de l'élaguer et aussi, par endroits, de régler plus habilement les entrées et les sorlies, de mieux amener et de corser davantage certaines situations. Pour cette besogne, on eut recours à l'expérience de deux dramaturges de profession, M. Bayard et M. Jaime, qui, tous les deux, avaienl déjà tiré des comédies des romans de Balzac, — M. Bayard, iï Eugénie Grandet et de la Recherche de l'Absolu, et M. Jaime, du Père Goriot. On

1 Courrier français , 9 octobre 1843. — Ce feuilleton était d'Amédée Achard, qui signait .1. A.

leur doil rendre celle justice que, dans leur mise au poinl de Paméla Giraud, ils ont gardé énormément du texte primitif. Balzac n'en éprouva pas moins quelque plaisir lorsqu'il vil tomber tout à plat sa pièce, telle que l'avaient faite ces charpentiers émérites. Qu'avait-on gagné à lui imposer leur collaboration?

Au lendemain de la première représentation de Paméla Giraud, Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton de la Presse du 30 septembre 1843 :

M. de Balzac est un des esprits à la fois les plus vifs et les plus persévérants de ce temps-ci.... Fort d'une volonté que rien ne peut détourner, il s'est dit, il y a quelque quinze ans : « Je deviendrai un romancier célèbre, » et il l'est devenu, — non tout à coup, mais par une suite non interrompue d'efforts. Une qualité de M. de Balzac semblait le prédestiner au théâtre, c'est la puissance de peindre les caractères. Les physionomies qu'il a dessinées vivent et se gravent profondément dans la mémoire.... Sans souci de compromettre une réputation si légitimement gagnée, se sentant des éléments dramatiques, il a voulu dans ces derniers temps aborder la scène. Ses essais n'ont pas été heureux: Vautrin et Quinola sont tombés. Ces deux échecs n'ont pas empêché M. de Balzac de continuer ses tentatives, et il vient de donner à la Gai té une nouvelle pièce, Paméla Giraud, qui ne nous paraît pas son mot définitif. S'il le faut, M. de Balzac fera encore une centaine d'actes jusqu'à ce qu'il ait rencontré sa forme propre, et alors nous ne doutons pas qu'il n'enrichisse la scène d'ouvrages aussi remarquables que ses meilleurs romans.

Lorsqu'il écrivait ces lignes, Théophile Gautier n'était que l'écho des pensées mêmes de son ami, l'interprète de ses résolutions.

Balzac rentra à Paris au mois de novembre 1843.

Nullement découragé, nous l'avons vu, excité plutôt par l'insuccès de Paméla Giraud, il médite de revenir à la scène avec une pièce pour laquelle il saura bien se passer de l'aide des faiseurs. Le 6 février 1844, il croit tenir un bon sujet. « J'ai trouvé en déjeunant, écrit-il à M"'e Ilanska, l'idée d'une jolie comédie en trois actes; je vous dirai si je la fais L » — Celle « jolie comédie » devait avoir pour titre : Prud homme en bonne fortune. Peu s'en fallut qu'elle ne fût écrite et jouée au Gymnase. «■ Hier, écrit Balzac le 9 février, j'ai rencontré Poirson, le directeur du Gymnase, dans un omnibus, et il m'a proposé d'arranger avec lui la comédie de Prudhomme en la faisant jouer par Henri Monnier. C'est une de mes deux béquilles - pour cette année, que cette pièce-là ; j'irai La lui exposer lundi prochain, et, si cela lui va, je me mets à la faire immédiatement pour être jouée en mars, ou plutôt en mai, car mars m'a été deux fois fatal 3. »

L'entrevue a lieu, et les résultats en sont des plus favorables ; ce qui permet à Balzac d'écrire à M'1,e Ilanska, le 1G février :

Poirson trouve l'idée de la pièce excellente, il me propose de me guider!.... et, une foi> L'exécution répondant au plan, il m'assure tous les avantages que je puis désirer. Je paraîtrai donc peut-être encore une fois devant le public d'ici au l1'1' avril. Me voilà avec Prudhomme et les Petits Bourgeois sur le corps! Et pas d'argent I II faut battre monnaie de manière à conquérir ma tranquillité pour trois mois !

1 Corresp ' //. de Balzac, t. II, p.

5 La seconde était le roman des Petits Bourgeois, pour lequel il étail alors en pourparlers avec Le Journal des Débats. Cet ou n'a paru qu'après la mort de Balzac, en 1854. La première partie seule est de lui.

a Correspondance. .., t. II, p. 61. — Vautrin avait été joué le li irs 1840, et les Ressources de Quinola le 19 mars lïl2.

C'est effrayant ! Voici le samedi gras : il faut que je le passe à travailler, ainsi que mon dimanche, avec une furie, non pas française, mais balzacienne l.

Le pauvre grand homme travaillait à corps perdu. Il lui fallait, le même jour, écrire une scène, corriger une épreuve et faire du manuscrit, sans préjudice des pages qu'il griffonnait à la hâte pour Mme Hanska, et qui, à la fin de chaque semaine, formaient un véritable journal. C'est sur ce journal qu'il écrit, le 19 février : « Je vais bien, malgré un peu de grippe, et je crois que je pourrai surmonter les énormes travaux que je dois entreprendre d'ici au 20 mars. Le 20 mars, les Débats commencent 2, et nous entrerons en répétition au Gymnase. Je crois bien que, vu l'innocence du sujet, voire chère enfant verra, avant son départ, ma pièce jouée au théâtre Michel. Le rôle de Prudhomme sera le fait de Dufour 3.... »

Il est de plus en plus décidé à faire du théâtre. Il écrit encore, le 2 mars : « Je vais faire beaucoup de théâtre. La librairie m'est fermée jusqu'au 1er de sep. tembre ; il est inutile de laisser beaucoup d'oeuvres dans les feuilletons : c'est assez des Petits Bourgeois, du Programme 4 et de Sabine. Je vais donc travailler pour les planches. Dieu veuille qu'il y en ait une de salut! ■»

Prudhomme en bonne fortune a-t-il été entièrement écrit? En tout cas, il n'a jamais été joué, non plus que deux autres comédies de Balzac, restées également à l'état de projet : la Conspiration Prudhomme et Sophie

1 Correspondance t. II, p. 71.

2 Au lieu des Petits Bourgeois, les Débats publièrent une autre œuvre de Balzac, Modeste Mignon.

3 Acteur du théâtre Michel, à Saint-Pétersbourg.

4 Le Programmée d'une jeune veuve. Cet ouvrage n'a pas paru.

Prudhomme. L'auteur de la Comédie humaine, qui faisait le plus grand cas de Henri Monnier, avait été très frappé de sa création de Joseph Prudhomine : ce n'était rien moins, à ses yeux, que la synthèse de la bêtise bourgeoise. Dès 1837, il l'avait introduit, sous le nom de Phellion, dans les Employés on la Femme supérieure. 11 avait fait de ce même Phellion, en 1844, un des principaux personnages de ses Petits Bourgeois. Balzac, du reste, n'était pas de ceux qui copient. Phellion, chez lui, a son originalité propre. On n'oublie plus ce digne et excellent homme, une fois qu'on l'a rencontré, dans les livres du grand romancier, avec sa tète de bélier marquée de petite vérole, sa cravate blanche empesée, son vaste habit noir et ses souliers à nœuds barbotants. Reconnaissons-le cependant , sa phrase : a 11 se rendra sur les lieux avec les papiers nécessaires » ne vaut pas: « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie! »

Si Balzac n'a pas mis a la scène, en 18 ii. Prudhomme en bonne fortune, nous pouvons nous en consoler, puisque aussi bien, vers ce même temps, il travaillait a une pièce en cinq actes qui avait pour héros, non plus un magnifique imbécile, mais le plus habile et le plus spirituel des Faiseurs, l'immortel Mercadet.

D'après l'éminent historien des œuvres de Balzac, M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, cette comédie fut écrite en 1838-1840. Ce n'est pas tout à fait exact. 11 est bien vrai qu'on trouve, dans la Presse du l> juin 1840, la note suivante : « M. de Balzac vient de ta' mi ner un drame en trois actes, avec prologue et épilogue. Cette pièce, dont le titre actuel est Mercadet, a pour but de prouver que le plus grand de tous les maux, c'est l'incertitude, et que la plus belle de toutes les vertus, c'est la volonté. C'est Frederick Lemailre qui

est chargé du rôle de Mercadel. Voici qu'on a la pièce et les acteurs; mais quand aura-t-on un théâtre? » — Sans doute encore, dans l'avis aux abonnés de la Revue parisienne, du 2o septembre 1840, Balzac parle d'une « comédie en cinq actes avec prologue, intitulée Mercadet. » Mais on sait qu'il lui arrivait souvent de présenter comme finis des romans ou des pièces qui n'étaient pas encore commencés. Mercadet, en tout cas, n'était pas achevé en 1844 «. Le 6 février 1844, Balzac écrit sur son journal : « Celle semaine, je vais achever le Programme, et ensuite je me mets sérieusement à Mercadet. » 11 écrira quelques jours plus lard, au sortir de la première représentation des Mystères de Paris ~ à la Porte-Saint-Martin : « Les Mystères ont fini ce matin à 1 heure el demie après minuit; je ne suis rentré qu'à 3 heures du malin à Passy. 11 est 1 heure, et je viens de me lever. Frederick craignait une congestion cérébrale, je l'ai trouvé, hier à midi, couché; il venait de se plonger dans un bain de moutarde jusqu'au-dessus des genoux. 11 avait deux fois perdu la vue la veille. Les Mystères sont la plus mauvaise pièce du monde, mais le talent de Frederick va causer une fureur de Mystères. Comme acteur, il a é lé sublime 3. On ne peut

i Au sujet des lignes qu'on vient de lire, M. de Lovenjoul m'écrivait, le 21 décembre 1895 : « J'ai voulu parler du pr, MERCADET. écrit en 1838-1840. Le Faiseur de 1849 est tout autre chose encore. Comme pour Richard Cœur-d 'Éponge, Balzac a traité plusieurs fois le même sujet, et toujours différemment. »

! La première représentation des Mystères de Paris, par Eugène Sue et Goubaux, eut lieu le 13 février 1844.

3 II jouait le rôle du notaire Jacques Ferrand. — La tin de la troisième représentation fut marquée par un incident assez curieux. I a dernière décoration représentait une grande route bordée d'arbres Un des arbres, s'étant détaché, tomba sur le postillon qui conduisait la calèche du prince Rodolphe. La toile fut baissée immédiatement, et. comme le public voulait savoir à la fois corn-

pas décrire ces effets, il faut les voir. Je suis content du succès qu'il va donner aux Mystères, car cela me donne le temps d'achever Mer cadet K »

En 1845 — Mercadet sans doute est alors terminé, — Balzac s'occupe d'une autre pièce dont l'idée le hante depuis plusieurs années, Richard Cœur-d' Eponge. Il écrit à Mmc Hanska, le 20 novembre 18t5 : « J'ai diné hier chez Mmede Girardin, où Gautier s'est offert à m'arranger Richard Cœur-d1 Éponge, dont il n'existe encore que le litre, et à me le faire représenter au théâtre des Variétés, qui en ce moment a la meilleure troupe de Paris 2. »

Le directeur, Nestor lîoqueplan, semble bien disposé, et Balzac écrit, le 28 décembre : « Mercredi, dernier jour de l'année, je dîne chez M'"L' de Girardin afin de prendre mes mesures avec Nestor Koqueplan pour les Variétés, et alors je commencerai sérieusement a m*occuper de Richard Cœur-d' Eponge 3. »

11 rend compte de ce diner de la Saint-Sylvestre dans sa lettre du 4 janvier 1846: "J'ai diné, comme je vous le disais dans ma dernière lettre, avec Nestor Koqueplan, le dernier mercredi de décembre, et le dernier jour du mois, chez l'illustre Delphine. Nous avons autant ri que je puis rire sans vous et loin de vous. Delphine est vraiment la reine de la conversation; ce soir-là, elle a été particulièrement sublime, étincelante, ravissante. Gautier était là aussi; je suis sorti après avoir longmont allait le postillon et comment finissait la pièce. Le régisseur vint, après un assez long tumulte, prononcer cette phrase mémorable : « Messieurs, le drame finissait quand l'accident est arrivé. M. Frederick n'avait plus qu'à se repentir et à se jeter par terre en criant : Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! ! ! »

' Correspondance t. II, p. 69.

J Ibid., i II, i>. 171.

» Ibid . t. II, p. 808.

temps causé avec lui ; il a été avéré qu'il n'y avait rien de pressé pour Richard Cœur- d'Épongé; le théâtre est plus que fourni. Gautier et moi nous ferons peut-être à nous deux la pièce plus tard l. »

Ce projet de collaboration ne devait point avoir de suite. Théophile Gautier, de son propre aveu, n'a pas esquissé une seule scène, pas écrit une seule ligne de Richard Cœur-d 'Éponge. 11 se demandait même, longtemps après la mort de Balzac, si ce dernier avait confié sa pièce au papier. On lit, dans son feuilleton du 5 avril 1869 sur la reprise de Vautrin : « Richard Cœurd 'Éponge a-t-il été écrit? Balzac nous en a plusieurs fois raconté le scénario avec ce feu d'improvisation, cette variété d'accent et cette puissance mimique qui eussent fait de lui le plus grand comédien du siècle, comme il en est le plus grand romancier ~. *

D'après le biographe de Frederick Lemaitre, M. Henri Lecomle, la pièce a bien été écrite. Balzac, les cinq actes une fois terminés, les aurait confiés à Frederick, auquel le principal rôle était destiné. Celui-ci les possédait déjà depuis plusieurs mois, lorsqu'un jour il reçut mission de Fauteur d'aller demander pour lui à l'éditeur Paulin une avance de 1,000 francs. M. Paulin consentit bien à verser la somme, mais à la condition que Richard Cœur-dÉponge lui serait remis à litre de garantie, ce qui fut fait, Balzac, très à court d'argent comme toujours, ayant autorisé Frederick Lemaître à se dessaisir du manuscrit, dont personne depuis lors n'a entendu parler s. 11 est fort possible que les choses se soient ainsi passées; on s'explique mal pourtant

1 Correspondance...., t. II. p. 212.

2 Le Journal officiel, 5 avril 1869.

3 Un Comédien au dix-neuvième siècle. Frederick Lemaitre. Étude biographique et critique, par Henri Lecorute, 1888.

232 CIIAHTRE IX.

qu'un éditeur, après avoir eu la bonne fortune de mettre la main sur un manuscrit inédit de Balzac, n'ait rien trouvé de mieux à faire que de le jeter aux vieux papiers. Ce qui est plus probable, c'est que l'infortuné Richard Cœur d'Épongé , victime de quelqu'une des aventures judiciaires de l'illustre comédien, aura été perdu à la suite d'une saisie. Une seule chose, en tout cas, est certaine, c'est que divers fragments de la pièce sont actuellement aux mains de M. de Lovenjoul, qui a bien voulu me donner a leur sujet les renseignements qui suivent.

De 1839 à 1848, Balzac s'est à plusieurs reprises occupé de ce drame, et chaque fois il a traité le sujet de façon différente. Malheureusement, aucune de ces versions ne dépasse les premières scènes du premier acte. L'action se passe à Paris, à l'époque du Directoire. Le héros est un ouvrier menuisier du faubourg Saint- Antoine, Richard, à qui ses habitudes d'ivrognerie ont valu le sobriquet de Cœur-d Éponge. L'ensemble des débris de l'œuvre semble indiquer qu'elle devait être un grand drame populaire, écrit pour la Porle-Saint- Martin, avec Frederick dans le rùlede Richard. Une des versions cependant est préparée pour le théâtre des Variétés. En 1845, en effet, nous venons de le voir, Balzac avait songé un instant à donner sa pièce à ce théâtre.

Au mois de juillet 184G, il travaille aux Parents pauvres; il corrige les épreuves des premiers chapitres du Cousin Pons. « Je vais me mettre vaillamment à travailler, écrit-il à Mme Hanska, et avec quelle ardeur! Voilà deux longues nuits que je passe sur les Pai-ents jmuvres; je crois que ce sera vraiment une belle œuvre, extraordinaire parmi celles dont je suis le plus satisfait. Vous verrez.... Vous savez que c'est dédié à notre

cher Téano 1, je veux que cela soit digne de lui. Il est 7 heures du malin, il y a trois heures que je pioche mes épreuves; c'est bien ardu, car cette histoire tient de César Birotteau et de l'Interdiction : il s'agit d'intéresser à un homme simple et pauvre, à un vieillard.... » Même au milieu de ce grand travail, l'idée du théâtre ne l'abandonne pas. Immédiatement après le passage qu'on a lu, viennent ces lignes : « Vous devez être bien contente du roman deMéry "2, c'est ravissant ! que d'esprit a ce garçon ! il en a vraiment trop, c'est toujours comme une boutique de cristaux. Il déjeune aujourd'hui chez moi, nous allons nous régaler de parler de vous; je veux aussi lui communiquer l'idée de ma farce sur l'armée et lui proposer de la faire à nous deux pour Frederick 3. » — La pièce devait avoir pour titre les Traînards, et ce titre seul est tout ce qui nous en reste. Aussi bien cette année 184G et les premiers mois de 1847 devaient appartenir tout entiers aux Parents pauvres. Le Cousin Pons acheva de paraître, dans le Constitutionnel, le 10 mai 1847. Alors seulement Balzac recouvra sa liberté. Le premier usage qu'il en fit fut de préparer un drame en cinq actes, pour lequel il ne voulut pas avoir de collaborateurs.

Le 20 février 1847 avait eu lieu l'ouverture du Théâtre-Historique 4. Alexandre Dumas en était le four-

1 Don Michèle Angelo Cajetani, prince de Teano.

2 La Floride, par Joseph Méry, 1846.

3 Lettre du 16 juillet 1846. — Correspondance... . t. II. p. 250.

1 Le Théâtre-Historique, qui devint plus tard le Théâtre-Lyrique, n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir. Il a été démoli lors du percement du boulevard du Prince Eugène.

nisseur attitré. En moins de six mois, il y avait fait jouer successivement la Reine Margot (20 février), Intrigue et Amour 'Il juin), le Chevalier de Maison-Bouge (3 août). C'est à ce moment, par une chaude journée du mois d'août, que le directeur du nouveau théâtre, M. Hostein, vit arriver chez lui, à Bougival, l'auteur de la Comédie humaine.

On s'assit sur le chemin de halage, à l'ombre, au bord de la rivière, et, dès les premiers mots, Balzac fit connaître l'objet de sa visite. Il expliqua que depuis longtemps il projetait d'écrire un grand drame historique qui aurait pour titre : Pierre et Catherine — Pierre Irr et Catherine de Russie.

Comme M. Hostein lui demandait s'il était avancé, s'il avait un plan détaillé. « Tout est là, reprit Balzac en se frappant le front : il ne s'agit plus que d'écrire. Tenez, on pourrait répéter après-demain le premier tableau. »

Et ce premier tableau, il le raconte aussitôt sans désemparer, car, ce qu'il sait le mieux, c'est son commencement.

« Nous sommes, dit-il, dans une auberge russe. Vous voyez d'ici le décor? bon. Dans celte auberge, beaucoup de mouvement, pince qu'il y a sur la roule des passades de troupes. On entre, on sort, on boit, on cause, mais tout cela très rapidement.

« Parmi les gens de la maison, une servante, jeune, vive, alerte. Faites attention à cette femme-là!.... Elle est bien campée, pas de beauté, mais un piquant exceptionnel! On la lutine en passant : elle sourit à tout le monde; mais ceux dont les propos ou les gestes sont trop vifs trouvent vile à qui parler.

« Entre un soldat plus crâne que les autres et qui semble moins pressé. Il cause longuement avec la ser-

vante, la fait asseoir près de lui et veut trinquer avec elle. Comme le vieil hôtelier fait mine de se fâcher, le soldat se lève avec fureur, et, frappant du poing' la table : « Qu'on ne s'oppose point à ma volonté, sinon je « mets le feu à la baraque ! »

« L'hôtelier fait signe à la jeune fille d'obéir. Que voulez-vous? lorsque les troupes sont déchainées dans les campagnes, le pauvre paysan est bien en peine!

« Le soldat s'est remis à table. 11 continue à boire et à courtiser la fille, qui sourit à ses propos. « Va ! lui « dit-il, tu ne seras pas malheureuse avec moi. Je te « donnerai une bien plus belle cabane que celle-ci. »

« Tandis qu'ils causent tous les deux, sans s'occuper d'autre chose, la porte du fond s'ouvre. Un officier parait. En le voyant, chacun se lève avec respect. Seuls le soldat et la servante demeurent assis. Ils n'ont ni vu ni entendu l'officier, qui s'avance vers la table, et, posant lourdement la main sur l'épaule du soldat, lui crie : « Debout, drôle ! Va écrire sur le comptoir ton « nom, celui de ton régiment, ton numéro d'ordre, et « attends-toi à avoir bientôt de mes nouvelles! »

i Le soldat se dresse automatiquement, fait le salut militaire, et va inscrire au comptoir ce qui lui a été demandé. Ayant écrit, il présente humblement le papier.

« C"est bon, dit l'officier, va-l'en ! »

« Le soldat fait un nouveau salut, tourne sur ses talons selon l'ordonnance, et sort sans regarder personne, pas même la jolie fille.

« Mais déjà l'officier a pris la place qu'occupait le soldat ; assise à ses côtés, la servante écoute ses galants propos.

i Un étranger se montre à la porte d'entrée. 11 est enveloppé dans un grand manteau. A sa vue, hommes

236 CIJAHTRE IX.

el femmes tombent à genoux. Quelques-uns inclinent leur front jusqu'à terre.

« Pas plus que n'avait fait le soldat, l'officier ne remarque ce qui se passe derrière lui. La séduisante fille d'auberge est en train de l'ensorceler. 11 s'écrie, dans un moment d'enthousiasme : « Tu es divine, je l'em- « mène. Tu auras un bel appartement où il fait très « chaud, y

« Cependant l'homme au manteau s'est approché; rejetant son manteau en arrière et croisant ses bras sur sa poitrine, il se montre à l'officier. L'officier pâlit, se lève, et, s'inclinant très bas, il balbutie ces mots :

« Ah ! pardon, Sire !

« — Relève-toi. »

* De même encore que le soldat, l'officier se lève tout d'une pièce, attendant le bon plaisir du maitre. Le mailre était occupé à regarder de près la servante ; de son côté, elle considérait avec attention et sans trembler le czar tout-puissant :

« Tu peux te retirer, dit celui-ci à l'officier. Je garde « celte femme, je lui donnerai un palais ! »

« Ainsi se rencontrèrent pour la première fois Pierre 1er et celle qui de\inl Catherine de Russie !....

« Eli bien, que dites-vous de mon prologue? demanda Balzac.

— Très curieux, très original ! mais le reste?

— Sous peu, vous l'aurez. La donnée est intéressante, vous verrez !....»

Puis il parla des décors, de la mise en scène toute nouvelle qu'il levait de donner comme cadre aux i nements historiques de son drame. Au point de vue décoratif et plastique, la Russie était une mine féconde à exploiter. Nous ne savions rien d"elle, ni ses paysages, ni ses costumes, ni ses mœurs. Lui la connaissait bien,

y ayant vécu et s'y étant attaché comme à une seconde patrie.

S'animanl à mesure qu'il parlait :

» Et les habitants ? Des cœurs d'or ! bien préférables à nous. Les paysans, là-bas, sont tout bonnement admirables.... Et la haute société russe? adorable, mon cher! au surplus, c'est là que j'ai choisi et obtenu ma femme M.... »

En le quittant, Balzac laissait M. Hoslein enthousiasmé, rêvant déjà, sous ses ombrages, aux magnifiques décors qu'il lui faudrait créer pour encadrer dignement une œuvre comme Pierre et Catherine.

A quelques jours de là, le grand romancier revenait à Bougival. L'affaire tenait toujours. Plus que jamais il était décidé à écrire son drame, mais besoin était d'attendre encore quelque temps. 11 lui manquait une foule de détails indispensables sur certaines cérémonies, certains usages, qu'il se proposait d'étudier sur place. Il allait partir prochainement pour la Russie, visiter Kiew '2 et Moscou ; il achèverait sa pièce sur les lieux mêmes où s'étaient passés les événements.... Bref, il priait M. Hostein de ne pas insister, offrant de livrer au printemps une pièce en remplacement de celle qu'il ajournait 3.

Malgré son désappointement, le directeur du Théâtre-Historique dut consentir à ce qui lui était demandé. Les choses ainsi réglées, Balzac partit pour la Russie.

1 Souvenirs d'un homme de théâtre, par H. Hostein. 1878. * Kiew était près de Wierszchownia ; une sœur de M 9 Hanska y demeurait, 3 Souvenirs de M. Hostein.

LE THEATRE DE BALZAC (Suite et fin)

Eugène Scribe jugé par Balzac. — Gertrude, tragédie bourgeoise.

— M"" Dorval et M"' Lacressonnière. — La Marâtre. — Théophile Gautier et Armand de Pontmartin. — Les théâtres après les journées de juin. — Richard Sauvage. — Les Petits Bourgeois.

— Le Faiseur à la Comédie française. — Vingt-trois pièces en projet. — Mercadet au Gymnase. — M. Dennery. — M. Léon Faucher. — Geoffroy et M. Got - Une lettre d'Arsène Houssaye.

De retour à Paris, le 11 février 1848, il prit possession du petit hùtel où, deux ans el demi plus tard, il devait mourir, au n° 1 i de la rue Fortunée, ("est là que le vint voir, dans les premiers jours de mars, Champfleury, alors à ses débuts. Balzac aussitôt lui parla de théâtre. 11 rêvait de faire une féerie « pleine d'esprit. » 11 ca sait aussi à ce moment un autre rêve : il ne s'agissait de rien moins que de créer une association où seraient entrés les principaux auteurs dramatiques, non plus pour défendre leurs intérêts, mais pour travailler en commun et pour alimenter de leurs pièces les diverses scènes parisiennes. On eût alors renouvelé les miracles de ces infatigables et merveilleux producteurs du théà-

LE TnÉATRE DE BALZAC. 239

tre espagnol, Calderon, qui fit douze à quinze cents pièces; Lope de Véga, qui en fit plus de deux mille! Il craignait, d'ailleurs, beaucoup que ses confrères ne fussent pas disposés à le suivre dans celte voie. « Que voulez- vous? disait-il, ce sont des fainéants, des paresseux. 11 n'y a parmi eux qu'un seul travailleur, c'est M. Scribe. * Et il ajoutail : « Oui, il n'y a que M. Scribe.... Mais quelle littérature que les Mémoires d'un colonel de hussards j ! *

Peu de jours après la révolution de février, Théodore Cogniard, directeur de la Porte-Saint-Marlin, reçut une lettre revêtue de plus de cinquante signa lures et lui demandant de donner à son théâtre une reprise de Vautrin. 11 communiqua cette lettre à Balzac et lui manifesta son désir d'y donner suite. « J'y veux bien consentir, répondit Balzac, mais à une condilion. Lorsque j'ai écrit ma pièce, j'étais à cent lieues de songer à caricaturer Louis-Philippe. Quand j'ai déguisé Vautrin en général mexicain et que j'ai arrêté moi-même les détails de son costume et de sa coiffure, le personnage auquel j'ai pensé — en tout bien tout honneur du reste — ce n'était pas le roi Louis-Philippe... c'était le général Murât. Mon texte porte : Vautrin parait habillé en général mexicain.... Il a un grand sabre.... les cheveux traînants et frisés comme ceux de Murât. — Les cheveux traînants et frisés, cela ne rappelait guère, j'imagine, le toupet fameux offert, depuis dix ans, comme une cible aux flèches de l'opposition. Frederick, en modifiant sa coiffure comme il l'a fait à la première représentation, avait-il lui-même les intentions anlidynastiques qu'on lui a prêtées, je n'en suis pas bien sûr....

1 Notes historiques sur M. de Balzac, par Champfleury, p. 14, — lî>52.

2iO CHAPITRE X.

Quoi qu'il en soil, si ma pièce est reprise, il faut qu'il soit bien entendu que tout ce qui pourrait ressembler à une allusion politique sera soigneusement écarté, que tout détail de costume, de physionomie ou de geste de nature à rappeler Louis-Philippe sera rigoureusement proscrit. » M. Cogniard tomba d'accord qu'il en devait être ainsi ; mais les choses en restèrent là.

Vautrin cependant devait être repris sous la deuxième république, mais sans l'aveu de Balzac et contre sa volonté. 11 était en Allemagne, au mois de mai 1850, lorsqu'il apprit à Dresde que, depuis la fin d'avril, on jouait tous les soirs son drame au théâtre delaGailé. 11 écrivit aussitôt au rédacteur en chef du Journal des Débats :

Dresde, il mai 18 Monsieur,

En arrivant ici. après un long et pénible voyage d'un mois, pendant lequel je n'ai pu lire aucun journal, j'apprends qu'un théâtre a repris, ou plutôt pris, le drame de Vautrin >-:m> mon consentement

Je vous prie donc de publier la protestation que je fais contre une pareille violation de tous les 'lr<>its de propriété littéraire dramatique, en attendant que je puisse demander à la justice la réparation qui m'est due pour tous les torts que me cause cette tentative de communisme littéraire.

Agréez, monsieur, mes remerciements.

de Balzac.

Le -2Ù mai, Vautrin disparut de L'affiche de la Gaité '.

Lorsqu'au mois d'août 1847, Balzac avait exposé à

M. Hoslein, directeur du Théâtre-Historique, les raisons

1 Vautrin a été repris, le 1er avril 1869, au théâtre de l'Ain Frederick Lemattre jouait le rôle 'le Jacques Coliin [Vautrin . qu"il avait créé à la Porte-Saint-Martin en 1840. — Lors de la reprise (ou prise) de la Gaité en 1850, le rôle de Jacques Coliin était tenu par Raucourt.

LE TnÉATRE DE BALZAC. 2-ii

qui le forçaient d'ajourner son drame de Pierre et Catherine, il lui avait promis de lui livrer une autre pièce au printemps de 1848.

A peine instruit du retour du grand romancier, au mois de février 1848, M. Hostein courut au petit hôtel de la rue Fortunée. En le voyant, Balzac, debout devant sa table de travail, la main appuyée sur un cahier de papier grisâtre, lui cria de sa plus belle voix : a Le voilà, votre manuscrit! » Sur le premier feuillet, ces mots, en gros caractères : « Gertrude, tragédie bourgeoise, en cinq actes, en prose. » Au verso, la distribution projetée de la pièce : Mm0 Dorval, Mélingue, Mathis, Barré, Saint-Léon, Gaspari, etc. Dès le surlendemain, une première lecture avait lieu dans le salon même de Balzac. Hostein avait amené Mmc Dorval et Mélingue. L'auteur commença : « Gertrude, tragédie bourgeoise !

— Oh! oh! Gertrude! tragédie! fit Mme Dorval à mivoix.

— N'interrompez pas ! » s'écria Balzac en riant.

On s'arrêta à la fin du second acte. Impossible d'aller plus loin, tant l'œuvre était chargée de détails. Deux jours après, nouvelle séance, où Balzac lut ses trois derniers actes. Le suicide de Pauline était l'objet d'un récit, ce qui fit encore bondir Mrae Dorval. Balzac s'arrêta, la regarda un moment, puis il dit :

« J'ai compris ! »

Et il continua. Parvenu à la fin du cinquième acte, et sans attendre les réflexions de ses auditeurs : « Des longueurs, leur dit-il; un quart de la pièce à couper; un récit à mettre en action....

— Et un titre à changer ainsi qu'un comédien, reprit vivement Mme Dorval, en indiquant d'une main, sur le manuscrit, le mot Gertrude, et en désignant de l'autre Mélingue, qui baissait la tète.

2i-2 CHAPITRE X.

Le changement de litre ne souleva point d'objections, et sur-le-champ Gertrude lit place à la Marâtre. Quant à Mélingue, qui paraissait en effet peu satisfait de son rôle, se déclarant du reste prêt à le jouer, on convint de le remplacer par Lacressonnière.

Sur les conseils de Mmc Dorval, Balzac fit à sa pièce d'importantes modifications, et les répétitions commencèrent. La vaillante comédienne y apportait une ardeur extrême, lorsque de cruels deuils de famille vinrent l'obliger à résigner son rôle, qui fut confié à Mme Lacressonnière i.

La première représentation eut lieu le 25 mai 1848. Les circonstances étaient les moins favorables du monde : on était au lendemain de l'envahissement de 1 Assemblée nationale, à la veille des journées de juin. La pièce, d'ailleurs, fut assez faiblement jouée. M"1" Lacressonnière n'était pas pour remplacer Mme Dorval. Le succès, malgré tout, ne laissa pas d'être grand.

11 se dessina dès le premier acte, qui est en effet des plus remarquables. Le général comte de Grandchamp, un soldat de l'Empire, qui, sous la Restauration, s'est fait, non pas laboureur, mais industriel, vit, loin de la ville, avec Gertrude, sa seconde femme, sa fille Pauline, qu'il a eue d'un premier mariage, et un enfant du second lit, le petit Napoléon, âgé de dix ans. Sauf qu'il veut

1 H. Hostein, s lenirs </'»/< h >•>>,,"■ de théâtre. — J'ai suivi dans le texte le récit île M. Hostein. Mais je tiens «.l'une autre source, que j'ai tout lieu plus exacte, que les choses ne se passi^rent

point ainsi. Balzac, qui avait écrit le rôle de Gertrude pour M"" Dorval. fut forcé par Hostein Je laisser jouer ce rôle par M I icressonni re, qui était alors toute-puissante au Théâtre- Historique: ce fut elle également qui lit donner a son mari le rôle destiné à Mélingue. Balzac regretta profondément ces changements. Quant à M"' Dorval. ce fut avec un véritable désespoir qu'elle se vit enlever un rôle qui aurait été pour elle un éclatant et suprême triomphe.

mal de mort à tous ceux qui ont trahi l'Empereur, le comte de Grandchamp est le meilleur homme du monde. 11 adore sa jeune femme, qui l'entoure des soins les plus tendres et qui est pour Pauline la plus affectueuse des belles-mères. D'accord avec le général, elle cherche à la marier; elle vient justement de lui trouver un parti superbe, M. Godard — M. Godard de Rimonville — un brave homme qui a 40,000 livres de rente au soleil. Jamais famille ne fut plus unie, plus heureuse, plus calme. Celte union recouvre des haines terribles; ce bonheur est plein de menaces; ce calme est gros de tempêtes. Sous ces paisibles apparences se cachent des réalités tragiques, des passions souterraines, des mystères qui ne se révèlent encore au spectateur que par des indices vagues, inexpliqués, à peine visibles. Le premier acte ne se terminera pas cependant sans que le secret qui s'agite au fond de cet intérieur bourgeois se découvre. Godard, aidé du petit Napoléon, complice innocent de ses ruses normandes, parvient à saisir le premier fil du draine invisible qui se joue dans cette maison d'un aspect placide et dormant, où les plus grands événements semblent être les péripéties de la partie de whist sacramentelle. Un mot de l'enfant terrible lui a tout appris. Pauline et Mmede Grandchamp aiment toutes deux le même homme, Ferdinand, fils d'un officier de la Grande Armée, qui dirige la fabrique du général.

Le second acte n'est pas moins remarquable que le premier. 11 renferme une scène qui est, à coup sûr, l'une des plus belles du théâtre contemporain. C'est le soir; le général et ses hôtes, Godard, Ferdinand et le docteur Vernon font une partie de whist. Dans un coin du salon, assises sur une causeuse, Gertrude et Pauline travaillent, chacune de leur côté, à la même

244 chatitRe X.

tapisserie, et forment un groupe d'une grâce intime et familière. De temps en temps, le général repose sur elles son regard charmé et leur sourit. Les deux femmes répondent à ses sourires par de gracieuses inclinations de tête et continuent leur conversation. Sans élever la voix, sans que rien trahisse leur émotion, elles croisent le fer de leurs interrogations et de leurs réponses, avec l'habileté et le sang-froid de duellistes consommés. Elles soupçonnent leur rivalité, et elles veulent s'arracher leur secret réciproque. Pour y parvenir, elles multiplient les feintes et les surprises, les attaques et les ripostes, sans qu'aucune d'elles d'ailleurs puisse gagner un avantage sur l'autre. La candeur savante de Pauline a tenu tète à la rouerie consommée de Mme de Grandchamp. Elles ne se sont pas trahies, mais elles sont sûres maintenant qu'elles aiment passionnément le même homme et qu'elles se haïssent toutes deux mortellement. Cette double scène, cette partie de whist, entre hommes, à deux sous la fiche, et. tout à côté, celle autre partie, celte bataille de dames, dont l'enjeu n'est rien moins que l'honneur et peut-être la vie des deux adversaires, c'est là une vraie trouvaille, et qui atteste chez Balzac un véritable génie dramatique.

Les trois derniers actes ne se maintiennent pas à la même hauteur. La tragédie bourgeoise y tourne trop au mélodrame. La pièce se termine par un double suicide. Pauline, pour sauver Ferdinand, consent à épouser Godard; mais, si elle parait céder ainsi aux ordres du général et aux désirs de sa belle-mère, c'est qu'elle va mourir: elle a pris dans le tiroir de Mrae de Grandchamp un paquet d'arsenic et s'est empoisonnée. La justice arrive, et Mme de Grandchamp va être arrêtée; mais la jeune fille apparaît, pâle et mourante, dans ses blanches draperies. Pour se réconcilier avec Dieu,

LE THÉÂTRE DE BALZAC. 24o

pour obtenir le pardon là-haut, elle pardonne elle-même ici-bas; elle fait le sacrifice de sa haine et déclare que sa marâtre est innocente du crime dont on l'accuse. Ferdinand la suit dans la tombe; il a pris, lui aussi, du poison. Gertrude se condamne à vivre, pour veiller sur les derniers jours de son mari, foudroyé par la douleur et atteint dans sa raison. Le vieux général s'affaisse sur ses genoux, et, lorsqu'on lui demande ce qu'il fait là, il répond avec un sanglot : « Je.... je cherche à dire des prières pour ma fille. »

Certes, la pièce de Balzac était loin d'être sans défauts. Malgré rébranchement que l'auteur lui avait fait subir, sur les conseils de Mrae Dorval, elle était encore trop touffue. Les derniers actes étaient trop poussés au noir. Le jeune premier n'était rien moins que sympathique. Amant de Gertrude, amoureux de Pauline, il faisait une assez sotte figure entre ses deux maîtresses. Mais à côté de ces défauts, que de qualités! Les deux premiers actes confinaient au chef-d'œuvre; même dans les trois derniers, que de scènes d'un intérêt poignant! combien de détails intéressants et caractéristiques! combien de mots sentis, d'observations fines, de traits spirituels! Les caractères des personnages — Ferdinand excepté — étaient habilement tracés : Gertrude, le général, et, à côté d'eux, le docteur Vernon, le procureur du roi Ramel, et le prétendant Godard, l'homme aux -40,000 livres de rente. Depuis Balzac, on a mis souvent des enfants au théâtre, jamais peutêtre avec autant de succès que dans la Marâtre. L'enfant terrible n'y est pas seulement un prétexte à mots charmants ou cruels : c'est lui souvent dont la main légère dénoue les situations les plus difficiles; il ne s'appelle pas pour rien Napoléon, et, à de certaines heures, il est vraiment le deus ex machina. Mais c'est surtout

dans la peinture du caractère de Pauline que Balzac a fait preuve d'invention et d'originalité. Pauline n'est plus la jeune première de convention, l'agréable et inofensive poupée qui change ses toilettes, mais qui reste la même dans toutes les comédies et dans tous les drames. L'héroïne de Balzac, c'est la jeune fille qui a trouvé dans sa maison, au lieu d'une mère et d'un guide, une marâtre et une ennemie ; qui, dès l'âge le plus tendre, a vécu sur le quivive, obligée de lutter contre les suggestions perfides de gens intéressés à la perdre. Sa candeur, toujours armée, déjoue toutes les roueries. Ne se fiant qu'à elle-même, sûre de la Légitimité du but qu'elle se propose, elle y marche avec une audace pudique, un aplomb innocent qui déconcerte les plus madrées.

Le succès, je l'ai dit, fut considérable. La critique, cette fois, ne fit pas difficulté de reconnaître que Balzac, après avoir réussi dans le roman, pouvait réussir aussi au théâtre. Théophile Gautier écrivait dans la Presse, au sortir de la première représentation : « M. de Balzac, qui a fait une Théorie de la volonté et qui sait en tirer l'application, a été sur le point de renoncer à la scène après deux ou trois essais plus ou moins chanceux, où il n'avait pu glisser son originalité qu'à des doses bien restreintes, grâce aux ménagements, aux coupures et à la préoccupation de celte prétendue habitude des planches que possèdent seuls, dit-on, les vaudevillistes et mélodramalurges éméi-iL-s. Cette fois, au moins, il combat sans avoir les mains liées, et, s'il n'est pas encore revêtu de toute son armure, il en a du moins les pièces les plus importantes. Quand il sera armé de pied en cap, il ne craindra pas les plus rudes champions '. » De son côté, Armand de

1 La Presse du 29 mai 1848. — Histoire de l'art dramatique en

Pontmartin, qui n'était pourtant pas, comme Gautier, un ami du premier degré, écrivait dans Y Opinion publique : « Même avec ses défauts, la Marâtre est une œuvre très remarquable. La Harpe a dit de Bajazet que c'est une tragédie du second ordre écrite par un homme du premier. On peut dire de la pièce de M. de Balzac que c'est un mélodrame du boulevard écrit par un homme capable de créer de grands et beaux drames '. »

En 1854,1e Théâtre-Français eut un moment l'idée de reprendre la Marâtre. Les rôles devaient être distribués de la manière suivante :

Le Général

Ferdinand

Godard

MM. Geffroy ou Bauyallet.

Bressant

ou Maillard.

Régnier

ou Got.

Le Docteur .

Le Procureur du Roi . .

Gertrude .

Pauline . .

MM. Monrose ou

Anselme.

Candeilh.

Mmes Rachel.

Delph. Fix.

Ce projet n'a malheureusement pas eu de suite '.

Après les terribles journées de juin, les théâtres virent leurs recettes descendre à un chiffre misérable. Celles de l'Odéon surtout étaient les plus lamentables du monde. Le parterre était vide, les galeries étaient

France depuis vingt-cinq ans, par Théophile Gautier, t. V, p. 273.

1 L'Opinion publique, numéro du 29 mai 1848.

2 Histoire des œuvres de H. de Balzac, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, p. 222.

désertes. Les temps étaient venus, qu'avait prédits le poète :

.... Il poussait de l'herbe aux galeries; Dix-sept variétés de champignons malsains Dans les loges tigraient la mousse des coussins.... Trouvant l'endroit propice à des repas de corps, Près des acteurs, les rats grignotaient les décors.... Des fils tombaient du ciel, une araignée au bout, Et, terreur du pompier, le long des couloirs sombres, Des directeurs défunts se promenaient les ombres i....

Les choses en étaient là — ou à peu près — lorsque l'administrateur, M. Alexandre Mauzin, se résolut à frapper un grand coup. 11 offrit à Alexandre Dumas, à Victor Hugo, à Balzac, G, 000 fr. de prime et un bénéfice sur toute recette dépassant 1,000 francs. Alexandre Dumas, à qui il demandait un Faust d'après Gœlhe, proposa de le faire faire par son fils. Victor Hugo répondit qu'il était trop absorbé par la politique, Balzac accepta; il promit un drame, qui devait s'appeler Richard Sauvage, et qui ne se composa jamais que d'un monologue '-.

Les affaires du Théâtre-Français, alors théâtre de la République 3, n'étaient pas beaucoup plus brillantes que celles de l'Odéon. Le directeur, M. Lockroy, vint à son tour trouver Balzac, qui s'engagea à lui donner une comédie. Le 8 août 18 i8, on lisait dans le Constitutionnel, sous la signature d'Dippolyle Holle :

C'est une entreprise difficile que de faire aujourd'hui une comédie, et surtout une bonne comédie. M. de Balzac va le

1 Théophile Gautier, Prologue d'ouverture, recité à TOdéon le 15 novembre 1845.

2 Histoire administrative, anecdotique et littéraire du second Thcutre-Français, par Paul Porel et Georges Monval, t. II, p 291.

3 Depuis le 2^ février 1S48. le Theàtre-Français portait le nom de Théâtre de la République, nom qu'il a gardé jusqu'en janvier 1858.

tenter, pour la plus grande joie du Théâtre de la République, et certes nul n'est plus que lui capable de mener vaillamment à fin cette œuvre du démon ; il a le style, la sagacité, le trait vif et mordant, le coup d'œil pénétrant, l'observation profonde ; son rare esprit est un trésor inépuisable d'analyses savantes, de verve originale et de brillantes saillies. Depuis longtemps, M. de Balzac fait de la comédie dans ses romans, et de la meilleure; il est temps qu'il en fasse pour le Théâtre de la République, qui en a si grand besoin. L'ouvrage est en cinq actes, il a pour titre : les Petits Bourgeois. Avec un tel esprit et sous une telle plume, c'est toute une mine ouverte de traits piquants et d'observations spirituelles et fécondes....

Cet article valut à son auteur la lettre suivante :

9 août 1848.

Mon cher Rolle,

Je vous remercie cordialement des lignes flatteuses par lesquelles vous avez exprimé vos espérances pour la comédie des Petits Bourgeois, et qui me rendront ma tâche bien difficile. Mais j'ai fait rentrer la pièce dans les limbes du portefeuille; vous comprendrez facilement les motifs qui me forcent d'ajourner la présentation de cette comédie bourgeoise. Est-ce au lendemain d'une bataille où la bourgeoisie a si généreusement versé son sang pour la civilisation menacée, est-ce quand elle est en deuil qu'on peut la traduire sur la scène ?

Le directeur du théâtre a pensé comme moi, et il a bien voulu, au nom des comédiens, accepter en échange une autre comédie, qui sera, nous l'espérons, incessamment représentée; ainsi, la grande épreuve que vous avez si magnifiquement annoncée aura lieu, non sans péril, pour celui qui se dit toujours avec plaisir votre tout dévoué camarade l.

Dès 1844, Balzac avait fort avancé et presque mené à fin un grand roman intitulé les Petits Bourgeois de

1 Correspondance de H. de Balzac, t. II, p. 332.

Paris i. Malgré la similitude du titre, la comédie des Petits Bourgeois ne devait avoir rien de commun avec le roman. C'était un jeu pour le puissant écrivain de trouver chaque jour un nouveau sujet de roman ou de pièce. Celle-ci, du reste, était bien moins avancée que ne le disait l'auteur dans sa lettre à Ilippolyte Kolle. Le manuscrit trouvé dans ses papiers ne contient que le litre et la liste des personnages, sans une seule ligne de texte 2.

En revanche, à cette date d'août 1848, Balzac avait une comédie toute prête, terminée, celle-là, depuis longtemps, et qui avait déjà changé deux ou trois fois de nom. « Ça ne s'appelle plus Mercadet, ça s'appelle le Spéculateur^ écrivait-il à sa sœur en 1847. C'est vraiment, je crois, profondément comique 3. » L'année d'après, nouveau changement ; la pièce s'appellera décidément le Faiseur. C'est sous ce titre qu'elle sera lue à la Comédie française, 1" 17 aoûl 1848. Le registre du théâtre porte, à celte date, la mention suivante :

Le comité, présidé par M. Lockroy, entend la lecture d'une comédie en cinq acte- - . intitulée le Faiseur,

par M. II. de Balzac.

Reçue à l'unanimité.

Que se passa-t-il entre le mois d'août et le mois de

1 Cet ouvrage, que Balzac avait poussé très loin d ju'il

avait même fait composer à une imprimerie au commencement de L845, a été laissé par lui inachevé. Il a paru posthume dans le Pays en 1854, puis en volume, chez de Potter, ou deux parties : les Petits ■ ■< l s Part leux parties forment chacun"

quatie volum - 1856, W>T Ce roman trop peu connu de Balzac paiement peur avoir été terminé par Charles Rabou, que Balzac avait désigné lui-même pour achever auss I

(Lovenjoul. Histoire d V de Balzac, p. 143, 111.

s Je doi- . ment à une obligeante communication de

M. le vicoml S Iberch de Lovenjoul.

... t. II. p :>17.

décembre? A quelles fâcheuses inspirations obéit la Comédie française? Balzac avait quitté Paris, à la fin de septembre, pour se rendre à Vierszchownia, dans l'Ukraine. Profitant de son départ, les comédiens se passèrent la fantaisie de jouer, derrière le rideau, une petite saynète qui aurait pu être intitulée : les Absents ont tort. On lit sur le registre du théâtre, sous la date des 14 et 15 décembre 1848 :

Le comité, présidé par M. Bazenerye, commissaire intérimaire, entend la lecture d'une comédie en cinq actes, en prose, intitulée le Faiseur, par M. H. de Balzac.

La pièce est reçue à corrections l.

Quelques jours auparavant, averti sans doute de ce qui se préparait rue Richelieu, Balzac avait écrit, de Vierszchownia, à son ami Laurent-Jan :

Si le Théâtre-Français refuse Mercadet, tu peux l'offrir, avec toutes les précautions d'usage, à Frederick Lemaitre. Je jouis ici d'une tranquillité qui m'a permis de travailler; aussi recevras-tu, cet hiver, plusieurs scénarios qui pourront occuper tes loisirs, car je veux ta collaboration. Tu auras bientôt le Roi des mendiants 2.

Dès qu'il est avisé de la décision du comité, Balzac s'empresse de retirer sa pièce. 11 ne pouvait lui convenir d'être « reçu à corrections, » après avoir été « reçu à l'unanimité. » Le 19 janvier 1849, il écrit à M. Michel Lévy, par les soins duquel un certain nombre d'exemplaires du Faiseur avaient été tirés :

La façon dont la Comédie française a accueilli la pièce du Faiseur, en manquant à des conventions préalables qui l'engageaient, m'a obligé à retirer la pièce.... Puis-je compter sur vous, Monsieur, pour veiller à ce qu'il n'en

1 Communication de M. Georges Monval, archiviste de la Comédie française.

2 Correspondance...., t. II, p. 339.

soit pas tiré d'épreuves, même pour moi, et à ce que les formes soient distribuées promptement 1 ?

Il ne renonce poinl d'ailleurs à faire jouer sa comédie. Moins d'un mois s'est écoulé depuis le refus du Théâtre-Français, et déjà Balzac assiste en pensée à la première représentation du Faiseur sur la scène du Théâtre-Historique, que le directeur, M. Hoslein, a mis à sa disposition. Comme il ne compte pas revenir encore à Paris, il écrit à sa sœur, Mme Sun ille :

Laurent-Jan a ordre que, pour le Faiseur, tu aies une bonne loge; car, puisque ma mère ne va pas au spectacle, toi, ton mari et tes filles vous représentez la famille, et vous devrez avoir une place d'honneur, comme à une bataille. S'il y a victoire, cela ne peut pas faire d'argent : ce sera un succès.... Marâtre! et je finis une pièce, le Roi des mendiants, qui, j'en suis sûr, donnera à Hostein les cent cinquante belles représentations des Girondins, et à moi 20,000 fr. dont j'ai bien besoin, car, depuis septembre 1847, je n'ai rien gagné....

Si Hostein avait su avoir Frederick (qui, me dit-on, a quitté la Porte-Saint-Martin) pour jouer le Faiseur, tout eût été sauvé : il aurait eu cinquante bonnes représentations, et il aurait pu reprendre Vautrin. C'eût été un bien beau coup de partie. Mais je vois d'ici que cet esprit d'audace lui a manqué entièrement. Mercadel sans Frederick ou sans Régnier, c'est la mort du Faiseur. Peut-être, lorsque tu auras cette lettre, tu seras à la veille de cette catastrophe.... ou du triomphe. Que l'un et l'autre te soient légers !

Mille gentillesses à tes deux petites. Je vois déjà Valentine insurgée contre les murmures et les sifflets, Sophie plus digne, toutes deux en grande toilette ; et toi, ma chère sœur.... Mais que peut une loge contre une salle?....

Si ma lettre arrive à temps, je te recommande de n'oublier personne dans la distribution des loges ; et demandes-

1 Correspondance t. II. p. 358.

eu largement ;'i Hostein : s'il ne te satisfait pas, gare à lui i !

Le Faiseur cependant ne se jouait pas. Sans revenir sur son acceptation, M. Hostein faisait valoir que son théâtre était un théâtre de boulevard, que son public ne goûtait guère la comédie et lui préférait le mélodrame, que besoin était dès lors de modifier la pièce et d*en changer complètement le caractère. Cette fois, c'était bien pis que les « corrections » demandées par la Comédie française. Balzac refusa de se prêter aux désirs du directeur. Le 9 février 1849, il écrit à M. Laurent-Jan :

Ma sœur m'écrit les étranges transformations que Hostein veut faire subir au Faiseur. Ton esprit et ta raison ont dû te démontrer avant ma lettre qu'il est impossible de changer une comédie de caractère en un gros mélodrame.

Je n'ai jamais pensé que cette pièce pût aller au boulevard sans Frederick Lemaître, Clarence, Fechter et Colbrun.

Donc, je m'oppose formellement à ce qu'on la travestisse. Mais je n'empêche pas que Hostein fasse faire une pièce sur ce sujet ; seulement il faut que tu saches et que tu dises qu'au théâtre personne ne s'intéresse aux affaires d'argent; elles sont antidramatiques et ne peuvent donner lieu qu'à des comédies comme celle du Faiseur, qui rentre dans l'ancien genre des pièces à caractère.

Donc, je me résume : ma pièce restera telle qu'eUe est. Les sujets sont à tout le monde. Hostein, qui a une grande habitude du théâtre, n'en fera pas faire un drame, car il faudrait alors aller jusqu'à l'assassinat pour intéresser 2.

Ni ces difficultés ne pouvaient l'abattre, ni ces déboires ne le pouvaient décourager. Dans cette même lettre, il disait à Laurent-Jan : « Tu auras sous peu le

1 Correspondance...., t. II, p. 359.

2 Ibid., t. II, p. 371.

Roi des mendiants, pièce de circonstance en République et flatteuse pour la majesté populaire. Un scénario superbe! » Au commencement d'avril, son drame est achevé, et il mande à M",? Surville : « Dis à Laurent-Jan qu'il recevra la pièce dès que j'aurai une occasion sûre, et c'est là ce qu'il faut attendre, car comment envoyer un manuscrit? on ne les reçoit pas à la poste ; il faut trouver une occasion pour Pétersbourg (nous en sommes à 400 lieues) et obtenir que l'ambassadeur s'en charge l. »

A peine en a-l-il fini avec le Roi des mendiants, qu'il projette un nouveau drame, avec un grand rôle pour Mroe Dorval. « Tu peux le lui dire, écrit-il à sa mère : c'est un rôle immense, à sa convenance 2. » Hélas ! ce nouveau drame, Balzac ne l'écrira pas ; ce rôle, M'"c Dorval ne le jouera pas. La grande actrice n'a plus que quelques semaines à vivre 3 ; le grand écrivain est déjà atteint du mal implacable qui doit bientôt l'emporter. Précisément dans celle lettre à sa mère, du 30 avril 1849, il parle de sa maladie, et il s'efforce d"en cacher la gravité : « Une indisposition au cœur peu sérieuse, dit-il, et qui esl en voie de guérison m'a empêché le faire le voyage de kiew : je ne le ferai que dans une dizaine de jours.... » Il s'agissail, non d'une indisposition passagère, mais dune hypertrophie du cœur. Les crises se succédèrent pendant plusieurs mois. A la fin de novembre, le mal parut enrayé. Les médecins permirent à Balzac, non pas le travail, mais seulement la distraction. 11 en profila pour écrire au fidèle Laurent- Jan :

1 Correspondance...., t. II. p. 303. — Lettre du 9 avril 1849. * Ibid., t. II, p. 397. — Lettre datée de Yierszehownia, 30 avril 3 Mme Dorval mourut le 20 ruai 1849.

.... Si je reviens à Paris dans deux mois, ce sera grand bonheur, car il me faut au moins ce temps pour achever ma guérison. J'ai tristement payé, hélas ! les excès de travail auxquels je me suis livré depuis dix ans surtout ; mais ne parlons pas de cela.

Donc, vers les premiers jours de février prochain, je serai à Paris avec la ferme et nécessaire envie de travailler comme membre de la Société des auteurs dramatiques ; car, dans mes longs jours de traitement, j'ai trouvé plus d'une petite Californie théâtrale à exploiter; mais que faire d'ici? Il est impossible d'envoyer des manuscrits d'une certaine dimension. Les frontières ont été fermées à cause de la guerre, et nul étranger ne serait maintenant admis. Donc, attendons mon retour pour faire mieux que d'en parler.

Je suis sûr qu'il y a chez nous de grandes souffrances dans la littérature et dans les arts. Tout chôme, n'est-ce pas? En février 1850, trouverai-je un public hilare? C'est douteux. Néanmoins, je travaillerai. Pense qu'une scène écrite par jour fait trois cent soixante-cinq scènes par an, qui font dix pièces. En tombât-il cinq, trois n'eussent-elles que des demi-succès, resteraient encore deux succès qui feraient un joli résultat.

Oui, du courage ! que la santé me revienne, et je m'embarque hardiment sur la galère dramatique avec de bons sujets. Mais que Dieu me garde d'échouer contre des bancs d'huîtres !

Je te le répète, mon ami, tout bonheur est fait de courage et de travail. J'ai vu bien des jours de misère, et avec de l'énergie, et surtout des illusions, je m'en suis toujours tiré : c'est pourquoi j'espère encore, et beaucoup l.

Balzac ne put rentrer à Paris qu'au mois de mai 1850, et c'était pour y mourir 2. n mourait à cinquante et un ans, laissant inachevée son œuvre, la plus étonnante pourtant de ce siècle, sans avoir pu ni terminer les Scènes de la vie militaire, ni écrire les comédies et

1 Correspondance...., t. II, p. 430.

2 Balzac mourut le 18 août 1850.

2o6 CHAPITRE X.

les drames qu'il rêvait de mettre à la scène. Il en avait un jour dressé la liste et l'avait remise à M. Dutacq, un de ses amis les plus dévoués. Le nombre des pièces qu'il laissait ainsi en projet ne s'élevait pas à moins de vingt ! Voici cette liste :

Richard Cœur-dï Eponge. — La Comédie de V amour.

— Les Petits Bourgeois. — La Conspiration Prudhomme. — La Folle Épreuve. — Le Roi des mendiants. — Le Mariage Prudhomme. — Le Père prodigue. — Pierre et Catherine. — La Succession Pons.

— L'Éducation du prince. — Les Courtisans. — Le Ministre. — Orgon. — L'Armée roulante. — Sophie Prudhomme. — Annunciata. — La Veille et le Lendemain.

— Gobseck. — La Fille et la Femme 1.

Pour longue qu'elle soit, celte liste est encore incomplète : il y faut ajouter Richard Sauvage et la Gina, — et aussi les Traînards, à moins pourtant que les Traînards et l'Armée roulante ne fussent une seule et même pièce.

Le plan, les personnages et les scènes principales de la plupart de ces pièces étaient déjà arrêtés dans la pensée de Balzac ; malheureusement, sauf pour quelques-unes, il n'avait encore rien confié au papier. De courts fragments, des scènes ébauchées, parfois les noms seulement des personnages, voilà tout ce qui reste de tant de pièces projetées. Ce ne sont que des débris, des ruines, mais des ruines de Balzac, et M. de Lovenjoul, qui s'en est constitué le gardien, ne voudra pas qu'elles périssent.

1 Article d'Armand Baschet dans le Mousquetaire du 17 mars

Un an presque jour pour jour après les obsèques de Balzac, le 23 août 1851 *, le théâtre du Gymnase donna la première représentation de Mercadet le Faiseur.

Tel que l'a écrit Balzac, Mercadet est une des pièces les plus longues qui aient été faites pour le théâtre. Elle se lit cependant d'un trait, sans qu'un seul instant l'intérêt faiblisse. L'action est simple et naturelle, les caractères sont bien tracés, le dialogue est étincelant. Mercadet, d'ailleurs, est presque toujours en scène, et il déploie un entrain incomparable, une verve endiablée. Il faut remonter au Mariage de Figaro pour retrouver une telle prodigalité de traits et de mots. Pour le lecteur, il n'y en a jamais trop; mais le spectateur eût peut-être été obligé de demander grâce. Cinq actes pleins, copieux, débordanLs, où pas un trait n'attend l'autre, où les mots se succèdent avec une rapidité vertigineuse, c'était à coup sû,r excessif. Le bon public veut bien qu'on l'amuse, mais non pas qu'on l'écrase. C'est pourquoi, en habile homme, le directeur du Gymnase, M. Montigny, avait chargé un homme de théâtre, M. Dennery, d'ébarber la pièce, de l'ajuster aux dimensions de la scène, fallût-il pour cela biffer par centaines les mots spirituels (point n'était à craindre qu'il n'en restât pas assez). M. Dennery s'acquitta de sa tâche le plus heureusement du inonde. Il respecta presque partout le texte primitif, ne coupant que des détails dont se pouvait passer l'action, laissant intacte l'idée mère. 11 fit pourtant un changement qui doit être signalé.

1 Et non le 24, comme l'indique inexactement la brochure. — Les obsèques de Balzac avaient eu lieu à Saint-Philippe du Roule, le 21 août 1850.

Dans l'œuvre de Balzac, Minard, le jeune employé à 1,800 francs, qui veut épouser Julie, la fille de Mercadet, renonce à elle, lorsqu'il apprend que Julie non seulement est sans dot, mais est dotée de parents pauvres, plus que pauvres, criblés de dettes criardes. Les spectateurs, on le sait, sont tous d'un désintéressement admirable. Se préoccuper de la question d'argent, lorsqu'on va entrer en ménage, leur parait à tous chose basse et honteuse, — au théâtre, le soir, de huit heures à minuit. M. Dennery ne l'ignorait point. Aussi a-t-il eu soin de faire de Minard un amoureux qui se soucie d'une dot comme un poisson d'une pomme. Quand Mercadet, après lui avoir mis sous les yeux ses commandements, significations, sommations, protêts et jugements, lui demande s'il veut toujours épouser Julie : « Si je le veux! répond le bon jeune homme, mais, quand je vous croyais riche, je ne vous la demandais qu'en tremblant et presque honteux de ma pauvreté; maintenant, Monsieur, c'est avec assurance, c'est avec bonheur que je vous la demande ! »

Jl est juste d'ailleurs de reconnaître que, s'il a supprimé un grand nombre de mois spirituels, de traits caractéristiques, M. Dennery, par contre, en a ajouté un que Balzac lui eût envié. A la dernière scène, brusquement enrichi par L'arrivée inattendue de son exassocié Godeau, retour des Indes, Mercadet prend 10,000 francs sur la table où est sa fortune, el les prèle à La Brive. Ace moment, lui qui a tant berné ses créanciers, lui qui a soutenu contre eux des luttes homériques, lui qui semblait fier de son titre de débiteur, il a comme un éblouissement; frémissant, pouvant à peine croire à cette chose impossible, il s'écrie :

« Ah ! je suis.... créancier! je suis créancier!!! »

J'ai cité plus haut la lettre du 9 février 18i9,où Balzac

LE THEATRE DE BALZAC. 2'i9

dit à son ami Laurent-Jan : « Au théâtre, personne ne s'intéresse aux affaires d'argent ; elles sont antidramatiques. » Gela est vrai sans doute d'une manière générale, mais ne saurait s'appliquer à la pièce de I3alzac. On s'y intéresse très vivement — et très honnêtement — parce que Mercadet, tout en étant un faiseur, n'est cependant pas un fripon. La scène se passe en 1839, et les faiseurs de ce temps-là étaient des petits saints, comparés à ceux d'aujourd'hui. Ces roués d'autrefois étaient des roués innocents, qui feraient pitié à nos panamisles. Mercadet a des qualités : il est serviable, il a du cœur ; il aime sa femme et sa fille. Chez lui, point de vices, point de libertinage, point de passion. C'est pour sa famille qu'il veut conquérir la fortune, et la fortune, pour lui, c'est 300,000 francs ! O financiers d'antan ! ô faiseurs de l'âge d"or ! il aime à tripoter, à brasser des aflaires ; même les affaires véreuses ne lui font pas peur; mais sa rouerie ne va pas sans une sorte de candeur. 11 croit tout le premier aux entreprises qu'il lance; il se grise de ses paroles et de ses prospectus. Certes, il ne lui déplaît pas d'attraper les gogos, mais il se gobe lui-même, et si ce n'est pas par là qu'il a commencé, c'est presque toujours par la qu'il finit. Après tout, sa grande affaire est de rouler ses créanciers. C'est une scène admirable que celle de M. Dimanche dans le Don Juan de Molière. De cette scène, Balzac a fait une grande comédie. Dans Mercadet, M. Dimanche est devenu légion; il y a dans la pièce autant de créanciers qu'il y a de jours dans la semaine, et chacun d'eux est un type inoubliable, depuis celui qui fait du tapage et veut tout casser jusqu'à celui qui pleure comme un crocodile et soutire au malheureux débiteur ses derniers S0 francs. Plus ils sont nombreux, plus Mercadet déploie de ressources, de souplesse et

d'audace. 11 multiplie ses métamorphoses. C'est le Protéë de la dette, et, comme Prolée, il est insaisissable. On sent bien, — et c'est pourquoi la pièce est si vivante — on sent bien que Balzac lui-même est ici de la partie et qu'il y va de tout cœur. Comme il se venge de ces monstres griffus ! Quelle verve ! Que d'entrain et de belle humeur! Jamais débiteur ne fut plus spirituel. Jamais créanciers ne furent plus amusants : ce sont des créanciers impayables.

Le jour où Balzac avait écrit Mercadet, il avait fait un chef-d'œuvre. Il doutait cependant du succès. 11 ne le croyait possible — nous l'avons vu — qu'avec Régnier ou Frederick Lemailre. A défaut de Frederick ou de i; nier, ce fut Geoffroy qui joua Mercadet, et il fut tout simplement admirable. Dupuis fut parfait dans le rôle de La Brive, et, dans celui du père Violette, le créancier piteux et pleurard, Lesueur fut excellent. Mile Kiquer, chargée du personnage de Julie, y montra beaucoup de grâce et de charme. M™ ■ Mélanie, Anna Chéri, Bodin; MM. Perrin, Villars, Prislon, Monval, contribuèrent, chacun pour sa part, ;i la perfection de l'ensemble.

Le succès fut immense et prit les proportions d'un véritable triomphe. Le bruit des applaudissements, traversant le boulevard et la rue Vivienne, fit trembler sur leurs bases les colonnes de la Bourse. Les gens du lieu crièrent au scandale ; on ne pourrait donc plus, maintenant,faire des affaires, lancer de bonnes petites émissions, acheter des actions en baisse pour les revendre en hausse, sans être exposé aux médisances des gazetiers et des gens de théâtre ! Ils s'agitèrent si bien, que le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, envoya l'ordre, dès le -2't au matin, de suspendre les représentations. Ce jour-là — c'était un dimanche — le théâtre

donna un spectacle coupé. Le lundi 25, l'affiche du Gymnase offrait ce sinistre et unique mot, en lettres capitales : Relâche. Le soir même, une feuille officieuse, la Patrie, publiait cet article, qui était répété le lendemain par tous les grands journaux :

Le bruit s'est répandu aujourd'hui qu'un ordre de M. le ministre de l'intérieur avait interdit les représentations de Mereadet, drame posthume de M. de Balzac, joué samedi dernier au Gymnase. C'est une erreur. Quelques observations ayant été faites sur cette pièce, M. le ministre de l'intérieur a voulu la lire lui-même, afin de juger personnellement si ces observations étaient ou n'étaient pas fondées, et il a simplement prescrit la suspension des représentations, jusqu'à ce qu'il ait pris une résolution.

Le soir de la première représentation, les acteurs, par suite d'un excès de mémoire, avaient eu l'imprudence de livrer au public des mots, des passages qui avaient été supprimés par la commission d'examen. Le directeur, M. Montigny, prit l'engagement de veiller à ce que pareil fait ne se renouvelât pas ; quelques changements, demandés par le ministre, furent accordés sans difficultés, et, le mardi 26, la pièce reparut sur l'affiche.

En 1848, le Théâtre-Français avait refusé Mereadet L

1 Plus tard, en 1850, sous la direction d'Arsène Houssaye, y a-t-il eu des pourparlers entre Balzac et la Comédie française? Il n'en y a aucune trace dans les archives du théâtre, mais, d'autre part. Arsène Houssaye a écrit à ce sujet, en 1893, à M. Georges Malet, rédacteur de la Gazette de France, la lettre suivante, encore inédite et que M. Malet veut bien m'autoriser à reproduire ici :

« Mon cher Confrère, « Je n'ai pas refusé la pièce de Balzac, bien au contraire, je l'ai vu en ses derniers jours pour causer de ses comédies. C'est sous ma direction qu'on a joué les pièces de Musset. Je voulais également qu'on jouât les pièces de Balzac à la Comédie française. Seulement Balzac était comme Lamartine, qui aurait voulu Dieu le père pour

Vingt ans plus tard, comprenant enfin qu'une pareille œuvre avait sa place marquée sur notre première scène, il s'est décidé à la mettre à son répertoire. La reprise de Mercadet à la Comédie française a eu lieu le 22 octobre 18G8, avec Got dans le rôle principal. Au troisième acte, quand le vrai Godeau arrive réellement des Indes, les poches cousues d'or, Got était superbe d'effarement et de joie délirante. 11 disait admirablement le fameux : « Ah ! je suis.... je suis créancier ! » mais dans les deux premiers actes il resta très au-dessous de Geoffroy. 11 s'était fait une tête maigre, soucieuse, consumée, a favoris grisonnants, et il donnait au personnage un air sinistre et ténébreux. C'était, je crois, mal comprendre le rôle. Mercadet, au fond, n'esl pas si noir. Pas un seul moment il ne prend les choses au tragique; tout, même un protêt, lui est matière à plaisante] et il ne s'effraie pas plus que Chieaneau de « trente exploits » et de « six instances. » 11 est de bonne race gauloise, et c'est pour cela sans doute qu'il en veut tant aux Anglais. Je me le représente mal amaigri, desséché pai- l'ambition : je le vois, au contraire, rond, gai, bonhomme : soucieux pai- instants, je le veux bien, mais secouant vile ses ennuis, conservant, au plus profond de sa délrese, sa vaillance et sa belle humeur; à défaut d'argent, jetant l'esprit par les fenêtres et, d'un bout

jouer le rôle de Toussai»' Louverture. Mais s'il était revenu à la

irce que nous voulions bien loue deux. Vous savez mon point de vue sur le théâtre : toute pièce d'un homme supérieur, quels que soient ses défauts, devient une bonne pièce avec de bons comédiens. — Vous avez raison, il y a un beau travail a faire sur Balzac, auteur dramatique. Si vous faites un article pour le Figaro, vous trouverez quelques pages sur Balzac dans les Confess « Bonne chance et bonjour.

« Arsène 1 1 - • c ssayk. »

à l'aulre de la pièce, prodiguant les saillies de sa verve intarissable et les éclats de son rire sonore '.

Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire remarquer que pas une des pièces de Balzac n'est tirée de ses romans. Vautrin est la seule dans laquelle il ait mis un personnage qui avait déjà figuré dans quelques-uns de ses récits 2. Tous les autres personnages, ainsi que le sujet même du drame et ses développements, étaient entièrement nouveaux. C'est que Balzac était par-dessus tout un inventeur, et que la faculté maîtresse, chez lui, était l'imagination. Aussi estimait-il plus commode et plus simple, au lieu de faire des emprunts à ses propres ouvrages, de ne mettre au contraire à la scène que des sujets et des types inédits. Le pauvre grand homme était de ceux qui se savent assez riches pour n'être pas obligés de tirer deux moutures du même sac.

11 a laissé à d'autres le soin de transporter au théâtre les comédies et les drames qui abondent dans son œuvre de romancier. J'essaierai, dans les chapitres suivants, de dresser la liste et de dire quelques mots des pièces empruntées à la Comédie humaine. Elles ne laissent pas, on le verra, d'être fort nombreuses. Nous y trouverons un peu de tout, des drames, des comédies, des vaudevilles, des opéras-comiques et jusqu'à des féeries. Balzac

1 Mercadet a été encore repris au Théâtre-Français en 1879 et en 1890, et il y a eu jusqu'ici cent sept représentations.

2 Dans le Père Goriot 1835) et dans la Torpille, titre sous lequel avait paru en 1838 la première partie de Splendeurs et misères des courtisanes. Depuis 1840, époque à laquelle fut représenté Vautrin, Balzac a encore l'ait figurer ce personnage dans David Séchard ■>>> les Souffrances d'au inventeur 1S J:', . dan- la troisième partie de Splendeurs et misères : Où mènent les mauvais chemins [1846), et dans la quatrième et dernière partie : la Dernière incarnation de Vautrin 1 1817 .

était bon prince. 11 souffrait volontiers qu'on chassât sur ses terres. Cela le gênait d'autant moins qu'il s'était interdit, nous le savons, de faire lever lui-même le gibier de ses domaines et d'inscrire jamais chez lui des pièces au tableau.

Les deux Colonel Chabert. — Jacques Arago et Louis Lurine. — L'Ami Grandet. — MM. Ancelot (de l'Académie française) et Alexis de Comberousse. — La Fille de l'avare. — Bavard et Paul Duport. — Le père Grandet et Bouffé. — Les trois Père Goriot. — Encore M. Ancelot. Vernet et M. Antoine. — La Grande Bretèche et Valentine. — Scribe et Mélesville. — Le Gars d'Antony Béraud. — L'histoire à l' Ambigu-Comique. — A + Mz = 0 + X, ou le Rêve d'un savant. — L'X du Gymnase. — César Birotteau. — Chœur final. — Le dénouement de M. Eugène Cormon et le dénouement de Balzac.

La seule année 183-2 a vu paraître plusieurs récits de Balzac qui, au jugement de Sainte-Beuve, peu suspect de faiblesse à son endroit, sont de véritables chefsd'œuvre : la Grenadière, le Message, la Bourse, la Grande Bretèche, Madame Firmiani, la Femme de trente ans, la Femme abandonnée, les Marana, le Curé de Tours, le Colonel Chabert. Cette dernière nouvelle est celle dont l'action se prête le mieux à la scène.

L'abbé de Féletz, un jour, ayant à parler d'un nouveau roman de Mme de Genlis, le Siège de la Rochelle, au lieu d'en faire l'analyse, trouva plus commode de dire tout simplement : « Mais qui donc n'a pas déjà lu

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