CHAPITRE V
Deuxième voyage de Fragonard en Italie. — Journal du receveur des finances Uergeret de Grandcour. — Description de la caravane. — Passage à Négreplisse. — Toulouse, Nimes, Gênes, Florence. — Séjour à Rome. — Le cardinal de Bernis.
— Natoire et les pensionnaires de l'Académie de France, Vincent, Paris, Berthélemy, Ménageot. — Bergeret et sa Conversation. — Voyage à Naples. — M"^'^ Fragonard et son cordonnier. — Retour par Rome, Venise, Vienne et l'Allemagne.
— Procès entre Fragonard et Bergeret au sujet des dessins faits pendant le voyage.
Quelle charmante chose que ces voyages d'Italie jadis, pour les artistes partant en bandes, légers d'argent, mais riches de jeunesse et d'espérances, leur brevet de pcMisionnain^ du Roi dans leur poche, ou hien voyageant, libres d(^ toute préoccupation, à la remorque de quelque fermier général ou d'un amateur généreux! Tel Cochin accompagnait M. de Vandières, le frère de M'"' de Pompadour, tel Greuze avait été
HONORÉ FlIAGONARD.
emmené par Tabbé Gougenot, tel Fragonard partait en 1773 avec son ami Bergeret qui n'était pas fâché d'avoir dans ses bagages im homme capable de lui ouvrir sur la peinture des horizons nouveaux.
On dut le préparer longtemps à Tavance, ce voyage en chaise de poste. Que de beaux projets se combinèrent entre \c iinancier et l'artiste dans l'hôtel de la rue du Temple! Quelle moisson de dessins et d'antiquités on se promettait de rapporter! Voyager à petites journées, s'arrêter aux sites pittoresques, rendre visite aux gens de marque, tel était le programme. Bergeret emportait de grands registres pour y consigner ses impressions, écrire en un mot son Journal. Ce journal resté inédit \ nous avons eu Theureuse fortune de le retrouver. Bien que le fermier général y parle peu de son peintre dont il se préoccupe beaucoup moins que de son cuisinier, cependant, comme on sent là Fragonard, comme on devine son influence sur les opinions artistiques de son compagnon, nous avons cru devoir y puiser largement.
Ces extraits auront l'avantage de relater les divers épisodes du second séjour de l'artiste en Italie et de nous donner aussi le tableau fidèle d'un voyage du temps passé, avec ses émotions naïves, les visites aux palais et aux églises, les réceptions dans la haute société, les dîners chez l'ambassadeur de France, l'audience du Saint-Père, les achats d'objets d'art, tout le train d'un riche financier aimant à paraître. Bergeret de Grandcour était, comme le banquier de la cour Beaujon, Tun des fastueux manieurs d'argent de son temps. Il avait toujours eu le goût des arts, s'était de bonne heure
l. — Le Journal du Voyage crUalie, de Bergeret de Grandcour, appartenait à M. Honsergent (de Poitiers). Il a été acquis, à sa mort, avec sa bibliothèque, par la SocicHé des Ajitiqaaires de l'Ouest.
SA VIE ET SON OEUVRE
loi
formé une galerie, et faisait même partie depuis vingt ans\ en qualité d'associé libre, de l'Académie royale de Peinture. C'était, à l'époque où il entreprit ce voyage, un homme d'une soixantaine d'années. Justement l'un des jeunes artistes qu'ils rencontrèrent à Rome, Vincent, nous a laissé de lui une spirituelle esquisse', beaucoup plus typique que la bonasse figure gravée par Demarteau, sur le dessin de Fragonard. Il est en déshabillé du matin, veste et culotte de pékin blanc; la tête coiffée d'un foulard, l'œil émerillonné, l'air vaniteux, avec une pointe de malice. Grand et gros, débout, ce qui fait valoir sa haute taille, il tient un rouleau de musique de la main droite et la gauche s'appuie sur un manuscrit, son Joiirna] sans doute, posé sur un stèle antique que surmonte un sphinx de porphyre; le ruban de la croix de Saint-Louis est négligemment jeté par côté; à ses pieds, des cartons bourrés de dessins, les dessins de Fragonard !
Ce vrai type de financier dix-huitième siècle, écrit son Journal pour ses nièces. Il est censé leur adresser le récit des incidents de la route, « d'un stile de voyageur sans prétention ». Dès Orléans, le soir du mardi o octobre 1773, première étape du voyage, il débute en donnant le dénombrement de la troupe. Éloges du ménage Fragonard qu'il s'applaudit d'avoir emmené. Hélas! les éloges seront barrés au retour, avec observations peu bienveillantes, quand les froissements d'une longue cohabitation et la grande querelle au sujet des dessins, auront aigri des rapports si agréables au début :
« Notre bagages est composé d'une berline dans laquelle nous sommes, M. et M""" Fragonard, peintre excellent pour