M'. SONGE D AMOUR
raisonnable. Il sait encore qu'en nourrissant les fantaisies, on les augmente sans en être plus heureux. Je sais bien qu'on peut appeler ce raisonnement folie, mais chacun doit raisonner comme sa situation l'exige. Une coquette vante les plaisirs et la variété; une femme laide, la constance; une vieille, la sagesse; un guerrier, les beaux exploits. Nous devons vanter l'économie : cela tient lieu de fortune, quand on est sage. »
L'économie, la raison, voilà bien les qualités natives de M^^® Gérard et le contraste entre ces deux caractères ne s'accuse que davantage, Fragonard imprévoyant, dépensier, sans souci du lendemain. N'importe! la jeune femme avait du cœur et de la poésie, et sous ces apparentes contradictions leurs natures étaient faites pour s'aimer et eurent le bonheur de se le prouver.
Cependant la Révolution arrivait à grandes enjambées et comme on ne prévoyait pas les crimes et les bouleversements futurs, chacun se laissait aller au souffle d'idées généreuses passionnant tous les cœurs. Les artistes ne pouvaient, avec leur chaleur de sentiment, rester en dehors du mouvement provoqué par le danger de la France menacée de l'étranger, et les femmes d'artistes imaginèrent une patriotique démonstration, en faisant le sacrifice de leurs bijoux à la patrie. Le 7 septembre 1789, M'"^^ Vien, Lagrenée jeune, Suvée, David, Fragonard, M"^ Gérard, et beaucoup d'autres vinrent déposer sur le bureau de l'Assemblée Nationale, choisi comme autel, leurs bracelets, bagues, étuis, boucles d'oreille, tous leurs objets d'or ou d'argent. La députation reçut une courtoise réception du président de La Luzerne, évéque de Langres, scène que l'on retrouve exactement reproduite dans l'estampe gravée par Ponce, d'après le dessin du témoin oculaire Borel.
Le Moniteur ajoute qu'on leur présenta des sièges et que (( l'huissier leur donna la main ».
Plus tard, quand la Commune organise un atelier national dans les salles basses du Louvre, les femmes des artistes cousent avec zèle des chemises pour les soldats, leurs enfants font de la charpie et elles servent elles-mêmes les « tables de la fraternité » les jours de repas populaires.
Quelle tristesse pourtant pour ces vieux artistes presque tous pensionnés du Roi, de voir démolir pièce à pièce l'édifice de la royauté ; d'assister à la dispersion et à la ruine de leurs anciens acquéreurs menacés dans leurs biens et souvent aussi dans leur existence. Ce n'est plus à tel marquis ou à tel fermier général que Fragonard dédie la Bo/uie Mère, mais <( A la Patrie » et le tableau se retrouve à la vente d'une marchande, la dame Goman. La patrie qui n'avait que faire à ce moment des pastorales et des grivoiseries de l'ancien élève de Boucher! Malgré les efforts d'experts comme Lebrun, les tableaux ne se vendent plus. La gêne arrive. Les Concourt ont recueilli cette anecdote : Lorsque les rentes sur l'État furent réduites des deux tiers, Fragonard qui avait pu mettre de côté, au temps de sa prospérité, 18000 livres de rente, comme on lui apprenait la réduction de cette rente à 6 000 livres, se mit à battre des entrechats : — Est-ce que tu deviens fou? lui demande la sage ménagère M'""^ Fragonard. — Non, mais je me réjouis. — De quoi?Que pouvait-il arriver de pire? — Dame, si on avait tout pris !
Voilà comment l'artiste, qui n'avait jamais été intéressé, se consolait philosophiquement de ses malheurs financiers. Il conserva dans cette bourrasque un ami utile, le peintre Louis David, alors dans tout l'éclat du talent et de la fortune politique, membre de la Convention dont il acceptait les idées les
LA FUyi-; A DE s s K IN
SA VIE ET SON OEUVRE
plus révolutionnaires. Son ancien successeur chez la Guimard lui vint en aide. David le désigna au choix de la Convention pour faire partie de la Commission du Muséum, en le mettant en tête de la liste avec cette chaude recommandation :
(( Il me reste, citoyens, disait-il dans son rapport, à vous dire un mot sur les motifs qui ont dirigé le choix fait par votre comité d'Instruction publique pour composer le nouveau Conservatoire du Muséum des Arts.
« Fragonard a pour lui de nombreux ouvrages; chaleur et originalité, c'est ce qui le caractérise; à la fois connaisseur et grand artiste, il consacrera ses vieux ans à la garde des chefsd'œuvre dont il a concouru dans sa jeunesse à augmenter le nombre \ »
D'après les archives du Louvre, Fragonard figure en effet dès le 12 pluviôse de l'an II, parmi les membres du Muséum National des Arts installé ce jour-là, et le 19 du même mois, il est nommé président du Conservatoire du Muséum. Il est ensuite, toujours grâce à l'influence de David, choisi membre du Jury des Arts, institué par la Convention à la place des Académies dissoutes pour désigner les lauréats des prix à décerner aux jeunes artistes. Nous lui voyons donner son avis motivé en compagnie de Prudhon, Gérard, Lesueur, aux séances tenues en brumaire sous la présidence de Pache.
S'il travaille encore, c'est sans conviction et sans goût : « Le triomphe de la nouvelle école, ont écrit les Concourt, semble l'écraser et l'éblouir. Il paraît vouloir faire amende honorable de son genre, de sa vive peinture, et de ses vieux doigts si hardis à saisir les fantaisies dans le nuage, il trnvaille à des dessins pénibles, ennuyeuses imitations de Tennui
1. — Uno indemnité annuelle de 2400 livres et le logement étaient attachés à la fonction.
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des lignes d'alors, que lui achète quelque amateur arriéré, quelque banquier bruxellois, ayant encore dans l'oreille le bruit de son nom\ »
11 est fait allusion à deux dessins de son arrière-saison, /p Sénat assemblé pour décider la Paix et la Guerre, et l'autre la Fermeture du Temple de Janus , compositions allégoriques marquant bien le goût du temps et commandées par un M. d'Aoust, de Bruxelles.
Le pauvre artiste essayait donc de réagir contre toute une vie de joyeuses et claires visions, et de hurler avec les loups en faisant aussi mauvais qu'eux. On a toujours tort de lutter contre un courant qui vous entraîne. Au lieu d'élever son fds dans le culte du passé , Fragonard envoya Alexandre dans l'atelier de David y puiser ce goût des formes sévères dont on retrouve Tinfluence dans ses travaux. Il fut un de ceux qui, suivant le mot plaisant de Charlet, « montraient la rotule des Atrides jusque sous le pantalon ».
Fragonard cherche ainsi à se faire pardonner son passé. Délégué parle Conservatoire du Musée, il va avec Lesueur assister, dans la cour du Louvre, à la plantation d'un arbre de la Liberté. Il se prémunit en même temps contre toute disgrâce par une pièce constatant qu'il n'a point pensé, comme tant d'autres, à fuir la France :