PORTRAIT DE MADEMOISELLE <. ÉRARD
SA VIE ET SON OEUVRE
sœur aînée de Tamour, a la vue basse, cela tient de famille. Ce n'est donc pas à moi qu'il faut t'adresser, car je ne vois rien que ton esprit aimable, qu'un enfant qu'un rien chagrine, qu'un rien apaise ; un vrai nourrisson du caprice. Le caprice nourrit la coquetterie ; la coquetterie séduit quand elle est conduite par l'esprit. Chez toi elles sont toujours ensemble. »
Le caprice, l'esprit, ne voilà-t-il pas tout Fragonard, et pouvait-on trouver appréciation plus juste et plus sympathique? — Est-il malade, il faut la voir alors s'inquiéter et par sa tendre sollicitude, témoigner de ses sentiments d'affection :
a Mon bon ami, tu ne saurais croire combien je suis malheureuse quand je te vois indisposé. Figure-toi une colombe à qui l'on a ravi son tourtereau. Quand elle le voit en gêne combien elle est inquiétée. Elle ne peut quitter l'endroit où son ami se trouve détenu, croyant par sa présence soulager ses ennuis et par ses soins lui rendre la hberté plus vite.
(( Elle voit voltiger autour d'elle ses aimables compagnes avec qui elle passait tant de jours heureux : cela n'a plus de charmes pour elle. Son ami souffre, ne peut partager ses plaisirs : il n'y en a plus pour elle. Mais quand son ami lui sera rendu plus aimable que jamais, son bonheur, sa joie, son délire même la paiera des ennuis qu'elle aura éprouvés.
« Ah! mon ami, nous ne sentons notre bonheur vivement que quand nous avons eu peur de le perdre ! »
N'y a-t-il pas dans ces billets si tendres, le naïf aveu d'une affection ultra-fraternelle à laquelle la jeune femme n'avait pu résister?
Que de plaisirs en commun, que de prétextes à courir à travers la campagne où se retrempent ces deux âmes d'artistes, en y cherchant l'inspiration. Voilà un autre billet écrit au len-
HONORÉ FRAGONAIID.
demain d'une de ces courses aux environs de Paris, peut-être en revenant de Carrières ou de Petit-Bourg où le peintre eut des pied-à-terre. L'on voit Fragonard dépensant le meilleur de son entrain et de son esprit dans ces parties dont il est Tàme.
« Eh bien, mon bon ami, comment as-tu trouvé la journée? Si j'en juge par ta gaieté elle t'a paru agréable. L'influence d'un beau jour ranime et donne l'empreinte du plaisir à tout ce qui respire. Tels on entend les oiseaux au commencement du printemps chanter leurs amours et le retour de la belle saison. J'ai vu mon bon ami, par sa joie et ses aimables folies, ramener la gaieté dans toute la société et éloigner la froide mélancolie, compagne inséparable de l'âge que l'on appelle raison. Toi seul as le droit de la faire fuir par ta présence. Voilà pourquoi l'on te voit partir avec regret. Tu t'éloignes, elle revient presque aussitôt. Personne n'a l'art de s'en défendre. Elle déplaît, elle ennuie, l'on s'y habitue, l'on vit avec elle, comme avec un voisin importun que l'on ne peut renvoyer.
« Je désire que cette ennuyeuse ne s'empare jamais de toi, car elle tue tous ceux dont elle a fait choix. La gaieté et la santé sont deux compagnes inséparables, cela vaut bien mieux. »
Parfois Fragonard, insouciant comme un véritable artiste, est rappelé par M'^^ Gérard, la raison même, à la réalité de la vie comme dans ce billet écrit plus tard, alors que le peintre démodé ne plaçait plus ses sujets galants :
(( Mon bon ami veut que je lui dise pourquoi j'ai refusé de lui donner ce qu'il m'a demandé. Eh bien, mon bon ami, voici la raison: vous possédez une petite somme qui doit vous suffire pour longtemps. Mon l)on ami sait qu'il faut être