INTÉRIEUR DE P A R C EN I T ALIE
D'après l'eau-forte de Saint-A'on.
suivre avec précision les faits et gestes des nouveaux amis : 19 mars 1760 : « J'ay veu par une lettre de M. Cochin que vous trouviés bon. Monsieur, que le s1 Robert" accompagnât
1. — .Notice sur J.-C. Richard de Saint-Non, abbé de Poultières (diocèse de Langres), par Gabriel Brizard, 1792. — In-8°.
2. — Hubert Robert, peintre de paysages, naquit à Paris le 22 mai 1733 et mourut subitement dans son atelier le 15 avril 1808. Il séjourna plus longtemps que son ami Fragonard à Rome et ne revint à Paris qu'en 1763. Il fut reçu de l'Aca-
LA COQUETTE FIXEE D'après la Gravure do Dambrun.
SA VIE ET SON OEUVRE
M. l'abbé de Saint-Nom à Naples ; outre la dousseur de ce voyage pour luy, puisqu'il ne lui en coûtera rien, il trouvera de quoy faire des études qui luy seront avantageuses. Il vous ait sensiblement obligé de cette permission dont il espère retirer du fruit.
« M. de Saint-Nom compte aussi à son retour amener avec luy le sr Flagonard qui dans ce tems-là aura fini son terme. Il luy fera voir Venise et les autres villes ou il y aura de belles choses. Cet amateur de la peinture rendra service à cet artiste qui travaille avec succès et qui promet beaucoup. »
Le 16 avril suivant, il ajoute : « M. de Saint-Nom part demain pour Naples et amène avec lui M. Robert, pensionnaire, pour jouir de la permission que vous luy avés accordée. Il se propose d'y faire beaucoup d'études. J'en suis bien persuadé d'avance. Toute notre Académie s'occupe avec zèle et il me paroît que les bons donnent de l'émulation aux plus foibles. »
Et Marigny d'approuver ces voyages : « Ce sera un double avantage pour le sr Fragonard que M. l'abbé de Saint-Nom veuille bien l'emmener avec luy à son retour. Il voyagera avec un amateur et sera à portée de faire des études des beaux morceaux qui sont à Venise... »
Notre peintre ne vit donc pas Naples cette fois, mais au commencementde juin ses amis reviennent, on se retrouve à Rome, et l'on s'arrange pour passer agréablement l'été. Justement l'envoyé de Modènemet à la disposition de Saint-Nonla villa d'Esté 1
démie royale, nommé garde des tableaux du Roi et subit pendant la Révolution une longue détention a Saint-Lazare. Il a laissé un nombre énorme de peintures et de dessins.
t. — La villa d'Esle, construile par l'architecte Pirro Ligorio, pour le cardinal Hippolyte d'Esté, appartint plus tard aux ducs de Modène. Le dernier duc régnant en a fait hommage au cardinal de Hohenlohe.
qui appartient à son maître, ainsi que ses merveilleux jardins situés à l'entrée de Tivoli, et l'abbé ne veut pas y aller qu'il n'ait décidé, chose facile, son cher Frago à raccompagner :
« M. l'abbé de Saint-Non, écrit Natoire le 27 août, est depuis un mois et demy h Tivoli avec le pensionnaire Flagonard peintre. Cet amateur s'amuse infiniment et s'occupe beaucoup. Notre jeune artiste fait de très belles études qui ne peuvent que luy aître très utilles et luy faire beaucoup d'honneur. Il a un goût très piquant pour ce genre de paysage ou il introduit des sujets champestres qui luy réussissent. Le sr Robert vas toujours très bien. M. Mariette est bien content de ce qu'il luy a envoyé. »
Sur l'intimité naissante des jeunes gens nous avons encore le témoignage de Brizart. Évitant la société des monsignors, pour lesquels il n'avait qu'une médiocre estime, Saint-Non, dit-il, leur préférait les artistes devenus ses amis et les compagnons de ses travaux ou plutôt de ses plaisirs : « 11 s'applaudissait surtout d'avoir fait connaissance et lié une amitié qui ne se démentit jamais, avec deux jeunes peintres qui dès lors annonçaient le plus grand talent et qui depuis ont bien justifié ces espérances, MM. Robert et Fragonard. C'est avec eux qu'il parcourut l'Italie et qu'il moissonna les riches productions qu'étalent ces beaux climats, les arts et la nature. Il les confiait h leurs crayons. Tout payait son tribut à leur active curiosité et au lieu de froides descriptions, ils emportaient des images fidèles des lieux et des choses qui se pressaient sous leurs pas et les arrêtaient si agréablement dans leurs courses.
« L'abbé de Saint-Non eut le bonheur d'habiter plusieurs mois de suite Tivoli même et dans la villa d'Esté qui lui fut prêtée par l'envoyé de Modène. Ce fut une de ses plus déli-
SA VIE ET SON OEUVRE
cieuses jouissances. Chaque jour était marqué par la découverte d'un nouveau site, d'une beauté nouvelle et par un dessin de plus dans ses portefeuilles. Enfin il réunit une collection précieuse et après deux années de travaux qui furent pour lui deux années de ravissement et d'extase, il s'arrache avec peine à ces délicieuses contrées. »
Mais à quoi bon ces preuves de l'ardeur au travail de nos jeunes gens et de l'enthousiasme de leur ami l'abbé, elles sont inutiles. Les vrais témoignages sont ces sanguines si librement traitées, que l'on attribuerait presque indifféremment à Robert ou à Fragonard, les lavis de bistre et de sépia reproduisant les divers aspects de la villa d'Esté, eaux limpides, cyprès séculaires, escaliers en perspective, tous ces dessins crayonnés en courant la campagne aux environs de Tivoli, dont l'abbé de Saint-Non nous a conservé la fleur dans ses piquantes eaux-fortes qui retracent l'un des coins les plus heureusement arrangés, pour le plaisir des yeux, de toute l'Italie.
Les principaux dessins de Fragonard, pendant cette période, restèrent entre les mains de Saint-Non, la Vue de l'Entrée de Tivoli, par exemple, et la Vue prise dans les jardins de la villa d'Esté. Mariette les ayant aperçus chez lui, les appréciait ainsi :
« Je n'ai guère vu de crayon plus flatteur que le sien. Etant à Rome, il a fait quantité de veues, et surtout celles des jardins de la vigne d'Est à Tivoli, qui sont spirituellement faites et où il règne une grande intelligence. »
Ce cadre grandiose, riant et sévère à la fois, à la sombre verdure, aux fontaines d'un rocaille exubérant, l'antique Tibur chantée par Horace, avec ses fabriques pittoresques baignées par l'Anio, et surtout celle villa où Fragonard avaij
passé quelques belles heures de jeunesse et d'insouciance, tout cela, nous avons voulu le revoir.
Le site est célèbre avec ses montagnes boisées aux lignes élégantes, ses cascatelles, ses grottes, la vue immense sur la campagne romaine et Rome à l'horizon. Nous avons retrouvé