LES TERRASSES DE LA VILLA D'ESTE
D'après l'eau-forte de Saint-Non.
poésie pénétrante du paysage qu'il avait devant les yeux.
On voit les trois amis, tant l'illusion est facile, descendre, le matin, à la recherche du point de vue, ou dessinant les édicules entrevus au travers du feuillage. On reconnaît la façade sévère de la villa aux fenêtres espacées, dominant les jardins en pente de toute la hauteur de ses terrasses, et l'on revit tout cela au point de n'être que médiocrement
étonné de rencontrer Robert, Frago et Saint-Non, le carton sous le bras, au détour de quelqu'un de ces escaliers qu'ils aimaient tant à reproduire.
Il se trouve beaucoup des paysages de cette première
C II A II M l L L E S DANS UN P A R ( '
D'après un dessin a la sanguine.
époque dans les collections particulières et surtout au Musée de Besançon. Ceux-ci font partie du legs de l'architecte Paris, un pensionnaire de l'Académie, qui les reçut de l'artiste luimême ou les acquit dans les ventes. Beaucoup sont à la sanguine, crayon dont se servait volontiers le jeune maître; les Grottes de Tivoli, la Grande Cascade, le Temple de la Sibylle, les Grands Cyprès de la villa d Este, sont enlevés avec autant
SA VIE ET SON OEUVRE
de brio que de vérité... Fragonard y peignit aussi, et justement Ton retrouve dans la vente après décès de Natoire, une peinture sur toile, Vue prise à la villa d'Est à Tivoli, un cadeau sans nul doute fait par Fragonard à son directeur, que le catalogue qualifie ainsi :
« Ce tableau éclairé par le soleil est de la touche la plus spirituelle et d'un grand effet. »
Bien d'autres travaux furent exécutés dans le même temps par lui : ainsi Basan fit paraître une belle suite de Différentes Vues dessinées d après nature dans les environs de Rome et de Naples, par Bobert et Frago. Elle fut gravée avec beaucoup de goût à son retour par Saint-Non de 1761 à 1763 et témoigne de leur activité.
Si les sujets de dessins ne manquaient pas, leur recherche n'était pas toujours sans danger. Bobert, le plus audacieux de la bande, avait failli périr en grimpant dans les ruines du Colisée, à la recherche de vues inédites. Ne s'était-il pas avisé de parier avec ses camarades de l'Académie, qu'il monterait jusqu'au faîte ruiné, et alors inaccessible, en s'aidant seulement des saillies et des pierres disjointes. Il attendit la fin de la journée pour ne pas être troublé dans son escapade et gagna, au risque de se rompre le cou, cette périlleuse gageure dont le prix était six cahiers de papier à dessin. Pour marquer sa victoire, il mit en croix deux branches d'arbuste. Au lever du soleil, le crédule peuple romain était bien près de crier au miracle. Le bruit de son exploit arrivait jusqu'au Vatican et Clément XIII dut réprimander doucement le jeune homme de son imprudence.
Dans une lettre à son ami Duchesne1, prévôt des bâtiments
1. — La correspondance de Natoire avec Duchesne a été publiée dans le tome 11 des Archives de l'Art français.
du Roi, datée du V) février 1760, Natoire relate un autre fait qui aurait bien pu mettre en deuil l'Académie de France dont quelques membres étaient en train, et Fragonard avec eux peut-être, de dessiner dans les jardins Matteï :
« Une grande partie de cette vieille masure s'écroula, et