‹ Honoré FragonardChapitre 37 sur 45 · L'EDUCATION DE I.A VIERGE · texte numérisé non relu

L'EDUCATION DE I.A VIERGE

SA VIE ET SON OEUVRE

cercle est rétréci. Ses petits pierrots aux habits blancs, aux rubans bleus, ses jeunes filles aux cheveux blonds, en manches de chemise, sont toujours les mêmes, car il les tire uniquement de son imagination. Il n'en est pas ainsi de Hall. La nature pose sans cesse devant lui, même quand il fait des têtes de fantaisie. Représenter physiquement et moralement son modèle, est sa constante préoccupation... »

11 y aurait à répondre à ce jugement de Villot, que la miniature était une distraction pour Fragonard, que ses ouvrages en ce genre ont une fluidité, une fraîcheur souvent absente dans ceux de Hall, tout précieux qu'ils soient, mais il faut bien lui accorder que les miniatures de Fragonard sont de fantaisie et non des portraits.

Ouant à celles que l'on doit attribuer plutôt à M"'e Fragonard, Villot croit toute confusion impossible. D'après lui, les retouches de Fragonard se voient sur les miniatures de sa femme, comme celles données aux tableaux de Mlle Gérard, et se reconnaissent aussi facilement que les parties corrigées par Prudhon dans les peintures de Mlle Mayer. A la vente d'un de leurs fidèles, le marquis de Véri, se trouva, sous le nom de Mme Fragonard, un lot de « huit miniatures très précieuses et touchées avec toute la légèreté et toute la grâce possibles; elles représentent des têtes de jeunes filles et déjeunes garçons, toutes d'une vérité et d'une fraîcheur qui ne laissent rien à désirer. Elles seront vendues par couples ».

Aussi croyons-nous que les unes et les autres ont plus d'un lien de parenté entre elles et il y a des chances pour que bon nombre de celles qui passent pour être uniquement du maître, doivent la lumière à cette collaboration conjugale. En définitive, ce sont toujours des Fragonard.

A toutes ces têtes roses et joufflues, ébauchées du bout <le

son facile pinceau, l'artiste ne devait attacher aucune importance. En attachait-il beaucoup même à des portraits plus grands? En tout cas, il les faisait vite et à bon compte. Hall, dont nous venons de parler, qui fut un de ses grands admirateurs et conservait dans son cabinet beaucoup d'œuvres de Fragonard, note dans son inventaire : « Une tête d'après moi dans le temps qu'il faisait des portraits au premier coup pour un louis. »

Fragonard a trop de fougue pour s'astreindre au terre à terre d'une ressemblance, au calme que demande l'étude de la figure humaine. La peinture de portrait chez lui touche presque à la violence. C'est du Franz Hais enragé! N'y cherchez pas le serré du dessin d'un Holbein, ou la tenue sévère d'un Van Dyek. Pour de l'éclat, de la facilité et de la patte, il en a, et à revendre. Impossible de lui reprocher de chercher la ressemblance dans les petits détails. Le détail, il l'a en horreur, et c'est dans une belle pâte fluide et rutilante qu'il noie les traits de ses modèles par un large maniement de pinceau.

Sont-elles des portraits ces études endiablées de gens de théâtre de la galerie Lacaze? Un homme en costume jaune à crevés rouges, la plume à la main, caractérise F Inspiration. Un autre, très spirituel de facture, jouant de la guitare, figure la Musique. On lit au dos de la toile : Portrait de M. de La Bretèche, peint par Fragonard en 1769 en une heure de temps. Comme virtuosité, c'est étonnant et c'est peut-être ressemblant; mais peut-on appeler cela un portrait? Une gracieuse jeune femme au teint limpide, dans sa robe mordorée à collerette, un cahier de romances à la main, personnifie le Chant, enfin une étude de jeune homme complète cette ornementation, car c'en devait être une : Fragonard n'est là qu'un

A CHEMISE ENLEVÉE après la Gravure de Guersant.

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décorateur. Ses prétendus portraits, tous quatre de pareille dimension, sont des dessus de porte.

Plus étudiés, plus solides étaient les deux beaux portraits d'un Acteur et d'une Ca?îtatrice, très remarqués quand ils passèrent en vente à Paris, en janvier 18841. Rien de moins banal que ces peintures enlevées d'enthousiasme, l'homme surtout au visage échauffé par les feux de la rampe, au teint usé par le fard, et la jeune femme, Mlle Olivier, ou Mlle Laguerre, jolie blonde tenant un cahier de musique de sa fine main gantée de blanc, d'une extrême élégance dans sa robe de soie grise, ornée de la grande collerette que Fragonard met si volontiers au cou de ses modèles. Si celui-ci est plus discret dans sa facture distinguée, le premier, le portrait d'acteur, est, dans sa superbe allure et dans sa virtuosité, non seulement un morceau précieux de l'œuvre de Fragonard, mais aussi dans l'histoire du portrait en France, en ce qu'il marque l'extrême limite du beau dans la fougue, enfin le dernier degré de la recherche de la vie dans la violence de l'exécution.

Ces peintures arrachèrent des exclamations admiratives aux critiques : « Ah! les beaux portraits! s'écriait l'un deux. Quelle franchise! Quelle hardiesse de touche! Quelle furie d'exécution! Quelle puissance de coloris! C'est du Franz Hais et du bon, avec la grâce raffinée et l'esprit endiablé du xvme siècle. Les têtes seules sont finies et le reste du corps n'est qu'ébauché, mais l'ébauche chez Fragonard était chaude, avec une verve, une fougue, une crânerie tout à fait supérieure. »

Lancé dans le monde du théâtre, surtout dans sa jeunesse, l'artiste eut l'occasion d'y peindre quelques-unes de

1. — Ces deux portraits faisaient partie de la collection de M. Vallet, conservateur du Musée de Bordeaux. Ils ont été vendus 10 900 et 25 000 francs.

HONORÉ FR AGONARD.

ses étoiles, c'est ainsi que Ton connaît de lui le portrait de la Dutfié. Il semble avoir été fort ami de Mlle Olivier, qu'il a représentée, soit en buste au pastel, soit dessinée à la sanguine, dans le rôle de Chérubin. Nous croyons aussi la reconnaître dans la blonde jeune femme en costume de théâtre qui figure dans plusieurs collections.

Quant aux nombreux portraits de la Guimard, car Fragonard a fait passer la célèbre danseuse sous plusieurs aspects à la postérité, ils sont peints également avec cette même ardeur chatoyante. Contrairement à l'anecdote « de la grimace », elle sourit dans l'exemplaire de la collection Walferdin, serrée dans son corsage aux vives couleurs, comme aussi dans le beau portrait en pied, en costume de bergère, l'ornement du salon de son hôtel. Ici Fragonard est plus sage, et n'y perd aucune de ses qualités, ni son élégance, ni sa fraîche harmonie, ni son esprit.

Lorsqu'il veut étudier une figure amoureusement, en caresser les chairs nacrées, il n'a pas son pareil. Les deux charmantes Etudes de Jeunes Filles, exposées rue de Sèze dans l'hiver de 1883-1881 l, en sont la preuve. Rien de plus délicat. Jamais pareille fraîcheur d'épiderme; et quels tons à la Rubens : « Pour l'éclat des carnations et la limpidité des reflets, écrivait à leur sujet Paul Mantz, elles ont l'air de se souvenir du maître d'Anvers, bien que la moindre touche ait le piquant de la grâce française. »

S'il fallait choisir de la jeune fille à la fanchon blanche ou de celle aux rubans ponceaux, grand serait notre embarras. Qu'importe! Les deux têtes sont exquises; c'est la jeunesse dans tout son velouté !

1. — Ces peintures appartiennent à Mme la Baronne Nathaniel de Rothschild.

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A placer sur la môme ligne une autre étude de jeune fille d'une qualité remarquable, la Rêveuse, de la vente d'Ivry, qu'un amateur enthousiaste n'a pas craint de couvrir d'or1. A quoi songe la gracieuse fille blonde au regard si doux sous son chapeau de paille doublé de soie verte? Quelle vision entrevue fait clignoter ces jolis yeux baignés dans la demiteinte? Diderot seul aurait pu l'imaginer et nous le dire en son langage imagé.

Notre artiste est sous le charme on le sent, quand il peint ces frais minois de jeunes filles. Il s'en trouve ainsi toute une série dans son œuvre, qui lisent, qui rêvent, qui vous regardent en dessous avec le plus provocant des sourires. La Jeune Fille brune au ruban rouge que nous reproduisons ici n'est pas la moins charmante.

Parmi les portraits d'hommes de Fragonard, il faut noter en première ligne la belle esquisse du paradoxal Diderot. Est-ce pour lui marquer sa reconnaissance de l'éblouissante description destinée plus sûrement que la peinture elle-même à faire passer la Callirhoé de l'artiste à la postérité? Les procédés usités aujourd'hui étaient-ils déjà en usage alors entre peintre et critique? Toujours est-il que Fragonard bien inspiré ce jour-là devant cette tête intelligente, en a rendu avec feu les grands traits. Diderot disait n'avoir jamais été réussi que par un pauvre diable de dessinateur nommé Garand. Nous voulons voir pourtant un Diderot bien ressemblant dans ce morceau de choix, ornement actuel de la galerie Daupias à Lisbonne.

Un autre portrait frappant par la beauté de son exécution, se trouve à Grasse à côté de la grande œuvre décorative* de

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