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LE MOULIN A VENT DE HOLLANDE

D'après un dessin a la sépia.

ordonnances classiques du Poussin, mais avec ses accidents de terrain, ses habitations rustiques, les méandres imprévus de ses ruisseaux et le désordre pittoresque des halliers et des troupeaux. Cette manière intime et familière de traiter le

paysage, Fragonard Ta cherchée et sa réussite a été aussi complète que pour les scènes de fantaisie. Beaucoup d'amateurs tenaient à en posséder un ou deux dans leurs galeries. Des indications dans le genre de celles-ci foisonnent dans les catalogues de vente du temps : « Deux paysages chauds et de bon style enrichis de figures agréables et d'animaux », ou « Paysages mêlés de ruines et ornés de figures spirituelles », ou bien encore « Baraques ajustées avec un goût plein de vérité ».

Le travail de Fragonard est alors minutieux et serré, dans la Source, par exemple, où les vaches viennent boire à une sorte d'abreuvoir naturel sous une roche herbue, tandis que se montre au-dessus le groupe de bergers que l'on reverra dans le tableau A'Annette à vingt Ans. Une autre peinture de la collection Walferdin, le Rocher, avec son chemin escarpé, gravi par des paysans et des bestiaux, était traité tout à fait dans le même goût et rappelait aux amateurs le faire de Berghem.

De son temps déjà on avait remarqué la tendance du peintre à s'inspirer des maîtres hollandais. On trouve dans les catalogues des mentions dans le genre de celles-ci : « Enfants couchés sur un tertre de gazon à la lisière d'un bois qui se détache sur un ciel orageux, dans la manière de Buysclaël. » Il s'agit là du Tertre si précieusement travaillé. « On l'a vu souvent », écrivait aussi Le Carpentier, son biographe en 1821, <( imiter Buysdaël et d'autres peintres de cette école, à tromper. » Le même écrivain disait encore que Fragonard avait cherché à deviner le secret de Rembrandt pour « l'entente de l'effet et du clair-obscur ».

Tout cela amène à supposer un séjour de l'artiste en Hollande pour y étudier ses maîtres peintres sur place. Les

SA VIE ET SON OEUVRE

preuves de ce voyage se retrouvent d'ailleurs dans nombre de peintures et de dessins , ainsi dans la curieuse étude du Moulin à Vent de Hollande, se détachant avec ses colorations rouges sur un ciel gris, qui figurait à la vente de Beurnonville. Cette esquisse, où il fait penser à la fois à Peter de Hooghe et à Van der Meer de Delft, ces deux réalistes du xvue siècle, n'a pu être faite que d'après nature sur les bords de la Meuse ou de l'Escaut. Autre preuve péremptoire : les deux dessins de sa main qui passèrent à la vente du peintre Gros en 1778, la Garde de Nuit et le Repas de la Garde bourgeoise, et qui furent exécutés forcément devant les œuvres de Rembrandt et de Van der Helst, alors comme aujourd'hui à Amsterdam l.

William Burgcr, bon juge pour tout ce qui touche de près ou de loin à l'École hollandaise, avait noté ces ressemblances à propos de certains paysages recueillis par Walfcrdin. L Abreuvoir et la Rentrée des Troupeaux, aux moutons dévalant d'éboulis crayeux, le faisaient songer à Wynants ; la Pêche aux Ecrivisses et le Troupeau qui s'abreuve lui rappelaient la manière de Ruysdaël. Et devant ce petit tableau représentant Trois Arbres à la silhouette sombre se détachant sur un ciel gris laiteux, ne pourrait-on pas prononcer le grand nom d'Hobbéma.

Fragonard, au tempérament fougueux cependant, est alors recueilli devant la nature. Il se pénètre des qualités de sobriété des paysagistes du Nord, et cherche à reproduire la solidité de leurs masses de verdure, l'allure précise et vraie de leurs animaux, la légèreté de leurs ciels nuageux, enlin essaie de les égaler dans le fini de leur exécution.

1. — Ces deux dessins furent vendus, la Garde de Nuit, 4o0 livres, et le Repas de la Garde bourgeoise, 53o livres.

Mêmes remarques pour t Approche de /'Orage ou le Char Embourbé de la collection Lacaze, au ciel fouetté, aux moutons en désordre , un vrai Benedetto qui aurait vu l'École anglaise. Et puisque nous sommes amené à trouver partout des parentés dans l'œuvre, il faut constater (Charles Blanc l'avait remarqué avant nous), comme un pressentiment de cette dernière École chez l'artiste. Ainsi il y a du Constable dans ce paysage de la Diligence qui passe sur la route cahoteuse au pied du manoir féodal s'enlevant en clair sur un ciel menaçant, et la belle aquarelle du Temps Orageux, première pensée du tableau, fait murmurer les grands noms d'Old Crôme et de Gainsborough.

Que dire de toutes ces ressemblances frappantes, criantes pour ainsi dire, signalées ici sans intention de déprécier l'artiste, sinon qu'elles témoignent d'une remarquable faculté d'assimilation? Sans doute, une originalité complète eût été préférable. Comme Sébastien Bourdon, ce Protée de la peinture, Fragonard eut la faculté rare de s'approprier la manière de certains maîtres, mais il est juste aussi de reconnaître que les Hollandais ont communiqué au peintre français une conscience dans le rendu qu'il n'avait pas auparavant. S'ils lui ont donné le goût du vrai, il n'y a que demi-mal. Au surplus, la variété est préférable à la fatigante uniformité de la manière; seulement dans l'espèce, ce que Fragonard gagne ainsi en œuvres curieuses, ne le perd-il pas en véritable originalité?

D'ailleurs pourquoi récriminer? A certaines colorations, à la touche des animaux, aux silhouettes des personnages, ne retrouve-t-on pas toujours le spirituel Frago, quand même il semble le plus éloigné de lui-même, et s'il déroute parfois l'attribution, des détails délicats révèlent aux initiés leur auteur.

SA VIE ET SON OEUVRE

Sa facilité, Fragonard l'a prouvée en abordant tous les genres avec une égale aisance : l'histoire, le paysage ou le tableau de genre. Suivant l'occasion, il fait encore une miniature ou un portrait. 11 est vrai que son tempérament l'emporte quand il a une tête à peindre : sa fougue naturelle ne lui laisse pas le temps de la creuser, mais nul ne sait comme lui ébaucher une ressemblance ou tracer une tête d'enfant sur la feuille d'ivoire. Ses miniatures représentent presque toujours des fillettes ou des garçons à la mine éveillée, à la place d'yeux des escarboucles et ces teints clairs et fouettés qui font penser à la réduction d'un portrait de Greuze.

il est curieux de mettre en parallèle deux artistes également bien doués, dont les miniatures restent comme des types parfaits du genre : Hall, le peintre minuscule des élégances féminines, minutieux interprète du moindre détail du costume, grand noueur de rubans, affectionnant les vêtements aux couleurs volontiers indécises et changeantes, vaporeux dans les cheveux, flou dans les traits du visage, mais s'inspirant toujours de la nature, et ne la perdant pas des yeux.

L'autre, Fragonard, visiblement à l'étroit dans ces petits cadres, faisant large comme inconsciemment, rendant la vivacité de l'enfance par l'esprit de la touche et l'ampleur du pinceau. Petits chefs-d'œuvre, sans nom le plus souvent, car ce sont des têtes de fantaisie : Jeune Garçon blond à Collerette et Veste bleue ou Petite Fille une Fleur au Corsa<jey et c'est tout comme indication; quant à la signature, elle est dans la touche.

Écoutons des juges compétents comparer les travaux des deux artistes : « Placez à côté toutes les miniatures du temps, elles pâliront, elles noirciront, elles laisseront voir le peiné de

leur travail, leur petitesse, leur minceur. Les plus brillantes, les plus fraîches, les plus libres, celles qui auront le mieux échappé à la sécheresse du métier, paraîtront des miniatures et rien que des miniatures, même celles de Hall aujourd'hui si chères, ces petites peintures égayées, vivifiées avec leurs badinages et leur pétillement si fin, leurs aiguillures de gouache, vous les verrez, malgré la science et l'esprit du travail, s'effacer devant un Fragonard. Ses petites figures se violacent, il est froid, il est menu, on ne voit plus en lui qu'un homme habile, spirituel à coups d'épingles, mais le rayonnement de la peau, l'éblouissement du teint, la lumière de la vie sur un visage, de cette vie blanche de l'enfance, pleine d'une santé d'innocence et comme baignée encore du lait qui l'a nourrie, Fragonard seul atteint cela dans ses miniatures. »

Au brillant de cette appréciation si juste vous aurez reconnu les Goncourt; mais il est nécessaire de mettre en regard ce que dit de Fragonard miniaturiste, Frédéric Villot, qui place Hall1 au-dessus de tous ses rivaux. Il devait s'y connaître, car on prétend qu'il a fait beaucoup de miniatures dans le goût de ses deux artistes de prédilection :

« Fragonard s'est montré plein de grâce et de verve, mais dans ses délicieuses improvisations, jamais il n'a pensé à la nature, à lutter avec les difficultés de la ressemblance. Sa fantaisie seule le guide; elle lui fait trouver au bout du pinceau des touches et des tons d'une grande fraîcheur du plus piquant effet. Finir lui est impossible. Poursuivre un but, effacer, revenir sur un endroit pour approcher davantage du modèle, lui ferait perdre ses qualités; aussi ne le tente-t-il pas. Son

1. — ■ Hall (Pierre-Adolphe), miniaturiste, né à Stockholm en 1736, mort à Liège le 15 mai 1793.

L'ouvrage fort bien fait de M. Frédéric Villot sur Halln'aété tiré qu'à 120 exemplaires. Paris, Jouausf, 1 867, in-8°.

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