‹ Horace et l'empereur Auguste ou observations qui peuvent servir de complement aux commentaires sur Horace; Par Eusebe SalverteChapitre 1 sur 6 · Horace et l'empereur Auguste ou observations qui peuvent servir de complement aux commentaires sur Horace; Par Eusebe Salverte · texte numérisé non relu

Horace et l'empereur Auguste ou observations qui peuvent servir de complement aux commentaires sur Horace; Par Eusebe Salverte

Chea DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, Imp.-Libraires , rue \ St.-Louis , qo. 46 , au Marais.

VWVMAAVM

M DCCC xxm

HORACE

ET

O n accueille avec peu d’estime un ouvrage de commande : on sent trop que la vérité et la justice n ont pas besoin de défenseurs par ordre. La prévention conçue contre l’ouvrage est plus forte encore contre l’auteur qui trahit la cause de son pays, la cause du genre humain, sans avoir pour excuse l’entraînement de l’opinion ou l’aveuglement de l’esprit de parti. Cependant un ouvrage de commande révèle la politique , les craintes, les vues prochaines ou éloignées des hommes puissans qui l’ont dicté; il donne, en ce sens, la clé de l’histoire : il fkut donc le lire. Et nous le lirons

6 , , HORA^Ç

sans même y chercher cette clé, si l’auteur est un Salluste , un Horace ou un Virgile : nous avons cessé d’apercevoir le sceau flétrissant du maître ; le mérite de l’écrivain a fait publier ion but.

Que les deux E pitres de Salluste h César aient été écrites sous la dictée de César ou conformément h ses inspirations, c’est ce qu’il est facile d’établir *.

Ce qu’avait fait César, Auguste devait le tenter, surtout quand la fortune lui offrait, pour instruuiens, Horace et Virgile.

Déjà quelques écrivaius ont, sous ce rapport, excusé Virgile ou prononcé sa condamnation ; nous ne parlerons donc de l’auteur de i’fruéide que dans les conjonctures où l’adroit Octave s'efforça d’imprimer à ses deux poètes la même direction , et où l’esprit des compositions de l’un fait ressortir l’intention qui a guidé l’autre. C’est Horace dont nous nous proposons de suivre la

■ Epürts de Sat/usle à César, traduites par Eusèbe Salarie; iu-18, Paris, au vi, pages a- 6.

marche dans les services variés qu’il a rendus à l’oppresseur de son pays.

En soumettant h un examen sévère ses immortels ouvrages, loin d e moi l’idée de diminuer l’admiration due au grand poète , ou de flétrir un caractère cher h tous les amis des lettres! Mais, dans un tems où la patrie n’est plus un vain nom, où tout homme qui sait exprimer sa pensée doit se proposer pour but premier de cette expression l’intérêt général, il est utile de montrer, par un grand exemple , quelle influence peut faire prendre h la littérature sur la politique un homme puissant et habile, et jusqu’où la séduction qu’il exerce peut conduire l’être le moins fait pour y succomber. Et qui sait si la contemplation de ce tableau ne brisera pas, dans quelque main libre encore, la plume qu’un entraînement irréfléchi

allait rendre servile , une fois , servile pour

toujours ?

TE

S’i l s’était rencontré pendant deux siècles une succession d'usurpateurs semblables h Auguste , le

HORACE

mot de liberté subsisterait peut-être sur la terre ; l'idée attachée h ce mot serait perdue depuis longteins. Nul homme n’a été doué si éminemment des talens propres k asservir les hommes. Ses qualités, ses défauts, ses vices, et ce qui même, dans son caractère , semblait contradictoire , la pusillanimité du guerrier jointe k l’inflexibilité du politique, tout lui servit pour saisir et conserver l’empire du monde.

A peine sorti de l’adolescence , quand il se présenta pour recueillir la succession et venger la mort de son père adoptif, la hardiesse franche de sa démarche lui concilia, au milieu d’un peuple fier et généreux , la bienveillance universelle. Antoine avait succédé k César dans la tyrannie, en froissant tous les partis ; Octave s’éleva contre lui, et vit d’abord tous les vœux réunis en sa laveur. Les hommes d’état les plus profonds pensèrent eux-mêmes qu’une telle rivalité pouvait devenir salutaire k la république ; ils ne se seraient point trompés si ce jeune homme , cet enfant 1

1 Voyez ci-après §. vi.

ET L’EMPEREUR AUGUSTE. g

eût été capable d’une maladresse ou d’un remords.

L’opinion qui d’abord accueillit Octave, explique comment ensuite il put avancer si loin dans la carrière du vice et de la cruauté , sans se trouver soudain en butte à l’horreur publique : les souvenirs du passé et l’espoir de l’avenir couvrent long-tems d’un voile officieux les maux et les crimes du présent.

Le voile cependant se déchirait; tout avait montre à nu le tyran ; rien n’avait fait présager le grand prince. Indignés par l’atrocité , révoltés par le scandale, les Romains murmuraient : le bruit des cloges vint couvrir les murmures ; Horace et Virgile firent entendre leurs chants, destinés à porter une louange mensongère dans la postérité la plus reculée. N’en était-ce point assez pour Octave , aussi long-tems que subsistait son imprudent antagoniste? Quelque dégradés que fussent les Romains, tout valait mieux à leur gré que d’avoir pour maître Antoine, l’époux, le jouet, l’esclave d’une reine étrangère... La victoire d’Actium leur en ôta la crainte.

lü

HORACE

Resté seul au poste dont Sylla était descendu, et d’où César était tombé, Octave put mesurer l’abîme ouvert sous ses pieds. Le jour promis par lui-même était arrivé; vengé des meurtriers de son pcre et vainqueur de ses rivaux, il avait juré de rétablir la république; la voix du peuple, la voix même de ses soldats lui rappelait son serment. On assure qu’il fut un moment tenté de s’y montrer fidèle ' : pour le croire , il n’est besoin de lui supposer ni inconstance ni générosité, mais la conscience de sa position véritable.

Nul ressentiment en effet, nulle jalousie ne tempérait plus l’horreur due à ses crimes : la haine s’accroissait au contraire de toute la défaveur qui s’attache à une élévation injuste. Indulgente au vaincu , inflexible au vainqueur, l’opinion publique lui attribuait sans distinction tous les forfaits

■ Dion. Cass. — Xiphilin. in Augusl . — Sueton.in August. §. a8. L'ennui d’une longue maladie inspira une seconde fois à Octave la même résolation : dans l’une et l’autre conjoncture il s'arrêta , craignant de n’être plus en sAreié si les lois reprenaient leur empire.

ET l’eMPERÈU» AUGUSTE. ,1 1

qui lui avaient servi de degrë&quand il moulait k la souveraine puissance. Sévère pour l’hamiue, déjà elle grondait menaçante contre l’usurpateur. Les esprits avaient été subjugués; les cœurs n’étaient point soumis. La mémpine des défenseurs de la liberté vivait; elle grandissait k mesure qu’on vo yait disparaître les derniers restes de la liberté. Les deux poètes d’Octave, Virgile et Horace, ne firent que céder au torrent , quand l’un précipita dans le Tartarc les traîtres qui vendent leur patrie à un tyran, et font et défont les lois au gré du scélérat heureux qui les aeluste ' ; quand l’antre , dans une ode adressée à Auguste lui-même , rappela, comme uu des plus beaux sujets que pût célébrer sa lyre, la mort héroïque de Caton 3 ;

* n Vendidit hic auro patriara , dominant que patentera » Imposait ; leges fixit prctioatque re&xiL »

(AEneid. lib VI. ver*. 6a t -62a,)

Suivant Servius , on (aidait l'application de ces vers à Curion qui , pour 27,000 grands sesterces , avait vendit Rome à César.

* «au Catonis

>» Mobile iethuuj. »

( Uoüat. Od. lib. I. od. xti. ver*. 35-36.)

HORACE

quand il peignit tout dans l’univers courbé sous la domination de César, tout , hors l’ame inflexible de Caton

Derrière Octave , tous les souvenirs glorieux , tous les noms chers h la nation, appartenant aux jours delà république; autour de lui, des hommes dont quelques-uns avaient applaudi à l’abdication de Sylla, presque tous au meurtre de César; des hommes fatigués de troubles et de guerres civiles , mais ulcérés par les proscriptions, les spoliations et la perte de leurs anciennes grandeurs; devant lui, une génération qui, née de pères libres , s’élevait sujette ; de jeunes patriciens qui devaient échanger, contre la servitude des cours, la souveraineté de leurs aïeux. Octave parlait quelquefois de patrie ; si l’autel de la patrie avait pu se relever, il savait quelle victime y eût été immolée la première. A défaut de remords, cette certitude troublait ses nuits, j’aime h le

« Et cuncU terra ram subat ta ,

» Praeter atrocem animum Catonis «*.

( H or AT • Od. Hb. II. od. i. Ter*. )

et l’empereur auguste. i3

croire , et causait les insomnies dont souvent on l’entendit se plaindre

Pour apaiser ses contemporains , pour briller dans la postérité qu’un ambitieux ne perd jamais de vue, c’était peu d’unir aux artifices d’un usurpateur rusé les bienfaits d’un gouvernant habile ; il fallait mettre en œuvre des écrivains dont le talent supérieur parlât plus haut que les plus justes regrets ; des écrivains capables d’ étouffer le souvenir du passé sous les éloges du présent, et d’environner d’un tel éclat la route trompeuse de l’avenir, qu’il devint impossible d’en apercevoir l’issue. Tout le monde sentait la nécessité de réorganiser la machine politique ; mais c’était au profit du gouvernant , et non des gouvernés , qu’Octave prétendait consommer cette œuvre importante ; ses écrivains devaient fasciner les yeux de la multitude , et lui faire agréer des chaînes comme les gages de la tranquillité et de la félicité publiques.

1 Sucton. in August. §. 78. — Mucrol. SatwnaL lib. II. cap. 4.

HORACE

Deux hommes brillaient h la tète des auteurs célèbres que ce siècle devait léguer à la postérité.

Dépouillé de sou modeste héritage, h- l’époque où les triumvirs distribuèrent pour la première fois à leurs satellites les biens des citoyens, Virgile sut intéresser à son infortune des hommes

puissans qui cultivaient eux-mêmes l’art qui le devait immortaliser. Averti par eux, Octave semble avoir senti de bonne heure le prix des éloges de Virgile; dans le rival de Théocrite, il semble avoir deviné le rival d'Hésiode- et d’Homère. Cependant, au génie du grand poète, Virgile ne joignait pas l’esprit du courtisan. C’est avec beaucoup de vraisemblance que, dans un portrait anonyme tracé par Horace 1 , on a reconnu \ ir-

« minus aptus acutis

u Naribus horum hominum , ridcri possit , etc. • •

» at est bonus , ut melior vir

» Non alius quisquam. . . . at ingenium ingens

>» Inculto latet hoc sub corpore

(HORAT. Sermon, lib I. saljr. III. vers. 29-30-31-3*.)

et l’empereur auguste. i5

gile ; loné avec enthousiasme pour son génie et son caractère , il est peint comme exposé souvent , par la simplicité de ses manières, aux railleries des intrigans de la cour. Une anecdote , où son biographe le montre poursuivi devant Auguste par la risée d’un bouffon ', vient à Fappui de cette conjecture; un fait la confirme. Dans Fcglogue où il rendait grâce à Octave pour la restitution de ses biens , et où il le représentait comme le dieu consolateur des malheureux dépouillés par lui, Virgile peignit les horreurs de la catastrophe dont il était victime; avec des couleurs si vives, qu’il offensa le tyran même à qui il voulait plaire ». Le défimt d’adresse était grave. Dans le début de la guerre civile, environné de soldats dont la cupidité avait été éveillée et non assouvie par une première distribution de terres , Octave prévoyait que plus d’une fois il serait dans

' « Erat Augusto fanuliaris Phiiislus quidam , etc. » ( Virgilii Maronis Vita , ad finem . }

* Servius in arrsum 7 1 , Eclog. I. « Hic làesit Virgilius Octavianum Augustum , etc. »

l6 HORACE

le cas d’employer une ressource que les beaux vers de Y irgile vouaient h l’exécration du présent et de la postérité. Il est juste de dire qu’il ne fit point éprouver au poète son ressentiment. Mais il ne se méprit point aux soins qu’il devait désormais lui confier. Virgile fut destiné à porter dans les siècles k venir les éloges de l’usurpateur, bien plus qu’k préparer dans le présent le triomphe de ses menées politiques.

Génie moins élevé peut-être, mais plus souple, puisqu’il réunit sans peine la finesse et la simplicité familière de la satyre et de l’épître, la sublimité de l’ode héroïque , les grâces de l’ode amoureuse et la gaîté de l’ode bachique , Horace , par la variété de ses poésies , et même par leur étendue bornée qui les faisait aisément devenir populaires , semblait mieux appelé k servir d’interprète k Octave. Son caractère n’y répugnait pas invinciblement; ses passions l’y exposaient; sa position l’y entraîna.

Y c d un affranchi , le père d'ilorace avait

amassé une fortune assez considérable pour pouvoir donner une éducation soignée k son fils. Le désir de se perfectionner dans l’étude des lettres et de la philosophie retint celui-ci k Athènes, tant que dura la domination de César. Après le meurtre du dictateur, une nouvelle carrière s’ouvrit pour Horace. Plein des idées de liberté et de justice , si naturelles k la jeunesse ornée des dons de l’esprit et de ceux de l’instruction, il courut se ranger soiis les drapeaux de Brutus 1 ; âgé de moins de vingt-cinq ans, il était parvenu au grade de tribun militaire et au commandement d'une légion.

Un ouvrage de sa jeunesse, que termine une allusion très-dure au meurtre de César a , prouve qu’a cette époque les sentimeus du tribun ne différaient pas de ceux de son général.

* V oyez ci-après, note A, un extrait de la Vie d'Horace, écrite par Suétone , et la remarque I.

a « Per magnos , Brute , tleos te

v Oro, qui rcges eonsueris tollere , cur non »» Huuc rcgena jugulas ? Opcrum hpe, mihi crede, tuorum ot. *>' ( Sermon, lib. I. #atyr. VU. )

Après deux années perdues pour la cause publique, par la faute que commirent Brutus et Cassius en attendant en Asie , puis en Epire , la guerre qu’ils auraient dû porter d’abord en Italie , la bataille de Philippes vint décider le sort de Rome. A la première journée, le corps d’armée où combattait Horace défit les troupes d’Octave , s’empara de son camp , pilla sa tente , et l’eût pris lui-même si, doicile aux conseils d’un ami dont un songe prophétique avait éveillé la sollicitude , le fils de César 1 ne sc fût , pendant la bataille , tenu ailleurs qu’à son poste. A la seconde journée , la fortune se déclara pour les tyrans; l’armée de la république fut dispersée; Horace partagea la déroute générale. Dégagé de son serment militaire par la mort de Brutus, il abandonna une cause désespérée, et obtint la permission de rentrer en Italie.

La pauvreté l’y attendait; l’héritage paternel

Sueton. tn Aug. §. i3. et §. gi. — Plularch. in Anlon. §. ai... . in BiuU §. £ 7 .

lui * avait été ravi tout eutier. L’acquisition qu’il fit d’un office de Scribe questorial a n’.ofl'rait pas à son ambition une carrière brûlante; ses talens poétiques vinrent k son secours, lis le lièrent d’abord avec Virgile; Virgile le fit connaître k Varius; l’un et l'autre le présentèrent k Mæcénas. Après une attente de neiif mois, Mæcénas admit Horace au nombre de ses amis 3 4 .

A une époque où la guerre contre les Daces 4 intéressait vivement la curiosité des Romains, Horace vivait depuis près de Luit ans 5 dans l’intimité de Mæcénas. La guerre contre les Daces

1 « inopemque paterni

» Et Uns et fundi , paupertas impulit audax » Ut versos facerem ».

(Horat. J Epist. lîb. IL epist. n, ▼. 5i-53.)

* * Voyei la note A.

3 Horat. 5>rniow.lîb. I. satyr. vi. v. 5£-6i.

4 « Nom quid de Dacis audisti? »

( Sermon lib. II. satyr. fl. vers. 53.)

4 « Septimos octavo proptor jam fugeril annus,

» Ex quo Maecenas me coepit habere suorum » In numéro. » {Ibid vers. 4°~4 1 2 -)

HORACE

date de l’année qui suivit la bataille d’Actium 'y la douzième depuis la chute de la république : la liaison d’Horace et de Mæcénas commença donc trois ans après la bataille de Philippes. Cet intervalle de tems ne paraîtra pas trop long, si on se rappelle que Virgile, celui qui le premier parla d’Horace à Mæcénas , ne connut lui-même ce ministre qu’assez tard et après 1 aventure que rappelle la neuvième églogue ; c est pour cela que dans les Bucoliques , dont la composition lui coûta trois années * , il n’a pas nommé une seule fois le protecteur k qui depuis il dédia les Géorgiques.

Un ami de Mæcénas ne pouvait échapper aux regards d’Octave. Celui-ci distingua bientôt Horace ; il apprécia son esprit; il admira ses vers; il pressentit leur immortalité ; il voulut se 1 at-

• Dion. Cass. lib. Ll.— F lorus. lib. IV. cap. ia. Trente ans avant J.-C.

* « Bucolica triennio pcrftcU.... Deinàe Géorgien in ho- » norem MaecenaÜs edidit , quum sibi vix dum noto opem t*- » lisset adoersus Claudii veterani militis viotenliam , etc. » (P. Virgil. Maçon. Vita.)

ET l’empereur AUGUSTE. 21

tacher et en faire son secrétaire intime. Horace n’accepta point des fers dont l’éclat ne lui dérobait pas la pesanteur. Octave lui pardonna un relus, et ne cessa point de lui donner des témoignages d’affection. Dans les fragmens de ses lettres, que rapporte Suétone, on voit le prince occupé de s’attacher le poète beaucoup plus que le poète ne parait le désirer.

Horace avait combattu dans l’armée de Brutus. Loin de répudier un souvenir dont Fempereur pouvait s’offenser, tantôt il compare h l’envie que soulève contre lui son intimilé avec Mæcénas, l’envie que lui avait jadis méritée l’honneur de commander une légion romaine 1 ; et tantôt il rappelle à un ami que mille fois , sous les drapeaux de Brutus, ils ont ensemble affronté la mort a . S’ils ont fui tous deux loin du champ fatal de Philippes, ce ne fut que quand la valeur

1 HûRAT. Sermon, lib. I. satyr. VI. vers. 45-4^-

« O saepe raecum tempus in ultimuro x Deiluctc , Bnito militiac duec. *•

( Od . lib. Iï od. Vil. vers. i-a. )

HORACE

même eut succombé , quand les plus braves eurent mordu la terre sanglante 1 Pas un mot du

vainqueur. Ailleurs il se borne à dire que, jeune encore et sans expérience, le flot des guerres civiles le jeta dans un parti trop" faible pour résister h l’héritier de César a . Le nom' de Brutus se rencontre plusieurs fois dans ses écrits; jamais il n’est accompagné des épithètes outrageantes que plus tard on ne manquait pa£ de lui prodiguer*.

Envisagé sous ce point de vue, le caractère d’Horace a une grande noblesse. Doué de passions vives et de goûts dispendieux quç ne combattait pas une austérité stoïcienne , qui n’aurait cru qu’on le verrait, à tout prix, chercher dans la faveur une source intarissable d’or et de jouissances. C’est au contraire dans une douce médio-

« Quum frarta virtiu el min aces » Turpe solum tetigere mrnto. - (Horat 0 , 1 . lib. II. od. vu. vers. 11.-13.)

Horat. Epi si. lib. II. episL II. vers. 4.7-49.

3 ■■ Latmnes rtparnndas quae nunc vorabula imponuntur. » (Tacit. Annal, lib. IV. cap. 3o.)

et l’empereur AUGUSTE.

crité qu’il trouve le bonheur. Inaccessible a la soif des richesses et content de modestes bienfeits, il a assez, il ne veut point davantage; il le dit h Mæcénas, il le dit à tous les lecteurs de ses vers; cette morale respire dans ses écrits; elle guida sa vie entière.

L’amitié constante qui l’unit h Virgile les honore tous deux; que de haines auraient pu germer entre ces deux hommes supérieurs , et rivaux à la cour et au Parnasse! »

Dans l’intimité de Mæcénas, Horace se montre sous un jour aussi favorable.

Un homme doué de beaucoup d’esprit, mais dont le Commentaire sur les poésies d’Horace * n’a point, ce semble, entièrement répondu h l’opinion qu’en avait fait concevoir d'avance le suffrage de ses amis; Galiani assure que Mæcénas fut chargé par Auguste du ministère des affaires

* Le Commentaire de Galiani rient d’être imprimé dans la nouvelle traduction des Œuvres d’Horace , publiée par MM. Campenon et Desprez ; a vol. in- 8 °. , Paris 1833.

*4 HORACE

étrangères j ce qui n’est pas improbable; et il ajoute, ce qui le paraîtra un peu davantage, qn’Horace était nn de ses commis Galiani , sans doute, n’entend point parler de l’oflicc de Scribe qnestorial , dont les fonctions n’avaient rien de <

commun avec la diplomatie , et qu’Horace possédait avant de connaître Mæccnas : on n'achète point d’ailleurs un emploi de commis qui suppose une confiance personnelle , et qui reste toujours révocable. Chaîne pour chaîne enfin, Horace n’eût-il pas préféré , a une place obscure dans les bureaux, l’état honorable et lucratif de secrétaire intime de l’empereur ? Aussi Suétone ne parletril pas de cette place prétendue ; Horace n’en fait nulle part mention ; Horace , pour qui elle eût été un si pesant esclavage , l’aurait-il oubliée dans le tableau qu’il a tracé , à deux reprises 1 , des

* Galiani y Commentaire sur l’ode xxvi du liv. 1 (ode xxm de U traduction); et sur l’ode xt du liv. II ( ode X de la traduction.)

* IlORAT. Sermon, lib. II. satyr. VI. vers. ao-3<). — EpisU lib. 11. epist. il. vers. 65-8o.

F T l’e M P E R F U R AtGtSTK.

embarras et des contrariétés qui le tiennent assaillir, aussitôt que du repos de la campagne il rentre dans le tumulte de la 'ville ? Suivons Horace dans les détails de sa vie , quand il séjourne Rome : « Je vais sans suite , dit- il ; j’erre où bon » me semble... En me mettant au lit, je n’y porte « point le souci d’avoir h en sortir le lendemain » de grand matin.... Je reste couché jusqu’à dix » heures ; puis je me promène , ou je me livre h » la lecture , ou j’écris pour amuser mon loisir » silencieux — Après un modosté repas , je reste » chez moi à ne rien faire *.... » Voilh des habitudes d’oisivetc et d'indépendance peu compatibles avec l’assiduité qu’on exige d’un employé : h qui Horace en adresse-t-il la description, en vantant le bonheur qu’il y trouve ? A Mæcénas , au ministre dont Galiani veut qu’il fut le commis ; mais dont Horace lui -meme se dit l’ami, le

■ Horat. Sermon. Ub. 1. satyr. VI. vers. iio-i3o. — Dans cette citation et dans toutes celles que je ferai, je ne prétends que reproduire les principales idées , et non pas donner une traduction rigoureusement exacte.

Vf:

ttr

36 HORACE

commensal , et non le protégé ou le subordonné.

Cette discussion n’est pas superflue ; elle nous servira bientôt à réfuter les motifs que Galiani assigne à la conduite d’Horace, dans une des conjonctures où elle fut visiblement dictée par la politique d’Auguste; et ici, du moins, elle efface ce que l’hypothèse de Galiani met de subalterne et de rampant dans les rapports du poète avec le ministre.

Horace épouse; il est vrai, les afleclions et les ressentimcns de son ami. Il célèbre les charmes de Lycimnia 1 ; l’éclat pur de ses beaux yeux , la douce mélodie de ses chants, la grâce qu’elle déploie quand, dans les jours consacrés h Diane, elle se mêle aux danses et aux jeux des vierges brillantes de fraîcheur: il vante surtout l’amour ■

• Horat. Od. lib. II. od. xil. vers. i3-a8 Lycimnia,

et non Licinia , ainsi qu’on lit ce nom dans quelques éditions, jmisqu alors le seconde syllabe serait brève , comme dans le vers : Reclius vives, Licini, etc. Od. lib. II. od. X.

JV*.

ET l’eMPEREUA AUGUSTE.

fidèle , inviolable , dont elle paie l’amour de

M**cénas Si, comine je le conjecture , Ljcimnia

n’est point une maitres^p vulgaire, mais Terentia elle-même *, l’épouse se'duisante avec laqneQe et sans laquelle Mæcënas ne pouvait vivre, et qu’ait- f. guste passa pour lui avoir enviée »; si l’ode d’Ho- ÿrace, a signalé un de ces éclairs de bonheur , un de ces raccommodemens si fréquens et si courts , '

pendant lesquels Famotxreux époux n’aurait pas échangé contre tous les trésors de l’univers un

*•- 1 °. Le titre de domina donné à Ljcimnia (v. i3.), ne * convenait qu’à une femme mariée et d'un rang élevé; 3°. ce n’est qu'une femme mariée dont on dit qu’il ne lui messied pas de se mêler aux danses des vierges; 3°. une court! sa noe , une affranchie n’aurait pas osé paraître à des danses célébrées aux fêtes de Diane ; 4*- moins encore le poète y introduirait-il une femme mariée , maîtresse de Mæcënas : ce rapprochement aurait présenté l’idée d'une profanation ; 5*. ou remarquera même le choix dn nom fictif de Ljcimnia ; sans déranger b mesure du vers , on peut y substituer Terentia, — Relativement à Mæcénas et à Terentia, voyez Sénèque , de Prooid. , cap. 3, et episL. u(.

1 Dion. Cass.... — Xiphilin. in August.

l8 HORACE

cheveu de l’objet aimé 1 ; que de délicatesse dans le dernier tableau! Les inégalités d’huincur, les alternatives d’injuste bouderie et de tendresse passionnée qui enivraient et désolaient Mæcénas, ne paraissent plus , grâce au poète , que les doux caprices de l’amour ».

La satire du Festin 3 fut composée , je crois , pour venger Mæcénas d’une soirée ennuyeuse.

L’impertinent qui attache une importance grave aux détails d’un repas bon ou mauvais, appelle sans doute sur lui le fouet de la satire. Mais si son récit n’eût été qu’une fiction, le poète auraitil osé y faire figurer comme acteurs Vanius et Mæcénas? S’il a peint, au contraire, une scène qui s’était passée presque sous ses yeux , cela

1 Horat. Od. lib. II. od. xvil. vers.

•* Ibid. ibid. vers. 2S-28.

« Vante un baiser cueilli sur les lèvres d'iris,

» Qui mollement résiste, et, par an doux caprice, •• Quelquefois le refuse afin qu'nn le ravisse. » (Boileau, Art poétique , chant nr.)

3 Horat. Sermon . lib. II. satvr. vin.

et l’empereur auguste. âp

nous explique la vigueur de cette pièce , dont le

fond a pourtant si peu d’intérêt; et comment

Horace s’est borné a ce fond , au lieu d’y cher-

cher, comme Régnier et Boileau ses imitateurs, ün canevas et un cadre pour les diverses inspirations de la muse satirique.

Un protégé , un subalterne eût fait tout cela ; il aurait égalé et même surpassé la prodigalité d’Horace dans les louanges qu’il donne à Mæcénas; mais un protégé n’eût pas refusé son encens h un homme placé au-dessus de Mæcénas. Dans la sixième ode du premier livre , Horace répond au désir manifesté par Agrippa d’avoir, pour chantre de ses exploits , le lyrique romain. Agrippa , le guerrier par qui régnait Octave ; son ministre déjà, et bientôt son gendre; Agrippa qui semblait destiné à succéder au suprême pouvoir ! Horace enveloppe un refus de louanges adroites, mais c’est un refus ; mais sa lyre , à laquelle il permet quelquefois de s’élever jusqu’à Auguste, ne doit ensuite résonner que pour l’amitié.

Point d’amitié sans liberté ï Ami véritable , et non pas obséquieux client , Horace conserva

HORACE

toujours sa liberté près de Mæcénas. Les bienfaits , les faveurs veulent de la mesure , des ménagemens, et l’ou oblige moins qu’on n’offense quand l’obligeance devient importune ou maladroite * : voilà ce qu’il ne craint pas de faire sentir au ministre qui, sous Auguste, partageait avec Agrippa la vice-royauté du monde romain. Quels auteurs aujourd’hui oseraient, envers des puissans du second ou du troisième ordre, prendre une fois le ton d’égalité que conserva toujours Horace.

Une amitié si vraie dura jusqu’au tombeau.

Mæcénas expirant écrit à Auguste : « Souvenez- » vous d’Horace comme de moi-même. » Horace meurt dans la même année que son ami , et ses cendres sont placées près du tombeau de Mæcénas.

Comment une liaison si estimable conduisit-

• Horat. Epist. lib. I. epUt. vu. vers. i5-aü.

' LJTgïïfëcTT

et l’empereur auguste. 3i

elle. Horace à des complaisances peu dignes.de 'lflftg. j£ ;

Un ami de Brutus tout en détestant l’usurpation de César, refusa de concourir à y mettre un terme : Les hommes, disait-il, ne méritaient point qu’on se sacrifiât pour eux. L’aspect des guerres civiles inspira sans doute un sentiment pareil au ' . poète , que son génie satyrique ne portait pas è voir avec indulgence les défauts de l’espèce humaine. Depuis la bataille de Philippes, la guerre civile avait perdu toute importance nationale. Enrôlés sous des drapeau^; divers dont aucun n’est celui de la justice , çt précipités dans un combat de brigands que divise l’avidité quand il faut partager la proie , les Romains paraissent aux yeux d’Horace des insensés, des coupables qu’entraîne à leur perte une fatalité inévitable a . * Nulle part il ne voit un parti qui l’intéresse : il n’y a plus de patrie pour lui ; et la seule résolu-

1 STATILIUS. — Plutarch. in Brut. §. i3.

* Horat. Od. lib. V. od. vu.

HORACE

lion qui lui semble dictée par les dieux est celle de l'uir sans retour Rome acharnée h sa propre

séductions, celle de la raison en contradiction apparente avec le devoir, l’homme honnête , l’ami estimable se trouva un citoyen indifférent , trèsdisposé dès-lors h devenir un sujet docile , et bientôt un coopérateur- dévoué. Une telle disposition , comment refuser de la prouver a Mæcênas qui était son ami ; puis , it Octave , dont il acceptait les bienfaits? Pour suivre , dans scs progrès, l’influence que l’un et l’autre exerça sur le talent d’Horace, il importe de fixer l’époque où elle commença.

Le voyage a Brindes, dont Horace nous a laissé une relation versifiée®, ne doit pas être rapporté h l’année où le traité de Brindes suspendit les différends d’Antoine et d’Octavc 3 : il est bien

perte Égaré ainsi par la plus dangereuse des

• Horat. O il. lib. V. od. xvi.

* Horat. Sermon, lib. I. satvr. v.

’ Quarante ans avant Jésus-Christ.

bt b’empereur auguste. 33 vrai qu’Horace y met en scène les deux auteurs de ce traité, Cocccius et Mæcénas, et qu’il parle ,

de l'importance et du but pacifique de leur mission; mais deux ans après la bataille dePhilippes, Horace n’aurait point, comme il le fait ici, parlé familièrement de Mæcénas k qui il n’avait pas encore été présenté. Il s’agissait alors de la conclusion d’un nouvel accord que ménagèrent ces deux personnages habitués à réconcilier des amis désunis 1 : l’expression d’Horace prouve que déjà Mæcénas et Coccéius s’étaient appliqués à rétablir la concorde entre l’amant de Cléopâtre et le frère d’Octavie. Ce fut probablement la négociation qui amena le traité de Tarente, 36 ans avant Jésus-Christ.

Pendant cette année et la suivante , Mæcénas fut chargé du gouvernement de l’Italie entière ; le tems et une connaissance approfondie avaient changé en amitié intime la bienveillance que

« magnis missi de rebas uterqae

*» I«flgatî , avertos solili compoAere aroicos. *•

34 HORACE

Mæcénas avait d’abord conçue pour Horace, ^est-ce point alors qu’une lyre qui n'avait encore célébré que Bacchus et F Amour, ou égayé des charmes de la poésie les préceptes de la raison, commença k répéter les inspirations secrètes du ministre d’Octave ? * i< < m;

Sousl’emblème d’un vaisseau privé de sesagrès, et qu’il invite à ne point se livrer de nouveau aux caprices des ondes * , Horace , dit Quintilien a , peint la situation orageuse de la répttr büque, et détourne les Romains de se replonger dans les troubles civils. La difficulté d’assigner k cette exhortation une date opportune , et les défauts d’une allégorie peu claire et trop prolongée, portent un commentateur estimable * k rejeter cette explication. Suivant lui , Horace adressait

’ -’i.. 4 i .JÎ-» /* ' . M U I', - j •) J

• Horat. Od. lib. I. od. Xiv.

• Quintilian. lib. VIII.

1 Tanneguy Lefèvre, père de la célèbre M”'. Dacier. Voyet l'édition d’Horace qu il a publiée , Q. Horatü Fia/ ci Opéra, Salmurii, 1671 , in-ia, pag. 3oo-3o6.

réellement ses vers au navire qui , après l’avoir débarqué sur les côtes de l’Italie, reportait vers la Grèce ses amis moins heureux à qui l’accès de la patrie était encore interdit. Quoi! il les eût exhortés à rester opiniâtrement dans le port 1 d’où les éloignaient le glaive et la proscription? Quelle dérision eût été plus absurde et plus cruelle ?

Depuis le traité de Tarente, Sextus Pompée avait repris les armes : il mettait en avant le nom de son père et le nom de la république. Et quoique sa conduite eût prouvé qu’il ne serait pas un tyran plus scrupuleux qu’Antoine ou Octave, le nom de la république et le nom du grand Pompée conservaientsur les esprits un ascendant immense. Consternés de cet ascendant 2 , plus encore que des désastres qui avaient ruiné la flotte d’Octave, les partisans du triumvir eurent besoin que Mæ-

1 « heu ! quid agis ? Fortiter occupa

» Portum ! »

* Appian. de Bell. Civ. lib. V. « Maecenas Romam mis- » sus propter i onslematus ob rumdum ubulilam ex Cl ni mi s cite vium magni Pompeii memoriam. «

36 HORACE

cénas fut envoyé à Rome pour les rassurer. Et

long-tems après, courbés sous le joug du maître* * les Romains accablèrent encore de témoignages d’horreur le meurtrier de Sextus, et le contraignirent h sortir ignominieusement d’un spectacle dont , comme magistrat , il avait fait tous les frais t f

Lorsqu’ils confondaient ainsi, avec le souvenir de la liberté , le souvenir d’un chef qui ne l’avait défendue que dans l’espoir de l’opprimer; lorsqu’ils paraissaient tous prêts 'a se confier de nouveau aux orages des guerres civiles; que l’ami du gouverneur de l’Italie ait peint en beaux vers h ses concitoyens, et leur faiblesse et l’inutilité de leurs efforts ; que , pour ne pas heurter de front des esprits passionnés, il ait caché sa pensée sous le voile d’une allégorie soutenue, mais transparente, et dont les détails présentaient sans doute aux contemporains des allusions sensibles, mais perdues pour nous sansretour; qu’en cela il secondât

et l’empereur auguste. 37

les intentions et servit les désirs de Mæcénas ; oserons-nous reprocher au poète ses prudens conseils, quand il ne faisait que détourner les Romains de combattrefollement pour le choix des tyrans.

Libre naguère, le coursier une fois a obéi au frein : le frein ne s’éloignera plus de sa bouche; il n’échappera plus à la main du cavalier

Marin consommé , brave soldat , politique ha- *

bile, Menas avait soutenu par plus d’une victoire

le parti chancelant de Sextus; et moins personnel que les patriciens dont le jeune ambitieux était environné, il le détourna long-tems de signer l’insidieux traité de Misène- Mais les patriciens s’indignaient de combattre sous Y affranchi de Pompée ; abreuvé de dégoûts , Ménas passa dans le camp d’Octave, et par-la décida la chute du parti qu’il abandonnait. De grandes récompenses payèrent sa défection; après les avoir reçues, Ménas s’en montra digne. Plus heOreuxquc quel-

« Non eqaitem dorso, non froenum depulit are. » (Horat. Epist. lib. I. episl. x. vers« 3 ë. )

38 HORACE

ques-uns de ses imitateurs, il lava l'infamie de sa trahison en expirant les armes à la main , sous les drapeaux de son pays.

Un court intervalle sépara de sa mort le commencement de sa faveur auprès d’Octave. Cette faveur fut-elle assez grande pour que Mæcénas en prit de l’ombrage? Octave voulut-il consoler les reste du parti de Pompée , en laissant voir l'homme qui en avait préparé la ruine, immolé • sur l’autel de l’opinion publique , à l’instant où lui-même l’admettait à sa table? A l’un ou l’autre motif, à tous les deux peut-être, {'attribue l’ode safyrique qu’Horace composa contre Menas La violence des invectives n’y est rachetée par aucune beauté. Le poète reproche à Menas l’injure du hasard, sa naissance et son esclavage. ; il lui reproche d’être sorti des entraves et des supplices servi! s pour monter au grade de tribun de légion ; lui , Horace , petit-fils d’un esclave , et parvenu au même honneur, sans avoir, comme — .

’ Hokat. Od. ML. V. od. iv.

Menas , justifié son élévation par des victoires !

Un si étrange oubli de soi-même ne pouvait , de la part d’Horace , se rencontrer que dans un ouvrage de commande. 11 le sentit ; et rougissant de celte pièce , il ne l’inséra point dans les quatre livres d’odes publiés pendant sa vie. Elle figure parmi les Epodes, recueil posthume , compilé par ces hommes qui ne veulent perdre aucun des ouvrages échappés à un auteur célèbre.

Le seul trait remarquable dans l’ode contre t .• . Menas , rappelle la tentative que fit Sextus pour soulever les esclaves en Italie *. L’effroi que Spartacus avait inspiré vivait encore dans la mémoire,

et le projet de Fimiter pouvait rendre Sextus

odieux h une population toute disposée d'ailleurs

h le seconder de ses vœux. Aussi . trois ans après

la mort de Sextus , Horace s’acharne-t-il encore

à le peindre , préparant à ses concitoyens le s fers

qu’il a détachés des mains d’esclaves infidèles 2 . *

‘ Hohat. Od. lib. V. od. iv. vers. 19.

1 Hohat. Od. lih. V. od. ix. vm. 9 et 10.

40 HORACE

Après trois ans , la faveur populaire était donc restée fidèle à la mémoire du fils de Pompce!

L’ode où Horace a renouvelé cette accusation , est particulièrement dirigée contre Antoine. En abaissant les aigles romaines devant une reine , devant une étrangère qui , dans des sermens publics, osait attester l'asservissement prochain du Capitole * *, Antoine avait abjuré la patrie ; il avait ôté à la guerre civile ce caractère national qui . , % mêle toujours du deuil a la victoire, quel que soit le parti qui succombe. Peu importe qu’ici Horace ait obéi aux volontés d’Octave : le patriotisme le .plus austère l’approuve quand il verse l’ignominie sur des Romains assez vils pour unir leurs drapeaux aux drapeaux de l’étranger, et marcher en armes contre leurs concitoyens. *

La même approbation est due k l’ode où Horace chante la victoire d’Actium et la défaite de la reine étrangère et le goût applaudit au poète

• Histoire romaine , par Crévier» tome XVI , page 4a.

* Horàt. Od. lib. I. od. xxxvn.

Et l'empereur AUGUSTE. 4 1

qui , loin de chercher à rabaisser les vaincus , peint en traits sublimes le courage inflexible de Cléopâtre , et n’en relève que mieux la gloire de .son vainqueur.

Élevé si haut par le sort , un homme comme Octave pouvait exiger des écrivains bien des complaisances dont il serait injuste de faire à ceux-ci un reproche. Si nous en citons un.exemple, c’est qu’il prouve que, dans les plus petites choses, Octave ne négligeait pas ce qui pouvait influer sur l'opinion publique.

Les Romains usaient souvent du mot puer , enfant , pour désigner même des hommes faits , mais encore éloignés de la vieillesse : Horace et Virgile cependant ne s’en servent point en parlant d’Octave, lorsqu’il était à peine dans son sixième lustre 1 Pour colorer sa trahison après

« Tempore quo juvenis Parthis horrendus, etc. »

(Horat. Sermon, lib. 11. satyT. V. vers. 6a.)

« Hic ilium vidi juvenem. »

( Virgil. Bucolic . eclog. I. vers. 43.)

la bataille de Modène , et sa réconciliation subite avec Antoine , Octave allégua que quelques sénateurs l’avait traite d 'enfant 1 ; calomnie manifeste : ce fat Antoine , au contraire , qui , dans une lettre officielle , affecta d’employer cette expression J , que Cicéron releva de la manière la plus honorable pour Octave. Octave fit rendre un sénatus-consulte pour défendre qu’on lui appliquât jamais une désignation qui rappelait trop bien son insigne fausseté 3 ; "Virgile et Horace s’y étaient probablement conformés d’avance.

Mais le teins était venu où la politique d’Octave devait demander aux écrivains dévoués des sacrifices plus importans.

Parmi les souvenirs terribles dont son nom supportait le poids , quelques-uns furent abandonnés au tems, seule puissance capable d’en

’ « CaJumnialus , quodalüst puerum jactassent. » ( Suelon , Caes. Au g. §. i a. )

* Ciceh. Philippic. XIII. cap. n.

3 Servius in Virgil. orlog. I. vers. 43.

Digitïzêfl

assoupir la vivacité. Tel était celui des proscriptions. Octave cherchait bien h insinuer qu’il était resté étranger aux cruautés du triumvirat ; et ses assertions , dès qu’il fut le maitre , ne rencontrèrent pas de contradiction ; mais elles n’obtinrent pas plus de croyance : les poètes ne durent point en parler.

Moins encore parlèrent-ils de Cicéron : son nom déchirait l’ame d’Octave. Sept lustres aprèsles proscriptions , les petits-fils d’Ofctave se cachaient de lui pour lire les ouvrages du plus grand écrivain de Rome.

Mais la spoliation des citoyens dont il avait distribué les terres h ses soldats , était une plaie que le tems aigrissait au lieu de la cicatriser. Depuis le funeste exemple donné par Sylla , les soldats des usurpateurs , tout en renversant le droit de propriété et le droit de cité, prétendaient devenir citoyens et propriétaires. Octave leur avait plus d’une fois accordé ce prix de leurs crimes. Et quoique le mécontentement général , excité par les spoliations, eût fourni à L. Antonius le prétexte et les moyens de commencer la

44 HORACE

guerre civile ; quoique le désespoir eut ep suite réuni un grand nombre de citoyens sous les drapeaux -de Tiberius Nero , père du trop fameux Tibère quoique l’emploi de cette ressource excitât tant d’horreur, que ceux mêmes qui en avaient été les instrumens n’osaient la défendre , et que la voix publique la reprochait encore h Octave quarante ans plus tard, après qu’il eut cessé de vivre a , l’heureux vainqueur d’Actium dut y recourir une dernière fois, et pour satisfaire les vétérans révoltés, et pour s’assurer à jamais ' la propriété de son armée et la domination de l’Italie.

On se figure l’inquiétude de chaque père de famille , incertain si la foudre tombera sur lui ou l’épargnera.... L’ami de Mæcénas, devenu le courtisan d’Octave , peint cette anxiété terrible comme un bruit de ville , aliment de la curiosité

* Vell. Patehcul. lib. II.

* Tacit. Ann. lib. I. cap. 10.... « Divûiones agrorum ne ipsis quidem qui ftcerinl laudatas u

ee l’empereur \uguste. 45

oisive : il se fait demander , par un nouvelliste importun , si la distribution des terres aura lieu en Italie ou en Sicile 1 ; précisément comme on eût demandé en France , il y a cinquante ans , si la cour ferait un voyage à Compiègne ou à Fontainebleau.

Exercée ainsi au moment même où chacun s’attendait h voir renaître le règne de la justice , la nouvelle spoliation produisit des impressions si profondes, qu’Horace crut devoir les combattre avec plus d’adresse et une indifférence moins révoltante. Dans une satyre admirable a , où il peint le bonheur de l’homme qui sait se contenter de peu, Horace met en scène Ofellus, sage rustique, véritable philosophe sans le savoir, que , dit-il ,

1 « militibiu promisse Triquetra

» Praedia Caeiar an ut Itala tellure daturus ? «

( Sermon . lib. II. tatjr. VI. ver». 55-56.)

Cette satyre fut composée dans l’année qui suivit la bataille d’Actium , comme le prouve le vers 53, où il est question de b guerre contre les Daces.

• Horat. Sermon . lib. 11. satyr. U. r

il a vu jadis propriétaire ; devenu maintenant , par l’effet des distributions de terres , fermier de son propre héritage , Ofellus affirme à ses enfans qu’il n’en est ni moins opulent, ni moins heureux, et que son infortune prétendue n’a aucune réalité.

On s’attend peu h rencontrer , dans un poème de Virgile , le pendant du tableau d’Horace.

Qu’ est-ce pourtant que. le vieillard que , sous les murs de Tarente , Virgile 1 aussi a vu ; tant les deux poètes craignent ici qu’on ne les accuse de mettre en scène un personnage chimérique! Bien plus pauvre que ses voisins, cet autre Ofellus se trouvait plus riche qu’eux tous, grâce à son industrie et h sa frugalité ; et la noblesse de son ame égalait sa fortune à la fortune des rois. À son patrimoine de quelques arpens, le poète donne une épithète remarquable , relicti ». Servius l’in-

' Géorgie, lib. IV. vers. 12S-146.

• • • • *» eu» pauca relicti

» Juger» ruris erant » ( vers. 116-127 .)

Seivius.... « relicti.... deserti atque contempii. »

terprète comme désignant un terrain stérile ; elle ne peut indiquer , suivant moi , que la portion laissée au vieillard , en le dépouillant du reste de sa propriété. J’appuie mon explication de l’autorité de Servius lui-même , qui deux fois emploie ce mot pour désigner la portion de leurs terres laissée par grâce aux citoyens de Mantoue '. Ma conjecture , si elle est juste , offre une grande preuve du désir qu’avait Octave d’atténuer dans l’opinion publique l’horreur de tant de spoliations répétées ; puisque Virgile 3 , victime de

1 « Quod Mantuanis , per iniquitatem Alpheni Vari qui » agros divisil , praeter pahistria nil relictum sit... Quum jus- » sus tria milita passas a muro in diversa relioquere. » ( Servius in Eclog. IX. vers. 9. )

* On voit, par les vers qui terminent les Géorgiques , que ce poème fut achevé pendant le voyage d’Octave en Orient; c’est-à-dire , dans l’année qui suivit b dernière distribution de terres. Rien n’empêche d’ailleurs que les vers cités, aussi bien que ceux qui rappellent le menrtre de César, n’aient été ajoutés postérieurement. Plus tard encore, cinq ans après la bataille d’Actium, Virgile , sur un ordre d’Auguste, changea

4^ HORACE » J

la plus célèbre de toutes, dut immoler, pour le servir, les sentimens et les regrets qu’il avait reproduits avec tant d’énergie dans sa première églogue.

tu. r Ui:

ït -JiNWt lîTft * *\ I

, -iî é ;î.. isfiyjt al

Un souci non moins pressant tourmentait le

vainqueur d’Antoine,

Trois lustres à peine le séparaient du meurtre de César ; de César qui avait couvert son usur-* pation de l’éclat d’une gloire immense; de César qui ne versa point de sang après la victoire. Quel sort le menaçait, lui, guerrier faible et vainqueur féroce? Il s’entourait d’une garde choisie;

il n’entrait au sénat que muni d’une cuirasse et d’une épée ; les sénateurs même ne l’approchaient point qu’ils ne fussent d’abord visités et fouillés '; et il tremblait encore. 11 s’adressa h l’opinion; il

entièrement la seconde moitié du quatrième chant de son

poème. ^ ; *

• Sucton. in August. §. 35. .* .

WjL

et l’empereur auguste. 49

voulut que le meurtre de César fut regardé comme un crime envers Rome et envers les dieux. Virgile et Horace vont le peindre de ces couleurs.

Après l’énumération des signes qui annoncent à l’agriculteur un changement de tems , tels que les divers cris des oiseaux , et même les champignons qui se forment sur la mèche d’une lampe à l’approche de la pluie ; après l’énumération des phénomènes par lesquels l’aspect de la lune et du soleil peuvent fournir des indications analogues 1 , Virgile , dans son essor poétique , accorde à l’astre du jour la faculté de découvrir les

complots prêts il éclore Et soudain , il montre

le soleil se voilant aprèsla mort de César, et refusant le jour à la terre ensanglantée ; il montre les prodiges menaçons, éclatant de toutes parts pour annoncer h Rome le courroux des dieux. Si d’abord la magnificence de ce tableau séduit et entraîne le lecteur le plus accoutumé à la pureté et

■ Géorgie, lib. I. vers. 466-488.

à la sagesse des traditions de Virgile , la réflexion force bientôt a y reconnaître une véritable pièce de rapport. Rien , en effet, ne le lie à ce qui précède ; il n’y est plus question de présages d’aucune sorte : s’il fallait donner ce nom aux signes prétendus de la colère des dieux, ils auraient donc présagé à Rome les proscriptions et tous les crimes d’Octave Cette intention eût fait hon-

neur au poète ; on regrette de ne pouvoir pas la lui supposer.

Si, en déplorant le meurtre de César, Virgile avait suivi l’inspiration de son cœur et non pas celle d'un maître, il aurait profité, dans le sixième livre de l’Énéide , d’une occasion où de tels sentiinens trouvaient naturellement leur place. Eu peignant le tartarc , il y aurait précipité , sous le fouet des furies, les Romains qui avaient puni l’usurpation du dictateur. 11 y met , au contraire , ceux qui, à prix d’or, l’avaient favorisée ‘.Lorsque

1 Le vers Vendidll hic auro patriam , etc., flétrissait b trahison de Curion. Quant aux vers Gia et 6i3 :

et l’empereur auguste. 5l

Enée voit , au bord du Létlié , se presser ses futurs descendons, lorsqu’à ses yeux se présente l’ombre qui sera le grand César , le poète tonnet-il contre ses assassins? déplore-t-il sa mort avec cette énergie touchante qui, bientôt après , nous attendrit sur la fin prématurée du jeune Marcellus? Non. Organe de l’opinion publique, Virgile, par la bouche d’Enée, exhorte César à déposer les armes plutôt que de s’cn servir pour déchirer le sein de la patrie

Entré dans la même carrière, Horace y déploya

« ijiiique arma se cuti

>» Impia , nec veriti dominorum fallere dextras. »

Servins montre qa’on «’est trompé quand on a voulu y voir la condamnation du parti républicain. César ni Octave n’ayant jamais pris le titre de dominus , c'eût été les insulter que de leur faire l’application de ces vers. Auguste ne voulut jamais être appelé dominus (Sueton.in August. §. 53) ; Tibère même repoussa avec indignation ceux qui voulaient lui donner ce titre , encore odieux aux Romains. ( Tarit. Annal . lib. II. cap. 7 .

* AEneid. üb. VI. vers. 833-835.

plus d’adresse : une ode 1 est consacrée à peindre comme s’ils frappaient encore ses regards , les signes du céleste courroux qui épouvantèrent Rome après la mort de César. Le poète s’adresse ensuite ii Auguste , comme au seul chef capable de mettre un terme aux maux de la patrie, et de tourner contre les Partlies le fer que les Romains dirigent encore sur leurs concitoyens.

En plaçant cette ode en tête de son recueil (l’ode à Mæcénas n’est qu’une dédicace ), Horace a voulu insinuer qu’elle avait été composée peu de tems après la mort de César; mais nous savons qu’h cette époque le poète quittait Athènes pour porter les armes contre Octave , dans le camp de Rrutus.

Taneguy Lefèvre observe ’ qu’elle est nécessairement postérieure au sixième consulat d’Octave , pendant la durée duquel l’usurpateur reçut le titre de père de la patrie 3 , honorablement

• Hobvt. Od. lib. I. od. it.

* Q. HoR.vr. F l.AC. Optra, etc., pag. 2gi-ag5.

« Hic «mes dici patkk atqur PRIKCBPS. » (ver* *. 5o.)

et l’empereur auguste. 53

rappelé dans les vers d’Horace. Sa conjecture est plausible ; elle nous rapproche d’une époque remarquable, celle où Cornélius Gallus bit condamné pour une conspiration probablement imaginaire Auguste ordonna ; et Virgile lit disparaître du quatrième chant des Géorgiques l’éloge de cet infortuné. L’opinion publique se montra moins docile : le principal délateur de Gallus devint un objet d’exécration ; les uns se détournaient de lui comme d’un monstre dont le souffle seul peut donner la mort ; les autres , pour se mettre h l’abri de ses accusations, prenaient acte en forme et devant témoins, qu’ils n’étaient pas connus de lui 3 . Une horreur si fortement prononcée dut alarmer un tyran qui , ainsi que tous les tyrans , voulait , qu’en fait de conspiration , le soupçon le plus vague fut reçu comme une preuve certaine. Pour mettre la vie du monarque sous la garantie des idées superstitieuses , il put

■ Vingt-six ans avant J.-C.

* Dio CasS. — Xiphitin. in August.

HORACE

alors dicter l’ode d’Horace, et les vers sur la mort de César intercalés par Virgile dans le premier ehant des Géorgiques.

Galiani tranche plus simplement la question ' ; l’ode , suivant lui , fut composée presque aussitôt après la bataille de Philippes. Nous avons vu des girouettes politiques assez mobiles pour tourner avec une. pareille promptitude ; mais Horace n’eat pas un tort si honteux. L’ode est adressée k Octave , chef de l’état : Octave était loin encore de jouer ce rôle brillant l’an de Rome 710 ou 71 1 ; il n’était ni prince , ni père de la patrie. Les légions d’Antoine occupaient alors l’Orient : k lui seul appartenait donc le soin de venger Rome de l’insolence des Partîtes ; son lieutenant Ventidius l’entreprit avec succès , mais s’arrêta craignant de trop réussir; Antoine y échoua honteusement. C’était flatter délicatement Octave , devenu le seul maître de l’empire , que de le montrer comme réservé par le ciel a l’honneur de consommer la vengeance nationale; c’était réunir en sa faveur

' Galiani, Commentaire sur l’ode II du livre 1.

et l’empereur auguste. 55

les vœux de tous les partis , tous sensibles à la honte de la défaite de Crassus.

Peu d’années après 1 , Auguste vit Phraates lui remettre volontairement les prisonniers et les aigles, trophées de cette mémorable défaite, dont n’avaient pu jusque-là obtenir la restitution , ni la renommée de César, ni les menaces d’Antoine , ni les victoires de Ventidius. Dans une ode magnifique a ‘, Horace se rendit alors l’interprète de la joie universelle. Si, dans quelque passage, il y obéit encore à l’inspiration du maître, ce fut peut-être en peignant des couleurs les plus fortes l’ignominie des captifs romains qui , chez leurs vainqueurs , avaient perdu le souvenir de la patrie et contracté des unions étrangères. Auguste probablement les en punit avec rigueur : Horace justifie d’avance sa sévérité ; mais par des principes tout patriotiques qu’il met dans la bouche de Régulus, l’un des héros de la république.

' Vingt ans avant J.-C.

* Horat. Od. lib. III. od. v.

HORACE

La république.! Que ce noiri importunait Auguste! Forcé de le conserver, de se servir meme de son prestige , que les souvenirs qui en étaient inséparables devaient l’effrayer! Pour le satisfaire, l’adulation aurait dû aller jusqu’à flétrir les victimes de la cause sainte de la liberté. Mais là subsistait , encore insurmontable , la barrière de l’opinion ; et le mépris aurait accablé un auteur capable d’insulter aux mânes des derniers des Romains . Ovide même, qui écrivit bien plus tard, et qui eut le loisir de goûter à Tonies les faveurs du tyran qu’il a divinisé , l’adulateur Ovide, dans ses Métamorphoses ', raconte la mort de César, et n’ose en attaquer les auteurs. Si , dans les Fastes 3 , il fait un pas de plus, c’est seulement pour montrer Octave ne cherchant, dans la guerre „ civile, qu’une juste et pieuse vengeance.

■ Ovid. Metamorphot . lib. XV. vers. 74.S-84.7- 1 Ovid. Fait. lib. 111 . vers. 797 710.

Dans les écrits d’Horace, nous l’avons déjà remarqué , rien ne flétrit la cause pour laquelle il avait eu l’honneur de combattre. 11 n’a attaqué qu’un seul des meurtriers de César , Cassius de Parme , et uniquement sous le rapport littéraire. Il blâme l’abondance vicieuse de ce poète ; il rappelle que , suivant le bruit public , la masse de ses écrits avait suffi pour construire son bûcher 1 .

Cinq ans après s'être retiré des discordes civiles , Cassius de Parme fut égorgé de sang froid, par l’ordre d’Octave a . Cestla plaisanterie féroce de quelqu'un de ses assassins qu’Horace répète et consacre. Un oubli si peu généreux du respect dû au malheur, est-il excusé du moins par le désir pressant de venger le goût outragé? Pion; car Horace proposait le même Cassius de Parme comme un modèle digne d’être surpassé, à Tibulle , k son ami , au juge le plus véridique de ses écrits 3 , au

* Horat. Set mon. lib. I. satyr. x. vers. 6o-64-

* L'année qui suivit la bata Ile d’Actium.

.... « Dostrorura scrmouum candide judex . .

» Scribere quod Caut Parmensis opuscula vjucat. » (Horat. JSpist, lîb. I. epiit. iv.)

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