‹ Horace et l'empereur Auguste ou observations qui peuvent servir de complement aux commentaires sur Horace; Par Eusebe SalverteChapitre 6 sur 6 · SUR LA VIE DHORACE · texte numérisé non relu

SUR LA VIE DHORACE

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SuÉTONE avait composé la Biographie des poêles latins, aussi bien que celle des professeurs d'éloquence ( rhc/orcs ) , cl des professeurs de littérature ( grammatlci ). Son livre Je f’/V/s Poclamm est perdu : nous avons seulement une Vie d' Horace qui porte le nom de Suétone. L'authenticité en est établie par la conformité du style avec celui de scs autres ouvrages, et par le témoignage d'un ancien schoüastc d’Horace, qui la cite comme écrite par Suétone. En voici l'extrait, dont nous avons écarté les détails inutiles, et ceux qui , pour être bien compris , exigeraient une discussion étendue :

u Q. floratius Flaccus naquit à Venousc son père était fds d’un affranchi.... A la bataille de Philippes , Horace servait comme tribun militaire dans l’armée de M. Bru tus. Après la défaite de son parti (1), il obtint sa grâce, et acquit à Itome un office d n Scribe yuesloriul (II). Accueilli avec laveur par

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Mæcenas, et bientôt après par Auguste, il occupa dans l'ami-

lié de l’un et de l’autre un rang distingué. Des vers de Mæcénas attestent combien il chérissait Horace ; mais il le prouva mieux, encore dans la lettre qu’à ses derniers momens il écrivit à Auguste : g Souoenei-vous d'Horace, lui dit-il , comme » de moi-même. »

» Auguste offrit à Horace la place de son secrétaire intime ■< Autrefois , écrivait-il à Moecénas , je trouvais du tems pouf » correspondre avec mes amis. Infirme aujourd’hui , et sur- » chargé d'occupations , je vous prie de m’amener notre cher » Horace; je veux que, de votre commensal , il devienne le » mien , et qu’il me soulage en écrivant une partie de mes » lettres , etc. »

» Horace refusa : Auguste n’en fut point offensé, et ne cessa point de lui donner des témoignages de son amitié. On en trouve la preuve dans scs lettres : « Prenez donc , lui écri- » vait-il , plus d’assurance dans votre crédit auprès de moi. » Agissez comme si vous étiez mon commensal ( convictor ) s » vous en avez le droit. J’ai toujours désiré que celte liaison » intime existât entre nous; votre santé seule s’y est oppo- » sée. » Et dans une autre lettre : « Vous pourrez appreudre » de notre ami Septimius quel souvenir je vous conserve; » il m’a entendu parler de vous. Et quoique vous ayez or- » gucilleusement rejeté mon amitié , je ne me pique point , » moi , de vous rendre dédains pour dédains. »

» Deux fois Auguste enrichit Horace de ses libéralités. Il

estimait tellement le génie de ce poète , et il était si persuadé que ses vers passeraient à la postérité , qu’il lui commanda nonsenlement de composer V Hymne des jeux séculaires ( Carmen saeculare), mais aussi de célébrer les victoires de Tibère et de Drusus. C’est à celte occasion qu’Horaçe fit paraître un quatrième livré d'Odcs , long-tcms après 1a publication des trois premiers.

» Après avoir lu quelques-unes de scs satyres (Sermon es), Auguste se plaignit de oc qu’elles ne lui étaient point adressées : « Saches , écrivit-il à Horace , que je suis courroucé » contre vous ; pourquoi ne converses-vous pas de préférence » avec moi , dans la plupart de vos satyres? Craignes-vous u que , dans la postérité, ce ne vous soit un titre d infamie ,

« si vous paraisses avoir été lié d’amitié avec moi? »

» Horace adressa en conséquence a l’empereur la première épUre du livre second : Quum toi sustineas , etc....

u Horace vivait de préférence dans ses maisons de campagne de Sabine et de Tibur (111). On montre encore à Tibur , près du petit bois , la maison qui lui a appartenu.... 11 mourut sous le consulat de C. Marcius Censorinus et de C. Asiuius Gallus. Il avait, de vive voix, déclaré Auguste suu héritier, les progrès de b maladie ne lui permettant pas de faire un testament en forme. Scs restes furent inhumés i l’extrémité des Esquilies , près du tombeau de Mæcénas. »

A la Biographie attribuée à Suétone était jointe , dans un manuscrit ancien , une Notice que J. Bond a publiée dans son

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édition des Œtwrrs d'Horace ; en voici l'extrait : « Fils d un affranchi, le père de Q. Horatius Flaccus l'envoya, dès son enfance, àRomepoury suivre son éducation ; mais il ne pouvait l’y entretenir qu'avec une étroite parcimonie: le génie d’Horace triompha des obstacles que lui opposait la fortune bornée de son père. Adolescent, il s'attacha à Brulus, et servit sous lui en qualité de tribun militaire. Il tomba entre les mains d’Auguste hmg-iems après-, et, grâce à l'intercession de Msecénas , il fut non-seulement épargné , mais admis clans l’intimité d’Auguste, etc. (IV). *

i5o remarques.

REMARQUES

II on ace s'attacha à Rrutus dos I instant où celui-ci , forcé de quitter Rome, vint, en qualité de préteur, gouverner l Asie ci y organiser son armée. Il dut prendre part aux noml'reuv combats qui remplirent l'intervalle de cette époque à la bataille de Pbilippes. Sans doute, il s'y comporta en homme de coeur; puisque avant Page de vingt-cinq ans il était parvenu au grade de tribun militaire. À Rome et dans d'autres pays , ou a vu conférer des grades supérieurs à des jeunes gens sans mérite comme sans expérience; mais dans aucun pays, et à Rome moins qu'ai Heurs , île tels passe-droits n’ont été faits en faveur d'hommes d une naissance obscure. Dans l’armée de Rrutus , le dernier refuge des partisans de Pompée et du sénat, Horace, plébéien, fils d’un affranchi , dut avoir plus d un noble pour compétiteur : s'il obtint la préférence, on peut croire qu'il l'avait méritée.

Des écrivains modernes l'ont néanmoins taxé de lâcheté

tué

1 ild

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REMARQUES. ' l5l

comme ayant fui après la perte de la bataille de Philippe*. C’est lui qui nous l'apprend ■ , et même lui seul. Aucun auteur ancien n’a relevé cette circonstance : il ne parait pas que les nombreux ennemis d’Horace s’en soient prévalus pour l'insulter; car Suétone en aurait sûrement parlé, lai qui ne nous fait pas grâce d’une raillerie grossière qu’attira à Horace la profession exercée autrefois par son père *.

Si on invoque contre Horace son propre témoignage t ne serait-il pas juste d’observer aussi que , quelques vers plus haut 1 * 3 , il rappelle A son compagnon d’armes combien souvent ensemble ils ont affronté la mort; et qu’à deux reprises, il parle encore ailleurs des fatigues qu’il a essuyées dans les camps , et des dangers qu’il a courus à Philippes *. Dans des pièces destinées à devenir publiques, un homme déshonoré pour sa pusillanimité oserait-il tenir un pareil langage P Qu’on

1 « Tccum Philippos, cl colerein fugam

» Sfnsi relicta non bene parmula. »

( llORAT. Oit. lib. 11. 0 ( 1 . VIL V. 10-11.)

* « Pâtre... salsamenlario : quum illi quidam in atterra - » tione erprobrasset , quoties ego vidi palrem tuurn brachio se » emungenicm. » {Sue ton. in Vita Horaiii .)

3 Horvt. Od. lib. II. od. vu. vers. i-a.

* Horat. Od. lib. II. od. VI. vers. 7-8. — Od. lib. III. od. iv. vers. 26.

l5a UE St ARQUES.

sc demande au moins pourquoi Horace, qui ne manquait pas plus d'amour-propre que d’esprit, se serait flétri à plaisir par un aven déshonorant ; ou plutôt, puisque son ami avait fai comme lui, pourquoi il lui aurait adressé cet étrange compliment : Nous nous sommes tous les deux conduits en lâches?

Je ne crois pas que dans le lems on ait fait un crime i Horace ou à scs compagnons d'armes , de n'avoir point , à la fin d'une bataille perdue sans ressource , cherché à augmenter inutilement le nombre des prisonniers ou des morts. Mais aussitôt après, Horace abandonna un parti qui lui semblait abattu ; et obtint , des premiers, la permission de rentrer en Italie. C’est ce qu’il exprime dans un vers dont Gaüani a finement développé le sens c’est ce que lui reprochaient sans doute des amis moins prompts que lui à désespérer de la liberté et à implorer la clémence du vainqueur. 11 aurait pu leur répondre que leurs efforts n avaient fait qu’aggraver les maux de la patrie , et que leur plus grand succès se serait borné à mettre à la place d’Octave , Sextus Pompée , chef non moins vicieux et bien moins habile. Mais à l’instant où il s’enivre du bonheur de revoir son frire d'armes, l’homme avec qui tout jadis lui fut commun, dangers, exploits, plai-

1 « UnJe simili primum me ilïmisere Pbillppi , etc. u

(lloRAT. JSpiit. lili. li. epist.II. vers. ) Voyex le Commentaire de (laliani.

REMARQUES

sirs, tout jusqu’à U fuite aux champs de Philippes, Horace ne cherche point à avoir raison contre un ami malheureux : il aime mieux s'accuser d’avoir trop tôt quitté les armes ( relicta non bene parmula ) , et abandonné un parti où son ami combattait encore. Par cet aveu il satisfait son ami ; et en ajoutant qu'aussitôt une divinité tutélaire prit soin de son salut, il évite d’offenser ou plutôt il honore les hommes puissans dont la bienveillance lui avait rouvert l’entrée de l’ilalie.

Les vers d’Horace , dans l’interprétation reçue , révoltent par l’impudent aveu d’une lâcheté; mon interprétation les présente , au contraire , comme dictés par un sentiment plein de délicatesse ; le lecteur, exempt de prévention , choisira la plus vraisemblable. >

« Scriplum quaestorium comparai'!!. » Le mot dont se sert Suétone implique un achat, une acquisition à prix d'argent. Particularité remarquable , et qui fait remonter la vénalité des offices à une date asses ancienne.

Les questeurs avaient la garde de Vacranum, ou trésor public. Ils surveillaient la rentrée des impositions et des tributs qui devaient y être versés; ils ordonnançaient les dépenses de l’état : ils devaient poursuivre les malversations commises dans les recettes ou dans les dépenses. La création de leurs charges datait, dit -on, du tems de Numa ou de Tultus Hoslilius.

J 54 REMARQUES

Ils avaient , sons leurs ordres et soumis à leur juridiction , des scribes questoriaux ou greffiers dn trésor public. On ignore dans quelle circonstance les charges des scribes devinrent vénales. Leurs fonctions étaient à vie, à moins qu'une condamnation ne vînt les frapper ; ils formaient une corporation; Horace est invité par ses collègues les scribes à venir conférer avec eux sur une affaire imprévue et très-importante pour la communauté On sent combien dès-lors les scribes avaient d’avantage sur leurs chefs les questeurs , jeunes magistrats , élus pour une année , et pressés de franchir le premier degré dans la carrière des honneurs. Aussi 1 administration do trésor était-elle vraiment dans les mains des scribes; et pour l’en tirer, pour mettre momentanément un terme aux abus sans nombre dont ils profitaient , il ne fallut pas moins que la fermeté de Caton ’.

Une loi pénale 3 leur interdisait le commerce : on peut en induire qu’il leur était facile de s’entendre avec les percep-

* « Dr rc. commun» srribnc magna atquc nova, te » Orabaut bodic memimsscs, Quinte, rcverti. »

( H OR AT. Sermon. îib. II. satyr. VI. ver*. 36 - 37 .)

* Plutarch. in Colon. §• XIX. et XX.

3 n Scribas quarstorios negotiantes ex consuetudine 9 sed » contra Clodiam legem , venta in praeleritum donaviL... » (Surton. in Vomit. §. IX.)

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tours des douanes, soumis de fait à leur surveillance. L’infraction impunie de cette loi était passée en usage : preuve nouvelle de la puis sauce dont jouissait la corporation.

Le passage «pie j’ai cité nous montre qu’il orace avait conservé son office , à une époque où ses fréquens séjours à la campagne et son amour du repos cl de l’indépendance ne lui permettaient guère de s’en occuper. Serait-il absurde d’assimiler la commuuauté des scribes questoriuux y sous le rapport de l’organisation , à l’ancienne compagnie des secrétaires du roi? Les membres qui remplissaient assidûment les fonctions de leurs charges touchaient la plus grande partie des émolumens; mais il y avait pour tous des privilèges, et une part dans la bourse commune.

Horace possédait deux propriétés rurales : un Salinum et un Tiburtinum ; son biographe l’assure : cependant, du vers 1 4 de l’ode XVII! du second livre,

« Satis beatns unicis Sabinis. »

MM. Campenon et Desprez , auteurs de la Nouvelle traduction des Œuvres d’IIorace , ont conclu 1 que le poète ne possédait qu'une campagne située dans la vallée de Sabine; et que la

* Tome I, pages xxvij-xxxiv.

maison de Tibur, qu’il vante sans cesse , appartenait à Mae* cénas. Mais alors comment expliquer ce vers * :

* Rnmae Tibur amem vcntosus, Tiburo Romain. »

On remarquera ici une inexactitude, au moins apparente.

On peut exagérer le plaisir que l’on goûte en habitant la campagne d'un ami , et les regrets que l’on éprouve quand on s’en trouve éloigné ; mais on n'exprimera point , et moins encore pcindra-t-on comme habituels , les regrets qu'au sein de cette campagne , inspire le séjour de la ville.

Suétone s'exprime d'une manière positive : Horace avait, dans la vallée de Sabine, une terre que cultivaient huit esclaves * , et une maison de campagne à Tibur. En se félicitant de la modération de scs désirs, s'il ne parle que de la première ( unicis Sablais ), c’est que le produit de cette terre formait son principal revenu , tandis que le Tiburtimun était une jouissance de luxe ; ou plus simplement, c’est qu’il n’avait pas encore acquis le Tiburtinum , quand il écrivit l'ode xvm du livre second.

■ Horat. Epist. lib. I. epist. vm. vers. îa.

1 * « accédé* opéra agro nona Sabino. »

, ( IJorat. Sermon, lib, JI. satjr. VII. vers, ultim. )

Horace avait certainement obtenu, presque aussitôt après la bataille de Philîppes , la permission de rentrer en Italie; les mots long-tems après ( post multum tempus ), s'appliquent-ils à l'époque où Mæcénas l’admit au rang de ses amis, et le fit connaître à Auguste ? ou le biographe veut-il dire que , longtems après la bataille de Pbilippes , Horace fut inquiété ou dénoncé à l’empereur comme un des partisans de Brutus ; et qu’il dut à la protection de Mæcénas, non -seulement d’échapper à l’accusation , mais encore d’acquérir l’amitié d’Auguste ? Dans l’un et l’autre cas , l’expression citée confirmerait ce que nous avons dit, §. IV, sur l’époque où commenta la liaison d'Horace avec Mæcénas : trois années , en ce sens, peuvent être appelées un tems assez long.

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