POLYEUCTE, TRAGÉDIE
Sans doute vos Chrétiens qu’on persécute en vain , Ont quelque chose en eux qui surpasse l’humain :
Ils mènent une vie avec tant d’innocence ,
Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance.
Se relever plus forts , plus ils sont abattus.
N’est pas auflî rdïet des communes vertus.
Je les aimai toujours quoi qu’on m’en ait pu dire :
Je n’en vois point mourir que mon cœur n’en soupire; £c peut-être qu’un jour je les connoîtrai mieux. T’approuve cependant que chacun ait scs Dieux .
Qu’il les serve à sa mode et sans peur de la peine...»
Si vous êtes Chrétien, ne craignez plus ma haine ;
Je les aime, Félix, et de leur protecteur Je n’en veux pas en vous faire un persécuteur.
Gardez votre pouvoir , reprenez-en la marque ,
Servez bien votre Dieu , servez notre Monarque :
Je perdrai mon crédit envers sa Majesté ,
Ou vous verrez finir cette sévérité ;
Par cette injuste haine il se fait trop d’outrage.
Félix.
Daigne le Ciel en vous achever son ouvrage ;
Et, pour vous rendre un jour ce que vous méritez ,
Vous inspirer bientôt toutes ses vérités
Nous autres , bénissons notre heureuse aventure » Allons à nos Martyrs donner la sépulture , t
Baiser leurs corps sacrés , les mettre en digne lieu ,
Et faire retentir par>tout le nom de Dieu.
FIN
EXAMEN
DE POLYEUCTE
CiE martyre est rapporté par Surius sur le 9e de Janvier. Polyeuctevivoit en l’année 250, sous l’Empereur Décius. Il étoit Arménien , ami de Ncarque , et gendre de Félix , qui avqit la commission de l’Empereur pour faire exécuter ses Edits contre les Chrétiens. Cet ami l’ayant résolu à se faire Chrétien, il déchira ces Edits qu’on publiolt, arracha les Idoles des mains de ceux qui les portoient sur les autels pour les adorer , les brisa contre terre , résista aux larmes de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur culte , et perdit la vie par l’ordre de son beau-pere , sans autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que ma prêté l’H Istoire , le reste est de mon invention.
Pour donner plus de dignité à l’action , j’ai fait Félix « Gouverneur d’Arménie , et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre l’occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévere de venir en cette Province , sans faire éclater son amour, avant qu’il en eût l’aveu de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos Héros dans une médiocre bonté, où quelques interprètes d’Aristote bornent leur vertu , ne trouveront pas ici leur- compte , puisque celle de Folyeucte va jusqu’à la sainteté , et
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n’a aucun mélange de foiblessc. J’en ai déjà parlé ailleurs ; et , pour confirmer ce que j’en ai dit par quelques autorités, j’ajouterai ici, que Mirturnus, dans son Traité du Pocte, agite cette question : Si la Pas~ sion de Jésus-Christ et les martyres des Saints doivent être exclus du The'atre , à cause qu’ils passent cette médiocre ionté, et résout en ma faveur. Le célébré Heinsius , qui non - seulement a traduit la Poétique de notre philosophe, mais a fait un Traité de la constitution de la Tragédie, selon sa peirséc , nous en a donné une sur le martyre des innocens. L’illustre Grotius a mis sur la Scene la Passion meme de Jésus-Christ , et l’ histoire de Joseph ; et le savant Buchanan a fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de Saint Je.m-Baptiste. C’est sur ces exemples que j’ai hasardé ce Poeme ^ où je me suis donné des licences qu’ils n’ont pas prises y de changer l’histoire en quelque chose, et d’y mêler des épisodes d’invention : aussi m’étoit-il plus permis sur cette matière , qu’à eux sur celle qu’ils ont choisie. Nous ne devons qu’une croyance pieuse, à la vie des Saints , et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le Théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres Histoires *, mais nous devons une Foi chrétienne et indispensable à tout ce qui est dans la Bible , qui ne nous laisse aucune liberté d’y rien changer. J’estime toutefois qu’il ne nous est pas défendu d’y ajouter quelque chose , pourvu qu’il ne détruise rien de ces vérités dictées par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l’ont pas fait dans leurs Foemes} mais aussi ne les ont- ils pas rendus
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assez fournis pour notre Thdatre , et ils ne s*y sont proposé pour exemple que la constitution la plus simple des Anciens. Heinsius a plus osé qu’eux dans celui que j’ai nommé. Les Anges qui bercent l’Enfant Jésus , et l’ombic de Mariamne avec les Furies qui agitent l’cspiit d’Kérode , sont des agrément qu’il n’a pas trouvés dans l’Evangile. Je crois meme qu’on en peut supprimer quelque chose , quand il y a apparence qu’il ne plairoit passur le Thé.itrc , pourvu qu’on ne metts rien en la place ; car alors ce seroit changer l’histoire , ce que le respect que nous devons à l’Ecriture ne permet point. Si javois à y exposer celle de David et de Bcthsabée , je ne décrirois p.as comme il en devint amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine , de peur que l’image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans l’esprit de l’auditeur; mais je me conicntcrois de le peindre avec de l’amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cct amour se seroit emparé de son cœur.
Je reviens à Polycuctc, dont le succès a été très-heureux. Le style n’en est pas si fort , ni si majestueux que celui de Cinna et de Pompée; mais il a quelque chose de plus touchant , et les tendresses de l’amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin « que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. A mon gré, je n’ai point faic de Piece où l’ordre du Théâtre soit plus beau , et rcnchaînemcnt des scenes mieux ménagé. L’unité d’action , et celle de jour et de lieu y ont leur justesse; et les scrupules qui peuvent naître , touchant cesdeujt
EXAMEN
dernières , se dissiperont aisément , pour peu qu*on me veuille prêter cette faveur que l’auditeur nous doit tou» jours , quand l’occasion s’en offre , en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le divertir.
Il est hors de doute que si nous appliquons ce Poème à nos coutumes, le sacrifice se fait trop tôt apres la venue deSévere, et cette précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d’obéir à la réglé. Quand !e Roi envoie ses ordres dans les villes , pour y faire rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d’autres bénédictions qu’il reçoit du Ciel, on ne les exécute pas dès le jour même; mais aussi il faut du tems pour assembler le Clergé , les Magistrats , et les Corps de Ville , et c’est ce qui en fait différer l’exécution. Nos Acteurs n’avoient ici aucunes de ces assemblées à faire..
Il suffisoit de la présence de Sévere et de Félix , et du ministère duGrand*Prctrc; et ainsi nous n’avons eu aucun besoin de remettre ce sacrifice à un autre jour. D’ailleurs, comme Félix craignoit ce Favori, qu’il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien-aise de lui donner le moins d’occasion de tarder qu’il lui étoit possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, i g.tgner son esprit par une prompte complaisance , et montrer tout ensemble une impatience d’obéir aux volontés de l’Empereur.
L’autre scrupule regarde l’unité de lieu , qui est assez exacte, puisque tout se passe dans une salie ou antichambre commune aux appartemens de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée ,
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pour conserver cette unitd au second Acte, en cc que Pauline vient jusques dans cette anti-chambre pour trouver Sdverc, dont elle devroit attendre la visite dan* «on cabinet. A quoi je réponds, qu’elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui ; l’une , pour faire plus d’honneur à un homme dont son pere redoutoit l’indignation , et qu’il lui avoit commandé d’adoutir en sa feveur î l’autre, pour rompre plus aisément la conver- «ation avec lui , en sc retirant dans ce cabinet , s’il ne vouloir pas la quitter à sa priere , et se délivrer pat cette retraite d’un entretien dangereux pour elle; ce qu’elle n’eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son appartement.
Sa confidence avec Stratonice , touchant l’amour qu’elle avoit pour ce Cavalier , me fait faire une réflexion sur le tems qu’elle prend pour cela. Il s’en fait beaucoup sur nos Théâtres , d’affections qui ont déjà duré deux ou trois ans , donc on attend à révéler le secret , justement au jour de l’action qui se i;ppréscntc , et non-seulement sans aucune raison de choisir ce Jour-là plutôt qu’un autre pour le déclarer , mais lors meme que vraisemblablement on s’en est dû ouvrir beaucoup auparavanjj^avec la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le Spectateur, en les faisant apprendre par un des Acteurs à l’autre; mais il faut prendre garde avec soin, que celui à qui on les apprend ait eu lieu de les ignorer Jusques-li , aussi- bien que le Spectateur, et que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui le récite à compte enfin un silence qu’U a gardé si long - tenu.
EXAMEN
L’Infante , dans le Cid, avoue à Léonor l*amour secret qu’elle a pour lui , et l’auroit pu faire un an ou six mois plus tôt. Cléopâtre, dans Pompée, ne prend pas des mesures plus justes avec Charmion. Elle lui conte la passion de César pour elle , et comme
........ Chaque jour ses couriers
Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers.
Cependant , comme il ne paroît personne avec qui elle ait plus d’ouverture de cœur qu’avec cette Charmion , il y a grande apparence que c’étoit elle - même dont cette Reine se servoit pour introduire ces couriers , et qu’ ainsi elle devoir savoir déjà tout ce commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloic marquer quelque raison qui lui eût laissé ignorer jusques - là tout ce qu’elle lui apprend , et de quel autre ministère cette Princesse s’étoit servie pour recevoir ces couriers.
11 n’en va pas de meme ici. Pauline ne s’ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble , et les sujets qu’elle a de s’en alarmer ; et , comme elle n’a fait ce songe que la nuit d’auparavant» et qu’elle ne lui eût jamais ré^lé son secret , sans cette occasion qui l’y oblige , peut dire qu’elle n’a point eu lieu de lui faire cette contidence plus tôt qu’elle t ne l’a faite.
Je n’ai point fait de narration de lamort de Polyeucte, parce que je n’avois personne pour la faire, ni pour l’écouter , que des payens qui ne la pouvoient ni écoU' ter , ni faire , que comme ils avoient fait et écouté celle de Kéarque i ce qui aurqU été une répétition et marque
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de stérilité , rt en outre n’auroit pas répondu à la dignité de l’action princ’palc , qui est terminée par-là. Ainsi j’ai mieux aimé la faire connoître, par un saint empoc-* tement de Pauline que cette mort a convertie , que par un récit qui n’eût point eu de grâce dans une bouche indigne de le foire. Félix son pere se convertit après elle, et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si ordinaires dans les martyres qu’elles ne sortent point de la vraisemblance , parce qu’elles ne sont pas de ces événemens rares et singuliers qu’on ne peut tirer en exemple , et elles servent à remettre le calme dans les esprits de Félix , de Sévere et de Pauline , que sans cela j’aurois bien eu de la peine à retirer du Théâtre dans un état qui rendît la Piece complette , en ne laissant rien à souhaiter à la curiosité de lî Auditeur.
De i.*Imprimerie de la Veuve