‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 44 sur 105 · M 1 LI · texte numérisé non relu

M 1 LI

JFe l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore , Quoique j’aime Cinna , quoique mon cœur l’adore» S’il me veut posséder , Auguste doit périr;

Sa tête est le seul prix dont il peut m’acquérir :

Je lui prescris la loi que mon devoir m’impose,

Fulvie.

Elle a pour la blâmer une trop juste cause.

A Hj

Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulex venger»

Mais, encore une fois, souffrex que je vous die Qu’une si juste ardeur devroit être attiédie.

Auguste chaque jour , a force de bienfaits ,

Semble assex réparer les maux qu’il vous a faits.

Sa faveur envers vous paroît si déclarée.

Que vous êtes chA lui la plus considérée ;

Et de scs courtisans souvefirt les plus heureux Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.

Toute cette faveur ne me rend pas mon perc ;

Et , de quelque façon que l’on me considéré , Abondante en richesse , ou puissante en crédit , ^

Je demeure toujours la fille d’un proscrit.

Xes bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses; D’une main odieuse ils tiennent lieu d’offenses :

Plus nous en prodiguons h qui nous peut haïr ,

Plus d’armes nous donnons à qui nous veut ttaliir.

Il m’en fait chaque jour sans changer mon cout.ngc: v Je suis ce que j’etois, et je puis davantage;

Et, des mêmes présens qu’il verse dans mes mains, J’achete contre lui les esprits des Romains.

Jejrcccvrois de lui la place de livie Comme un moyen plus sûr d’attenter à sa vie :

Pour qui venge son pere il n’est point de forfaits ,

Et c’est vendre son sang , que se rendre aux bienfaits.

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ?

Ke pouvex-vous haït sans que la haine éclate ?

Assez d’autres sans vous h’ont pas mis en oubli Par quelles cruautés son trône est établi ;

Tant de braves Romains, tant d’illustres victimes Qu’à son ambition ont immole scs crimes.

Laissent à leurs enfans d’assez vives douleurs.

Pour venger votre perte , en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l’ont entrepris, mille autres vont les suivre r Qui vit haï de tous ne sauroit long-tems vivre. Remettez à leurs bras les communs intérêts.

Et n’aidez leurs desseins que par des voeux secrets.

Quoi ! je le haïrai sans t.âcher d6 lui nuire ? J’attendrai du hasard qu’il os'e le détruire î Et je satisferai des devoirs si pressans Par une haine obscure et des vœux impuissans?

Sa perte que je veux me deviendroit amere.

Si quelqu’un l’immoloit à d’autres qu’à mon père ; Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas ,

Qui le faisant périr ne me vengeroit pas ?

C’est une lâcheté que de remettre à d’autres '

Les intérêts publics qui s’attachent aux nôtres. 'Joignons à la douceur de venger nos parens La gloire qu’on remporte à punir les Tyrans;

Et faisons publier par toute l’Italie : ,

<c La liberté de Rome est l’ccuvre d’Émilic.

VJ On a touché son amc, et son cœur s’est épris;

VJ Mais elle n’a donné son amour qu’à ce prix. «

Votre amour à ce prix n’est qu’un présent funeste.

Qui porte à votre amant sa perte manifeste.

?cns« mieux, Emilie, à quoi vous l’exposez ! Combien à cet deueil se sont déjà brisés !

Ke vous aveuglez point quand sa mort est visible.

Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir» La crainte de sa mort me fait déjà mourir:

Mon esprit en désordre à soi-même s’oppose:

Je veux et ne veux pas , je m’emporte et je n’ose»

Et mon devoir confus, languissant, étonné.

Cède aux rebellions de mon coeur mutiné....

Tout beau! ma passion , deviens un peu moins forte; Tu vois bien des hasards : ils sont grands : mats n’importe ,

Cinna n’est pas perdu pour être hasardé.

De quelques légions qu’Àuguste soit gardé ,

Quelque soin qu’il se donne, et quelque ordre qu’H tienne.

Qui méprise sa vie est maître de la sienne :

Plus le péril est grand , plus doux en est le fruit >

La vertu nous y jette , et la gloire le suit.

Quoiqu’il en soit, qu’ Auguste ou que Cinna périsse» Aux mânes paternels je dois ce sacrifice :

Cinna me l’a promis en recevant ma foi ,

Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.

Il est tard , après tout , de m’en vouloir dédire. Aujourd’hui l’on s’assemble, aujourd’hui l’on conspire» L’heure , le lieu , le bras se choisit aujourd’hui ,

Et c’est à faire enfin à mourir après lui. . •

Mais le voici qui vient.

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