CINNA, ÉMILIE, FULVIE
Emilie.
C I N N A , votre asscmbliîe Par l’cfFroî du péril n’est-clle point troublée ?
Et reconnoissex-vous au front de vos amis
Qu’ils soient prêts à tenir ce qu’ils vous ont promis ?
Jamais “contre un Tyran entreprise conçue Ne permit d’espérer une si belle issue ;
Jamais de telle ardeur on n’en jura la mort,
Et jamais Conjurés ne furent mieux d’accord.
Tous s’y montrent portés avec tant d’alégrcssc, Qu’üssemblcnt , comme moi , servir une maîtresse Et tous font éclater un si puissant courroux ,
Qu’ils semblent tous venger un pcrc comme vous.
ÉMILIE
Je l’avoisbicn prévu que pour un tel ouvrage , Cinna sauroit choisir des hommes de courage ,
Et ne rcmettroit pas en de mauvaises mains L’intérêt d’Émilie et celui des Romains.
Cinna.
Plût aux Dieux que vous même eussiex vu de quel xcle Cette troupe entreprend une action si belle ?
AU seul nom de César, d’Auguste et d’Enipcrcur ,
Vous eussiez vu leurs yeux s’enflammer de fureur *
Et, dans un meme instant, par un effet contraire» Leur fiont pâlir d’iiorreur et rougir de colère.
cc Amis , leur ai-je dit , voici le jour heureux Si Qui doit conclure enfin nos desseins généreux.
)) Le ciel entre nos mains a mis le sort de Home ,
Si Et son salut ddpend de la perte d’un homme ,
Si Si l’on doitk nom d’homme à qui n’a rien d’humain. Si A ce tigre altéré de tout le sang Komain.
Si Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues î Si Combien de fois changé de partis et de ligues 1 Si Tantôt ami d’Antoine, et tantôt ennemi, a) Et jamais insolent , ni cruel à demi ! ))
Là , par un long récit de toutes les miseres Que durant notre enfance ont enduré nos peres , Renouvelant leur haine avec leur souvenir ,
Je redouble en leurs cœurs l’ardeur de le punir.
Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles OÙ Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,
OÙ l’aigle abattoir l’aigle, et, de chaque côté,
Nos légions s’armoient contre leur liberté î Où les meil eurs soldats et les chefs les plus brave» Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves t Où , pour mieux assurer la honte de leurs fers ,
Tous vouloicnt à leur chaîne attacher l’univers ,
Et l’exécrable honneur de lui donner un maître.
Faisant aimer à tous l’infâme nom de traître ,
Romains contré Romains , parens contre parens , Combattoient seulement pour le choix des tyrans,, l’ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
I)c leur concorde impie , affreuse , inexorable > Funeste aux gens de bien , aux riches , au Sénat , Et , pour tout dire enfin , de leur Triumvirat.
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires.
Je les peins dans le meurtre à l’cnvi triomphans ^ Rome entière noyée au sang de ses enfans î Les uns assassinés dans les places publiques y Les autres dans le sein de leurs Dieux domestiques. Le méchant par le prix au crime encouragé ,
Le mari par sa femme en son lit égorgé ,
Le fils tout dégouttant du meurtre de son pere.
Et sa tête en la main demandant son salaire ,
Sans pouvoir exprimer par tant d’horribles traits. Qu’un crayon imparfait de leur sanglante paix.
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages , Dont j’ai dépeint les morts pour aigrir les courages i De ces fameux proscrits , ces demi-Dieux mortels , Qu’on a sacrifiés jusques sur les autels ?
Mais pouirois-je vous dire à quelle impatience,
A quels ftémissemens , à quelle violence ,
Ces indignes trépas , quoique mal figurés ,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés ?
Je n’ai point perdu tems > et , voyant leur colere Au point de ne rien craindre , en état de tout faire ,
J ajoute en peu de mots : et Toutes ces cruautés , yi La perte de nos biens et de nos libertés ,
» Le ravage des champs , le pillage des villes ,
M Et les proscriptions, et les guerres civiles ,
*» Sont les degrés sanglans dont Auguste a fait Choix:
Pour monter sur le trône et nous donner des loix ;
» Mais nous pouvons changer un destin si funeste ,
55 Puisque de trois Tyrans , c’est le seul qui nous reste ,
55 Et que, juste une fois , il s’est privé d’appui ,
55 Perdant, pour régner seul, deux méchans comme lui. 55 Lui mort, nous n’avons point de vengeur, nide maître» 55 Avec la liberté Rome s’en va renaître ,
55 Et nous mériterons le nom de vrais Romains ,
55 Si le joug qui l’accable est brisé par nos mains.
55 Prenons l’occasion tandis qu’elle est propice ;
5> Demain au Capitole il fait un sacrifice ;
55 Qu’il en soit la victime , et faisons en ces lieux 55 Justice à tout le monde â la face des Dieux.
55 Là, presque pour sa suite il n’a que notre troupe ;
55 C’est de ma main qu’il prend et l’encens et la coupe »
55 Et je veux, pour. signal, que cette meme main 55 Lui donne, au lieu d’encens, d’un poignard dans le sein. 55 Ainsi d’un coup mortel la' victime frappée 55 Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ;
55 Faites voir après moi si vous vous souvenez 55 Des illustres ayeux de qui vous êtes nés. 55 A peine ai-je achevé , que chacun renouvelle ,
Par un noble serment , le vœu d’être fidèle :
L’occasion leur plaît j mais chacun veut pour soi L’honneur du premier coup que j’ai choisi pour moi.
La raison réglé enfin l’ardeur qui les emporte :
Maxime et la moitié s’assurent de la porte ,
L’autre moitié me suit et doit l’environner ,
Prête au moindre signal que je voudrai donner.
Voilà , belle tmilie, à quel point nous en sommes.
Demain
Demain j’attends la haine ou la faveur des hommes , l.e nom de parricide ou de libérateur ;
César, celui de Prince ou d’un usurpateur.
Du succès qu’on obtient contre la tyrannie. Dépend ou notre gloire , ou notre ignominie i Et le Peuple inégal à l’endroit des Tyrans ,
S’il les déteste morts , les adore vivans.
Pour moi , soit que le ciel me soit dur ou propice , Qu’il m’élevé à la gloire, ou me livre au supplice , Que Rome se déclare ou pour, ou contre nous , Mourant pour vous servir , tout me semblera doux.
Ne crains point de succès qui souille ta mémoire :
Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire;
Et dans un tel dessein le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.
Regarde le malheur de Brute et de Cassie ;
La splendeur de leur nom en est-elle obscurcie ? Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins î Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains ? . Leur mémoire dans Rome est encor précieuse , Autant que de César la vie est odieuse :
Si leur vainqueur y régné , ils y sont regrcttjîs ,
Et par les voeux de tous , leurs pareils souhaités.
Va marcher sur leurs pas , où l’honneur te convie ; Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie : Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris ; Qu’aussi-bien que la gloire Émilie est ton prix ,
Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t’attendent, Quctesjoursmesontchcrs, quelesmiensen dépendent .. Mais quelle occasion mène Évandre vers nous?