‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 72 sur 105 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

POLÏEUCTE, N É A R Q V E.

^^uoi ! VOUS VOUS arrêtci aux songes d’une femme î De si foibles sujets troublent cette grande ame !

Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé > S’alarme d’un péril qu’une femme a rêvé l

POLYEUCTE

Je sais ce qu’est un songe , et le peu de croyance Qu’un homme doit donner à son extravagance »

Qui d’un amas confus des vapeurs de la nuit , Forme de vains objets que le réveil détruit.

Mais vous ne savez pas ce que c’est qu’une femme Vous ignorez quels droits elle a sur toute l’ame ,

Aii

4 POLYEUCTE

Quand après un long-tems qu’elle a su nous charmer « Les flambeaux de l’hymen viennent de s’allumer. Pauline , sans raison dans la douleur plongée » Craint et croit déjà voir ma mort qu’elle asongée. Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais ,

Et tâche à m’empêcher de sortir du palais.

Je méprise sa crainte , et je cede à ses larmes :

Elle me fait pitié sans me donner d’alarmes ;

Et mon coeur attendri , sans être intimidé >

N’ose déplaire aux yeux dont il est possédé. L’occasion , Néarque , est-elle si pressante ,

Qu’il faille être insensible aux soupirs d’une amante î Remettons ce dessein qui l’accable d’ennui ;

Nous le pourrons demain aussi-bien qu’aujourd’hui.

Néarque.

Avex-vous cependant une pleine assurance D’avoir assez de vie ou de persévérance >

Et Dieu qui tient votre ame et vos jours dans sa main , Promet-il vos vœux de le pouvoir demain ?

Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce Ne descend pas toujours avec même efficace.

Après certains momens que perdent nos longueurs , Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ;

Le nôtre s’endurcit , la repousse , l’égare :

Le bras qui la versoie en devient plus avare ;

Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien » Tombe plus rarement , ou n’opcrc plus rien.

Colle qui vous pressoir de courir au Baptême , Languissante dé/a , cesse d’être la même ;

TRAGÉDIE. f

It , pour quelques soupirs qu’on vous a fait ouïr ,

Sa flamme sc dissipe et va s’évanouir.

POLYIUCTt.

Vous me connoissez mal ; la même ardeur me brûlé , Et le désir s’accroît , quand l’effet se recule.

Ces pleurs que je regarde avec un ocü d’époux ,

Me laissent dans le coeur aussi Chrétien que vous > Mais pour en recevoir le sacré caractère ,

Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire .

£t qui , purgeant notre ame et décillant nos yeux , Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux » Bien que je le préféré aux grandeurs d’un Empire» Comme le bien suprême et le seul où j’aspire »

Je crois , pour satisfaire un juste et saint amour , Pouvoir un peu remettre et différer d’un jour.

Ainsi du genre humain l’ennemi vous abuse »

Ce qu’il ne peut de force , il l’entreprend de ruse. Jaloux des bons desseins qu’il tâche d’ébranler ,

Quand il ne les peut rompre , il pousse à reculer. D’obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre ; Aujourd’hui par des pleurs » chaque jour par quelque autre

Et ce songe rempli de noires visions »

N’est que le coup d’essai de ses illusions.

Il met tout en usage et priere et menace :

Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;

Il croit pouvoir enfin ce qu’encore il n’a pu ,

Et que ce qu’on différé est â demi rompu.

Rompez ces premiers coups , laissez pleurer Pauline.

A ilj

POLYEUCTE

Dieu ne veut point d’un cœur où le monde domine ? Qui regarde en arriéré , et douteux en son choix , Lorsque sa voix l’appelle , écoute une autre voix. POLYIUCTE.

Pour se donner à lui , faut-il n’aimer personne ?

Nous pouvons tout aimer : il le souffre , il l’ordonne ; Mais , à vous dire tout, ce Seigneur des Seigneurs Veut le premier amour et les premiers honneurs. Comme rien n’est égal à sa grandeur suprême.

Il faut ne rien aimer qu’après lui , qu’en lui-même ; Négliger pour lui plaire et femme, et biens, et rang , Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.

Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite Qui vous est nécessaire et que je vous souhaite !

Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux. Polyeucte , aujourd’hui qu’on nous hait en tous lieux. Qu’on croit servir l’Etat quand on nous persécute , Qu’aux plus ipres tourmens un Chrétien est en butte , Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs ,

Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs ? Polyeucte.

Vous ne m’étonnez point. La pitié qui me blesse Sied bien aux plus grands cœurs et n’a point de foiblesse. Sur mes pareils , Néarque , un bel œil est bien fort :

Tel craint de le fâcher, qui ne craint pas la mort -,

Et , s’il faut affronter les plus cruels supplices ,

V trouver des appas , en faire mes délices ,

Votre Dieu, que je n’ose encor nommer le mien , M’en donnera la force en me faisant Chrétien.

N É A R QU ï.

Hâtex-vous donc de l’être.

POLYEUCTl.

Oui . j’y cours» cher Néarque ; Je brûle d’en porter la glorieuse marque.

Mais Pauline s’afflige, et ne peut consentir,

Tant ce songe la trouble , à me laisser sortir.

Votre retour pour elle en aura plus de charmes; Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes , Et l’heur de vous revoir lui semblera plus doux , Plus elle aura pleuré pour un si cher époux.

Allons , on nous attend.

POLYEUCTE

Apaisez donc sa crainte ,

Et calmez la douleur dont son ame est atteinte.

Elle revient.

K é A R QU s.

Fuyez.

POLYEUCTl.

Je ne puis.

Ké A R Q U E.

Il le faut.

Fuyez un ennemi qui sait votre défaut.

Qui le trouve aisément , qui blesse par la vue ,

Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.

Fuyons , puisqu’il le faut.

POLYEUCTE

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