DES. RÉDACTEURS
^ous ne-donnons point le Sujet de Polyencre,’ parce que Corneille , en rapportant l’abrégé du martyre de ce Saint , a sulHsamment fait connoitre ce qu’il a cru devoir y ajouter pour en composer sa Tragédie.
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JUGEMENS ET ANECDOTES
SURPOLYEUGTE*
« ^UAND on passe de Cinna Polycucte, on se trouve dans un monde tout différent. (Voltaire * Préface de Polycucte , Edition de P. Corneille , avec des Commentaires. ) Mais les grands Foëtes , ainsi que les grands Peintres savent traiter tous les sujets. C’est une chose assez connue que Corneille ayant lu la Tragédie de Polycucte chez Madame de Rambouillet , où serassembloient alors les esprits les plus cultivés , cette Pièce fut condamnée d’une voix unanime , malgré l’intérêt qu’on prenoit à l’Auteur dans cette maison. Voiture fut député de toute l’assemblée pour engager Corneille à ne pas faire représenter cet ouvrage. Il est difficile de démêler ce qui put porter les hommes du royaume qui avoient le pins de goût et de lumières à juger si singulièrement. Furent - ils persuadés
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qu’un martyre ne pouvoit jamais réussir sut le Théâtre ? c’étoit ne pas connoître le Peuple. Croyoient-ils que- les défauts que leur sagacité leur faisoit remarquer , révolteroient le Public B c’étoit tomber dans la même erreur qui avoir trompé les Censeurs du Cid. Ils examinoient le Cid pat l’exacte raison , et ils ne voyoient pas qu’au Spectacle on juge pat sentiment. Pouvoient-ils ne pas sentir les beautés singulières des rôles de Sévere et de Pauline ? Ces beautés , d’un genre si neuf et si délicat , les alarmèrent peut-être : ils purent craindre qu’une femme qui aimoit à la fois son amant et son mari , n’intéressât pas i et c’est précisément ce qui fit le succès de la Pièce... Ce qui est étonnant , c’est que tous les chef - d’œuvres se suivoient d’année en année, Cinna fut joué au commencement de 1645 , et Polyeucte à la fin. Il est vrai que Lopes de Véga, Garnier, Calderon composoient encore plus vite : stantes pede in imoi mais quand on ne s’asservit à aucune réglé, qu’on n’est gêné , ni par la rime , ni par la conduite , ni par aucune bienséance » il est plus
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aisé de faire dix Tragédies, que de faire' Cin«* et Polyeucte. »
« L«a chute de la Tragédie de 'Sainte Catheline , de Pujet de la Serre , donna mauvaise opinion de Saint Polyeucte à l’Iiôtel de Rambouillet , le Cardinal de Richelieu le condamna comme le Cid. C’est ce que nous apprend l’Abbé Hédelin d’Aubignac , ennemi de Corneille , et qui croyoit être son maître. Voltaire , commentaires sut Polyeucte , &c.
Voltaire a mis Sainte ^gnés pour Sainte Ca^ therine. La Tragédie de Sainte Agnès est de Troterel , et fut jouée en 1 6i ç , et celle dé Sainte Catherine , de Pujet de la Serre , imprimée en I 1^43, avoir apparemment été jouée quelques années auparavant.
ce Plusieurs personnes ont entendu dire aü Marquis de Saint-Aulairc , mort à l’âge de cent ans , que l’hôtel de Rambouillet avoir condamné le songe de Pauline. On disoit que dans une Plece chrétienne , ce songe est envoyé par Dieu meme i et que , dans ce cas. Dieu qui a en vue la conversion de Pauline , doit faire servir et
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xoDge à cette même conver€Îon ; mais qu’au coDtraire , il semble uniquement fait pour ins<> plrer à Pauline delà haine contre les Chrétiens ; qu’elle voit des Chrétiens qui assassinent son mari , et qu'elle devoit voir tout le contrairei
Ce qu’on -pourroit encore reprocher à ce songe , c’est qu’il ne sert de rien dans la Pièce j ce n’est qu’un morceau de déclamation : il n’en est pas ainsi du songe d’Athalîe , envoyé exprès par le Dieu des Juifs, il fait entrer Athalie dans le Temple , pour lui faire rencontrer ce même enfant qui lui est apparu pendant la nuit , et loi faire amener l’enfant même , le noeud et le dénouement de la Piece. Un pareil songe est à-la-fois sublime , vraisemblable , intéressant et nécessaire. ' Celui de Pauline est à la vérité un peu hors d’oeuvre i la Piece peut s’en passer. L’ouvrage seroit sans doute meilleur , s’il y «voit le même art que dans Athalie j mais si ce songe de Pauline est une- moindre beauté , ce n’esc point du tout un défaut choquant t il y a de l’intérêt et du pathétique... S’il n’a pas l’cxfiême mérite de celui d’Athalie , qui fait le nœud la Piece , il a celui de Camille ( dans les
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races , ) il prépare On fait ‘souvent de»
critiques judicieuses qui subsistent ; mais l’ouvrage qu’elles attaquent subsiste aussi. » Ibidem.
ce C’est une tradition que tout rhôtcl de Rambouillet , et particuliérement l’Evêque de Vence, Godeau, condamnèrent rentrepeise de Polyeucte » de renverser les autels des faux Dieux. On disoit que c’est un zele imprudents que plusieurs Evêques et plusieurs Synodes avoieiit expressément défendu ces attentats contre l’ordre et les loix } qu’on refusoit même la communion aux Chrétiens qui , par des témérités pareilles, avoient exposé l’Eglise entière aux persécutions. On ajotttoit que Polyeucte et même Pauline auroient intéressé bien davantage , si Polyeucte avoit simplement refusé d’assister au sacrifice idolâtre , fait en l’honneur de Sévere. Ces réflexions paroissent judicieuses ; mais il me paroit aussi que le Spectateur pardonne â Polyeucte son imprudence , comme celle d’un jeune homme pénétré d’un zele ardent /que le Baptême fortifie en lui : il n’examine pas si ce zele est selon la science. Au Théâtre, on se prête toujours aux semUnens
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naturels des personnages : on devient cnthou* siaste avec Polyeucte , inflexible avec Hofacc « tendre avec Chimenc, Le Dialogue est vif et U entraîne, n Ibidem,
(( L’extrême beauté du rôle de Sévere , la si> tuation piquante de Pauline , sa scene admirable avec Sévere , au quatrième acte , assurent à cette Piece un succès éternel. Non -seulement elle enseigne la vertu la plus pure , mais la dévotion et la perfection du Christianisme. Polyeucte et Athalic sont la condamnation éternelle de ceux qui » par une jalousie secrette , voudroient proscrire un Alt sublime, dont les beautés n’effacent que trop leurs Ouvrages. Ils sentent combien cet Art est au-dessus du leur. Ne pouvant y atteindre , ils le veulent proscrire , et , par une injustice aussi absurde que barbare , ils confondent Tabarin et Guillot Gorju , avec Saint Polyeucte et le Grand-Prêtre Joad. Dacicr , dans scs Rc- ' marques sur la Poétique d’Aristote, prétend que Polyeucte n’est pas propre au Théâtre , parce que ce personnage n’excite ni la pitié , ni la crainte : il attribue tout le succès à Sévere et ^ Pauline. Cette opinion est assez générale i
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mais il faut avouer aussi qu’il y a de très-beaux traits dans le rôle de Polyeucte , et qu’il a fallu un très-grand génie pour manier un sujet si difficile. 5> Ibidem. ,
« Quoique Cinna eût porté la Tragédie \ son plus haut point , ( Parfaict , Histoire du Théâtre François , tome sixième, page ni et suivantes) on peut dire cependant que Polyeucte a eu plus de réussite , et a produit un plus grand efiêt au . Théâtre. Le Cid , ouvrant une carrière nouvelle, l’avoit rendu l’amusement le plus honnête des gens d’esprit et de goût ; Cinna l’éleva au-dessus de la portée des Critiques , et Polyeucte réunit les suffrages des personnes pieuses et des connoisseurs.... L’exposition , le plan et la conduite de cette Piece sont admirables. Si l’on examine les caractères en particulier , quelle grandeur d’ame et quelle noblesse ne voit-on pas dans le rôle de Sévere? Quelle vertu et quels sentimens dans celui de Pauline? (i) Quelle
(i) La Marquise de Sdvigné ( Lettre du 28 Août 1680 ) rapporte que Madame la Dauphine disoit , en admirant Pauline : « Eh bien î voilà la plus honn6te femme du inonde , qui n’aime point du tout son mari ! »
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constance dans Polyeucte ? Le personnage de. Pélix n’est pas si brillant ; niais il étoit néces« saire à l’Auteur.... C’est cependant cette Pièce, que l’Hôtel de Rambouillet avoit unanimement désapprouvée , qui a accrédité de plus en pins le Spectacle , et fait considérer les Comédiens sur un ton différent qu’on n’avoitfait jusqu’alors. On peut même présumer que ce motif, joint à ' la conduite plus réglée des Acteurs , détermina XvOuis XIII , qui les protégeoit , à leur accorder un Arrêt très-favorable , en datte du i r. Avril 1^41 , où il est dit : En cas que Us Comédiens règlent tellement Us actions du Théâtre , qu'elles soient du tout exemptes d'impureté ; Nous voulons que leur exercice , qui peut innocemment divertir nos Peuples de diverses occupations mauvaises , ne puisse leur être imputé à blâme , ni préjudicier â leur réputation dans U commerce public ,* ce que nous faisons , afin que le désir qu'ils auront d'éviter le reproche qu’on leur a fait jusqu'ici , leur donne autant de sujet de se contenir dans les termes de leur devoir des représentations publiques qu'ils feront , que la crainte des peines qui leur seroient inévisa-
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blés , s'ils contrevcnoUnt â la. présenu dédora^ tion y &c. 3>
cc Les Comédiens refusèrent d’abord de jouer Polyeucte. ( Apparamment à cause du jugement qu’en avoit porté l’Hôtel de Rambouillet. ) Corneille se vit tellement découragé , que le Public fut à la veille d’être privé pour jamais de ce chefd’œuvre. Cependant il donna son manuscrit à un'vieux Comédien , que l’Editeur de Corneille, Antoine Joli , dit être Hautcroche , cc qui est impossible j mais que le Chevalier de Mouhy , dans son Histoire du Théâtre François , a plus de raison de croire être La Roque. Quoi qu’il en «oit, le Comédien jctta le manuscrit sur le ciel d’un lit , où il fut oublié pendant dix-huit mois. Un valet, en nettoyant, par hasard , le balda-^ quîn y sauva Polyeucte. La Roque engagea ses camarades à lire cette Pièce , et la Comédie assemblée prouva , dans cette occasion , qu’elle sc connoissoit mieux en vrais talens que tous les merveilleux de l’Hôtel de Rambouillet. 3> Histoire du Théâtre François, par le Chevalier de Mouhy , tome premier , page 183 ^ et Anecdotes
dramatiques ,
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dramatiques , tome second , page 84 et suivantes.
« Dans la première édition de- cette Tragédie, on trouve ces quatre vers , du rôle de Sévere , à la £n de la derniere scene du quatrième acte , en parlant des nouvelles maximes des Chrétiens : >
a-> Peut-être qu’après tout ces croyances publiques » Ne sont qu’inventions de sages politiques >
» Pour contenir le peuple , ou bien pour l’êmouvoir >
0) Et dessus sa foiblesse afFermir leur pouvoir , ^c.
Quoique ces vers n*expriment que le doute vagun d’un Payen à qui les extravagances de sa Religion lendoient suspectes toutes les autres Religions , et qui n’avoit aucune connoissance des preuves évidentes de la nôtre , Corneille s’est reproché plusieurs fois , et avec raison , de les avoir fait imprimer. On sait, de bonne part , que , malgré la délicatesse de sa conscience , il sentit trop tard que son intention pouvoit être mal inter^ prêtée. Il seroit à souhaiter que ceux qui courent la meme carrière que ce grand homme , voulussent le prendre pour modèle dans sa délicatesse de penser sur tout ce qui pourroit servit à corxompre la foi.... Polyeucte est la Piece qui corn-
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meiiça à accréditer le Spectacle aux yeux mêmes .des personnes scrupuleuses. Avertissement de l'édition de P. Corneille , par Joli , tome premier , in-ix , *747 i ct Anecdotes dramatiques , &c,
Paifaict rapporte ce Sonnet adressé à Corneille , par d’Alibray , à l’occasion de Polyeuctç.
ce Honte du tems passé , merveille de notre 5ge , n Exemple inimitable à la postérité , n II ne te restoit plus qu’à faire un saint Ouvrage ,
» Pour te mieux assurer de l’immortalité.
51 Tu l’as fait , cher Corneille , et sans apprentissage , 55 Ce chef-d’œuvre qu’en vain d’aiKrcs avoient tenté; 55 Aux yeux mêmes du Ciel tu rends la scene sage »
55 Et la fais , sans dégoût , parler de piété.
s» Toi seul as rencontré cet Art si souhaité ,
55 Qui «ait mettre l’utile avec le délectable :
55 Polyeucte à la fois nous charme et nous instrmt*
55 II rallume en nos cœurs une foi refroidie ,
55 Et dans les saints discours on ne fait point de fruit , 55 Ou bien l’on en doit faire à voir ta Tragédie. 55
<« Dans le quatrième acte de Polyeucte , à la fin de la derniere scene , oîi Sévère , frappé de Puntcé de Dieu , découvre à Fabian , son Con<*
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iîdent , ses doutes sur la Religion Payenne , qui 'admet plusieurs Divinités à la fois , lorsque Baron étoit prêt à réciter ce vers :
« Nous en avons beaucoup , pour être de vrais Dieux ;
il s’approchoit de Fabian , comme une personne qui craint d'être entendue i et , pour obliger ce Confident à ne pas perdre un mot de la fin du discours , il lui mettoit une main sur l'épaule , avant de prononcer ce vers. L’habitude où les Acteurs étoient , avant lui , de gesticuler beaucoup et de chanter en déclamant , fit d’abord regarder ce geste , et quelques autres que Baron employoit dans la Tragédie , comme trop voisins de la familiarité. Mais c’est par ce moyen que son jeu avoir atteint cette aimable vérité qui le distinguoit si fort de ses camarades. »
<c Lorsque Sévere , après la mort de Polyeucte, dit à Félix et à Pauline :
51 Servez-bien votre Dieu , servez votre Monarque , &c.
Baron , habile à deviner ce que les Auteurs ne disoient pas , mais qu’ils vouloient ou sembloicnt vouloir dire , prononçoit les deinteies paroles
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d’une manière fort différente de celle dont il pro^ nonçoit les premières. 11 passoit légèrement sur le premier hémistiche , et il appuyoit fortement sur Tautre. Il annonçoit par un geste fin et par une inflexion adroite , combien le dévouement pour le service du Souverain lui paroisspit un point plus capital que l’exacte observation 'du Christianisme. » Anecdotes dramatiques , £cc.
POLYEUCTE
MARTYR
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE Représentée en 1^40.
PERSONNAGES
FÉLIX, Sénateur Romain, Gouverneur d’Arménie. POLYEUCTE, Seigneur Arménien , Gendre de Félix.
S É V E R E , Chevalier Romain , Favori de l’Empereur l>écie.
NÉARQUE, Seigneur Arménien , Ami de Polycuctc. PAULINE, Fille de Félix, et Femme de Polycucte.. STRATONICE , Confidente de Pauline. albin, Confident de Félix.
FABIAN, Domestique de Séverc, c L É O N , Domestique dc Félix.