‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 89 sur 105 · FÉLIX, ALBIN · texte numérisé non relu

FÉLIX, ALBIN

Félix.

A-lbin , comme est-il mort ?

Albin,

En brutal, en impie.

En bravant les tourmens , en dedaignanr la vie ,

Sans regret , sans murmure , et sans étonnement , Dans l’obstination et rcndurcisscmenr ;

Comme un Chrétien enfin , le blasphème à la boucha

Et l’autre ?

Félix.

ALBIN

Je l’ai dit déjà : rien ne le touche; l.oin d’en être abattu , son coeur en est plus haut.

On l’a violenté pour quitter l’échafaut :

11 est dans la prison où je l’ai vu conduire ;

Mais vous êtes bien loin encor de le réduire.

Félix.

Que je suis malheureux !

Albin.

Tout le monde vous plaint, Félix.

On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteintî De pensers sur pensers mon amc est agitée ;

De soucis sur soucis elle est inquiétée :

E iij

H POLŸEUCTE

Je sens l’amour , la haine , et la crainte et l’espoic » La joie et la douleur toui-à-rour l’émouvoir.

J’entre en des sentimens qui rie sont pas croyables i J’en ai de vîolcns , j’en ai de pitoyables ;

J’en ai de généreux qui n’osevoienr agir ,

J’en ai même de bas , et qui me font rougir.

J’aime ce malheureux que j’ai choisi pour gendre ,

Je hais l’aveugle erreur qui le vient de surprendre ,

J c déplore sa perte; et , le voulant sauver ,

J’ai (a gloire des Dieux ensemble à conserver :

Je redoute leur foudre et celui de Décie.

U y va de ma charge, il y va de ma vie ;

Ainsi tantôt pour lui je m’expose au trépas ,

Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.

Albin.

Décie excusera l’amitié d’un bcau-pcrc.

Et d’ailleurs Polyeucte est d’un sang qu’on révère.

Félix.

A punir les Chrétiens son ordre est rigoureux ;

Et plus l’exemple est grand , plus il est dangereux. On ne distingue point quand l’ofFense est publique. Et lorsqu’on dissimule un crime domestique,

Far quelle autorité peut-on , par quelle loi Châtier en autrui ce qu’on souffre chei soi î

Albin.

Si vous n’oscL avoir d’égard à sa personne ,

Ecrivez à Décie , afin qu'il en ordonne.

Félix.

Sévère me perdroit si j’en usois ainsi:

Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.

ff

Si j’avois difFérd de punir un tel crime *

Quoiqu’il soit g<5n<lreux , quoiqu’il soit magnanime» 11 est homme et sensible , et je l’ai dédaigné ,

Et de tant de mépris son esprit indigné ,

Que met au désespoir cet hymen de Pauline.

Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.

Pour venger un affront tout semble être permis .

Et les occasions tentent les plus remis.

Peut-être , et ce soupçon n’est pas sans apparence»

II rallume en son cœur déjà quelque espérance» Et , croyant bientôt voir Polycuctc puni ,

11 rappelle un amour à grand* peine banni.

Juge si sa colcre , en ce cas implacable ,

Me feroit innocent de sauver un coupable ,

Et s’il m’épargneroit , voyant par mes bontés Une seconde fois scs desseins avortés !

Te dirai-je un penser indigne , bas et lâche ?

Je rétouffe ; il renaît , il me Batte et me fâche : L’ambition toujours me le vient présenter ,

Et tout ce que je puis , c’est de le détester.

Polycuctc est ici l’appui de ma famille ;

Mais si , par son trépas , l’autre épousoit ma fille . j’acquerrois bien par-là de plus puissans appuis Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis. Mon coeur en prend par force une maligne joie >

Mais que plutôt le Ciel à tes yeux me foudroie »

Qu’à des pensers si bas je puisse consentir ,

Que jusqucs-là ma gloire ose se démentir 1 'Albin.

Votre cœur est trop bon et votre ame trop haute.

Vais vous résolvez-vous à punir cette faute i

Je vais dans la prison faire tout mon effort A vaincre cet esprit par l’effroi de la mort ,

Et nous verrons après ce que pourra Pauline.

. Albin.

Que ferez-vous enfin si toujours il s’obstine ?

Félix.

Ne me presse point tant ; dans un tel déplaisir Je ne puis que résoudre et ne sais que choisir.

Albin.

Je dois vous avertir , en serviteur fidele y Qu’en sa faveur déjà la ville se rebelle.

Et ne peut voir passer par la rigueur des loix Sa dernicrc espérance et le sang de scs Kois.

Je tiens sa prison même assez mal assurée t J’ai laissé tout autour une trou^ c éplorée.

Je crains qu’on ne la force.

Félix.

Il faut donc l’en tirer ,

Et l’amener ici pour nous en assurer.

Tirez-l’en donc vous-même , et d’un espoir de grâce. Apaisez la fureur de cette populace.

Félix.

Allons ; et s’il persiste à demeurer Chrétien ,

Nous en disposerons sans qu’elle en sache rien.

Fin du troisième Aete*

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