‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 9 sur 105 · CAMILLE, JULIE · texte numérisé non relu

CAMILLE, JULIE

Camille.

U* E L L E a tort de vouloir que je vous entretienne i Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne ,

Et que, plus insensible à de si grands malheurs,

A mes tristes discours je mSle moins de pleurs?

De pareilles frayeurs mon ame est alarmée;

Comme elle je perdrai dans l’une et l’autre armée.

Je verrai mon amant, mon plus unique bien. Mourir pour son pays, ou détruire le mien;

Et cet objet d’amour devenir pour ma peine,

Digne de mes soupirs , ou digne de ma haine.

Hélas!

Julie.

Elle est pourtant plus à plaindre que vous :

On peut changer d’amant , mais non changer d’époux. Oubliez, Curiace, et recevez Valcre;

Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire j Vous serez toute nôtre , et votre esprit remis H’aura plus rien à perdre au camp des ennemis.

Camille.

Donnez-moi des consejls qui soient plus légitimes.

Et plaignez mes malheurs sans m’ordonner des crimes. Qiioiqu’à peine à mes maux je puisse résister , J’aime mieux les soufifrlr que de les mériter.

to HORACE,

Quoi ! vous appellei crime un change raisonnable ? Camille.

Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable?

* Julie.

Envers un ennemi qui peut nous obliger ?

Camille.

D’un serment solemnel qui peut nous dégager?

Julie.

Vous ddguisex en vain une chose trop claire: ïe vous vis encore hier entretenir Valcre;

Et l’accueil gracieux qu’il recevoit de vous ,

Lui permet de nourrir un espoir asscx doux.

Camille.

Si je l’entretins hier et lui fis bon visage ,

N’en imaginez rien qu’à son désavantage :

De mort contentement un autre étoit l’objet.

Mais pour sortir d’erreur sachez-en le sujet.

Je garde à Curiace une amitié trop pure.

Pour souffrir plus long-tems qu’on m’estime parjure.

!1 vous souvient qu’à peine on voyoit de sa soeur. Par un heureux, hymen , mon frere possesseur. Quand , pour comble de joie , il obtint de mon pcrc, Que de ses chastes feux je scrois le salaire.

Ce jour nous fut propice et funeste à la fois; Uri:,sant nos maisons, il désunit nos Rois:

Un même instant conclut notre hymen et la guerre, rit naître notre espoir et le jetta par terre,

Nous ôta tout sitôt qu’il nous eut tout promis ,

£t, nous faisant amans, il nous fit ennemis.

TRAGÉDIE,. tt

Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes 1 Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes l Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux 1 Je ne vous le dis point , vous vîtes nos adieux.

Vous avez vu depuis les troubles de mon ame;

Vous savez pour la paix quels vœux a fait ma flamme., Et quels pleurs j’ai versés à chaque événement. Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. Enfin mon désespoir , parmi ces longs obstacles,

M’a fait avoir recdbrs à la voix des oracles.

Ecoutez ^si celui qui me fut hier rendu ,

Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.

Ce Grec si renommé, qui depuis tant d’années Au pied de l’Aventin prédit nos destinées ,

Lui qu’ Apollon jamais n!a fait parler à faux ,

Mc promit par ces vers la fin de mes travaux, ce Albc et Rome demain prendront une autre face ; y> Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix.

Et ruseras unie avec ton Curiacc, y> Sans qu’aucun mauvais sort t’en sépare jamais.

Je pris sur cet oracle une entière assurance i Et, comme le succès passoit mon espérance. J’abandonnai mon ame à des ravissemens Qui passoient les transports des plus heureux amans. Jugez de leurs excès I je rencontrai Valcre,

Et, contre sa coutume, il. ne put me déplaire :

Il me parla d’amour , sans me donner d’ennui i Je ne m’apperçus pas que je parlois à lui.

Je ne lui pus montrer de mépris, ni de glace :

Tout ce que je voyois me scmbloit Curiaee »

li HORACE,

Tout ce qu’on me disoit me parloir de ses feux,

Tout ce que je disois l’assuroit de mes voeux.

Le combat générai aujourd’hui se hasarde ; l’en sus hier la nouvelle, et je n’y pris pas garde.

•Mon esprit rejcttoit ces funestes objets,

Charmé des doux penscrs d’hymen et de la paix.

La nuit a dissipé des erreurs si charmantes ;

Mille songes affreux, mille images sanglantes.

Ou plutôt mille amas de carnage et d’horreur M’ont arraché ma joie et rendu ma terreur, j’ai vu du sang , des morts , et n’ai rien vu de suite. . Un spedre en paroissant prenoit soudain la fuite :

Us s’efiPaçoient l’un l’autre, et chaque illusion Hcdoubloit mon effroi par sa confusion.

C’est en contraire sens qu’un songe s’interprete. Camille.

Je le dois croire ainsi , puisque je le souhaite;

Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, Aù jour d’une bataille et non pas d’une paix.

Julie.

Par là finit la guerre, et la paix lui succédé. Camille.

Dure à jamais le mal, s’il y faut ce remede!

Soit que Rome y succombe, ou qu’Albe ait le dessous. Cher amant, n’attends plus d’être un jour mon époux. Jamais, jamais ce nom ne sera pour tm homme Qui soit ou le vainqueur, ou l’esclave de Rome. . . .

Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux Est-ce toi, Curiace? En croirai-je mes yeux?

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