‹ Horace, tragedie de P. CorneilleChapitre 10 sur 105 · CURIACE, CAMILLE, JULIE · texte numérisé non relu

CURIACE, CAMILLE, JULIE

N ’e n doutez point, Camille, et revoyez un homm# Qui n’est ni le vainqueur, ni l’esclave de Borne. Cessez d’appréhender de voir rougir mes mains Du poids honteux des fers, ou du sang des Romains. J’ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire , Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ;

£t , comme également en cette extrémité

Je craignois la viétoire et la captivité

Camille.

Curiacc , il suffit ; je devine le reste. - , fuis une bataille à tes voeux si funeste ;

Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas, Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu’un autre considéré ici ta renommée

Et te blâme, s’il veut, de m’avoir trop aimée.

Ce n’est point à Camille à t’en mésestimer:

Plus ton amour patoît , plus elle doit t’aimer ;

Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t’ont vu naître , Plus tu quittes pour toi , plus tu le fais paroître.

Mais as-tu vu mon perc, et peut-il endurer Qu’ainsi dans sa maison tu t’oses retirer ?

Ne préfere-t-il point l’Etat à sa famille?

Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fîUe?

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Enfin notre bonheur est-il bien affermi ?

T’a-c-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?

Il m’a vu comme gendre , avec une tendresse Qui témoignoit assez une entière alégresse i Mais il , ne m’a point vu par une trahison Indigne de l’honneur d’entrer dans sa maison.

Je n’abandonne point l’intérêt de ma ville i J’aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu’a duré la guerre , on m’a vu constamment Aussi bon citoyen que 'véritable amant.

D’Albe avec mon amour j’accordois la querelle:

Je soupirois pour vous en combattant pour elle »

Et s’il falloir encor que l’on en vînt aux coups.

Je combattrois pour elle en soupirant pour vous.

Oui , malgré les désirs de mon ame charmée ,

Si la guerre duroit , je serois dans l’armée :

C’est la paix qui chez vous me donne un libre accès; La paix à qui nos feux doivent ce beau succès. Camille.

La paix ! Et le moyen de croire un tel miracle?

Julie.

Camille, pour le moins croyez-en votre oracles Et sachons pleinement par quels heureux efiFets L’heure d’une bataille a produit cette paix.

I L’auroit-on jamais cru ? Déjà les deux armées ,

D’une égale chaleur au combat animées.

Se menaçoient des yeux, et, marchant fièrement, K’attendoient , pour donner, que le commandement;

Quand notre Dictateur devant les rangs s’avance. Demande à votre Prince un moment de silence 5 Et, l’ayant obtenu: « Que faisons-nous , Romains, Dit-il , et quel démon nous fait venir aux mains î Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes ; Nous sommes vos voisins , nos filles sont vos femmes , >•> Et l’hymen nous a joints par tant et tant de noeuds , Qu’il est peu de vos fils qui ne soient nos neveux. » Nous ne sommes qu’un sang et qu’un peuple en deux villes ;

ÿ> Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,

OÙ la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,

»> Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs i Nos ennemis communs attendent avec joie »■> Qu’un des partis défait leur donne l’autre en proie, 55 Lassé , demi-rompu, vainqueur, mais pour tout fruit , 55 Dénué d’un secours par lui-même détruit.

55 Ils ont assert long-tcms joui de nos divorces :

» Contr’eux dorénavant joignons toutes nos forces , *5 Et noyons dans l’oubli ces petits dififérens,

5> Qui de si boru guerriers font de mauvais parens.

» Que si l’ambition de commander aux autres,

55 Fait marcher aujourd’hui vos troupes et les nôtres , 55 Pourvu qu’à moins de sang nous voulions l’apaker, 55 Elle nous unira , loin de nous diviser.

55 Nommons des combattans pour la cause commune: >5 Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;

55 Et , Suivant ce que d’eux ordonnera le sort ,

55 Que le parti plus foible obéisse au plus fort.

Mais sans indignité pour des guerriers si braves;

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HORACE

»> Qu’ils devicnncntsujcts sans devenir esclaves ,

« Sans honte, sans tribut et sans autre rigueur SJ Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur r iJ Ainsi nos deux Etats ne feront qu’un Empire.»

Il semble qu’à ces mots notre discorde expire; Chacun, jcttant les yeux dans un rang ennemi, Reconnoît un beau-frere, un cousin, un ami;

Ils s’étonnent comment leurs mains de sang avides Voloient sans y penser à tant de parricides,

Et font paroître un front couvert tout à la fois D’horreur pour la bataille, et d’ardeur pour ce choix. Enfin l’offre s’accepte, et la paix desirée Sous ces conditions est aussi-tôt jurée.

Trois combattront pour tous ; mais pourlesmicuxchoisir. Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:

Le vôtre est au Sénat , le nôtre dans sa tente. Camille.

O Dieux ! que ce discours rend mon ame contente !

Dans deux heures au plus , par un commun accord.

Le sort de nos guerriers réglera notre sort.

Cependant tout est libre, attendant qu’on les nomme ; Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome. D’un et d’autre côté l’accès étant permis.

Chacun va renouer avec ses vieux amis.

Vour moi, ma passion m’a fait suivre vos freres.

Et mes désirs ont eu des succès si prospères ,

Que l’auteur de vos jours m’a promis à demain Le bonheur sans pareil de vous donner la main.

Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance î

Lt devoir d*une fille est dans l’obéissance, i (C U R r A c 1.

Venez donc recevoir ce doux commandement ^ui doit mettre le comble à mon contentement, Camille.

Je vais suivre vos pas ; mais pour revoir mes frere» Et savoir d’eux encor la fin de nos miseres.

Julie.

Allez i et cependant au pied de nos autels f’irai rendre pour vous grâces aux Immortels.

Fin du premitr Actt^

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