ACTE m, SCENE VI
El ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, lOiS
Ni d'un Etat voisin devenir la province.
Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront
Que sa fuite honteuse imprime à notre front ;
IMeurez le déshonneur de toute notre race
El l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace. 1020
JULIE
Que vouliez-vous qu'il fit contre trois?
LE VIEIL HORACE
Qu'il mourût 1 Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
1015. Qu'à son prince, sinon à son prince; voyez le TSrs 727.
Vous n'avez point ici d'ennemi que voas-mème. {Polyeuete, U67.)
1018. Le vieil Horace parle ici le fier langage de don Diègue, qui lui aussi croit toute sa race déshonorée par l'affront qu'il a reçu :
Achève et prends ma vie après on tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front.
1021-1022. « Voilà ce fameux qu'il mourût, ce trait du plus grand sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute l'antiquité. Tout l'auditoire fut si transporté qu'on n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau n'eùt-il que d'un moment retardé sa défaite, étant plein de chaleur, augmente encore la force du Qu'il mourût. Que de beautés ! et d'où naissent-elles? d'une simple méprise très naturelle, sans complications d'événements, sans aucune intrigue recherchée, sans aucun effort. Il y a d'autres beautés tragiques, mais celle-ci est au premier rang. Il est vrai que le vieil Horace, qui était présent quand les Horaces et les Curiaces ont refusé qu'on nommât d'autres champions, a du êtreprésent à leur combat. Cela gâte jusqu'au Qu'iZ OTourûr. » (Voilai; e.) — Dans sa Lettre à l'Académie, Fénelon est d'avance de l'avis de Voltaire, et croit que Corneille a voulu " attraper la rime. » — « Non, le Qu'il mourût n'est point gâté; et ne saurait l'être. Quoi qu'en dise Voltaire, il n'est point prouvé que le vieil Horace dût être présent au combat. Il est Romain, mais il est père. Il ne pardonnerait pas à ses fils de s'être déslionorés par une lâcheté; mais il ne veut être le témoin ni de leur mort, ni de colle des Curiaces. » (Palissot.) « C'est Rome qui a prononcé le qu'il mourût; c'est la nature qui, ne renonçant jamais à l'espérance, a dît tout de suite :
Ou qu'an beau désespoir alors le secourût,
« Je veux bien que Rome soit ici plus sublime que la nature; cela doit être. Mais la nature n'est pas faible quand elle dit ce qu'elle doit dire. » (La Harpe.V — « La reflexion fait dire au vieil Horace, après le premier cri du cœur tout a l'honneur de la famille : Ou qu'un beau désespoir, etc. Il ne s'agissait point de mourir en effet ; la mort d'Horace, pour sauver son honneur, ne sauvait point Rome. 11 fallait se conserver, et qu'un effort désespéré arrachât la victoire à ses trois adversaires. Ainsi, après le prcmiei- mouvement, irréfléchi et sublime, vient la réflexion, non moins vraie et non moins forte. Je ne crois pas que La Harpe ail compris la situation historique ni la pensée de Corneille, et il me semble qu'il lui fait dire tout le contraire de ce qu'il a voulu. Le Qu'il mourût était inspiré par l'honneur étroit de la famille : plutôt la m rt que la honte du nom d'Horace ! Puis le vieil Horace songe que la mort de son fils amènerait la victoire d'Albe, et c'est bien plutôt Rome que la nature qui lui fait dire: Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. » (Desjardins, le grand Corneille historien.) Nous croyons que cette explication est la vraie : car les vers qui suivent ne nous parlent encore que de la patrie. En tout cas, qu'on l'adopte ou qu'on s'en tienne à celle d»
N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
Rome eut été du moins un peu plus tard sujclte;
Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, 1023
El c'était de sa vie un assez digne prix.
Il est de tout son sang comptalDle à sa patrie;
Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie:
Chaque instant de sa vie, après ce lâche [our,
Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. 1030
J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,
Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
Saura bien faire voir, dans sa punition,
L'éclatant désaveu d'une telle action.
SABINE
Ecoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, 1033
La Harpe, séduisante, elle aussi, on ne peut que sourire de la correction proposée par Chamfort au vers 1022:
Mais il est rotre Gis ! — Lai mon fiis ! il le fut.
C'est en vain, lisons-nous dans l'édition Régnier, (jti'on a chcrrhé un mot semblable dans les auteurs anciens. Le moriamur de Calpurnius(Tite-L!ve, ixii, 00) n'a aucun rapport avec la réponse sublime du vieil Horace, et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le morcrctur, inquies, de Cicéron dans le discours pour Raltirius Postumus (cli. x, par. 29), peut bien se traduire par: que vouliczvous qu'il fit? — Qu'il nioui-ùt, direz-vous ? Mais la ressemblance est toute superQcielle: la pensée, le sentiment, la situation, tout est différont. Un rapprochement plus opportun, mais bien propre à faire ress rlir. quoiqu'au fond l'idée soit semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui de ces vers de la tragédie des Juives (acte IV, vers 33 et suiv.) tfe notre vicuï poète Gamier :
C'est vergogne à nn roi de survivre vaincu :
Un bon cœur n'eût jamais son malh ur survécu.
— Et qu'eussiez vous |.n faire? — Un acto magnanime
Qni. malgré le destin, m'eût acquis de l'estime.
Je fusse mort en roi, Dèieiiient combattant.
Maint barbare adversaire à mes pieds abattant
1027. Il est comptable de, il doit compte de, au (îguré :
Les rois de leurs faveurs ne sont Jamais comptables. {Don Sanehe, U$.)
1028. Sur cet accord du participe, voyez la note du vers 044.
1020. Lâche tour, que Voltaire juge trivial, mais que relè»e l'accent méprisant du vieil Horace, se retrouve dans Bon Sai>che (V, vi) et s'emploie pour forfait dans le style tragique:
Tous deux m'ont accusée, et tous deux avoué
L'infâme et lâche tour qa'an prince m'a joué ! {Nicomède, 107t.)
1031. Le cours, la durée de sa vie: <i Tout est vain en l'homme si nous regardons le cours de sa vie mortelle. » (Bossuet, Oraison funi-bre d'Henriette d' An- {llcterrc.) —«A l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, j'ai assez vécu pour connaître les hommes, et j'ai vu pendant ce cour* toutes sortes de personnes. » (La Bruyère, Théophraste, Avant-proijos.)
10>i2. u Le père de famille avait sur les siens droit de justice. Ce droit de justice que le chef de famille exerçait dans sa maison était comp'ct et sans a ppel. Il foiivait condamner à mort, comme faisait le magistrat dans la cité. Aucune autorité n'avait le droit de modifier ses a rets. » (Fustel de Coulanges. La cité antique.)