ACTE IV, SCENE II
Resté seul contre trois, mais en cette aventure
Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux, 1105
11 sait bien se tirer d'un pas si dangereux :
11 fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
Chacun le suit dun pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé : 1110
Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite ;
Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,
Se retourne, et déjà les croit demi-domptés ;
Il attend le premier, et c'était votre gendre. 1115
L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,
îln vain en l'attaquant fait paraître un grand cœur;
Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe à son tour commence à craindre un sort contraire ;
Elle crie au second qu'il secoure son frère : 1120
Il se hâte et s'épuise en efforts supertlus ;
Il trouve, en les joignant, que son frère n'est plus.
CAMILLE
Hélas !
VALÈRE
Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, Et redouble bientôt la victoire d'Horace :
1103. Aventure se disait, en bonne et en mauvaise part, dans le style le plus relevé ; une épilhète en précisait d'ordinaire le sens. C'est ainsi que Corneille a dit dans le Cid (1, 4) : une « triste aventure », et une « heureuse aventure », dans Potyeucte (V, 6).
1106. Var. Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux. (1641-1648.)
1108. « Forte is integer fuit, ut unirersis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox ; ergo, ut segregaret pugnani eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, nt quemque vulnere affectum corpus sincret. (Tite-Live.)
1110. Selon qu'il se rencontre, selon qu'il se trouve être.
1112. Leurs coups inégaux veut dire non pas, activement, les coups qu'il* portent, mais, passivement, ceux qu'ils ont reçus ; c'est la traduction du mot de Ïite-Live, « ut queinque vulnere allectura corpus sineret. » Comme l'observe La Harpe, il faudrait plulAt : leur force inégale.
1120. « In eum magno impetu rudiit, et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis uti opem forant fratri, jam Horatius, cœso hoste victor, secundum pugnam petebat. » (Titc-Live.)
1122. Joindre esi ici pour rejoindre ; on disait et l'on dit encore aujourd'hui : joindre quelqu'un.
1)23. Sur le long silence de Camille, interrompu par cette seule exrlamation, et ftur l'attitude tragique dont M"" Rachel le soutenait, voir l'Introduction.
1124. « Redouble la victoire, gcminata Victoria, expression plus latine que française. »(La Harpe.j « Pourquoi ce mot ne serait-il pas français? Quelle rèple, quelle analogie blesse-t-il? Faut-il donc effacer de Corneille tout ce que d'autres
Son courage sans force est un débile appui; 1123
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie ;
Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
Comme notre héros se voit près d'achever,
C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver: H3J
« J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
C'est à ses intérêts que je vais limmoler, »
Dit-il ; et tout d'un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n'était pas incertaine : 1135
L'Albain, percé de coups, ne se traînait qu'à peine,
Et, comme une victime aux marches de l'autel,
Il semblait présenter sa gorge au coup mortel.
Aussi le reçoit-il, peu sans faut, sans défense,
Et son trépas de Rome établit la puissance. 1140
LE VIEIL HORACE
0 mon fils ! ô ma joie ! ô l'honneur de nos jours I 0 d'un État penchant l'inespéré secours Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
n'ont pas dit? «(Aimé Martin.) « Les plaisirs mes mes, dit Montaigne, en parlant de la Boétie, me redoublent le regret de sa perte... »
Je redouble en lears cœurs l'ardenr de le paair. [Cinna, 176.)
1128. « Tune clamorc (qualis ex insperato faventium solet) Romani adjuvant militem suum : et i le defungi praelio festinat. » (Tite-Live.) « On ne dit plus guère angoisse; et pourquoi? Quel mot lui a-t-on substitué? Douleur, horreur, peine, affliction ne sont pas des équivalents; angoisse exprime la douleur pressante et la crainte à la fois. » (Voltaire.) 11 fallait cette note pour nous apprendre au'anç/oisse n'était plus usité au ivm» siècle. Dès 1689, Andry de Boisregard, aans ses Réflexions, constatait que le mot avait vieilli, mais qu'on l'avait fait revivre. Aujourd'hui il est d'un usage courant, comme le mot de a sollicitude », qui, au temps des femmes savantes, « puait étrangement son ancienneté ».
1129. Achever, absolument et sans régime:
Heureux si sa faiear, qui me prive de toi.
Se fait bientôt connaître en achevant sur moi. {Rodogune, 1778.)
1130. « Braver est un verbe actif qui demande encore un régime. «(Voltaire.) Ne peut-on employer absolument des verbes ordinairement suivis d'un régime mais dont le régime est facile à sous-entendre ?
Et ce fer, que uion bras ne peut plus soatenir. Je le rémois an tien pcar venger et, punir... Menrs ou tue. {Cid. 1. 5.)
1133. a Romanus exsultans: Duos, inquit, fratrura manibus dcdi, tertium causse belli hujusce, ut Romanus Alban i imperet, dabo. » (Titc-Live.)
1134. Tout d'un temps, en raéntô temps, aussitôt; voyez le vers 1770.
Il lai scia Tacilu D'apa tout d'un tempt les mAnes de Camille. (V, J )
1142. On a tro, t nous semblî, dit M. Marty-Laveaui. abandonné pencAan/ pour y substilucr tncelant, qui :'cxprime pas la même idée.