Correspondance de Grimm, 7 décembre
lyrique les sujets que nos grands maîtres ont déjà traités sur la scène française. Tout ce que dit l'auteur pour combattre 3ette assertion avait déjà été justifié par les succès des deux Tphigénies, d'Alccste, de Bidon, à' Androvmque et de Chimêne (opéra de Guillard et de Saccbini, 1784). Mais ce qu'il ne dit pas, ce qu'il aurait dû sentir et que la chute de son opéra des Horaces n'a que trop prouvé, c'est que des tragédies dont riiitérêt est fondé essenliplleraentsur les seritimënts ^TTun héro'isme austère sont peu propres à un théâtre consacré particulièrement à la musique. C'est par cette raison que les tragédies grecques, et surtout celles qui ont été embellies par le génie de Racine, réussiront toujours plutôt sur le théâtre de l'Opéra que celles que la grande âme de Corneille a puisées dans l'histoire romaine'. »
Travesti en ballet ou en opéra, Horace ne pouvait être que dénaturé: mais au théâtre, sur la scène française, pour parler comme Grimm, il n'était pas défendu de le renouveler par l'interprétation. Dans une certaine mesure, qu'il est dangereux de dépasser, les acteurs peuvent se faire les collaborateurs du poète, préciser les nuances indécises, en effacer à demi d'autres trop criantes, mettre en lumière quelques passages restés avant eux dans la pénombre, donner même à certains un sens inattendu et tout à fait nouveau. Pour ce dernier rôle, si délicat, le zèle ne suffit point ; il y faut, outre un grand tact, un sens littéraire très fin, presque du génie, et le génie est rare, même chez les acteurs. C'était un acteur de génie que Baron, le meilleur élève de Molière. 11 avait remarqué que la plupart des acteurs exagéraient la dureté du jeune Horace, qui aime Guriace, après tout, qui le lui dit, alors même qu'il le repousse, qui voudrait racheter son sang de sa vie, et qui s'écrie pourtant :
Albe vous a nommé; je ne vous connais plus.
« Si l'on prend ce vers dans la précision rigoureuse des termes, comme plusieurs acteurs l'ont pris, Curiace a raison de x'épondre :
1. Grimm avait raison ; mais l'insucrès de Salieri ne découragea pas les imitateurs : le 12 vendémiaire an IV, l'orta donna au théâtre des Arts un Horace, avec musique nouvelle, et texte du même Guillard, et le théâtre des Troubadouis le parodiait sous ce titre fantaisiste : les Voraces et les Coriaces. Au débul même de re siècle, n'a-t-on pas vu paraître les Horaces, de Montol-Sérign^ JFagos, 1801), tragédie lyrique en trois actes et en vers libres, qui n'affronta pas, »1 est vrai, la scène? Nous ne parlons pas des imitations faites à l'étranger, comme Gli Orazi etCuriazi, dvamnia per miisica in tre atti, do Cimarosa.
Je rends grâces au ciel de n'être pas Ilomaîu, Pour conserver encor quelque chose d'bumaiu* ;
car riuimaniLé ne comporte pascepassa,2:e rapide d'une amiti(^ véritable à une pleine indiilerence, et l'âme la plus forte ne ?; commande pas avec tant d'autorité. Baron avait l'art dt remettre le personnage dans le naturel en prononçant avec un reste d'attendrissement :
Albe vous a nommé; je ne vous connais plus,
de sorte que cela signifiait seulement : » Je neveux plus vous connaître, je combattrai comme si je ne vous connaissais pas. « (lelte finesse est sans doute d'un excellent acteur, et notre lîoscius dit que Corneille autrefois en avait été surpris et l'en avait félicité". » Que Corneille ait été surpris de cette interprétation nouvelle, nous le comprenons; mais avait-il raison d'en féliciter l'acteur? Peut-être^.
« Baron, certainement, n'eût pas fait la même chose que Beaubourg », c'est l'abbé Nadal qui nous l'assure. Et qu'avait donc fait Beaubourg? Le même abbé va nous l'apprendre : « La demoiselle Duclos, une de nos plus célèbres comédiennes, autant par les grâces de sa personne que par la beauté de sa voix et la noblesse de son action, jouait le rôle de Camille, et, lorsque après ses imprécations contre Rome victorieuse et contre ce qu'elle se devait à elle-même aussi bien qu'à sa patrie, elle sortait du théâtre avec une sorte de précipitation, elle l'ut assez embarrassée dans la queue trahiante de sa robe pour ne pouvoir s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenait à la fureur d'Horace outré de tous les uropos injurieux de sa sœur, ôta son chapeau d'une main et lui présenta l'autre pour la relever et pour la conduire avec une grâce afléctée dans la coulisse, où, ayant remis son chapeau, et même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la tuer avec brutalité^. » l/abbé Nadul croit que Baron n'eût pas manqué de la tuer dans sa chute même.
Les deux actrices qui ont laissé dans le rôle de Camille les souvenirs les plus dui-ables sont M"" Clairon au xviii* siècle, et M"« Rachel au xix". M'"' Clairon, qui s'indignait ([ue Lekain, à une représentation de Venceslus, osât rétablir le texte du vieux Rotrou, montrait plus de respect pour le texte primi-