‹ Horace, tragédie. Éd. nouv. à l'usage des classes, avec une introd., des éclaircissements et des notesChapitre 38 sur 159 · Le mot est de M. Morlet · texte numérisé non relu

Le mot est de M. Morlet

i. Commentaires sur Horace.

C'est une croyance assez générale que cette pièce pourrait passer pour la plus belle des miennes, si les derniers aclcs répondaient aux premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gale la fln, et j'en demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur la scène; ce qui serait plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que, quand elle voit son frère medre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière le théâtre, comme je le marque dans cette impression. D'ailleurs, si c'est une règle de ne le point ensanglanter, elle n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir puissamment il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts en spectacle. Horace ne veut pas que nous y hasardions les événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses enfants' ; mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes sortes de moris, ni que l'emportement dluflL.homme passionné pour sa patrie coiitj'e une sœur qui la maudît en sa présence avec des imprécations horribles, soit de même nature que la Cruauté de celle mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, en dépil d'Horace; et, chez Sophocle, Ajax ne se cache point aux spectateurs lorsqu'il se tue. L'adoucissement que j'apporte dans le second de ces discours^ pour rectifier la mort de Clylemnesiro ne peut être propre ici à celle de Camille. Quand elle s'enferreraJt d'elle-même par désespoir en voyant son fferc l'cpeë 71 la mâîn, ce frère nëliisserait pas d'être criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le Ihéâtre ;i qui il pût adresser le coup qu'elle recevrait, comme peut faire Orosle à Egislhe. D'ailleurs, l'histoire est trop connue jioui reliancher le péril f^iTir court d'une mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père pour obtenir

1. Nec |ini ros coram populo Medea tiuindet. {Art poétique, 1815.)

2. Dans le Disnur.i sur ta tragédie. Corneille voudrait qu'OresIe luàt voloitairemcnt Egisllie, it involontairument sa mère Clytemiiestre, qui se sérail jetée entre Egisttie et lui.

sa STâçe__n'aurait plus de lieu s'il demÊUEaitinnûcjaDt. Quoi TfïïTl en soit, voyons si cette action n'a pu causer la chute de ce poème ' que par là, et si elle n'a point d'autre irrégularité que de blesser les yeux.

Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, j'en trouve ici deux ou trois assez considérables.. Le premier est que cette action, qui devient la principale de la pièce, est moracîïïîfieë,' et'h'a point celle juste grandeur que lui demande Arislote^ et qui consiste en un commencemenl, un niilieu^et une"iïnr Elle surprend (oui d'un coup; et toute la préparation que~Jy ai donnée par la peinture de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa sœur de regretter qui que ce soit de lui ou de son amant qui meure au combat 2, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si extraordinaire, et servir de commencement à cette action.

Le second défaut est que cette mort fait une action double par le second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de péril d'un héros dans la tragédie fait l'unilé d'action ; et quand il en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et la conlinuilé des deux n"en fassent qu'une action; ce qui n'arrive point ici, où Horace revient triomphant sans aucun besoin de tuer sa sœur, ni même de parler à elle ; et l'action serait suffisamment terminée à sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait ici un effet d'auiant plus mauvais que d'un péril public, où il y va de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de sa vie ; et, pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut succomber que glorieu?ement, ea un péril infâme, dont il ne peut sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille, qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi, s'il y a égalité dans les mœurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages, où se doit étendre ce précepte d'Horace :

Servelur ad imum Qualis ab inceplo processerit, et sibi constet^.

1. Le mot de « chute » est au moins exagéré; voyez l'Introduction. 11 est curieux et, sans doute, unique, qu'une exagération de ce genre puisse être reprochée à l'autour inème de la pièce.

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