‹ Horace, tragédie. Éd. nouv. à l'usage des classes, avec une introd., des éclaircissements et des notesChapitre 42 sur 159 · LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU

Monseigneur,

Je n'aurais jamais eu la témévilé de présenter à Votre Éminence ce mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considère qu'après tant de bienfaits» que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a retenu jusqu'à présent passerait pour in- Tatitude, et que, quelque juste défiance que j'aie de mon travail je dois avoir encore plus de confiance en votre boute. C'est d'elle que je tiens tout ce que je suis, et ce n'est pas sans rouffir que, pour toute reconnaissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et si peu proportionné à ce que .je vous dois Mais, dans celte confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de Votre Eminence, eût pu paraître devant elle avec moins de honte si les forces de l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière : j'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence a décrire cette fameuse histoire par ce glorieux éloge, « qu'il ny a presque aucune chose plus noble dans l'antiquité 2 ,>. Je voudrais que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être olFert. Le sujet était capable de plus de grâces, s'il eût été traité d'une main plus savante; mais, du moins, il a - reçu de la mienne toutes celles qu'elle était capable de lui donner, et qu'on pouvait raisonnablement attendre d'une muse de province ^ qui, n'étant pas assez heureuse pour jouir

1. Ces bienfaits se réduisaient à une pension de cinq cents écus, faite d'ailleurs à Corneille au nom du r^i.

2. K Nec ferme rcs antiqua alla est nobilior. » (Titc-Live, 1, xxiv.)

3. Modestie exagérée. « Corneille demeuriiit à Rnuen, et ne venait à Pans qu« pour y faire jouer ses pièces, dont il tirait un profit qui ne répondait pas du tou»

souvent des rej^ards de Voire Eminence, n'a pas les même lumières à se conduire qu'ont celles qui en sont continuelle ment éclairées. Et certes, Monseigneur, ce changement visibl qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j"ai l'honneu, d'être à Votre Eminence', qu'est-ce autre chose qu'un effet de grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir qu je lui rende mes devoirs ; et à quoi peut-on attribuer ce qu s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je re prends quand je demeure abandonné à ma propre faiblesse' 11 faut, Monseigneur, que tous ceux qui donnent leurs veille; au théâtre publient hautement avec moi que nous vous avon: deux obligations très signalées : l'une, d'avoir ennobli le bu. de l'art ; l'autre, de nous en avoir facilité les connaisances. Vous avez ennobli le but de l'art, puisque, au lieu de plaire au peuple que nous prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de leur siècle "2, Scipion et Lœlie, ont autrefois protesté de se contenter, vous nous avei donné celui de vous plaire et de vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à l'Etat, puisque, contribuant à vos divertissements, nous contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire^. Vous nous en avez facilité les connaissances, puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir que d'attacher nos yeux sur Votre Eminence quand elle honore

à leur gloire et à l'utilité dont elles étaient aux comédiens. » (Voltaire). C'esl en 1662 seulement qu'il vint se fixer à Paris.

1. Cl Une pension de cinq cents écus, que le grand Corneille fut réduit à recevoir, ne parait pas un titre suffis:int pour dire : J'ai l'honneur d être à Son Eminence. >i (Yollaire). Le châtelain de Ferney en parle à son aise. Il ne faut exagérer ai la valeur d'une formule dont les écrivains les moins servîtes fiisaient volon tiers usa^c , ni la rigueur d'une condition qui n'excluait pis la liberté de l'esprit, pas plus que l'indépendance da caractère. « Etre à quelqu'un », c'était le seul moyen d'être quelque chose ; c'était une nécessité absolue pour ceux dont le tiilent formait la principale richesse.

2. Les deux plus honnêtes gens de leur siècle, les deux hommes de l'esprit le plus poli. Voici le passage du prologue de l'Andrienne, auquel Corneille fait allusion :

Pofta. quum primnm animum ad scribeodom adpnlit 1(1 fibi neg'jti credidit solain dari.

Populo ul placèrent quas fecissut fabalas.

• Corneille, dit M. Gcruzez, exagère ici l'opinion probIéniati(^ue qui fait de Scipion et de Lœlius les collaborateurs de Tércnce. Sans doute, il veut flatter If cardinal-ministre en dépouillant l'alIVanchi Térence au profit des deux patriciens, gcs protecteurs. » C'esl prêter gratuitement ;'i Corneille des intentions bien ma chiavcliques : térence lui-même, dans ses prologues, ne se défend pas de celtf illustre coll ibiiration, et un passage de Suétone semble prouver que cette collaboration fut réelle. .

3. Peu de temps après, Richelieu mourait; il était déjà frappe quand l^orneiUe formait ces vœux pour lui.

EPITRE A RICHELIEU Gt

de sa présence et de son attenlion le récit de nos poèmes. C'est là que, lisant sur son visage ce qui lui plaiL et ce qui ne lui plaît pas, nous nous instruisons avec cei'liludo de ce quiest bon et de ce qui est mauvais, et lirons des lôgles infaillibles de ce quil l'aul suivre et de ce qu"il faut éviter ; c'est l.V que j'ai souvent appris en deux heures ce que mes livresn'eussent pu m'apprendre en dix ans ; c'est là que j'ai, puisé ce qui m'a valu l'applaudissement du public ; et c'est là qu'avec votre faveur j'espère puiser assez pour être uiv jour une œuvre digne de vos mains. Ne trouvez donc pasmauvais. Monseigneur, que, pour vous remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis entièrement redevable, l'emprunte quatre vers d'un autre Horace' que celui que jevous présente, et que je vous exprime par eux les plus véritables sentiments de mon âme :

« Totum muneris hoc tui est, Quod monstror digito praetereuutium

Scenae non levis artiiex :

Quod spiro et placée, si piaceo, tuum est. »

Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci en vous suppliant decroire que je suis et serai toute ma vie très passionnément*^ Monseigneur,

De Votre Eminence,

Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

Corneille.

1. Jeu de mots puéril, qui rapproche le meurtrier de Camille et le favori de; Mécène. Corneille, d'ailleurs, accommode la citation d'Horace de manière à' pouvoir se l'appliquer : il y a dans l'ode III du IV' livre, non pas scenx non ievis artifex, mais romanx fidicen lym.

2. Corneille a eu le tort grave de prendre plus tard (Sonnet sur la mort de, Louis XIII, 1643) sa revanche des flatteries obligées qu'il adresse ici au « tyran ». Mais c'est par V\ seulement qu'il est coupable, non par la prodigalité des flatteries dont les auteurs d'épitres dédicatoires étaient c utumiers. Voyez, d%n» «otre édition de Cinna, la notice sur l'Épitre à M. de Montoron.

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